‹ Colbert et son tempsChapitre 18 sur 41 · FORTIFICATIONS · texte numérisé non relu

FORTIFICATIONS

I !•••. — La guerre de Hollande est résolue. — Situation de la marine. — Inquiétaded de Colbert et précautions-quMl prend. — Rapides triomphes sur terre. — Premier combat naval le 7 juin 1672. — Combat naval du mois de juin 1673. — Colbert redouble d'efforts. — Années 1674 et 1675, — Janvier 1676 : la flotte iVançaise est victorieuse des flottes réunies d'Espagne et de Hollande. ^ Les efforts dé Colbert sont couronnés de succès.

Lopscrue,au commencement de l'année 1068, La guerre de hoi-

. Undc est réso-

Lonis XIV, déjà maître des Flandres, avait ^"®* entrepris et accompli, comme en se jouant, la conquête de la Franche- Comté, la Hollande, inquiète et jalousej avait formé la triple àllianoe de la Haye avec TAngleterre et la Suède ; elle s'était jetée aux travers des projets du Roi qui, n'osant pousser plus loin, conclut le traité d'Aix-la-Ghapelle.

Cette ingérence de la Hollande dans nos affaires, Louis XIV ne pouvait la lui pardonner.

Il lui pardonna encore moins la hauteur et la fierté de ses ambassadeurs, la malice et Tinso- lence de ses pamphlétaires. Les questions d'amour-propre envenimèrent les questions politiques : une médaille, disait-on, avait été frappée en Hollande, sur laquelle Van-Beuningen s'était fait représenter avec cette légende qui rappelait son prénom, Josué : In conspectu meo stetit sol. Ce soleil qui s'arrêtait devant un HoUanlandais, c'était l'astre de Louis XIV, auquel Douvrier avait donné la fameuse devise : Nec pluribus impar. Ce que les griefs des rois ont eu d'influence sur la destinée des peuples, trop d'exemples fameux nous le prouvent; celui-ci hâta la décision de Louis. Dès la fin de 1670, la guerre de Hollande était résolue. Les conseillers qui entouraient le Roi ne devaient rien faire pour l'en détourner : Louvois était convaincu que c'était en Hollande qu'on devait conquérir les Pays-Bas espagnols ; Golbert était irrité des procédés- par lesquels les Hollandais avaient répondu à nos tarifs. Ainsi, bien que la rivalité entre les deux ministres eût déjà éclaté, bien que Golbert fût par nature opposé à toute guerre çt qu'il en.redoutât surtout les conséquences, Louvois et lui se trou-

vèrent d'accord pour affermir le Roi dans sa résolution.

Louvois et Le Tellier allaient se trouver singulièrement grandis par les événements ; ils entreprenaient la guerre dans les conditions les plus favorables. La triple alliance était dissoute ; r Angleterre était avec nous ; de Lionne (1) avait traité avec TEmpereur et les princes de la Ligue du Rhin. Louvois avait des soldats aguerris, des officiers habiles, des ingénieurs éprouvés ; on avait enfin le Grand Condé, Tu- •

renne e't Luxembourg.

Golbert, lui, avait une flotte, des marins, des situation de la

' ' manne. Inquié-

officiers ; mais il ne savait ni ce que valaient ses eï'* wlfcautio?^^

qu'il prend.

vaisseaux, ni ce que pouvaient ses marins, ni ce dont étaient capables ses officiers. Tout, . dans ce grand ouvrage de la marine, était neuf, et ce qui avait été créé en- moins de dix ans pouvait disparaître dans les premières rencontres avec des flottes aussi puissantes que * celles des Hollandais, commandées par des Tromp et des Ruyter.

La correspondance de Golbert révèle à la fois

(1) Mort en 1671 et remplacé par Arnauld de Pomponne.

3es inquiétudes et son impatience. Il veut que Von organise les plus fortes escadres possible^; que les officiers généraux acquièrent de Texpé^ rience, que les capitaines tentent des entreprises isolées qui forment les équipages et donnent de la confiance aux matelots. Il redoute Tinsuffisance de son système des classes et, violant lui-même son propre règlement, il ordonne de prendre des officiers mariniers , des marins et soldats partout où l'on en pourra trouver, même ' en dehors des classes de service.

La flotte cependant ne combattra pas seule. Elle aura l'appui et l'exemple de la marine anglaise. Sûre d'un concours puissant, elle acquerrera l'expérience et l'audace, provoquée par l'émulation.

