Lelters, p. 3o
212 S. T. COLERIDGK.
C'est dans ce paysage'élliéré, dans toute la flamme do sa beauté (in ail ils blaze of ôeaiil;/), que Goleridgc écrivit à l'automne de ISOO la seconde partie de ClirislahcL Le sens de la nature qu'il avait, malgré toute son inattention de rêveur, gagna sûrement encore au voisinage de ce « désert de montagnes, touché de lumière et d'ombres, et passant de la lumière à l'ombre à chaque instant ». Mais le germe de la maladie morale et physique était en lui dès ce moment.
Ch)'ist<ihi'l ne fut pas fini. 11 avait cru d'abord que le «dégoût profond et indicible », qu'il avait éprouvé à traduire le maudit Wdllenslcin, Vavnll frappé de stérilité intellccluclle. Mais depuis n'avait-il pas écrit deux poèmes pour Mrs. Hobinsou, l'actrice autrefois célèbre sous le nom de Pcrdita, qui allait mourir au pays des Lacs, après avoir passionné tout Londres par l'histoire de sa liaison avec le misérable prince de Galles '? Non, ce qui était devenu impossible, comme par enchantement, dès que roxcilalion intellectuelle de Londres eut disparu, c'était l'etTort suivi.
Les premiers symptômes de cet abattement, de ce que nous appellerions aujourd'hui la neurasthénie de Colcridge, datent du moment où il s'aperçut qu'il ne pouvait achever Cliristuhrl, « avec un désespoir trop grand, [)our que je me soucie de me le rappeler. Le vent qui soufflait du Skiddaw et de Borrowdalc était aussi bruyant que le vent a le droit de l'être et j'ai fait plus d'une promenade dans les montagnes
1. Voir ses Mémoires poslhuincs (1801) où fiironl publiées les pièces de vers de Colcridge. il en existe une IradiicUon française (i*aris, an .\), qui est un chef-d'd-uvrc de slyle ridicule, mais oii ces poèmes ne se relrouvenl pas. .Mrs. Hoitinson fui le modèle de plusieurs adiniraldcs portraits de Kcynods cl surtout de Gainsborough (Wallace Coll.).
au milieu des nuages ', mais rien n'y fit, jusqu'au jour où je fus invité à dîner chez un clergyman et amené de quelque façon à boire tant de vin que j'eus besoin de quelque effort et de quelque dextérité pour me maintenir dans les limites de la sobriété. Le lendemain, la faculté de faire des vers me revint et je travaillai avec succès, si bien, que mon poème devint si long-, et à l'opinion de ^yords^vorth, si fascinant, qu'il résolut de l'exclure du livre [la deuxième édition des Ballades Lyrifjues, 1800] comme disproportionné à la fois comme longueur et comme mérite et n'étant pas en harmonie avec le caractère du reste ^. »
Nous avons ici comme en résumé tous les symptômes de la maladie de Coleridge, le désespoir de ne pouvoir créer, le recours à un excitant artificiel (aujourd'hui l'alcool, demain l'opium) et enfin l'illusion ou la demi-illusion sur ce ((u'il a fait. Car la suite de Chrhlabel que nous avons est bien plus courte qu'il ne dit, et se termine brusquement par un petit poème, écrit sans doute sur son fils Hartley et qui n'a aucun rapport avec le reste du récit. Est-il vraisemblable qu'il eût publié ainsi le poème, s'il avait composé une suite qui aurait inspiré tant d'enthousiasme à Wordsworlh? Nous aurons constamment à compter maintenant avec les légendes mises en circulation par Colcridge lui même, racontant ses rêves et ses désirs comme la réalité.
Les lettres de ces deux années 1801 et 1802 laissent une profonde et pénible impression. Chez Coleridge le sentiment est inséparable de l'expression. 11 a tout
1. L'expression esl vague, mais nous croyons qu'elle signifie " dans ces montagnes que forment les nuages -. Gfi Fancy in Nuhihus, sonnet.
