‹ Colbert et son tempsChapitre 20 sur 41 · T. IT · texte numérisé non relu

T. IT

Tout cela élail bien hardi. Aussi la réforme proposée par Golbert sur les vœux des religieux rencontra-t-elle de& obstacles îtisurmontables. Il dut y renoncer 4

'^i'e^iSI ^^ D'autre part, Golbert jetait un regard d'envie sur les biens immenses que possédait alors TÉglise ; il songeait au parti que l'État pouiTait en tirer, et le souvenir des bulles par lesquelles le pape avait autorisé la république de Veniseà vendre les biens ecclésiastiques lui inspirait le désir de réaliser une opération identique. Louis XIV ne répugnait pas a celte idée, il s'en, faut bien ; il se regardait d'ailleurs comme le véritable possesseur de tous les biens ecclésiastiques et séculiers du royaume, que les propriétaires ne détenaient que pour les administrer « comme de sages économes, c'est-à-dire suivant le besoin général de leur État. » Ne disaitil pas en parlant des évéques et abbés : « Ces grands biens qu'ils occupent ne leur ont pas étédonnés en propre pour en accumuler les revenus, mais par manière d'éconoinat, pour en user charitablement envers ceux qui en ont besoin. » Plus tard les hommes de la Révoliitio» s'approprieront ces mêmes idées et déclarert)iit

que les biens du clergé sont « à la disposition de la nation. »

Mais on ne saurait s'exagérer la portée d'un pareil langage maintes fois tenu par nos rois et qui n^était le plas souvent qu'une menace des-^ tinée à faire grossir les dons gratuits et les subsides extraordinaires demandés au clergé.

Cependant, si ce ne fut pas sur ces biens eux- Le drou de r& mêmes que porta la grande contestation qui s'éleva entre le roi de France et le pape au xvn® siècle, si ce ne fut pas sur le fonds de la propriété ecclésiastique, ce fut du moins sur ses revenus. Nous voulons parler du droit de régale, c'est-à-dire du droit du Roi sur les revenus, sur les fruits, des archevêchés et des évêchés vacants.

Le Roi prétendaitji comme ses prédécesseurs, percevoir pendant la. vacance d'un siège le revenu des biens qui en dépendaient et nommer aux bénéfices qui y étaient attachés. En fait, les rois, sanf de rares exceptions, avaient appliqué la régale, mais leur droit à cet égard avait toujours été contesté.

Divers froissements s'étaient produits entre la Gour de France et celle de Rome, des griefs ^utie^av^ec i«

réciproques, dont quelques-uns avaient, en ce qui touchait Louis XIV du moins, pris un caractère personnel , entretenaient une animosité sourde qui ne devait pas tarder à se déclarer ouvertement. Ce que la bonne volonté et l'esprit de conciliation de part et d'autre eussent facilement résolu, devint insoluble ; on feignit de ci:oire que Tautorité de chacun était engagée dans une question où Famour-propre seul était en jeu. La lutte éclata.

Ce fut Louis XIV qui l'engagea. Il semblait résulter de Certains précédents que plusieurs provinces étaient exemptes delà régale ; Je Roi, par une déclaration en date du 10 février 1673, confirmée par la déclaration interprétative du 2 avril 1675, étendit le droit de régale à toutes les provinces du royaume.

Deux évéques seulement s'élevèrent contre les prétentions du Roi. Mais la mort de l'un d'eux, l'évêque d'Aleth, mit fin aux complications qui s'élevaient dans son diocèse. Il n'en fut pas de. même dans celui de l'évêque de Ramiers ; ce prélat n'ayant pas rempli, lors de sa prise de possession, toutes les formaUtés légales, la vacance du siège n'était point close en droit. Le Roi, usant de son droit de régale, put donc

nommer à tous les bénéfices, vacants ou non, qui dépendaient de Tévéché. Ou vit, dans certains bénéfices, deux titulaires issus de pouvoirs différents. Le désordre fut à son comble. Sur ces entrefaites Tévéque de Pamiers mourut. Sa mort ne fit qu'accroître la confusion. Un vicaire général fut nommé parle Roi, un autre par le chapitre; ils se disputèrent la position avec acharnement ; deux partis se formèrent dans le diocèse de Pamiers ; la querelle prit les proportions d'un schisme et donna lieu à une occupation militaire (1680).

Pendant ce temps une assemblée du clergé "cîe*rïS"*^réaii1? s'était tenue, ainsi qu'il était coutume de faire esunYlféîà*?^

{«roDoncer

vitée, à l'instigation de Côlbert sans doute, à se prononcer sur la régale. Le clergé français voyait, dans le droit affirmé par la couronne, une des prérogatives de l'Église nationale, une marque certaine de son indépendance ; l'assemblée de Saint-Germain crut avoir en main la cause des libertés gallicanes ; elle se prononça en termes fort rigoureux contre les prétentions du Saint-Siège, dans une lettre adressée au Roi; la Cour, qui avait. déjà pour elle léParle-

)roDoiicer sor

422 AFFAIRES REIiGIEUSES

ment, triomphait. Cependant elle voulut que sa victoire fût complète et constatée solennellement. On décida que la question serait soumise à un concile national. Golbert, qui fut la cheville ouvrière de cette affaire, usa de toute son influence pour rendre la composition de ce concile aussi favorable que possible aux intérêts du Roi.

'w*ïm®^&. Cette grande assemblée se reunit le 9 novembre 1681 ; le 3 février suivant, elle se prononça sur la régale et donna, le 19 mars, la fameuse déclaration de 1682, dont les quatre articles avaient été, de l'aveu même de Bossuet, inspirés par Golbert et en quelque sorte imposés par lui.

Golbert avait d'ailleurs préparé cette campagne de longue main : il avait fait faire, par ses savants^ de nombreuses recherches sur les droits respectifs du Saint-Siège et de la couronne de FranoB^ et particulièrement sur le droit de régale. L'abbé Gallois et Baluze, le bibliothécaire de Golbert, y travaillèrent avec activité. Golbert pria lui-même, au mois de janvier i673, te procureur général au parlem^ de Paris, M, de Harlay, de revoir le projet de

AFFMR]SS RELIGIEUSES 42S

déclaration du Roi sur la régale. Enfin, en juillet et août 1675, il fit de nouveau examiner toutes ces questions, réunir tous les documents qui y sont relatifs ; il dressa de sa propre main la liste des auteurs qui avaient traité de la régale, et rédigea sur ca sujet un mémoire clair, rapide et complet.

