EN 1700 EN
Francs. Francs.
' Produit brut en masse. . . 1,500,000,000 6,006,030,000 A défalquer :
Dépenses agricoles. . . . 644,000,000 3,344,761,000
Impôts de toutes sortes. . . 760,000,000 1,300 000,000
Restant :
Revenu NET. . . 96,000,000 1,161,289,000
« Sous Louis XIV, le revenu net des propriétaires ruraux ne montait qu'à 6 p. 100 de la valeur du produit brut agricole; il se rapproche à présent de 20 p. 100. Il égale douze fois la somme à laquelle il s'élevait autrefois ; il correspondait à 6 francs par chaque habitant; il a sextuplé à cet égard, et en vaut maintenant 35.
« Ces différences indiquent les profits territoriaux disponibles après le prélèvement des dépenses rurales et de celles de la société ; elles montrent dans quelles proportions s'est accru le bien-être de la population, qui, toutes choses supposées égales d'ailleurs, doit être six fois aussi grand qu'il était au temps de Louis XIV.
« Tous les statisticiens savent qu'il n'y a point de témoignage plus puissant de la vérité des chiffres que la connexion intime et nécessaire des faits numériques qu'ils expriment. Cette preuve décisive est acquise au tableau que nous venons de tracer de l'agriculture de la France au temps de Louis XIV. On ne trouverait dans la statistique d'aucun pays et d'aucune époque
des détails économiques plus nombreux et plus concluants. Les événements publics contemporains ne sont pas établis avec plus de certitude. Toutefois, nous devons le répéter, quoique chaque trait de notre esquisse appartienne aux écrits du xvn" siècle, on se faisait alors de la situation agricole du royaume une tout autre idée que celle qui en est donnée ici. Malgré le retour triennal de la disette, on croyait hardiment que presque toujours on récoltait moitié plus de blé qu'il n'en fallait pour la consommation ^ On supposait que, chaque arpent de vignes donnant 12 muids de vin, la lieue carrée en rapportait 1,200 ou 3,218 hectolitres, ce qui faisait, pour les 30,000 lieues qu'on prêtait au territoire de la France, près de 100 millions d'hectolitres, ou trois fois nos vendanges moyennes. A ce compte, chaque habitant, y compris les femmes et les enfants, aurait eu pour sa part 5 hectolitres, ou plus de sept fois celle qui nous revient maintenant ^ Pour consommer une si énorme production il aurait fallu que chacun, depuis son berceau, bût tous les jours ses deux litres de vin, quantité qui aurait été doublée ou triplée par la ration des buveurs d'eau. Il faudrait remonter assurément jusqu'aux temps mythologiques des Centaures et des Lapithes pour découvrir rien de pareil.
« En opposition directe avec la détresse de la population, une opinion commune alors, et que Vauban n'a pas dédaigné d'accepter ^ , donnait à la consommation
^ Bois-Guilbert, Traité de grains, ch. iv, p. 374.
' Vauban, p. 193, édition in-12. La consommation actuelle est de 70 litres.
3 Id., p. 197.
du blé des proportions colossales. On prétendait qu'elle était de trois setiers par habitant, ou 4 hectolitres 68. C'était donc, pour 19,600,000 personnes, 58,800,000 setiers ou 91,728,000 hectolitres. Maintenant, avec une population de 34 millions, la consommation du froment n'est que de 56,600,000 hectolitres, ou 1 hectolitre 72 par individu. En y comprenant toutes les céréales destinées aux hommes, la consommation n'est que de 2 hectolitres 72. Ainsi, d'après les chiffres de Bois-Guilbert, non seulement on ne boirait aujourd'hui qu'un septième du vin consommé sous Louis XIV, mais encore on mangerait moitié moins de pain. Gomme on ne saurait admettre que nos besoins et nos habitudes aient changé à ce point, il faut en conclure que les statisticiens du xvn" siècle exagéraient chaque chose étrangement.
