Memorials of Coleo) Ion
retarda l'entreprise pendant des mois. Enlin il réunit plusieurs centaines de souscripteurs et put commencer son œuvre. Détail amusant, il comptait beaucoup sur l'aide matérielle de Quincey, qu'il avait attiré à sa suite au Pays des Lacs et chez qui il avait cru reconnaître « un goût décidé pour les opérations manuelles et quelque chose de l'exactitude du vieux garçon, précis et réguher dans tout ce qu'il fait ». Bientôt il devait apprendre à mieux connaître le Mangeur d'opium, peut-être plus fantastiquement irrégulier et imprécis que Coleridge lui-même ^ L'Ami avait été annoncé pour le 7 janvier 1809. A la fin du mois de février on n'avait pas encore d'imprimeur et Coleridge avouait déjà à Stuart qu'il se sentait plein de dégoût et de découragement à voir s'élever (( Alpes sur Alpes d obstacles et d'incertitudes - ».
Enfin le papier, les caractères et l'imprimeur furent trouvés à la fin de mai. Le premier numéro parut le f"' juin et le second huit jours après, mais la régularité devait s'arrêter là, le troisième numéro fut près de deux mois en retard. La publication fut continuée irrégulièrement jusqu'au 15 mars 1810 et cessa sans avertissement aux abonnés.
Matériellement ce fut donc l'insuccès complet et lamentable. Mais quand on reprend aujourd'hui la collection des vingt-sept numéros de l'Ami ou mieux encore la deuxième édition augmentée et mise en forme de traité systématique ' (autant du moins que pouvait le faire Coleridge), on arrive à saisir l'inten-
1. Quelques semaines après Coleridge écrit : « J'ai trop appris à connaître son tour d'esprit anxieux, et cependant dilatoire, confus par excès de scrupule, de précision à la fois sysléma. tique et labyrinlesque, pour ne pas comprendre quel fléau il peut cire >•. (Lellers from tlie La/ce Poels, p. ioo.)
2. Lelln-s from tlie La/ce Poets, p. 93, 113, 121-125. H. ISls, 3 vol. in-S", ou Bohn's Edition, 1 vol. in-12''.
tion de ce » frontispice immense », de cette préface démesurée à un ouvrage que Coleridge n'écrivit jamais. On se rappelle que Coleridge avait rapporté d'Allemagne le rêve encyclopédique, le projet de condenser en un ouvrage qui serait ["abrégé de toutes les sciences, réunies dans la science véritable, la philosophie religieuse et morale. Elle devait succéder, selon lui. au règne éphémère de la philosophie scientifique et athée du xvnr siècle, de la philosophie mécaniste qu'il faisait remonter à Descartes, enfin do la pliilosophie révolutionnaire et française.
Tel qu'il fut publié en 1818, l'ouvrage n'est pas de ceux qu'on peut lire d'un bout à l'autre. Mais il faudra toujours y revenir comme au plus grand arsenal de la philosophie contre-révolutionnaire en Angleterre. Coleridge voulut faire contre les idées la guerre que Burke avait déclarée aux hommes, méprisant simplement les idées, et Coleridge n'avait pas moins de haine contre les idées que Burke n'en avait contre les hommes. L'inspiration réactionnaire est la seule qui donne une unité à cette pesante armée d'arguments et dinvectives, et quelques passages font penser à Carlj^le de façon si irrésistible, qu'on s'étonne que l'analogie et probablement l'influence exercée n'ait pas été signalée plus tôt. Seulement la foi au progrès, inconnue à Carlyle, s'unit ici à l'hoi-reur de la Révolution. Pour croire au progrès, dit Coleridge,
Il faut oublier les premières unm'-es de hi dévolution franf-aiso et les millions d'hommes qui dans loule lEurope attendaient en toute confiance les meilleurs et les plus précieux résultats que puissent atteindre la science et la vertu, à savoir la liberté et la paix universelle, des votes d'une assemblée tumultueuse, e'est-à-dire de l'agitation mécanique de l'air dans une vaste salle située à Paris, et cela chez la plus léi:i'Te, la plus incapable dv
pensée, la plus sensuelle et la plus débauchée des nations européennes, une nation dont le langage compose ses expressions de telle faron que les Français peuvent à peine parler sans mentir '.
