‹ Colbert et son tempsChapitre 17 sur 41 · CHAPITRE F · texte numérisé non relu

CHAPITRE F

I I•^ — Oïl Colbert a-l-il puisé son inslruclion maritimo ? — Golbert et Louvois. — Dénûment de la marine avant Colbért. — Le budget de la marine à la mort de Mazarin. — Le mémo bud- ' get sôus Golbert. — La marine militaire et la marine marchande. — Le développement de la marine lié à celui de l'industrie. — Colbert veille lui-même à tous les détails. — Il veut surtout la bonne construction des navires. — Destitution de l'intendant maritime de Toulon.— Colbert ne se contente pas de Texpérience acquise, il accueille les inventeurs. — Il crée des arsenaux et des ports. — II forme un personnel d'ofQciers et de marins. — Difficultés a vaincre pour créer un corps d'officiers. — Le recrutement des marins. — Système des classes. — La marine créée malgré le Roi.

Où Golbert a-t-il puisé son instruction mari- oh coibert a-t a

^ puisé son m- ♦ÎTYnck9 structioû marilime T timeî

Que Jean Baptiste Golbect, né et élevé dans rarrière-boutique d'un marchand, se soit trouvé mieux préparé que tout autre à embrasser et à résoudre toutes les grandes questions commerciales ;^ que plus tard, commis de banque, puis homme de confiance d'un cardinal-ministre qui maniait trop bien les deniers de l'Etat, il se soit initié à tous les secrets de la finance ; que cette longue éducation ait été développée par le temps, le travail,. Texpérience et ie génie; ce sont là, maintenant que nous connaissons Golberl, des faits qui ne peuvent nous surprendre.

Que^ disciple d'un maître qui aimait les belles statues et les beaux Iîwchb , il -se «<Mt peu à peu fariné Je :goùt et mq fioit télevé j.usi2iifà Tamour iiesarts, des lettres eSt de smeiices;; que Thomme d'Etat ait ensmte oômprisce *qiie ta «atîon |)&u;\^ail retirâr deprafU.ati^e^Imrede.sijai:^es études, c'eât encore ce que Ton peut attendre d'irn esprit si mepveil'twBœema!* écmé.

Mais assurément une des pièces, les plus admirables et les plus étonnantes de l'œuvre de Golbert est cette miraculeuse création de noire . marine nationale. Une telle entreprise suppose une éducaiion et des cûunaissances spéciales, une instruction technique que Golbert n'avait

pu puiser nmlle p»rt. GamraiKit, à Tépoque où il entra aux affaires, avec le peu de mayens dont il disposait, a-til pu concevoir le projet, presque insensé tant il est «udaoîeux, de mettre la France en état de lutter sur mer avec les Hollandais, les Anglais, les Espagnols? c'est ce que Ton a peine à concevoir.

Ici, ce qu'il faut admirer, c'est <Gette faculté presque divinatrice de l'instinct, qui lui a fait sentir quel parti la France pouvait tirer de sa situation géographique* Ce qu'il idut apprendre avant d'oser même rêver de doter le royaume d'une marine, on l'imaginera 'difficilement. Et il est certain que GoIbert,.dès qu'ilassuma sur lui la responsabilité des classes de la marine, savait et savait bien tout ce qu'il était nécessaire de savoir pour remplir une lelle charge.

On s'est sondant -comptiL, à dort, Buivant nous, coiben et louà comparer Golbert à Louvoifi. lia ïivallité, il faut le dire^ appelait la :compu^aâsiim. I^es mérites la rep0ufisaiei£t.

'Quand LouA^ois^ quelque grande dhose qu al put effectuer ensnita, |>rit la :guerne avec Le Tellier, il ttrouva ©rnon des carmées faites, eu moins de qaoi/en faire. Il «eut des officiers pour

vois.

3S4 lA MARINE

grouper les hommes ; il eut de vieux soldats pour constituer les cadres.

Dénûment de ia Quaud Golbert prit, sinon officiellement, du

manne -^ x- » 7

avant coibcrt. j^Qj^g officieusemeut la marine, il ne trouva rien: ^ .Ni vaisseaux,

Ni officiers,

Ni matelots.

Louvois eut, il est vrai, presque tout à organiser, mais il n'organisa que ce qui existait.