« La conséquence naturelle de cette immense production devait être une immense richesse ; et probablement l'une n'était supposée qu'en vue de l'autre. Vauban lui-même, dominé par ce désir de découvrir des trésors, oubliait toutes les défalcations qu'il avait indiquées, et dont nous avons tenu compte; il calculait que la lieue carrée moyenne rapportait, en produit brut agricole, 39,730 livres tournois, ou 71,514 francs. C'était, pour les 30,000 lieues qu'il attribuait au territoire de la France, 2,145,420,000 francs. Dutot, qui refit plus tard son calcul, trouva que le produit brut de cette surface devait être de 2,336,450,000 francs; et un économiste du xvnf siècle, Gœuvin de Rademont, porta cette richesse à 2 milliards et demi. Or nous avons démontré qu'elle atteignait à peine 1,500 mil-
lions; on l'enflait donc de deux cinquièmes : elle était en réalité de 78 francs par habitant; on l'élevait à 128.
« Nous avons déjà exposé qu'on se faisait les plus singulières illusions sur l'étendue du territoire, et que les cartes de Gassini n'avaient convaincu personne, pas même Vauban. On semblait ne pouvoir se résoudre à donner seulement à la France 25,400 lieues carrées; elle eût été trop petite pour le grand roi. Notre ingénieux statisticien l'augmentait de 4,600 lieues carrées; d'autres lui assignaient une surface de 31,600. C'était un agrandissement illusoire de 25 p. 100.
.« Ainsi le territoire, l'ensemencement, la production, la consommation, la richesse, étaient exagérés dans leur mesure ou dans leur estimation, et pas un nombre n'était vrai, à la moitié près.
« On conçoit à peine, dans notre temps de précision mathématique, comment des hommes graves, des savants illustres se laissaient entraîner, en s'occupant des intérêts publics les plus importants, à des exagérations manifestes, qui étaient ouvertement en contradiction avec les faits numériques qu'eux-mêmes avaient fait connaître. C'est qu'il y avait alors dans la société tout entière une disposition d'esprit semblable à celle de ces peuples du Midi qui ne peuvent souffrir la vérité qu'amplifiée et embellie. La cour gasconne d'Henri IV avait succédé à la cour florentine de Catherine de Médicis, et avait été remplacée par la cour espagnole d'Anne d'Autriche. Tout était devenu hyperbolique : idées, sentiments, poésie, arts, et jusqu'au courage militaire. Dans un siège, la tranchée était ouverte au
son du violon, et les repas que les généraux y faisaient étaient servis sur de la vaisselle plate , par des laquais en grande livrée ^ Au théâtre, les personnages tragiques avaient la taille surhumaine des héros de Galdéron, et leur langage était celui de l'épopée. Il n'était pas jusqu'au froid Boileau qui ne dépassât les limites les plus reculées de l'exagération, quand il mettait ses louanges au service du roi. La peinture n'avait jamais plus de talent que quand elle les employait à consacrer des fictions. Sous ses pinceaux toutes les dames de la cour étaient de la plus admirable beauté : leurs portraits , qui sont au Louvre , montrent qu'il n'y avait pas une seule exception, pas même M"' de Maintenon, âgée de plus de quarante ans. On incline à croire, quand on considère avec attention cette société brillante et factice, que la charmante pièce du Menteur, qui nous semble un jeu d'esprit, était en réalité une comédie de mœurs et un vrai tableau de caractère.
« Les illusions de ce temps plein d'orgueil paraissent jusque dans ses actes publics les plus simples. Tantôt c'est le canal du Languedoc qui recevait le nom superbe de canal des Deux-Mers, quoiqu'il ne parcoure pas la moitié de l'espace qui sépare la Méditerranée de l'Océan; tantôt c'est un traité d'alliance qu'on décorait du nom de Pacte de famille, comme si les liens du sang avaient pu jamais assujettir les intérêts politiques des rois; tantôt enfin, c'est le bronze et le marbre qui montrent un monarque chrétien foulant aux pieds des esclaves chargés de chaînes, et qui lui donnent pour
' En 1647, au siège de Lerida par le grand Condé ; en 1658, au siège d'Arras par le marquis d'Humières.
emblème le soleil, et pour devise l'immortalité. Rien de plus n'était promis aux empereurs païens de Rome par leur apothéose.