Assurément Tintervention de Golbert dans comment ii con^

vient d*appr6-

ia lutte du pouvoir royal contre les prétentions [jjj ^^tt^^^x du pape lui fait le plus grand honneur, à ?eii|ieise/""* quelque point de vue qu'on se place.

Ministre du Roi, il avait réussi à étendre Tautorité de son souverain ; Français, il avait contribué à la défe»S!e des libertés de TÉglise nationale.

Cependant, en y réfléchissant bien, on verra, que cette campagne, habilement menée contre le parti ultramontain, ressemble singulièrement à Teutreprise de Ricbelieu contre les protesr tants : ce dernier fie voidait pas que les réformés fissent un Étal dans TÉtat ; Golbert

ne voulait pas, et en cela le Roi devait singulièrement partager son avis, que les . catholiques, quels qu'ils fussent, acquissent en France une autorité politique quelconque.

Mais autant Golbert se montra disposé nonseulement à seconder le Roi, mais encore à le stimuler dans sa résistance contre le Saint- Siège, autant il se montra peu disposé à favoriser les desseins qui tendaient à la destruction totale de la liberté de conscience.

La liberté de conscience était une conquête toute récente, un progrès immense de la civilisation, progrès qui est vraiment l'œuvre du xvi' siècle, dont Tédit de Nantes (1598) fut le couronnement.

sitaatioQ légale II v avait cu Fraucc trois populations de

des populations

reiigieSi^® ^"* religions diverses, inégales en nombre, différemment traitées au point de vue juridique et social :

Les^caihoiiques. La populatiou catholiquc, qui formait et

forme encore la grande majorité de la nation, jouissait de tous les droits et de toutes les libertés compatibles avec l'exercice de la royauté absolue.

AFFAIftES RELIGIEUSES 425

\ La population protestante, beaucoup plus ^es protestants.

considérable alors qu'elle ne Test aujourd'hui, avait déjà perdu, grâce à Richelieu, sa puissance politique, sa force militaire et son ancienne cohésion ; mais les réformés jouissaient de la sécurité que leur avait assurée Tédit de Nantes. Ils pouvaient exercer publiquement leur culte partout, où il était établi avant Tannée 1598 ; et, en outre, dans deux localités par chaque bailliage ou sénéchaussée de France, dans 3,500 châteaux de seigneurs haut-justiciers et dans 30 autres châteaux. Ils pouvaient être admis à tous les emplois. Les jeunes réformés étaient reçus à l'Université. Il était permis de créer des écoles calvinistes. Enfin lesr protestants pouvaient faire partie des parlements et, associés à des catholiques, y constituer des chambres mixtes.

Ils avaient en un mot une existence légale, un peu plus restreinte peut-être que celle des catholiques, mais pubhquement reconnue et consacrée par deux édits solennellement donnés : celui de Nantes et celui de Nîmes (1629). Telle fut, du moins, la situation faite aux protestants jusqu'en 1674. « Mais, à cette époque , une politique nouvelle fut inaugurée ;

AFFAIHES a£UGIEUfi£;S

Les Joifd.

les édits hostiles aux protastaDts se succédèrent, 1 influence protectrice de Colhert disparut; Tasoendant de madame de Mainteaon s'établit . sans rival sur l'esprit de Louis XIV. On n'essaya plus de ramener; on voulut contraindre. Ou résolut donc, après quelcjues tentatives indirectes, de frapper un grand coup et de terrasser (1), »

Il y avait encore en France une autre population, la moins nombreuse mais non pas la moindre par son activité, sa patience, son

(1) Elude sur (TAguesseau, par M. £. Fakonnet, conseiller à la Cour de cassation, p. 3. Voici d'ailleurs , puisée dans ce remarquable ouvrage , la liste des mesaros restricUves et répressives prises contre les protestants jusqu'à la fin de l'année 1680 :

(6 novembre 1674.) Défense aux ministres de s'établir ou de pr^ eher hors de leurs résideccas.

(15 avril 1672.) Interdiction aux synodes de fouroir des m^ nistres aux seigneurs qui n'en avaient point.

(28 août 1676.) Lee jeunes Olles {nroteatantes de douze ans, en* fermées dans la maison de la Propagation à Sedan, ne pourront plus voir leurs parents, afin que leur conversion ne soit pas- entravée par leurs larmes .ou par leurs reproches.

(1676.) Affectation du revenu des abbayes de Salnt-Germain*des- Prés et de Cluny au payement des conversions.

(13 mars 1679.) Conflscatîen des biens 4e rels^ie.

(20 février 1680.) Défense aux protestantes d*exercer la' profession de sage-femme.

(li juillets) Egtelusion des réformés des fermes et gabelles.

{28 août.) Destitution des officiers protestants dans les sections*

(19 novembre.) Interdiction des mariages mixtes ; ils ne produis sent que de» bâtands.

AFFAIRES RELIGIEUSES 4r7

courage, son humilité et sa résignation. Nous voulons parler des Jfuifs.

Pour eux il n'y avait point de liberté de conscience, point d'exercice publid du culte, point d'existence légale, aucun droit à l'accession aux moindres emplois, point de droits politiques à plus forte raison.

Ils vivaient sous le régime de la tolérance, de l'autorisation tacite, soufferts à peine dans uii très-petit nombre de villes. Tout ce qu'ils paraissaient espérer., tout ce qu'ils pouvaient désirer alors, était que le Roi et le reste du monde feignissent d'ignorer leur existence -

Leur condition matérielle était sans doute plus supportable que pendant les siècles précédents, mais leur condition morale et sociale n'était pas meilleure*

Il n'est pas inutile, croyons-nous, d'insister sur cette situation des Juifs français.