2. Voir tout ceci répété cl niciiic précisé dans une leltrc à Sir llumphry Davy, Lellcrs, p. 337, et la note de C.impbcU à P. W., 601-7.
dit sur lui-même, nous avons là tout ce qu'on peut savoir d'un homme, et c'est beaucoup trop. Ce qui rachète et ennoblit ces faiblesses et ces plaintes c'est l'effort constant (ju'on y sent, pour remonter sur les pentes de labîme oîi il se sent glisser. Il y a quelque chose d'étrange dans les confessions de ce Lazare qui a passé par ce qu'il appelait la Mort dans la Vie, qui est pire que la mort, car elle dure. Si on ne savait que la vie de Coleridge a fini dignement, il y aurait sacrilège à révéler les secrets de cette crise. Mais nous n'y regardons pas la décadence morale, mais le relèvement.
Dès les premiers mois de l'hiver de 1800, il « entra en tremblant dans des sables mouvants et des marécages », de souffrances mal définies, mais qu'il attribua toujours à l'humidité du climat. Ses yeux enllanimés lui renilaient la lecture et l'écriture impossibles. (( Même la composition en vers, quand j'étais au lit, les affectait pcrceptiblement, et mes idées volontaires ' i)assaient devant moi à chaque minute plus ou moins transformées en hallucination. »
Plus tard il parle de fièvre rhumatismale, de goutte, et d'autres maladies encore. 11 est certain qu'il passa au lit presque tout l'hiver 1800-1801, et que cette maladie acheva de l'abattre moralement. Son enfant chéri, Hartley, qu'il adorait voir autour de lui, développant son intelligence précoce et singulière, fut aussi gravement malade, ce qui ne contribua pas à tranquilliser son esprit. Il cherchait de tous côtés un secours, un espoir. Parfois il croyait le trouver en dehors de ce monde où il ne voyait plus que souffrance. (( Parmi tous ces changements, ces humilia-
1. C'est-à-dire « images évoquées volontairement ». Coleridge ne possède pas encore le vorahiilaire psychologique moderne. {Letters.p. 341).
tions, ces craintes, le sens de l'Eternel reste en moi et conserve invaincue ma foi joyeuse, que tout ce que j'endure est plein de bénédictions! Parfois, en AX'rité, je voudrais bien me voir quelque utilité plus tangible que celle que j'ai, mais je suppose qu'il en est de môme pour nous tous ; tantôt on est joyeux, ardent, on ne sent rien dans la résistance, qu'une joie et un stimulant, tantôt on est somnolent, défiant de soimême, disposé au repos, dégoûté des promesses qu'on se faisait à soi-même, on flétrit ses propres espérances — nos espérances, qui sont la vitalité et la cohésion de notre être ' ! »
Mais c'était la première phase, où il y a encore des alternatives de joie et de tristesse, et finalement il sentait toujours qu'il descendait la pente. La poésie était morte en lui, croyait-il. Du moins la prose de sa soufïrance, qu'il devait transcrire un jour en magnifique poésie, n'éveillait-elle chez lui aucune idée poétique. Son espérance religieuse était encore trop peu définie pour l'aider. Il devait fatalement arriver à chercher l'abstraction et l'oubli. C'est à ce moment qu'il commença à prendre régulièrement de l'opium, et à se plonger dans la philosophie. Le rapprochement peut sembler singulier, mais comme la philosophie ne fut jamais chez lui, quoi qu'il en ait pensé d'ailleurs, qu'une forme du rêve, beaucoup plus qu'une discipline de la pensée, il est permis de rapprocher, comme l'ont fait De Quincey et bien d'autres, ces deux vices de sa sensibilité.
La philosophie de Coleridge n'a jamais été et ne sera probablement jamais publiée. A moins que les manuscrits de logique, l'Organon resté inédit ne nous révèlent un Coleridge absolument différent de celui