« A Dieu ne plaise que, pour avoir rappelé ces souvenirs, nous puissions être rangés parmi les détracteurs de cette époque mémorable ! Personne ne reconnaît plus volontiers que Louis XIV sut imprimer à son règne un caractère de grandeur jusque alors sans exemple, et qui devait être unique dans l'histoire de l'Europe moderne. Sa monarchie surpassa par son éclat, par sa puissance, par les hommes de génie qui en firent la gloire, tout ce qu'il y eut jamais de plus brillant et de plus renommé; et rien ne lui est comparable, si ce n'est la domination des califes d'Orient, lorsque , loi vivante de leur vaste empire , ils se reposaient de leurs triomphes militaires au milieu d'une cour magnifique, dans des palais somptueux, qui retentissaient sans cesse d'un concert de louanges et d'adulations. Ainsi que l'admiration de leurs hauts faits s'est conservée dans les traditions racontées par l'Arabe du désert, et dans les harems du Bosphore, Louis XIV et son siècle sont demeurés chez nous, dans la mémoire du pays , comme si nous n'en étions pas déjà séparés par dix générations d'hommes et par des vicissitudes sans pareilles. Nous les retrouvons partout, dans nos institutions, dans nos lois, au théâtre, dans nos chefs-d'œuvre littéraires et dans nos plus beaux monuments. Mais, il faut bien l'avouer, de même que la grandeur des califes a fait naître ces mille fictions qui charment notre esprit par la richesse , la variété , l'imprévu de tant de récits merveil-
leux, de même le prestige dont Louis XIV était environné n*a laissé voir son règne qu'à travers un prisme qui changeait étrangement les objets en leur prêtant des dimensions et des couleurs qu'ils n'avaient point en réalité.
« Il était impossible que les sciences économiques, qui étaient dans leur première enfance, pussent résister à cet entraînement, et qu'au milieu d'un monde où tout était agrandi par l'exagération, elles conservassent aux objets de leurs études leurs véritables proportions. Il est curieux de voir comment elles exagéraient le territoire d'un quart, la moisson de moitié, la vendange au septuple , la richesse de la production au double, et comment elles faisaient une terre promise d'un pays livré chaque troisième année aux horreurs de la faim. »
Les passages et documents qui suivent sont empruntés à un livre d'un de nos plus savants économistes, membre de l'Institut, M. E. Levasseur, que nous avons quelquefois cité dans le cours de notre travail {Histoire des classes ouvrières en France, depuis la conquête de Jules César jusqu'à la Révolution; Paris, 1859, Guillaumin et G').
« Avant de dresser aucun règlement , Golbert envoya des commissaires dans les provinces; il consulta fabri-
cants et marchands, fit discuter et approuver les projets de statuts dans des assemblées générales de maîtres et d'ouvriers. Le prévôt de Lyon lui écrivait en 1665 : « J'ai enfin rédigé du mieux qu'il m'a esté possible ce projet de règlement que je vous envoyé. Il a esté concerté, discuté et examiné par les maistres fabricans et les ouvriers les plus habiles que nous avons en cette profession, et jel'ay faict signer par les quatre maistres jurés. Si vous daignez leur donner vostre aggpéement et les soutenir de vostre protection et de vostre autorité , ilz espèrent esgaler en certains ouvrages et surpasser en d'autres ce qu'il en vient d'Italie. » Avec de telles précautions, Golbert pouvait croire que ces règlements étaient les meilleurs et les plus conformes au véritable intérêt du métier.
