‹ Coleridge, la vie d'un poèteChapitre 124 sur 191 · Anima l'oetae, Préfarc (par K. II. Coleridgc), p. xiii · texte numérisé non relu

Anima l'oetae, Préfarc (par K. II. Coleridgc), p. xiii

les dogmes d"une religion, qu'on pouvait ensuite essayer de transformer pour les faire entrer dans le cadre d'une pensée étrangère, car le rationalisme resta toujours pour lui quelque chose d'étranger. Il y avait chez lui, depuis le collège, un germe de philosophie orientale, allégorique et mystique, qui n'a pu se développer en visions comme dans Blake ou Swedenborg, mais qui a vicié toutes ses tentatives d'être rationnel ^ Au fond la raison lui paraissait peu sérieuse auprès de la foi, c'est la différence essentielle qui le sépare des philosophes chrétiens Leibniz ou Kant.

Amusement et tourment à la fois, si la philosophie apparaît dans la vie de Coleridge en même temps que l'opium, c'est donc qu'elle représente aussi pour lui une sorte de déchéance, quelque extraordinaire que cela puisse paraître à beaucoup d'entre nous. Il appellerait volontiers la philosophie, comme le romantique allemand Hulderlin, « un hôpital pour les poètes qui ont eu des malheurs - ».

Quant à l'influence de l'opium, on n'en a que trop parlé déjà et nous n'ajouterons pas notre hypothèse aux autres. La seule étude qu'il serait possible d'en faire serait une étude médicale, et nous regrettons qu'elle n'ait pas été faite. Il suffira de dire que, chez Coleridge comme chez De Quincey, l'opium trouva sans doute un terrain prédisposé à subir son influence. Avant l'opium, Coleridge était déjà un nerveux, d'une sensiliilité physique et morale extrêmement délicate, et un indécis présentant de remar-

1. Plus tard, je crois qu'il a lu les Kabbalistes, et que la conclusion tliéologique de la Biof/i-aphia Literaria, par exemple, doit quelque chose aux textes du Zohar.

2. llaym, Die llomnnlische Schule, p. 311, « ein Ilospital fiir verungluckte Poeten ».

21X s. T. COLERIDGE.

quables symptômes d'instabilité mentale. Chez lui l'opium n'a rien créé, pas même nno maladie mentale caractérisée; et il est impossible de dire si Coleridgc, sans l'opium, aurait été un autre Coleridgc. Sans doute, certains symptômes présentent une analogie remarquable avec ceux qu'on rencontre chez DeQuincey, par exemple, et la comparaison serait précieuse pour qui voudrait considérer Coloridge comme (( un cas )). Mais, nous le répétons, ce qui nous intéresse au point de vue littéraire et moral c'est le développement individuel de la pensée et de la vie d'un homme, et là-dessus la pathologie pas plus que la psychologie n'a pas grandchose à nous apprendre, car il n'y a pas de science de l'individuel.

On peut seulement, à l'occasion, montrer comment le caractère individuel se rapporte à un type déjà connu. C'est ce que nous essaierons de faire, mais sans aucune prétention à établir, soit le diagnostic rétrospectif de la vie mentale de Coleridgc, soit un jugement moral sur sa responsabilité. Personne n'est qualifié aujourdhui pour porter des jugements, ni même pour faire des liy[)othèses sur des faits dont la réalité est impossible à saisir. 11 y a une vie secrète qui écliappe non seulement à la connaissance, mais à l'appréciation approximative. Un des effets les moins contestables de lusage de l'opium, à partir de 1801 environ, cela paraît avoir été de lui révéler à luimême sa faiblesse morale, de la rendre consciente, tandis que jus(|ue-là il avait surtout accusé la fortune.

C'était à la fois une aggravation et une pussii)ililé de relèvement, une vie nouvelle plus douloureuse et plus désabusf'c qui commençait. Elle s'exprime m'^rveilleusement dans VOdc n rAhatlcmenl, écrite on 1802 pour Wordsworth, et publiée le jour même de

son mariage, un prénom supposé remplaçant celui de William.

La crise morale de 1801 avait eu pour symptôme un sentiment très marqué dimpuissance poétique, d'humiliation volontaire vis à- vis de Wordswortli qui, dans sa sérénité féconde et sérieuse, apparaît à Coleridg-e comme le poète qu'il aurait voulu être. C'est alors qu'il écrit à Godwin : « Si je meurs, et supposé que les libraires veuillent bien vous donner quelque chose pour écrire ma vie ne manquez pas de dire : Wordsworth descendit sur lui comme du ciel le rvco6i csa'jTÔv et en lui montrant ce qu'est la vraie poésie, lui fit connaître que lui-même n'était pas un poète ' ».

Sentiment passager, explication provisoire qu'il se donne à lui même, car il devait revenir à une plus juste appréciation de la poésie de Wordsworth et esquisser le type d'une autre poésie peut-être supérieure, la sienne, la poésie à la fois sensuelle, Imaginative et intellectuelle, tandis que celle de Wordsworth manque trop souvent du sens esthétique. Et la doctrine morale de ^Vordsworth, Coleridge lui même montrait ce qu'elle a encore de superficiel dans son optimisme, dans ces vers admirables.

« Un chagrin sans déchirement, vide, sombre et désolé, une douleur étouffée, languissante et sans passion, qui ne trouve pas d'issue naturelle, qui ne trouve pas de soulagement dans les mots, dans les soupirs ou les larmes. Oh, William, épuisé, écœuré

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