On sait quelles furent les vicissitudes de cette malheureuse race au moyen âge. Les rois semblaient tout d'abord souffrir volontiers les Juifs : ils les laissaient paisiblement commercer, négocier, prêter, s'enrichir, jusqu'à xîe quMls parussent mûrs pour la récolte d'argent qu'attendait le Trésor royal. Alors on élevait

une de ces accusations de sacrilège toujours vraisemblables à l'égard des hérétiques et le pillage des maisons juives commençait.

Le règne de Philippe-Auguste débuta par une exécution de ce genre. Le jeune roi, il n'avait pas quinze ans, étant allé visiter un saint ermite, nommé Bernard, celui-ci lui conseilla de tenir quittes tous les chrétiens des dettes qu'ils avaient contractées envers les Juifs, de chasser lesdits Juifs hors du royaume et de retenir pour son usage personnel le cinquième des créances. Le roi suivit ce conseil. Les Juifs furent avertis de se tenir prêts à quitter le royaume, de telle^ sorte qu'ils fussent dehors.à la Saint-Jea^i-Ba-, ptiste de l'année suivante. Ils eurent seulement permission de vendre leurs meubles ; le roi s'empara de leurs biens-fonds (1).

Gomment de pareilles proscriptions étaientelles justifiées? C'est sur quoi les chroniqueurs nous renseignent. Or voici ce que l'on racontait :

(c ÏCn ce temps-là les Juifs habitoient à Paris et dans tout le royaume en grande multitude : les plus grands et les plus sages de la loi de

(1) Henri MartiD, t. UI, p. 518.

Moïse étoient venus en France et résidoient à Paris : ils y demeurèrent. si longuement et s'y enrichirent si bien, qu'ils achetèrent près de la moitié de la cité. Ils avaient des serviteurs chrétiens avec eux dans leurs hôtels et, ouvertement, lesîaisoienl Judaïser. Les bourgeois, les chevaliers et les paysans de toute la contrée étoient en telle sujétion envers eux par les grandes sommes qu'ils leur dévoient que les Juifs prenoient les meubles en possession de ces pauvres chrétiens, les obligeoient à les vendre ou retenoient les débiteurs dans leurs maisons, comme captifs en Chartres. ^Les Juifs souilloient les ornements d'église qui leur étoient remis en gage, faisoient soupe au vin à leurs Juitiaulx (petits Juifs) dans les calices bénits et consacrés à Dieu (1). »

C'est l'éternelle accusation de sacrilège qui sera sans cesse invoquée soit par l'avidité du prince, soit par la haine et l'envie des popular lions.

Nous avons cité Philippe-Augusle^ presque enfant, il est vrai ; nous pouvons citer le saint, le sage, le juste Louis IX, qui, d'Egypte, après

(1) Rigord et Chronique de Saint-Denis»

la défaite de Mansonrah* ordonnait l'expulsion

générale des Juifs et la confiscation de leurs

biens^onds.

On sait quels furent les grands moyens qu'employa Philippe le Bel pour se procurer des ressources : vente de la liberté aux serfs, vente de la noblesse aux roturiers, altération des monnaies et spoliation des Juifs !

En 1306, il fit en un seul jour arrêter tous les Juifs de ses Etats, se saisit de leurs biens meubles et immeubles, et leur ordonna de sortir du royaume sous peine de mort. Les débiteurs des Juifs ne profitèrent que de la remise des intérêts de leurs dettes : ils durent en verser le capital au Trésor royal.

Mais on ne peut plus exploiter les Juife lorsqu'on les a chassés* Aussi se hâte-t-on de les rappeler. Ainsi Louis X les laisse revenir en 4315. En 1361 le roi Jean, de retour d'Angleterre, autorise leur rentrée, après une nouvelle proscription.- Mais leur séjour en France est précaire ; ce n'est que pour vingt ans qu'on les rappelle ; on a besoin d'ettx pour ranimer la circulation de l'argent, l'activité du commerce et de Tindustrie ; on a besoin aussi qu'ils s'enrichissent pour les. dépouiller de nouveau et on

leur permet, afin de hâter ce moment favorable, de prendre 6 deniers d'intérêt par livre pour une semaine : ainsi Tintérêt de quarante semaines doublait le capital (1). On savait bien qu*au moment voulu on les convaincrait facilement de sacrilège, et qu'après en avoir condamné quelques-uns on chasserait les autres en confisquant leurs biens.

Les Juifs ne jouirent en France d'une tranquillité relative qu'à partir du xvf siècle, à la faveur des guerres de religion. Entre les catholiques fanatisés et les protestants, dont les forces grandissaient, ils passèrent presque inaperçus. ' s

Au xwîf siècle, sans que leur situation so- ^"d?8*jîif8*°en^^' ciale, ainsi que nous Favons dit, se fût mo- ^*°^llè?ie.^^' difîée, ils semblaient devoir être supportés^ par lés^ populations. Il s*en fallait bien cependant que leur habileté commerciale, leur intelligence native de la banque et des échanges, n'excitassent pas la jalousie des négociants cathoUques. • Mais ces qualités, enviées et par conséquent détestées par les autres commerçants français, étaient précisément celles que prisait le plus

(1) H. Marrin, t. V, p-, 231.

Golbert. Naturellement tolérant, il n-était guère disposé à écouter les plaintes qui s'élevaient contre les* Juifs. Nous avons à cet égard cité textuellement une lettre (1) adressée par lui à M. Rouillé, intendant à Aix, qui marque nettcr ment ses sentiments.

Plus tard, il est vrai, alors que le zèle pour la religion triomphait dans l'entourage du Roi, Golbert se montra moins indulgent pour les Juifs. Mais, quelque sévérité apparente qu'il affichât et quelque rigueur qu'il annonçât, il ne se résolut jamais aux mesures extrêmes qu'on ' s'efforçait de provoquer.

Les juifsà Mar- Voici uue lettre datée du 20 novembre 1681,

seille. ' '

qui, sous une forme assez dure, laisse deviner le désir qu'a Golbert de n'en point venir à une proscription ; cette lettre est d'ailleurs intéressante en ce qu'elle précise la condition des Juifs en France à cette époque :

A M. MoRANT, intendant d'Aix.