« Mais il ignorait ce qui se passait dans ces assemblées ouvrières et quelles protestations s'élevaient parfois contre les nouvelles mesures. C'était à peine si quelque intendant, en annonçant que les statuts avaient été reçus avec joie, ajoutait qu'il y avait eu quelque opposition de la part d'artisans « intéressés à vivre dans le désordre et le relâchement^ », ou avouait, à propos d'un projet de règlement, qu'il travaillait à concilier les ouvriers « et à former un seul advis de tant d'opinions si contraires et si opposées ^ » .
« En réalité il y avait d'ordinaire une résistance sérieuse. L'artisan, qui était indépendant dans sa corporation, dernier et cher débris de ses franchises du moyen âge, qui, par ses anciens statuts, n'observait
* Corr. adm, sous Louis XIV, III, 799 , 2 déc. 1666. 2 Ibid., 683, 26 mars 1669.
souvent que ceux qui lui assuraient quelque privilège , l'artisan ne pouvait pas accepter volontiers la chaîne que le pouvoir royal voulait lui imposer.
« Deux drapiers de Paris, Guy Poquelin et François de la Croix, avaient été envoyés dans les grandes fabriques de province, afin de dresser le règlement des étoffes de laines. Arrivés à Reims, ils convoquèrent le conseil de ville , y appelèrent les principaux marchands et ouvriers, et lurent leur projet de règlement en invitant les intéressés à présenter des mémoires sur la question.
« Mais les Rémois avaient déjà un règlement peu sévère, qu'ils n'exécutaient qu'imparfaitement : ils n'étaient pas d'avis d'en accepter un nouveau et plus rigoureux. On leur proposait de donner plus de largeur et de longueur à leurs étoffes. Ils se récrièrent, et presque tous s'opposèrent formellement à une mesure qui diminuait leurs bénéfices ^ L'assemblée se sépara sans que les commissaires eussent rien pu obtenir.
« Le surlendemain, on appela seulement au conseil les quatre esgards -jurés, dont on espérait avoir plus facilement raison. Même insuccès. Les esgards avaient ordre de ne pas parler; ils déclaraient ne pouvoir rien sans le corps du métier tout entier, et craignaient fort qu'en le convoquant on ne s'exposât à quelque émeute^
^ « Et ayant faict ouverture que lui et ledit sieur de la Croix estimoient estre nécessaire de commencer à restablir les anciennes longueurs et largeurs des estoffes et de les porter à un plus hault poinct qu'elles ne sont à présent... en mesme temps la plus grande partie desdits ouvriers presens y ont formellement contrarié... qu'ils avoient un règlement qu'ils entendoient suivre et exécuter... » — Arch. de Reims, statuts II, 807, le 5 octobre 1666.
* « Qu'ils doutoient fort qu'en faisant une assamblée , il n'y arrivast du
Poquelin et Lacroix passèrent outre, envoyèrent au lieutenant général le règlement avec un article supplémentaire qui abolissait les assemblées, et partirent.
< Cependant marchands et ouvriers murmuraient, et, quelques jours après, le conseil de ville, voulant apaiser les esprits, leur permit de s'assembler et d'examiner les articles, pourvu qu'il n'y eût aucun désordre. A cette nouvelle, les deux commissaires, qui étaient à Ghâlons, revinrent en toute hâte, déclarèrent qu'ils n'attendraient pas une nouvelle assemblée, que d'ailleurs « ilz avoient assez reconnu le peu de disposition aux ouvriers à se rendre à ce qu'ilz leur avoient proposé pour le bien des manufactures ^ » , firent signer par les magistrats les articles du règlement arrêtés dans le conseil, et les portèrent ainsi à Golbert.
« Le ministre crut avoir consulté les parties intéressées, et fit paraître son règlement \
tumulte, et mesnie qu'il n'y eust du risque pour leurs personnes, chose pareille estant naguère arrivée à la dernière assemblée contre eux , pour avoir faict quelques propositions touchant le règlement. » — Arch. de Reims, st. II, 809.
