‹ Colbert, ministre de Louis XIVChapitre 18 sur 29 · EN 1700 EN · texte numérisé non relu

EN 1700 EN

Hectolitres. Hectojitres.

Consommation par les hommes. . . 58,800,000 100,620,000 — par les animaux, les

fabriques, etc . . 14,711,000 54,096,000

Total des céréales disponibles. 73,511,000 154,716,000

« On voit qu'après avoir prélevé sur la production totale, d'abord les semences de l'année suivante, et puis la consommation des habitants, il ne restait sous Louis XIV, pour les animaux et les besoins de plusieurs industries, avec la réserve pour le cas alors si fréquent d'une mauvaise récolte, que 14 millions et demi d'hectolitres ou 25 p. 100 de la quantité totale des céréales disponibles.

« Aujourd'hui cette quantité est triple, quand on la considère d'une manière absolue, et double eu égard à la population; elle s'élève à plus de 54 millions d'hectolitres de toutes sortes de grains, ou 55 p. 100 de ceux qui sont consommés par les hommes. Ces supputations montrent quelle était l'erreur de Bois-Guilbert, qui, dans son Traité des grains, écrivait, en 1706, qu'année commune il croissait presque toujours en France une moitié plus de blé qu'il n'était nécessaire pour la consommation. Il s'en fallait alors de 60 p. 100 que les froments pussent la fournir entièrement, et toutes les céréales ensemble ne laissaient, pour les animaux, la bière et les autres fabrications, qu'une quantité de grains inférieurs égale au quart de la consommation des hommes. Maintenant cette quantité est égale à la moitié; mais on ne peut dire cependant que ce soit un excédant; car la destination n'en est

APPENDICE 3ÎS-.

guère moins obligatoire que s'il s'agissait de la nourriture immédiate de la population.

« La production des céréales est portée par l'auteur que nous venons de citer à 3 millions de muids de Paris, qui, à 18 hectolitres 73 chacun, faisaient 56,200,000 hectolitres, quantité très rapprochée de celle que nous assignons à la consommation de la population d'alors. Mais, par une suite de méprises fort étranges, il est conduit à avancer que trois cinquièmes seulement de la production suffisent à la subsistance , et que les deux autres, faisant 22,400,000 hectolitres, forment un excédant qui est absolument perdu. Il arrive à ce résultat extravagant en diminuant la population de 19 millions d'habitants jusqu'à 14 ou 15 millions, et en réduisant à cinq quarts de livre la part quotidienne de chaque habitant. Il atténue ainsi, en contradiction avec les recensements officiels, le nombre des consommateurs de 30 p. 100, et la quantité des grains consommés de 17. L'objet de ce calcul est digne du calcul lui-même : c'est établir que l'agriculture semait et récoltait 22 à 23 millions d'hectolitres au delà des besoins du pays, et qu'elle se soumettait chaque année, volontairement, à une perte de 253 millions de francs. On voit que, déjà du temps de Louis XIV, on se servait des chiffres pour accréditer, par des formules scientifiques, les erreurs les plus palpables et les plus insensées.

2° Vignes.

« Les vigQes du xvii' siècle, si l'on adoptait sans correction les chiffres de Vauban, auraient égalé en étendue les deux tiers des forêts : il y en aurait eu 169 hectares par lieue carrée, ou plus de 5 millions d'hectares pour la surface exagérée qu'il attribuait à la France. Ces vignobles auraient été plus vastes que toute la Suisse ou les États danois. Mais, d'abord, il les réduit lui-même d'un cinquième, et ensuite, sur les 1,740 lieues carrées qu'il leur laisse, il faut encore diminuer un tiers pour les jardins et les cultures diverses, qui se trouvaient confondues avec les vignes. On peut donc admettre que la surface occupée par ces dernières s'établissait à peu près ainsi qu'il suit :

PAR HABITANT

Hectares. Lieues carrées. Ares.

Vignes 2,297,000 1,164 12

Jardins, etc 1,132,000 576 6

Totaux 3,429,000 1,740 18

Ces surfaces ont maintenant l'étendue ci-après :

Vignes. . . .

Jardins , elc .

ETFNDUE

PAR HABITANT

Hectares.

Lieues carrées.

Ares.

Totaux. .... 5,414,479 2,718 16

« Ainsi les vignes ont diminué de surface d'environ moitié, comparativement à la population, et chaque habitant n'en a plus pour sa part que 6 ares au heu

de 12. C'est le contraire quant aux cultures diverses et aux jardins; ils ont triplé d'étendue absolue, et doublé d'étendue relative. L'extension qu'ont prise la culture de la pomme de terre et l'horticulture est manifestée par cette différence.

« Le produit des vignobles d'autrefois était évalué par Vauban à 4 muids de Paris par arpent commun. C'est 26 hectolitres 82 par hectare ; mais il réduit ensuite cette quantité énorme à moitié, et ce chiftVe est admissible.

Étendue des vignes. Production. Par habitant.

Étendue. 2,297^00 hect. à 13 hectol. 29,861,000 hectol. 153 lit. Valeur. 91 fr. par hect. à 7fr. l'hectol. 209,034,000 fr. 11 fr.