(( Je vous prie de vous informer bien soigneusement du nombre des Juifs qui sont à

(1) Voir t. I, chap, : Commerce et Industrie.

Marseille, d'eii faire ua mémoire exact et de me renvoyer.

« Gomme le Roy ne les souffre point dans le royaume que dans les lieux où ils ont une permission expresse de demeurer ^ comme dans Metz (i),Sa Majesté est toujours en droit de les chasser toutes les fois qu'il lui plaist; c'est pourquoy vous examinerez, s'il vous plaist, avec adresse et secret^ si ces gens-là sont utiles ou non à Marseille. Sur quoi vous devez bien prendre garde que la jalousie du commerce portera toujours les marchands à

(1) Dans cette ville, les Israélites semblent avoir eu une sorte de situation légale. M. Zadoc Kahn, grand rabbin de Paris, a bien voulu nous communiquer a cet égard, une note intéressante extraite de la Monatsschrifte von Graetz, 1873, p. 45.

Le matin de Kippour (fête du grand pardon), le 17 septembre 1657, le roi Louis XIV, alors âgé de dix-neuf ans , était venu» avec la reine Anne, sa mère, visiter la ville de Metz. '

Quelques jours après, le samedi, !«' jour de Souccoth (fête des feuillages), le Roi, son frère et la cour vinrent à la synagogue où ils furent sans doute accueillis dignement, car le lendemain le comte de Brian fut envoyé de la part du Roi afin d'assurer les Israélites de ses bonnes dispositions pour eux.

Les rabbins rendirent visite au grand chancelier qui leur renouvela ces assurances, lear faisant objecter toutefois, par la bouche des Parnaasims, administrateurs de la synagogue, qui leur servaient d'interprètes, qu'ils avaient mis à leur tête, contrairement aux ordonnances, un rabbin de nationalité étrangère. Celuici, Moïse Cohen de Narol (Pologne), qui était présent, fUt pris de frayeur. Mais le chancelier sourit et lui dit « Rabbi, ne vous inquiétez pas, car le Roi est bon. »

esti'e d'avis de les chasser. Mais il faut vous élever au-dessus de ces mouvements d'intérest particuliers pour juger sainement si le commerce qu'ils font, par les correspondances qu'ils ont dans toutes les parties du monde avec ceux de leur secte, est de telle nature qu'il soit avantageux à l'Estat, et mesme de quel avantage il est, et si le mesme commerce ne pourra pas estre suppléé par les Français en oas que les Juifs fussent ohassés. »

Ainsi le tolérant Golbert ne consentait à prendre des mesures de rigueur que dans le cas où des catholiques, aussi habiles, pourraient se substituer aux Juifs dai^s leur commerce.

Les Juifs marseillais étaient cependant sous le coup d'une accusation grave. Oii prétendait qu'ils donnaient avis aux Algériens de la sortie et du retour de nos vaisseaux, de telle sorte que les corsaires pussent s'en emparer; les prises ainsi faites étaient, assurait-on, vendues aux Juifs de Livourne, qui les recédaient aux juifs de Marseille. C'est là, croyons-nous, une opération bien compliquée et trop ingénieuse pour avoir été facilement praticable. Cependant Golbert s'émut de ces bruits ; on assure même qu'il fit expédier un ordre d'expulsion ; il

parait certain que cet ordre ne fut jamais exécuté.

Mais à une autre extrémité du royaume, à Les juifs à nci

^ (ieaux.

Bordeaux, on voit, deux ans après, s'élever une accusation d'un autre genre, accusation que nous connaissons déjà : c'est l'incessante accusation de sacrilège, celle qui était autrefois un prétexte si favorable aux spoliations royales.- A Bordeaux donc, un Juif et une Juive sont emprisonnés pour profanation des sacrements. L'intendant, M. de Ris, en avertit Colbert, qui lui répond en ces termes :

a Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire un peu amplement sur cette matière avant de prendre sa résolution.

« Sa Majesté connoist qu'il seroit dangereux de punir rigoureusement ce crime, parce que l'expulsion générale de tous les Juif s'ensuivroit ; et comme le commerce presque général est entre les mains de ces sortes de gens-là^ Sa Majesté connoist bien que le mouvement qui en arriveroit au royaume seroit dangereux, mais . aussy elle ne peut souffrir la continuation d'une profanation comme celle que ces gens-là font. »

Et il termine en invitant Tinteudant à recher-

cher une combinaison qui concilie à la fois et le respect dû aux sacrements et Tintérêt de l'Etat ; il ne serait pas absolument opposé à l'expulsion des Israélites, si d'autres Français pouvaient faire le même commerce, car il y a un grief contre les Juifs : ceux-ci n'emploient pas les biens qu'ils amassent en acquisitions sur le sol national. Mais qui ne voit combien ce reproche était injuste? Gomment Golbert pouvait-il exiger d'hommes placés dans une situation aussi précaire, de négociants qu'on pouvait bannir du jour au lendemain , comment, disons-nous, ' pouvait-il exiger qu'ils créassent des établissements fixes, eux qui sans doute n'avaient point reçu de traitements assez favorables pour leur faire oublier le passé?

Ajoutons que M. de Ris, l'intendant de Bordeaux, s'efforça de trouver la combinaison demandée. Il eut l'idée de diviser les familles juives de la ville en trois catégories et de proposer Texpulsion de la troisième, la moins riche sans doute. Golbert ne goûta pas la proposition ; il répondit en demandant un complément d'enquête et cette grosse affaire n'eut pas de suite ; le grand ministre succomba d'ailleurs peu de mois après.

Le sort du Juif de France, à cette époque, est donc maintenant nettement défini. Il n'est rien devant la loi, rien aux yeux du Roi ni de TÉtat; la nation ne le reconnaît pas comme un de ses membres ; elle lui demandera des services, des subsides, des impôts, mais ne lui accordera aucune garantie. Pour lui, point de pacte social,: point de place légitime au soleil, point de temple, point de synagogue. Sans doute, fidèle plus qu'aucune autre race à ses traditions religieuses, il pratique son culte, mais en secret ; sans doute, il se réunit avec ses coreligion*naires dans la demeure de ' l'un d'eux, et là quelque savant rabbin vient lui parler du Dieu de ses pères ; mais rien n'en doit transpirer au dehors ; sinon, il verra se dresser devant lui la terrible accusation de sacrilège, et son imprudence pourra entraîner la proscription de tous ses frères.