* « Lesdits sieurs P. et L. nous ont représenté qu'ilz estoient pressez de retourner après un si long séjour ; qu'ilz prevoioient que cette assemblée et ce qui seroit à faire ensuite , consumeroit encore inutilement beaucoup de temps; qu'ilz avoient assez reconnu le peu de disposition aux ouvriers à se rendre à ce qu'ils leur avoient proposé pour le bien des manufactures. » — Arch. de Reims, st. II, 809.
^ Poquelin dut rencontrer partout des résistances du même genre; parce que partout il froissait les mêmes intérêts. Voici pourtant le préambule du règlement sur les draperies de Saint-Lô :
« Ledit Pocquelin auquel fut communiqué les anciens statuts faits entre les maistres sergers de cette ville , le 21 janvier 1583 , auroit jugé a propos, attendu que les marchandises qui se faisoient pour lors ne sont plus dans l'usage présent, qu'il s'en fait d'autres fortes plus utiles pour le bien public et plus profitables aux sujets du roy, lesquelles falloit imiter, et pour faire que les ouvriers travaillent aisément, méthodiquement et avec plus de
« Le nombre des règlements particuliers publiés par Golbert depuis 1666 est considérable. Chacune des grandes villes de fabriques, chacune des manufactures de tissus qu'il avait créées ou protégées eut le sien ^ ; il y eut en quelques années plus de cent cinquante règlements nouveaux sur le travail ^
« En 1669, il résuma et compléta cette législation par quatre grandes ordonnances qui réglaient, dans toute l'étendue du royaume, la juridiction, la fabrication des étoffes, la teinture des draps et celle des fils. C'était en quelque sorte un code de la draperie. Le 13 août, le roi tint un lit de justice pour les faire enregistrera
perfection à icelles, il fut alors convenu que l'on reduiroit les longueurs... » — SuppL et suite du recueil des règlements, t. I, p, 10, 25 sep. 1666.
* Voici quelques-uns de ces règlements : 18 janvier 1664, sur les toiles de Normandie; 8 avril 1666, sur les ouvriers de draps d'or de Paris; 23 août 1666, sur les serges d'Aumale; 23 août 1666, sur les sayetteurs, hautelisseurs d'Amiens; 2S sept. 1666, sur les draperies de Saint-Lô; 30 sept. 1666, sur la draperie royale de Sedan; 26 oct. 1666, sur draps de Garcassone; 26 nov. 1666, sur les serges du bourg d'IUiers; 30 nov. 1666, sur les serges de Charlres; nov. 1666, sur les draps et étamines de Reims; 4 février 1667, sur les draps de Beauvais; 3 mars 1667, sur les draps d'or de Tours; 13 mai 1667, sur les draps d'or de Lyon; 9 juillet 1667, sur les draps d'or de Paris; 20 nov. 1667, sur les sergetiers du Brou; 11 avril 1668, sur les draps de Bayeux; 19 avril 1669, sur les draps d'Elbeuf.
'^ Le Recueil des règlements généraux et particulier» concernant les manufactures et fabriques du royaume (4 vol.) en contient 149 jusqu'en
^ Règlement pour la juridiction des procès et différents concernant les manufactura, attribuée aux maires et eschevins des villes ou autres faisant pareilles fonctions.
Statuts, ordonnances et règlements pour les longueurs , largeurs et qualitez des draps, serges et autres estoffes de laine et de fil que Sa Majesté veut estre observez par tous les m,archands drapiers, maîtres drapans, sergers, ouvriers et façonniers des villes, bourgs et villages de son royaume.
Statut et règlement gênerai pour les teintures en grand et bon teint des
« L'ordonnance sur Ja fabrication des étoffes avait surtout pour objet d'obvier à la fraude, en rendant uniformes dans toute la France les étoffes de même nom. C'est ce que déclare Colbert dans le préambule.
« Nous desirons, dit-il, remédier autant qu'il nous est possible, aux abus qui se commettent depuis plusieurs années aux longueurs, largeurs, force et bonté des draps, serges et autres estoffes de laine et fil, et rendre uniformes toutes celles de mesme sorte, nom et qualités, en quelque lieu qu'elles puissent estre fabriquées, tant pour en augmenter le débit dedans et dehors nostre royaume que pour empescher que le public ne soit trompé... » .