Golbert eut tout à créer : vaisseaux, officiers, marins, portsy arsenaux, magasins ; car la marine a tout lloutillage de la guerre, en outre du sien propre.

A l'entrée de Golbert aux affaires, il n'exis-

tait pas même de quoi construire des navires, de quoi constituer un état-major, de quoi former des équipages.

Quand Mazarin mourut, il restait -à peiiïe vingt vaisseaux, dont deux ou trois seulement pouvaient naviguer; six galères pouvaient tenir la mer, encore étaient-elles mal armées et manœuvrées par de malheureux forçats, en petit nombre, épuisés, affaiblis. La marine mar-

chaude possédait à peine 200 bâtiments de transport.

Le budget de la marine ne s'élevait qu'à 300,000 livres !

En 1671, les flottes françaises comptaient te budget de u

, manne à la

196 bâtiments, sans compter les galères. "^®'^*^* ^"*''"-

En 1677, la France possédait 270 bâtiments

de tout rang et 30 galères, que, grâce à Tor-

ganisation des classes, 52,000 marins de tout

ordre pouvaient servir.

Dès 1662, le budget de la marine avait été

élevé à près de 3 millions de livres.

En 1670, il fut porté à 13 millions et, à partir Le même badget

^ ' JT sousColbert.

de cette époque, il se maintint à une moyenne d'environ 10 millions (1).

Golbert ne considérait pas seulement dans la marine l'aide indispensable qu'elle apportait sur mer à la puissance des armées sur terre. Il ne l'envisageait pas uniquement au point de vue de Taccroissement de forces qu'elle pouvait propurer à l'État, mais encore au poii;it de vue du commerce intérieur et extérieur. Le développement de notre marine militaire devait, selon lui,

(i) 50 millions de francs d'ai^ourd'hui en valeur relative. T. II. 25

d86 LA. MARINE

%ihf et u"!5l*-" amener nécessairement celui de notre marine

marchande, sure désormais d'être protégée. Aussi l'incroyable activité de son génie orga • nisateur ne nous apparaît-elle nulle part plus x)ompIétement que dans cette œuvre presque miraculeuse de la création d'une marine formidable en moins de dix ans»

La somme de matières diverses sur laquelle son action dut porter s'imagine difficilement, dqns un temps comme le nôtre, où il ne s'agit plus que d'accroître et de perfectionner •

Colbert s'attacha tout d'abord à rassembler tout ce qui pouvait être nécessaire à la construction, augréementet à l'équipement des navires : bois , fers, chanvres, etc. j et à recruter un nombre suffisant d'ouvriers habiles. Des constructeurs, des charpentiers, des maîtres de hache, comme on disait alors, furent à grands frais appelés de l'étranger, de la Hollande surtout. Des artisans français furent en même temps envoyés dans les grands ports anglais et hollandais afin de se perfectionner dans l'art de la construction maritime et de connaître tous les procédés employés par les peuples qui passaient pour les plus expérimentés et les plus- entreprenants dans la navigation^

Cet établissement de la marine française le Le déveiôppe-

^ , ment de la ma-

coniirma singulièrement dans ses projets sur Sï^i^dustriS* l'iladustrie nationale. Nos manufactures devaient alimenter les flottes, fournir les voiles, les cordages, les canons, les ancres, les mâts. La marine militaire ou marchande devait assurer lea débouchés aux fabriques. Se passer des étrangers, vivre de sa vie propre, tirer tojat de la France, dût le Trésor en souffrir quelque peu, telle était la maxime incessamment appliquée par Golbert et répétée par lui jusqu'à satiété à ses intendants, à ses commissaires» à ses officiers généraux.

Le goudron de Médoc ou de Provence était peut-être un peu moins bon et un peu plus cher que le goudron étranger, il voulait cependant qu'on se servît exclusivement du premier. La production du goudron s'est éteinte en Pro* vence; mais elle est encore prospère et fruo^* tueuse dans toute la contrée qui s'étend entre Bordeaux et la frontière espagnole.