La tolérance religieuse de Golbert était si coiben ec spi-

^ non.

complète que la considération de l'intérêt du royaume ou du Roi, celle du talent et de l'illustration, l'emportaient sur la considération de la religion. Habile à faire concourir toutes les gloires à celle de son maître, il avait attiré à

Itti tout ce que l'Europe comptait d'écrivains et de savants distihgués. La Hollande, avant la guerre de 1672, lui en avait prêté plus d'un; il voulut que cette guerre même lui en procurât d'autres, et sans doute il avait, pour cette entre* prise, cherché et trouvé des collaborateurs dâhs nos plus illustres capitaines.

Quand le prince de Gondé prit possesslx)tt du gouvernement, il voulut connaître Spinoza, déjà célèbre. Spinoza était à La Haye; il le pria de le venir trouver, lui faisant offrir une j^nsion de Louis XIV qu'il se faisait fort de lui faire obtenir, pour peu que le philosophe consentit à dédier un de ses livres au roi de France. Spinoza quitta La Haye et se rendit à Utreoht ; il n'^ trouva plus Gondé ; mais il y vit le duc * Jean dé Luxembourg. Il déclina les offres qu'on lui faisait et déclara qu'il n*avait point l'intention de rien dédier au grand Roi. On se rappelle ce qu'il advint de cette visite : à son retour à La Haye^ Spinoza fut accusé d'inteUigences avec l'ennemi de la Hollande et sa vie faillit être menacée.

La considération de la religion n'inquiétait que bien peii Golbert et ceux qui agissaient en son nom, puisque Baruch Spinoza était Juif,

issu de Juifs. Il est vrai que ses idées philosophiques Tavaiefit brouillé avec la Synagogue, qui Tavait frappé de rexcommunication solennelle prononcée sous la formule Scbammatba (1). s^ImZluL

(l)ScJ!zaiZ2a2a^iia, veut dire excommunication, anathème. En voici l'origtile : L'anatbème, en hébreu « Chbrem», a son origine dans la Bible. Jusqu'à la destruction du premier temple, l'anathème entraînait parfois la mort de l'homme accusé d'idolâtrie, et la destruction d'une ville et de ses habitants s'étant rendus coupables d'idolâtrie.

(L. tetdu Pentateuque 2, 34,13, 17. -—Josué II. — Samuel 1, 15,)

Israël ayant perdu son indépendance, Tànathème n'eut plus la même rigueur.- Il n'entraîna plus la peine de moH : ce n'était plus qu'une exclusion de la société ou plutôt de la communauté, prononcée eontre celui qui violait la loi publiquement, qui niait la divinité de la loi {Thora) ou méconnaissait l'autorité des chefs et des rabbins de la Synagogue.

{Estas 10.)

Cet afiathètne, ou exeommunicatipi)) s'appelle Niddoui, qui veiil dire : isolé; Nesipha, méprisé; et Scbammatba^ le plus rigoureuxâes troife. *

Avant de pronûncer rexcommunication, on adressait un a¥er^is« sèment au coupable, à trois reprises, le lundi, le jeudi et le lundi suivant.

L'excommunication était prononcée, si l'avertissement n'avait pas produit d'effet, dans les termes suivants : « La Schamtnatba « est prononcée contre N,.. ou pèse sur iV..... »

Dans les c«A graves^ la publication était faite dans les synago^ gués et tur les places publiques au son du « schophar » {trom^ pettê).

L'exclusion cllirait trente jours : elle pouvait 6tre prolongée de trente jour*, sMl n'y avait pas d'amélioration.

D'après le Talteud {Sabbat 67, a), Rabbi Elieter, un des grands tolomdistes, très-eonsldéré, fut mis en anathème peter s'être opposé à une décisioii pHsb en assemblée des docteurs ; il est dit : Ils l'ont mis dans le m ^h&rem » et l'ont « béni » ; dans le langage talma-

Mais enfin Spinoza était resté Juif.qaoi qu'on en ait dit, et n'avait point abjuré: Pourquoi l'eùt-il fait'd'ailleurs, lui qui affirmait à sa servante qu'on pouvait faire son salut en toute religion ? Il avait, tout philosophe qu'il fut, si peu abjuré que, plus tard, les rabbins , pour le ramener complètement à eux, lui offrirent une pension de mille florins.

On croira difficilement que Colbert voulût sincèrement chasser les Juifs de France au moment où il eût volontiers pensionné un Juif de Hollande.

Ce qui importe ici, au point de vue de la liberté de conscience, ce n'est point de savoir si les Juifs furent ou non inquiétés ; il suffit de cette certitude qu'une simple ordonnance royale pouvait décider de leur destinée et décréter leur expulsion.

Les protesunts Qui cût dit Cependant que bientôt les protes-

et Colbert.

dique, on employait souvent par antiphrase le mot bénir pour celui de maudire ; il paraîtrait aussi que dans la formule scbam» matha, on ajoutait quelquefois des paroles de malédiction signifiant : a qu*il soit maudit, brisé et détruit,. » *

Baruch Spinoza avait, dans ses écrits, nié la Tbora et le Taimnd ; il avait encouru la Schammatha, et elle fut appliquée dans toute sa rigueur. Il n'en tint pas compte, quitta Amsterdam, et continua la propagation de ses hérésies. (Extrait d'une note due à l'obligeance de M. Isidor, grand rabbin de France.)

tants envieraient le sort de ces parias et devraient, eux, ou s'exiler ou abjurer?