« Aussi, pour chaque genre d'étoffe, déterminait -il exactement la longueur et la largeur de la pièce, les dimensions des lisières, le nombre des fils de la chaîne, la qualité des matières premières et le mode de fabrication ^
« Il existait déjà, dès le xnf siècle, des prescriptions de même nature dans les statuts des drapiers. Mais leur autorité était jusque-là bornée aux limites de chaque communauté. Colbert retendait à tout le royaume. Il la faisait respecter, tandis qu'elle avait
draps, serges et estoffes de laines, uniformément, qui se m,anu facturent dans le royaume de France.
Règlement gênerai pour toutes sortes de teintures de soyes, laine et fil qui s'employent aux m,anu factures des draps d'or et d'argent, de soye, tapisseries et autres estoffes et ouvrages. — Voir le Recueil de règlements, t. I, et Ms. Delamare, Manufactures, t. I.
* Voici le premier des articles de ce genre :
Tous les draps façon d'Espagne, blancs, gris et meslez, seront faits de la largeur d'une aulne et demie avec les lizieres : lesquelles lizieres ne pourront excéder deux pouces de large, et la pièce aura vingt -une aulnes de long. . .
été presque toujours méconnue ou violée. Il exigeait, sous peine de confiscation et d'amende, que, dans l'espace de quatre mois, les lames et les rots de tous les métiers fussent refaits , d'après les longueurs prescrites ^ Il soumettait toute espèce d'étoffe à cette réglementation : la seule ordonnance sur les draps et les serges ne comprenait pas moins de vingt-neuf catégories.
« Dans ses déterminations nouvelles de longueurs et de largeurs , il s'appliquait surtout à améliorer les types, à rendre le grain de l'étoffe plus serré, et à rétablir ainsi la réputation des fabriques de France. L'intention était généreuse ; mais l'application de la loi était quelquefois désavantageuse et au fabricant, auquel la marchandise revenait plus cher, et au consommateur, qui voulait une étoffe à bon marché.
« Par désir du bien, il entravait souvent dans l'avenir d'importantes améliorations : il défendait aux tondeurs, sous peine de douze livres d'amende, de se servir de cardes de fer au lieu de chardons ^ Tant il est difficile , même au ministre le mieux intentionné , de ne pas commettre de fautes quand il veut fixer une chose aussi mobile que l'industrie !
« Les deux ordonnances sur la teinture des étoffes et sur la teinture des fils entraient dans les mêmes détails minutieux, réglaient tout, et prétendaient, pour ainsi dire, diriger chacune des opérations de l'atelier.
« Puis, comme si elles eussent été encore insuffisantes, Golbert publia, le 18 mars 1671, une instruc-
1 Art. 33.
* Art. 53.
tion générale pour la teinture des laines de toutes couleurs, et pour la culture des drogues et ingrediens qu'on y employe\ Celle-ci n'avait pas moins de 317 articles. C'était plus qu'un code : c'était en même temps un manuel du teinturier. On y classait les couleurs en simples et en composées ; on en définissait la nature , analysait les propriétés, et comme la science n'était pas encore avancée de ce côté, on s'y égarait parfois dans des hypothèses qui ressemblaient plus aux rêveries d'un alchimiste qu'aux prescriptions d'un législateur ^
« Chaque maître devait recevoir un exemplaire des règlements, et s'engager, par écrit, à les suivre fidèlement ^ En tête de chaque pièce devait être le nom du tisserand, et un échantillon de toutes les couleurs par lesquelles l'étoffe avait passé. Les pièces, après le tissage et après la teinture , devaient être portées au bu-
* Recueil des règlements, t. I, 421.