Les ôhanvres, les câbles, les étoupes furent demandés à Tindustrie française. De vastes fonderies, pour les canons, pour les ancres, s'établirent en Dauphiné, en Bourgogne) dans le Nivernais.

asa LÀ MARINE

Pour obtenir les bois de marine dans les meilleures conditions possibles, Golbert fit visiter toutes les forêts voisines de la mer, ou situées sur les rives des cours d'eaux navigables; il fit dresser des états de tout ce que Ton y pouvait trouver d'utilisable. Gomme la plupart de nos bois étaient de qualité inférieure, il les fit mêler avec ceux du Nord. Ce furent des charpentiers de marine qu'il chargea de surveiller sur place le choix et le débit des bois destinés à la construction.

D'immenses quantités de bois furent amassées dans les magasips. Et Golbert dut, après l'avoir appris lui-même, enseigner à ses intendants, à ses commis, comment ces bois devaient être traités, comment ils devaient être classés et conservés, comment les magasins mêmes devaient être aménagés. Nous avons de nombreuses lettres de Golbert relatives à la provision de ces bois, aux épreuves et à l'expertise qu'ils devaient subir.- Un navire avait-il souffert dans sa carène, dans sa mâture, vite, il fallait que Golbert sût d'où provenaient les bois qui avaient servi à sa Gonstructionj ceux dont ses mâts avaient été faits.

D veillait lui-jnême à tous ces détails, à la coibert renie uî-

' même à tous

fourniture et à l'emploi des fers, à l'essai des '«sdéuns. canons. Il moralisait les marchés passés avec l'État, voulant qu'ils se fissent par adjudication et qu'ils s' exécutassent sous un contrôle sévère. Tous les comptes étaient revus par lui, et de très-près, et lorsque quelque irrégularité, nous ne parlons pas même de concussion, apparaissait, il n'hésitait pas à la signaler et à " sévir contre ceux-mémes qui le touchaient dé plus près, contre les membres de sa propre famille.

«fitruction des navires. — Destitution de l'intendant de marine de Toulon.

Il attachait un grand prix à la bonne cens- " la^^^'o^r^ïî traction des navires. Il les voulait légers et prompts, facilement maniables ; il les voulait solides aussi, non- seulement à cause des services qu'ils pouvaient rendre, mais encore afin qu'ils pussent résister à la mer et que leurs naufrages ne causassent pas la perte d'un grand nombre d'hommes.

Golbert sent qu'il a charge d'âmes et qu'un sinistre survenu faute d'une étroite surveillance peut jusq-u'à un certain point charger sa conscience :

a La perte du vaisseau le Sans-Pareil,

écrivait-il à Tintendant de marine à Toulon (1), m^avbit desjà donné le plus sensible déplaisir que je puisse recevoir, et ce malheur m'avoit confirmé la négligence horrible que vous avez eu pour le radoub des vaisseaux du Roy ; mais je viens encore de recevoir -la nouvelle de la perle du Conquérant, qui s'est entr'ouvert au milieu de la mer, avec une perte entière de tous les officiers qui estoient dessus et de tout son équipage. Le marquis d'Ampreville, commandant le Content, a esté obligé de perdre son vaisseau dans la rivière de Morbihan, pour sauver son équipage, et à peine 7*^4 rc-e/2-C/e7 a4-il pu gagner le port après avoir couru le même risque.

« Je connois à'ôii vient un si horrible malheur, et fauray à me reprocher toute ma vie de ne l'avoir pas prévenu, puisque vostre conduite depuis deux ans m'en avoit assez appris pour mè faire connoistre que vous n'estiez pas capable de servir le Roy dans l'employ que vous avez, et que, si j'en avois averty Sa Majesté, j'aurois empesché la perte de deux vaisseaux, de plus de 800 hommes dont estoient Composés

(1) Pierre Arnouî, 16 novembre 1679.

leur équipages, et d'un aussy grand nombre de gens de qualité et de service que vous avez fait périr par Testrange abandon dans lequel vous avez laissé les vaisseaux du Roy. »

Et rintendant fut cassé.

Ce que la marine avait acquis de Texpérience coibertrfe se contente j)a8 de

du passé ou de celle dés autres nations ne suf- JSîJ**"T*^î^ fisait pas à Gqlbert. Il fit beaucoup pour que nos vemeSref* *"" flottes égalassent celles de nos ennemis, pour que nos vaisseaux et nos galères fussent aussi . , forts et aussi rapides que les leurs. Il eût fait tout pour qu'ils leur fussent supérieurs. Aussi euWl toujours Toreille ouverte aux propositions des inventeurs. Ils les accueillit ; il fit éprouver leurs machines, leurs engins. Il stimula même leur imagination. Il établit des conseils particuliers afin de hâter et de perfectionner la constraction des vaisseaux. .