Tant que Golbert vécut, tout-puissant^ ou diminué, cette catastrophe fut conjurée. Il combattit d'abord ouvertement les dispositions du Roi à forcer les conversions; puis, à mesure que son influence baissait, il dut céder sur certains points ; mais il s'efforça de déterminer les abjurations par la douceur, par la persuasion, et, faut-il le dire? aussi par la corruption. Il se résigna à laisser acheter les consciences afin de n'avoir pas à les violer. Il ne redoutait que trop l'effroyable dénoùment qui se préparait et il savait quelles terribles conséquences il devait avoir pour le commerce et Tindustrie du royaume.

Quand Golbert, mort, Louis XIV resta en Les proiesunts

^ 111 "P'^^ Colbert;

présence de sa seule volonté, des excitations [.édu*"e"Naîdes uns et des flatteries de tous, la perte des protestants fut consommée : le 22 octobre 1685, l'édit de Nantes fut révoqué. Un nouvel exode commença : 500,000 réformés s'expatrièrent. Un grand nombre d'entre eux alla chercher un asile en Allemagne, dans le Brandebourg, et les fils de ceux-ci ne furent pas les moins ar-

tes.

deht6 à provoquer, moins de deux siècles après^ le mouvement national qui précipita la nation germanique sur la patrie ingrate qui avait rejeté leurs pères de son sëin^

CriAPITRE IV

MORT DÉ éÔLBERT

Déyonement de Colbert au Roi. — Louis XIV et son sifecle; — Ingratitude du Roi et découragement de Colbert. ~ Colbert et LooYOÎs. — Maladie de Colbert. ^ SlOrt de ColbeH. — Ses obsèques.

Colbert, dut, dati^ un grand nombre de cas, Dévouement de

' ' ' ^ Colbert au Roi.

soit qu'il obéît aux ordres du Roi, soit qu'il agît de son initiative personnelle, entreprendre sur les attributions des autres ministres. , Sauf les affeiires de la guerte, que Louvois se réserva tout entières avec un soin jaloux, Colbert eut la miin dans tout ce qui ise fit de grand sous Louis XIV ; encoi^e le souci des fortiftcatiotts Bi considérables et si nombreuses qu'il fit élever de toutes parts pour la défense du royaume

rentraina*t-il à se mêler, plus sans doute que ne ley désirait son rival, de la chose militaire. Négociations à l'extérieur, réformes judiciaires, administration religieuse, il embrassa tout, sans se soucier des froissements qu'il produisait, des colères qu'il soulevait, des ennemis puissants dont le nombre grandissait chaque jour. Il allait devant lui, sans que rien pût le distraire de son œuvre, sans que rien pût lasser son inflexible courage, fort de l'appui et du concours du Roi.

Golbert avait une foi profonde en Louis XIV ; il s'était donné entièrement à lui, voué corps et àme à sa gloire ; cette immense affection fut la seule, l'unique passion de sa vie. Un mot du maître le payait largement de ses veilles, de ses fatigues, de son opiniâtre labeur. Il aimait en lui l'homme et le Roi ; en lui aussi, il aimait et admirait son élève, son collaborateur prompt à le comprendre et à le seconder, en lui c'était encore son œuvre, leur œuvre commune qu'il aimait.

touis xiy et son Louis XIV fut Certainement, pendant les

vingt-cinq années qui suivirent la mort de Mazarin, le prince le plus séduisant de son temps, un de ceux qui inspirèrent les plus profondes

srècle.

affections et 'les plus absolus dévouements. Il avait la force et la grâoe, la majesté qui impose et le charme qui attache. D'une intelligence plus étendue que vive, plus puissante que rapide, il sentit la grandeur de tout ce qui se fit de grand sous son règne, la beauté de tout ce qui se produisit de beau. Il eut cet art suprême, qui suppose une organisation d'élite, d'être le plus fastueux des princes, sans cesser d'être le plus digne, le plus brillant et le plus délicat. Homme de guerre, il imprima à la bravoure française un caractère de pompe recherchée et d'élégance voulue qu'elle n'a point perdu depuis. Le Louis XIV triomphant à la prise d'une ville est bien le Louis XIV des fêtes de Versailles : ses gentilshommes et, après eux, nos officiers sortis de toutes les classes de la société, se pareront pour aller au feu plus que pour figurer dans une parade.

La gloire de Louis XIV réfléchit en quelque sorte son éclat sur tout ce qui s'accomplit sous son règne. Il s'est produit de notre temps contre ce grand Roi une réaction que nous nous expliquons, mais qui n'est point justifiée. Certes, il n'eut ni une âme médiocre, ni un esprit étroit, le prince qui laissa son empreinte à tout ce

qu'il créa, entreprit ou tenta. Ses guerres, même les plus désastreuses, lui ressemblent, ses revers gardent de sa splendeur ; ses châteaux, ses palais, tout^Tart de son temps, sont marqués à son coin. Tout ce qui nous reste de ce siècle auquel il a donné son nom, est sa fidèle image. Et Ton aurait perdu les portraits authentiques de Lonis XFV, ceux qu*ont laissés les sculpteurs et les peintres de Tépoque, ceux qu'ont tracés les écrivains et les courtisans qui l'ont approché, en étudiant le rëoit de ses combats, en contemplant les monuments qu'il a élçvés, on parviendrait à reconstituer sa grande et originale figure. Originale, disonsnous, car il ne ressemble à aucun de ses prédécesseurs, et aucun de ses successeurs ne lui ressemblera. Louis XV hérita de tous ses vices et à peine de quelques-unes de ses facultés. Louis XVI n'eut ni les «ns, ni les autres; il garda seulement, comme suprême héritage, ce qu'il fallait de dignité pour bien vivre et de grandeur pour bien mourir.

Louis XrV eut au plus haut degré, et c'est là peut-être ce qui explique ses erreurs, la conviction de la mission quasi-divine des rois. Il incarna si bien la nation en lui, tant il se sentait

Français, que le jour viut où il put croire qu'il éiait tout TÉtat et toute ia nation, et ne vit plus rien en dehors de lui. On lui montrait assez qu'il était tout-rpuis^nt ; on lui disait trop qu'il était impt^cable: il se fit infaillible. De ce moment tout fut perdu ; tout, fors l'honneur pourtant, Thonneur du souverain et l'honneur' de la France.