Rapides triom- Ou Sait cc quc ftircut, sur terre, les débuts

phes sar terre.

de la guerre de Hollande, une série de triomphes rapides et qui provoquèrent en France le plus légitime enthousiasme.

Colbert écrivait le 11 juin 1672:

(( Le Roy a attaqué quatre grandes places en mesme temps et les a prises en trois jours : Orsoi, Rheinberg, Wesel et Burick, toutes à discrétion. Rien ne résiste à sa présence, et je

lA GUERRE DE HOLLANDE 401

crois qu'il serd obligé de revenir blentost, pour n'avoir plus de coriquestes à faire. »

Pendant ce temps rieri encore sur mer, pas Premier combat

'- ^ naval, le 7 juin

un succès ! Dieu sait ce que Golbert eût*donné *®'^*pour la moindre victpire! Aussi ne cachait- il ni son itnpatience, ni sa mauvaise humeur. Il s'en prenait à nos alliés mêmes :

« Ge commencement de (campagne maritime, disait-il, ne me paroît pas bon. Les Anglais ne se corrigent point de la trop grande confiance qu'ils ont en leur force et en leur supériorité, et 4u grand mépris qu'ils ont pour leurs ennemis, y^

Il eut enfin ce qu'il désirait.

Rtiyter attaqua les flottes aUiéesle 7 juin 1672 ; il faillit surprendre l'escadre anglaise , une de nos frégates placée en vedette put la prévenir à temps. Un vif combat s'engagea et Ruyter lui-même dut rendre justice au courage et à la bravoure de nos capitaines -et de nos marins. Chacun des deux partis s'attribua la victoire; ce qui importait à Golbert c'est que la flotte créée par lui se fût essayée, et qu'il n'eût pas à rougir de cette première épreuve. A la suite de cette affaire, le comte d'Estrées, vice-

amiral du Ponant^ qui commandçiit les forces françaises, fit un rapport détaillé, mais beaucoup trop modeste au gré de Golbert. L'amiral s'appliquait plus à signaler les défauts de ses officiers qu'à faire valoir les qualités de sa flotte ; le ministre s'en plaignit amèreinent :

a Je trouve, écrivait-il, que les passions particulières de hayne et d'autres mouvements ont empesché que l'on relevast l'action qui s'est passée comme elle le devoit estre et je n'ay jamais vu une relation ni plus sèche, ni plus froide que celle de M. le Vice- Amiral ; cependant il y avait lieu de la relever beaucoup par une infinité de circonstances. La modestie est bonne quand un particulier parle de luy'; mais quand un général parle des armes du Roy, cette vertu devient un défaut très-blâmable. C'est en quoy M. le Vice-Amiral a beaucoup manqué. »

Jaloux de la gloire de notre marine, Colbert ne pouvait admettre qu'on ne fît pas valoir ses mérites, un peu plus même qu'il ne convenait.

Combat naval du L'auuéc 1673 lui douua plus de joie.

mois de juin

1673. Le l®*" juin, les flottes alliées se trouvaient

en vue de Schooweld-Bank quand elles aper-

^ curent la flotte hollandaise commandée par

LA GUP:RRE de hollande 409

Ruyler, Tromp et Bankaert. Les deux partis restèrent en présence toute une semaine sans pouvoir se joindre à cause du mauvais temps. Le 7, enfin, ils purent se mesurer. Ce fut plus qu'un combat, mais l'issue encore resta indécise. La flotte française cependant se couvrit de gloire. Dans une lettre adressée à son frère, ambassadeur à Londres, le ministre sut faire la part qui revenait à chaque nation ; la nôtre, on le verra, n'était pas la moins large :

« Il me semble, écrivait-il, que les deux nations ont fait ce qu'elles dévoient pour augmenter l'estime et l'amitié qui est à présent entre elles.

a Les Anglais, l'année passée, firent des actions d'une bravoure extraordinaire, et cette année, outre cette bravoure, ils en ont fait d'une hardiesse et d'une fermeté très-grandes.