Les galiottes à bombes qui, plus tard, terrifièrent Alger, furent constraites sur ses ordres, d'après les plans d'un jeune officier, entretenu, presque élevé par Golbert de Terron, son cousin, et encouragé, poussé, gradé par lui*même.

Poui* les approvisionnements , il fallait des n crée des «rse-

* '^ naux et des

ports. *

magasins, des 'arsenaux ; pour lés vaisseaux il fallait des rades, des darses, des ports. Golbert créa Rochefort, port et ville ; Brest n'existe que grâce à lui ; Toulon lui doit la plupart des ouvrages qu'il garde encore aujourd'hui et n'a même pas, jusqu'ici, reçu les améliorations que le grand ministre eût voulu qu'on y apportât. Des sommes considérables furent dépensées au Havre, subsides to\y ours continués malgré bien des déboires et des déceptions ; à Dunkerque » enfin on exécuta tous les ouvrages qui pouvaient, à cette époque, en faire un port sûr et facilement accessit)le.

°Sci"V5Sl ^^^^ c'était peu de créer un matériel ; c'était ciers et oe ma- p^^ ^^ coustruire dcs vaisscaux. Il fallait

rassembler un personnel, avoir des officiers expérimentés, des marins habiles, et même, faut-il le dire, des galériejis valides et vigoureux. Quand Golbert prit en main les affaires de la marine, officieusement, sinon officiellement, il n'y avait plus en France d'hommes capables de commander en mer. Ceux qui étaient aptes à la conduite des navires avaient abandonné ce pays, où la marine était anéantie, pour servir à l'étranger. Il fallut les rappeler, les attirer,

LA MARINE •aQS

leur offrir des récompenses, des grades, un avenir. Il fallut rehausser la , profession ellemême, réserver les commandements, même en sous ordre, aux fils des plus nobles familles. Golbert remit en honneur ce dur métier de la . mer, depuis longtemps si délaissé et si méprisé. . Nombre de jeunes officiers n'eurent que des grades purement nominaux ; à bord des vaisseaux les vrais chefs étaient ceux qui, vieillis à la mer, façonnaient ces nouveaux venus. Jamais à cet égard la prudence de Golbert ne se démentit. Quel que fût le titre, la charge ou remploi 4es officiers improvisés, Tautorité effective resta toujours aux mains des vieux capitaines, des hommes de mer qui avaient fait leurs preuves.

On devine facilement tous les obstacles qui Diracnués à vain-

• cre pour créer

surgirent dans les mille détails de cette créa- Jciere?* ^^^^ tion, et combien il fut difficile d'établir une discipline exacte dans un corps aussi précipitamment organisé. Les capitaines rompus au service, aux manœuvres, à toutes les vicissitudes des vents, de la tempête et des combats, forts de leur supériorité, se montraient exigeants, peu maniables ; ils se considéraient

toujours comme traites au-dessous de leurs mérites et de leurs services, lorscpi'ils se comparaient à ce jeune élat-major qu*il avait bien fallu recruter. Ils allaient parfois jusqu'à ■ résister aux ordres du ministre, à ceux même du Roi ; leur mauvaise humeur éclatait partout. L'illustre du Quçsne donna lui-même cent fois l'exemple de cette insubordination. Il ne pouvait supporter ni un d'Estrées, ni un Vivonne. Château-Renaud, de Martel et bien d'autres n'étaient pas plus soumis, et Colbert eut toutes les peines à obtenir d'eux une apparente obéissance.

Peu à peu cependant, à mesure que les nouveaux officiers se formèrent, la discipline s'établit; le grade et l'ancienneté prévalurent d'une manière définitive. Ce que ColBert dut déployer d'énergie, de fermeté, de rigueur même, pour arriver à un pareil résultat en moins de dix ans, les hommes spéciaux seuls peuvent s'en rendre un compte exact. Il l'obtint cependant, et la marine française n'a certes pas à rougir de ses capitaines du xvn* siècle.