Mais, disons-le, toutes ces hautes et magni-^ iiques pensées, il le^ embrassa plus par Timagination et Tintelligence qu'il ne les sentit par le cœur. Il eut de la douceur parce qu'il comprit que, seuîs, les hommes vraiment forts sont doux ; il eut de la bonté, parce qu'il comprit qu*il est grand et beau d'être bon ; il eut de la clémence parœ qu'il savait qu'être clément c'est être ma* gnanime* Quand on étudie sa vie privée, son premier amour» ses liaisons suocessives, on s'aperçoit avec regret qu'il eut beaucoup d'entraînements de paseion et de sens : pas un entraînement de cœur. Et loraque Tâge des entraînements fut passé, il ne subit plus qu'un empire : celui de l'habitude.

Colbert appréciait le prin(^, et il avait raison, ingratitude du roi

et décourage- Mais il croyait en l'homme. En cela il eut tort. ^^^^] ^^ ^^'"

Il l'aima d'une affection ardente, presque tendre, et qui semble vraiment touchante quand on considère combien fut étroite Tunion de ce roi et de ce ministre. Golbert pensa qu'il y avait plus en Louis XIV qu'une intelligence, lin esprit, une tête. Il ne se crut pas seulement compris, apprécié, secondé; il se crut aimé.

Tant qu'il eut cette croyance, il supporta allègrement l'effroyable fardeau de toutes ses charges ; il trouva léger le poids des affaires de la France, des affaires de l'Europe. Mais le jour où il lui fut, pour son malheur, donné de mesurer le vide de ce cœur, véritable abîme d'indifférence ; quand il comprit que vingt-deux années ' d'un dévouement sans bornes ne pesaient pas plus dans la main du Roi que quelques mois d'une flatterie sans mesure ; le jour enfin où il fut désillusionné, le fils du marchand de Reims sentit toutes ses forces s'écrouler. Il chancela. Il n'eut plus ni goût pour les a&aires, ni amour du travail. Une dernière humiliation vint l'atteindre. Ce fut trop. Il se coucha et mourut.

Cette mort fut racontée diversement. Les différentes versions qui prirent cours s'accordent malheureusement à démontrer la profonde

ingratitude du Roi et son insensibilité égoïste.

L'agonie de Golbert commença, pour ainsi dire, presque immédiatement après la paix de Nimègue (août 1678). Pour faire face aux besoins de la guerre de Hollande, il avait dû, en quelque sorte, saper de ses mains Tédifice élevé par lui, violer . ses propres règles, anéantir ses propres principes. Après cette guerre qui avait coûté tant de sacrifices à son légitime orgueil, à sa conscience, à son patriotisme, il se vit, dans le conseil, relégué au second plan; il vit son rival disposer pleinement, entièrement de la faveur du Roi ; il vit les idées qu'il avait passé sa vie à combattre l'emporter en toute occasion : témérité, violences, envahishissements au dehors, prodigalité en fêtes et en dépenses militaires.

a Nous remarquions que jusqu'à ce temps, dit Charles Perrault dans ses Mémoires, quand M. Golbert entroit dans son cabinet, on le voyoit se mettre au travail avec un air content et en se frottant les mains de joie, mais que depuis il ne se mettoit guère sur son siège pour travailler qu'avec un air chagrin et en soupirant. M. Golbert, de facile et aisé qu'il étoit, devint difficile et difficultueux, en sorte qu'on n'expé-

4da MDHT DE COL£S«r

dioit pas alors tant (i'a&sreE&, à beaucoup psès^ qm cbans les prcooiii^es Bxmées à& sa smmtendance (1). »

Racine écri£ de son eôté- (^ :

«t M. Mansard prétead qu'il y a trais ans epae

Colbert étoit à charge au Rûi pour les bâtiments ç

. jusque^à que le Roi lui dit mie: fois : <c Man*

sard, on me donne trop de dégoûts, je ne veux

plus songer à bâtir, n

D'où venaient le&dégoùtsd«Roi?De Celbert qtiî ne voulait plus, une fois la paix faâte^ avoir à fournir à des dépenses inutiles qui' risefoaient d'excéder celles de la guerre mé ose. Estril besoin d'insister sur l'extrême injustice des reproches du Roi ? Louis XEV ni'av^-41: pas^ « dtmaé et réitéré à Golbert Tordre de l'avîertir au cas» qu'il allât trop vite (3)?» Mais celaawaàt^ difeplns de quin£;e ans anqiaravant efc,. dep»^, le Rdl entendait marcher à sa: guise^

coiberi et Daus l'austère Colbert , il ne trouvait que

l^ouvois.

rigides observations, remontrances respectueuses, mais d'autant plus embarrassantes

(2) Œuvres de Racine, t. VI, p. 3i^5.

WmE BE GOLBSai

<<|ii'eUes étaient plu^ £andées, Ctâas Louvois^ pleine complaisance, obédâsance passive, sou- ^ssion et admiration pârpétuelles.

Ce fui Louvois qui fit laaître la crise suprême ; m^isia grave ea elle-mâoiye que par se9 couséi{«i:ences ; mai^ c'était la go^e d'eau, qui devait faire déborder k coupe pteiiiie..

Un jour, suivant Vune des deux versions aecréditées, le Roi parla du^bon marché des fbrtificatioas exécutées par Louvois ;. il .opéra un «rapprochement blessant entea ees^ travaux si peu coùtâfox et ceux qui s'exécutaient à grands frais à Versailles. Il seml^Ja insinuer que ceux- -ci n'étaient à ce point onéreux que parce qu'il y entrailL de la fsaude^ Au î&sâ le Roi savait bien •ÊBRr». ki différence entre des ouvrages: milir taires, où la main-d'œuvre payée aux soldats était minime,^ et des coBstnictions ai*tistiques faites dan& des conditions exceptionnelles par des -ouvriers de choix. Son esprit était prévenu; Louvois et les siens s'eai étaient emparés, et enfin^ c'est le weâ mot ; il était las de Golbert, La coup fut porté (i)^

Cet épisode, funeste dans ses conséquence^^

(1) esiarint PmauU^. iWéiiiaPÙm^ Uwt VK

est conté autrement; mais le fond reste le même. Il aurait, paraît-il, été question de la grande grille qui ferme la cour du Palais de Versailles. Le Roi en aurait trouvé le prix exorbitant. Les observations aigres se seraient pressées sur ses lèvres et il aurait conclu en s'écriant : « Il y a là de la friponnerie. — Je pense, aurait répliqué Golbert, que ce mot ne sauroit s'étendre jusqu'à moi. — Non, mais il falloit y faire plus d'attention. » Et le Roi ancrait donné à Golbert, pour exemple d'économie, les fortifications des places de FlandFC, fortifications élevées d'après les ordres de Louvois.