<( L'année passée, les Français en donnèrent d'un bon ordre et d'une exacte exécution des ordres qui leur avoientesté donnés; et cette année, ils ont fait preuve d'une bravoure et d'une hardiesse qui a passé jusqu'à quelques excès, et qui pourroit estre traitée de témérité ; mais il semble que du tout l'on en pourroit composer, avec un peu plus de temps et

d'expérience, quelque chose de bon polir la gloire de la nation et pour la satisfaction du Roy. »

Tel est bien le vrai Golbert, en qui l'amour de la patrie passe avant l'affection pour le monarque.

colbert redouble Euflu GolbcFt espépâît : Sa mariue n'était pas

d'efforts. ^ ^

indigne de la France; elle avait pu, résultai immense, lutter avec la marine hollandaise. Le ministre redoubla d'efforts, de veilles et de soins. Dans deux nouvelles rencontres notre -flotte fit prévoir tout ce qu'on pouvait attendre d'elle; bientôt elle devait avoir à combatti'e sans aUiés contre les flottes combiiiéês de la Hollande et de l'Espagne.

Années im et ^i^^ auuécs 1674 et 1673 furent presque tout

entières remplies par les grandes actions militaires : la seconde conquête de la Franche- Comté, la magnifique campagne de Turenne en Alsace, la bataille de Sénef, l'échec de Gréqui à Gonsarbruck et les derniers succès du vieux Gbndé sur le Rhin.

Mais si Louis XIV et Louvoîs avaient leurs triomphes, Golbert allait avoir le sien. L'heure

allait sonner où Ton pourrait juger ce qu'avaient pu créer son génie, sa patience, sa prodigieuse activité.

Les habitants de Messine s'étaient soulevés Janvier im^w contre TEspagne, ils avaient invoqué la proteo* 1% mte^âa^' tion de Louis XIV. Celui-ci leur avait envoyé et de Hoiiande. une flotte placée sous le commandement du duc de Vivonne, frère de madame de Montespau; Mais, si Vivonne avait reçu le commandement nominal de nos escadres, c'était bien dti Quésne qui en était Tâmé et le véritable chef.

Ce fut cette flotte qui dès les premiers jours de Tannée 1676 eut, seule celte fois, à lutter contre les forces réunis de l'Espagne et de la Hollande. Le 7 janvier, du Quesne avec 20 vaisseaux et six brûlots rencontra, entre Stromboli et Salino, Ruyter qui commandait 24 vaisseaux, six brûlots, deux flûtes et neuf galères. Du Quesne attaqua, profitant habilement du vent qui lui était favorable, et força son ennemi à plier. C'était un succès, ce n'était pas une victoire décisive. Mais la flotte française joignit de nouveau les flottes alliées à la hauteur de Syracuse , devant Agosta ; cette fois la défaite des Hollandais et des Espagnols fut complète, et

du Quesnfe acheva de les disperser et de les détruire dans une dernière bataille livrée devant Palerme. Ruyter y péril glorieusement et Louis XIV ordonna que les plus grands honneurs fussent rendus à sa dépouille mortelle, qu'un vaisseau ramena en Hollande.

Les efforts de Col- Colbert Venait enfin d'obtenir la digne récom-

oert sont coa- ^

ronnésde suc- p^^g^ ^q g^g patrloliques efforts. Il avait donné à la France l'empire de la Méditerranée. Ce moment solennel de sa vie, déjà pleine d'amertume et de dégoûts, dut être pour lui une heure de satisfaction profonde et de suprême consolation. Car terribles avaient été les quatre années qui s'étaient écoulées depuis le début de la guerre de Hollande.

Contrôleur général, il lui avait fallu rassemhier les sommes énormes que la lutte sur le continent absorbait ; il avait dû, pour se procurer des ressources, violer les sages principes qu'il avait établis; il avait dû frapper et ébranler de ses propres mains le bel édifice financier qu'il avait élevé.

Surintendant des bâtiments, il lui avait fallu poursuivre les vastes* travaux qu'il avait entrepris lui-même ou qu'il s'était vu imposer.

soutenir ses académies et ses manufactures.

Ministre dirigeant, il lui avait fallu intervenir dans toutes les affaires générales du royaume ;

Et parmi tous ces soins, donner encore à un maître égoïste et difficile tous les témoignages d'une affection parfois trop empressée, s'entremettre dans les affaires personnelles du Rei, y intervenir presque sans cesse, pour en, obtenir parfois quelques mots agréables ou quelques compliments mesurés, presque toujours beaucoup de dégoût, et enfin une immense ingratitude.

Golbert ne se renferma pas dans les limites de sa charge ; son incroyable activité s'exerça ^ sur tout, embrassa tout. Aussi ne faut-il pas s'étonner des conflits d'attributions qui s'élevèrent entre lui et les autres ministres. Il intervint dans la diplomatie, dans la guerre, dans la justice, dans les affaires religieuses : partout on sentit sa main rigide, ferme et honnête.

Page 1