Le recrutement Mals 11 fallait des équipagos : il fallait des

mafinô !

des marins.

Jusqu'à Golbert, Tarbitraire et effroyable procédé de la presse avait pu, dans les conjonctures graves, fournir à la marine de l'État ce dont elle avait strictement besoin. Pratiquée dans nos ports les plus fréquentés, elle avait pu fournir le nombre d'hommes nécessaire à l'armement de dix, de vingt vaisseaux; mais que valait-elle, toute question de moralité à part, que valait-elle, comme efficacité, lorsqu'il s'agissaii de fournir aux besoins d'une marine qui comptait plus de deux cents navires?

On comprend l'efficacité de la presse dans un pays tel que T Angleterre, dont les conditions géographiques mêmes imposent aux populations Tobligation en quelque sorte fatale de se vouer à la mer. Si la presse des matelots, dit fort justement M. P. Clément (1), n'a pas empêché le développement de la marine en

Angleterre, cela tient à Ce que, malgré tous

les obstacles, l'industrie maritime devait y être,

par la force des choses, la première des industries.

Mais en France, et Colbert le comprit, la

pratique de la presse devait éloigner les popu-

(1) tèttpê^ clé Côîbeft^ t. lîi, ïûtfôdttctîoa.

lations des côtes d'un métier qui n'offrait que des labeurs et des souffrances sans profit. D'odieuse qu'elle était, elle devait nécessairement devpnir absolument improductive en hommes et par conséquent inutile.

Il fallait trouver- mieux.

^^Ssf^* Colbert imagina le système des classes.

Dans trois provinces d'abord, dans toute la France ensuite, il fit dresser un contrôle gé-. néral de tous les hommes qui faisaient métier de la mer. Ils furent, selon les- arrondissements maritimes, partagés en trois, quatre ou cinq classes. Chacune des classes appartenait à l'État pour un an, elle formait ce qu'on appelait alors la classé de service ; les hommes qui la composaient devaient servir à bord six mois au moins ; pendant les six autres mois, ils restaient à la disposition de l'Etat avec demi-solde, à moins qu*ils ne fussen,t employés sur les navires de la marine marchande. Les hommes des classes qui n'étaient pas de service pouvaient disposer d'eux jusqu'au moment où ils devaient être appelés.

Comme compensation de l'obligation qu'on imposait aux marins des classes, on les exempta

des étapes et logements des gens de guerre ; des secours furent accordés aux blessés, des pensions leur furent données ; en leur absence, on vint en aide à leurs familles ; morts, le Trésor public soutint leurs veuves-. Grâce à Colbert, la Caisse des Invalides, cette institution providentielle pour rintéressante famille des gens de mer, fut fondée.

Telle fut l'organisation des classes dès Tannée 1665, incomplète d'abord, mais fixée d'une manière régulière et normale par une ordonnance de 1668.

Faut-il dire que cette création des classes souleva des difficultés? Aujourd'hui qu'on attaque rinscription maritime par ce seul motif que. Colbert en a donné la première idée, on le concevra facilement. Assurément la nouvelle organisation fut mal accueillie. Gomment s'en étonner? hdi presse agissait au hasard, aveuglément ; elle prenait qui se trouvait là. Le régime des classes englobait, enserrait, absorbait tout le monde de la mer. Et le monde de la mer résistait. Les ordonnances à cet égard eurent si peu d'effet, que Golbert dut laisser fermer les ports et pratiquer, sinon la presse, du moins des réquisitions qui y ressemblaient

fort, en même temps que sob système de recrutement fonctionnait.

Nous nous montrons sévères aujourd'hui pour le régime des classes/et nous avonS' peutêtre tort. Depuis cette époque, ' on croit avoir fait beaucoup de progrès ; cependant nous pensons, quels que soient les arguments qu'on nous oppose, que la législation actuelle, basée sur la loi du 3 brumaire an iv, relative à Tinscription maritime est moins libérale, à tous les points de vue, "que' l'institution des classes telle que Golbert voulait qu'elle fût.