• C'en était trop. Golbert, déjà miné par le

Colbert tombe » *i i-

malade. chagrin et usé par la fatigue, tomba malade. Il ne se releva point.

Il s'alita vers le 20 ou le 24 août ; la fièvre se déclara; une certaine amélioration se produisit; mais elle ne dura pas. On dut le faire administer dans la nuit du 1®'' au 2 septembre. A partir de ce moment il fut assisté du vicaire de Sainte- Eustache, Gornouaille, et du Père Bourdaloue.

Sa mort.

a M. Golbert moumit comme un désespéré^ »

écrit un contemporain (l). Il était en effet plus atteint encore au moral qu'au physique, et les paroles qui marquèrent la fin de sa vie trahirent des souffrances de l'âme bien plus vives que celles du corps.

. Parlant du Roi, il s'écriait :

(( Si j'avais fait pour Dieu ce que j'ai fait pour cet homme-là, je serois sauvé deux fois et je ne sais ce que je vais devenir (2). »

Cet homme-là ! c'est ainsi qu'il parlait de'ce prince qu'il avait si tendrement aimé ; en étaitil donc venu jusqu'au mépris ?

Louis XIV, malade à Fontainebleau, fut *averti de l'état de son fidèle serviteur ; on dut lui dire qu'une lettre de lui apporterait peutêtre quelque consolation à ses derniers moments. Alors, chose étrange, au lieu d'écrire à Golbert, son ministre, son ami ancien, ce fut, dit-on, à madame Golbert qu'il écrivit, comme s'il eût craint que le moribond ne refusât la lettre royale (3).

On voulut faire entrer dans la chambre du

(1) Philibert de Lainare, Mélangea de UUAralare et d'histoire^ Bibl. nat. Mss.fr., 23, 251. Fonds Bouhier.

(2) Montyon, Parlicuiarité sur ies ministres des ûaances cé-Zébres^ p. 79, en note.

(S) Philibert de Lamare, Mélanges déjà cit^s, p. 511.

4B4 MORT DE CSOLBERÏ

malade le gei\tiThomme porteur de ce message. Colbert we consentit pas à le recevoir et répondît à ceux qui le pressaient de donner %m mol de réponse au Roi :

<( Je ne veux plus entendre parler àa Roi : qu'au moins, à présent^ il m6 laisse tranquille. €*est au Roi des rois qu^ je songe à répondre. »

Madame Colbert rentretenafirt encore de que^ que affaire de cette nature :

tu Madame, lui dit-il, quand j'élois dans cecabinet à travailler pour les affaires du Roi, ni vous, m les autres, n'osiez y entrer, ^ maintenant qu'il faut que je travaille mix aSaire'& de moïi salut, votis ne me laissée point eu repos. »

'C'était, on le vcét, le doute, la-CTaante, k iassitude de la vie et la désespérimoe qui se partageaient oette grande âme.

Gomouaille» vicaire de Saint-Eiïstache, où Colbert possédait une chapelle, ?hji dit qu'il avertirait au prône les fidèles ée prier poBr sa santé :

ce Non pas, répliqua Colbert, mars bien qu'ils prient Dieu de me faire miséricorde, »

Colbert s^éteignit ainsî au milieu des plus

MOftT QE fOOt^BEST 455

grandeB angoisees morales,, le cœiir ukéré ^ de ringraUtude du Ecd, craigoani saas doute pour r^euTfe de ses vingt^deux anoées de t^vail, la voyant comprooaÉse, la Irouvant inutile et peut-^lre xmmvaîfte, |Ki^que, apurés tant d*efr iosAs^ il n'ai^t reouelUi que la dis^àce auprès du souverain, la haine auprès des grands et des mêlédiiÀhms parmi le peuple.

Les iémoignages contemporains s^aocordent >ses obsèqaes. sur 1^ véiûtables sentiments de la populace à l'égard de Golbert. On dut l'enterrer de nuit et £aire escorter son convoi par lesarchers du guat.

Sébastien Foscârini, ambassadeur de Venise à Paris, le déclare formellement :

u U fallut assurer son couNoi par une escorte de gardes, dans la crainte d'une attaque delà populace, et non sans quelque raison, car le Roi croyoît volontiers que sa mémoire étoît chargée de la haine et des imprécations de ses sujets à cause du fardeau sous lequel ils gémissent. »

Le chancelier d'Aguesseau (1), parlant de l'année 1683, écrit ;

(1) Discours sur la rie et la mort de M. (TAguesaeau, conseiller d'Etat, p. 382 et 383. Œuvres d'Agiiesseau, par M. £.

456 MORT DE COLBBRT

« Cette année ne fut pas moins douloureuse pour mon père par la mort de M. Golbert. Il la sentit vivement pour sa personne et plus encore pour TEtat, qui eût fait une perte irréparable si M. Golbert avoit toujours pu suivre ses intentions sans être obligé de seconder, souvent malgré lui, celles de son concurrent dans la faveur du Roi et dans l'autorité du ministère. La mort, ni les déchaînements injustes du peuple qui la suivirent n'affaiblirent point la fidélité de l'attachement que mon père avoit pour lui. »

Ainsi s'éteignit douloureusement cette vie tout entière consacrée au bien de la nation. Les imprécations de la foule poursuivirent la mémoire de Golbert, mémoire à laquelle la postérité ne semble pas avoir rendu tout ce qu'elle mérite.

Falconnefc , conseiller à la Cour de cassation, t. I«^ — Collection Napoléon Chaix.

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