« Les termes correspondants sont maintenant ainsi qu'il suit :

Étendue des vignes. Production. Par habitant,

Étendue. 1,972,340 hect. à 18 hectol. 65 36,783,200 hectol. 113 lit. Valeur. 216 fr par hect. à 12 fr. l'hectol. 441,398,626 fr. 13 fr.

« Il y a dans ces nombres de curieux enseignements historiques.

« La culture de la vigne était, en 1700, plus vaste qu'aujourd'hui de 300,000 hectares ou un sixième, et chaque habitant en avait une part double de celle que nous avons maintenant. Mais, sur la même surface, la production du vin était beaucoup moindre. Celle de nos jours est plus grande de moitié, ce qui suppose une culture plus habile et peut-être aussi des plants d'un choix meilleur. La quantité absolue des vins récoltés chaque année est plus considérable d'un quart; nous en produisons 36 milhons d'hectolitres au lieu

de 29. Le prix moyen s'est accru presque au double, dans la proportion de 55 à 100 francs, tandis que la valeur moyenne du blé est presque la même. Le revenu brut des vignobles n'était, en 1700, que de 209 millions de francs; il s'élève à présent à 441.

« La dépense annuelle de chaque habitant pour le vin qu'il buvait n'était, sous Louis XIV, que de 11 francs; elle atteint aujourd'hui à 14 : et néanmoins la part de chacun, dans les vins produits, est diminuée considérablement. Au lieu de 153 litres, chacun n'en boit plus que 113, ce qui fait une atténuation de 40 litres, tiers de notre ration actuelle. On conçoit que des gens qui sablaient quatre bouteilles en place des trois que nous buvons devaient s'évertuer bien plus que nous en plaisirs bachiques, car c'est l'excédant du nécessaire qui caractérise ces plaisirs. Aussi la vie de cabaret, les soirées où l'on s'enivrait joyeusement étaient un usage général de ce temps, non seulement adopté par les hommes d'un rang élevé, mais encore par les littérateurs les plus illustres.

« L'accroissement de notre dépense en vin , la diminution de notre consommation, et, consécutivement, la moindre étendue de la culture des vignes et l'amoindrissement de leur produit, sont les effets des impôts dont on a surchargé celui-ci depuis deux ou trois générations d'hommes. On ne sait pas assez quels maléfices jette sur un pays la caste des financiers.

3° Production agricole comparée.

« En récapitulant les valeurs données par les produits des cultures sous Louis XIV, on peut, par une approximation générale, les établir ainsi qu'il suit :

15,036,800 hectares donnaient 1,285,918,000 fr., qui font par hectare 85 fr. 50 c, — et par habitant 65 fr 50 c.

« La statistique agricole exécutée en 1841 nous fournit les termes analogues ci-après; les pailles et les prairies artificielles y sont comprises :

20,891,288 hectares donnent 5,075,997,570 fr., qui font par hectare 243 fr 10 c, — et par habitant 170 fr.

« Ainsi les cultures sont plus grandes de 28 p. 100 que vers la fin du xvn" siècle. La valeur de leur production a quadruplé. La même surface qui ne donnait que 85 francs en rapporte à présent 243. La consommation des denrées produites annuellement était payée autrefois par 65 francs pour chaque personne; il en faut maintenant 170 pour en acquitter la valeur, aux prix de revient. Les prix des marchés donneraient une valeur presque quadruple, différence qu'il est essentiel de constater.

« Cet énorme accroissement de valeur a pour causes :

« 1° La plus grande abondance du numéraire, qui a diminué sa valeur représentative ;

« 2° La quantité infiniment plus considérable de la production, qui, par exemple, pour les céréales, est doublée;

« 3° Plusieurs objets de culture , les uns nouveaux, tels que les prairies artificielles et la pomme de terre , et les autres articles nouvellement inscrits dans les documents statistiques, tels que les pailles;

« Enfin l'augmentation de la population, qui exige une plus grande masse de production pour- la subsistance des habitants, une plus grande quantité de travail pour l'obtenir de la terre, et des salaires plus considérables pour payer ce travail.

« Pour apprécier ce dernier objet d'une si haute importance dans nos sociétés contemporaines, nous avons dressé le tableau économique du produit brut et du produit net agricoles au temps de Louis XIV, et de nos jours en 1841. La construction en est très simple; nous avons été conduit facilement à l'inconnu par les données que nous avions. Ainsi, connaissant les valeurs du produit brut des cultures et sachant qu'alors le produit net était de moitié, nous avons défalqué du restant le prix des semences , et la somme des frais de culture nous a été donnée par le surplus. Nous avons réuni le produit net des cultures au revenu des pâturages et des bois , et il en est résulté le produit net agricole total; nous l'avons additionné avec le montant des dépenses pour l'exploitation des terres, et nous sommes ainsi arrivé au chiffre capital du produit brut agricole. Enfin, par une dernière opération, nous avons soustrait de la somme totale du produit brut agricole du territoire de la France, en 1700, d'abord les dépenses ou frais d'exploitation, puis le montant des impôts en masse ; et le reliquat s'est trouvé être le revenu net, ou autrement le profit du

cultivateur et du propriétaire , dégagé des salaires et des taxes.

« Il sera digne d'intérêt de comparer, sous tous ces rapports, l'état de choses existant de nos jours avec celui de la France d'autrefois.

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