La marine créée II csl bou d'obscrver loi quo l'houneur de la

malgré le Roi. ^

création de notre marine appartient bien tout entier à Golbert, le Roi n'y eut presque aucune part et Ton peut dire que cette œuvre fut entreprise et achevée en dépit de ses goûts naturels. U fallait à Louis XIV la guerre majestueuse et pompeuse, les sièges bien réglés qui se terminaient comme des fêtes, les entrées triomphales, la grandeur, le prestijge, La guerre maritime, ces millions risqués sur mer, ces vaisseaux, ces arsenaux^ ces ateliei's, tout cela ne Tattirait que peu. Noue avoiis dé cette répulsion instinct tive ou plutôt de cette indifférence de Louis XÏV pour la marine de nombreux témoignages. Il

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en est un surtout bien précis qui nous e$t fourni par une relation de Jean Morosini, ambassadeur de Venise en France de 1Q68 à 1671 :

« Autrefois, dit-il, les rois de France, oubliant pour ainsi dire l'avantage de la situation de ce royaume baigné par deux mers, arrogé de tant de fleuves, aveo des ports si favorables au commerce, avaient tourné toute leur application aux choses de la terra et entièrement négligé celles de la mer ; aussi le nombre des vaisseaux de cet Etat était-il très-petit, et les entreprises pour développer le commerce si indécises et faibles qu'elles ne rapportaient aucun profit d'importance. Golbert, parvenu au ^point où il est de la faveur et de la confiance du Roi, a si bien représenté la nécessité pour le royaume de vaisseaux puissants, de forces maritimes, que, triomphant de f aversion na* tnreUe de Sa Majesté pour les dépenses loin^ tainés^ il a pu avec une merveilleuse rapidité arriver au nombre de 80 gros vaisseaux pourvus de tout* »

Dans de telles conditions Golbert, afin que

des flottes fussent agréables au regard du maître

et parussent devant lui avec quelque succès, dut

donner à ses vaisseaux non-seulement la force

et la rapidité, mais aussi la grâce, l'élégance et la richesse.

Louis XIV cependant ne revint pas facilement sur sa prévention contre les choses de la mer. Ce ne fut que bien tard qu'il se décida à voir des vaisseaux et des ports. Il ne connaissait guère que les jolis petits navires du grand canal de Versailles. Aussi, lorsqu'il se résolut à visiter le port de Dunkerque, Golbert s'empressa-t-il de saisir cette occasion de lui montrer un bâtiment modèle. Ce vaisseau était r Entreprenant, commandé par le chevalier de Lhéry. Il avait, il faut le dire, été paré, décoré, pour la circonstance, et il avait sans doute un aspect fort différent de celui qu'il offrait d'ordinaire. L'équipage avait été composé avec un soin extrême; on avait choisi les meilleurs matelots, tous hommes de belle prestance et de bonne mine ; on leur avait donné des vêlements fort beaux que Çolbert avait fait faire à Paris même; les officiers enfin, sévèrement choisis, devaient se montrer dans leur plus brillant costume.

Cette représentation quelque peu trompeuse eut lieu et produisit tout l'effet que Colbert en attendait. Le Roi \\i l'Entreprenant à Dun-

kerque et il lui fut loisible de penser que tous les officiers et les matelots de sa marine étaient aussi séduisants que ceux qu'on lui montrait, tous ses vaisseaux aussi magnifiques que le navire qu'on lui faisait admirer.

Aussi écrivit-il chaleureusement à Çolbert à la suite de cette visite :

« J'entendray bien mieux présentement les lettres de marine que je ne faisois, car j'ay vu le vaisseau de toutes manières et faire toutes les manœuvres tant pour le combat que pour faire route. Je n'ay jamais vu d'hommes si bien faits que le sont les soldats et les matelots ; si je vois jamais beaucoup de mes vaisseaux ensemble, ils me feront grand plaisir.

(c Les travaux de la marine sont surprenants, et je ne m'imaginois pas les choses comme elles sont. »

Ces Hgnes laissent facilement devine» quel avait été jusqu'alors le vrai sentiment du Roi pour la grande entreprise de Colbert, et à ce moment, cette marine était déjà glorieuse.

Toujours est-il, et c'était là l'important, que, malgré le dédain du maître pour cette œuvre,

nous avions une flotte, des officiers, des équir pages. Et Golbert se trouva, dès 1672, en état de tenter, sur mer, ce que nos armées allaient entreprendre sur le continent.

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