^ En voici un exemple :
(Art. 105, 106 et 107.]. — « Comme les quatre premières couleurs simples, qui sont le bleu, le rouge, le jaune et le fauve, peuvent estre comparées aux quatre éléments, les trois premières aux transparens et lucides, et le dernier à Topacité de la terre: de mesme le noir peut estre comparé à la nuit et à la mort, puisque toutes les autres couleurs se brunissent et s'ensevelissent dans le noir ; mais comme la mort donne la fin à tous les maux de la vie, il est aussi nécessaire que le noir donne la fin à tous les deffauts des couleurs qui arrivent par le manque du teinturier ou de la teinture ou de l'usage qui change suivant le temps et le caprice des hommes. Pour ainsi n'estant ni raisonnable ni utile au public qu'une estoffe qui manquera de débit demeure la proye du ver et de la teigne dans un magasin , pendant qu'on la peut vendre en la faisant teindre en noir. » — Recueil des règlem., I, 477.
^ « Les maistres soussignez ont reçu chacun une copie du règlement gênerai pour les manufactures, registre au Parlement de Paris en la présence du roy le 13 aoust 1669 et autres parlemens ; auquel nous promettons de satisfaire sur les peines y contenues. Fait le... jour... de... » — Rec. des règl., I, 67.
reau de la communauté , visitées et marquées du sceau de la ville. Les étoffes apportées par les forains étaient également soumises à cette inspection. Les maires avaient ordre de disposer dans chaque hôtel de ville un local pour y établir le bureau et de veiller à ce que toute chose se fît dans les règles ^ Ces formalités, empruntées aux anciens statuts des corporations , avaient le défaut de laisser peser sur la marchandise un impôt qui en augmentait le prix sans en améliorer la qualité : car on payait les visites et les plombs.
« Un des articles les plus importants des règlements sur les teinturiers était la séparation en deux corps de métiers distincts des teinturiers de grand et bon teint et des teinturiers de petit teint. Golbert recommandait même d'avoir, dans chaque ville, au moins un teinturier de chaque espèce , afin qu'ils pussent se surveiller l'un l'autre ^ »
* Instruction aux maires... « Destineront un lieu commode pour la visite et marque des marchandises qui seront fabriquées et teintes esdites villes ou qui y seront apportées des lieux forains ou estrangers pour y estre vendues ou débitées; empescheront qu'aucunes ne soient exposées en vente ni transportées qu'après qu'elles auront été visitées et marquées et que le nom de l'ouvrier ne soit à la teste de chacune pièce... 31 octobre 1669. » — Rec. desrègl., I, 5.
' Instruction gén., art. 83.
« Les Gobelins avaient des rivaux dans les galeries du Louvre. Là aussi étaient des artisans qui savaient élever leur métier à la hauteur de l'art. Maurice Burot, les deux Laurent, les Dupont, les Buret étaient renommés comme tapissiers ; Nicolas Lefebvre , Nicolas Lafage et Larmino, comme brodeurs; les Marbreaux, les Petit, les Verrier, comme couteliers; Jumau, Juste et Léger, comme arquebusiers et damasquineurs; comme ciseleurs, Débonnaire, Montarsi, Jean Grenef et Thomas Merlin; comme orfèvres ou joailliers. Labarre, Roussel, les Courtois, Vincent Petit, Jean Vangruel, Julien de Fontaine, Pierre Germain, et surtout Claude Ballin, qui, à la mort de Varin, en 1672, avait été nommé directeur du balancier des médailles. BaHin est le plus célèbre orfèvre du xvn' siècle ; il avait , pour ainsi dire, meublé Versailles de ses œuvres, qui ont presque toutes été fondues en 1690 et en 1709, et qu on ne connaît plus guère que par les dessins de Launay. Parmi les ébénistes étaient Laurent Stabre, Jean Macé, et surtout Boule, qui a laissé une réputation égale à celle des grands artistes ^
* Les orfèvres.
Quant à Torfevrerie on y nomme la Barre , L'un et l'autre Courtois, les Ballins et Roussel ; Vincent Petit orfèvre, et Linseet Jean Vangruel; Julien de Fonteine en ses joyaux si rare.