C'est le procédé caractéristique de Carlyle, la dérision de l'adversaire, et aussi son intolérance, dont Coleridge a fait, le premier, la théorie dans ce même essai, où il emprunte la formule de Jacobi, que « le seul esprit véritable de la tolérance est l'admission mutuelle de nos intolérances », ce qui veut dire apparemment que dans le domaine des idées on ne doit pas être tolérant et qu'on est obligé de l'être dans le domaine des faits. On peut dire que cette notion de l'intensité des convictions et des croyances qui croit se diminuer en comprenant les contraires est resté un élément durable dans l'esprit anglais et c'est Coleridge qui l'a développé le premier dans toutes ses conséquences.
. Ce qui rend obscure la pensée de Coleridge dans VAmi, c'est qu'il a voulu faire de la métaphysique tout en s'en défendant. La distinction de l'entendement et de la raison, qu'il emprunta à Kant, mais à laquelle il attribue une valeur mystique toute spéciale, comment la justifier et comment en démontrer les conséquences sans tomber dans ces discussions métaphysiques (( où se plaisent les démons dans l'enfer de Milton », c'est-à-dire apparemment dans l'exercice de la raison sans faire appel à la révélation et au senti-
L Eisay 8, p. 33, Bohn's Ed. Il y a probablement dans la dernière phrase un souvenir des Discours à la Nation allemande de Ficlite (1807). Cependant Coleridge déplorait déjà les progrès du français, « langue d'esclave », en Angleterre, dès 1802. (Oirn Timi^s, t. Il, p. 4'J2.)
2. Essay 14, p. 06-08, p. Gt-6.j. Cette théorie devait faire partie des préliminaires au grand traité philosophique de Coleridge. (Lellers from Ihe Lake Poe<5, 245.)
ment-? Retrouver Kaiit dans saint Paul et dans les théologiens de la Héforme, voilà la tâche que s'est imposée Coleridge, pour se trouver des ancêtres, et n'avoir pas l'air de fonder toute sa théorie sur des idées modernes. C'est cette position toute particulière et presque incompréhensible pour qui ne s'est pas rendu compte des nécessités do répocjne, selon Coleridge (proscription de la philosophie révolutionnaire, justification de la Réforme) qui fait roriginalité de Coleridge et en même temps restreint la valeur de son œuvre à un intérêt national, plutôt que spéculatif. Et, dans le détail, les conséquences sont extraordinaires, car pour retrouver la distinction de l'entendement et de la raison chez tel théologien, comme llarriiigton par exemple, Coleridge est forcé de torturer le sens des mots qu'il emploie de telle façon, que c'est sa propre pensée qu'il substitue au texte. Ce n'est là qu'un exemple de cette méthode d'interprétation qui fait de lui, comme nous l'avons dit, un apologiste plutôt qu'un philosophe. Il n'y a pas moins de mysticisme dans sa conception de la raison et on aurait bien étonné Kant si on l'avait mis en présence des conclusions que Coleridge tire de sa philosophie. Comme il ne veut pas être rationaliste en politique, comme il est obligé de prendre une position hostile à la philosophie de la Révolution, il est tenu de rester dans une attitude douteuse vis-à-vis de la raison, jusqu'à ce qu'il l'ait définie comme la Religion. C'est ce qu'il ne peut faire avant d'avoir réfuté le rationalisme de Rousseau (jui se ramène à faire chaque homme juge de la religion et de la politique, la raison étant commune à tous.
Montrer que si la raison est commune à tous, elle n'est i>as égale chez tous, ne «'exerçant qu'en fonction de l'entendement, essentiellement individuel et
variable, ce sera la tâche préalable à la théorie politique qui forme le second livre de VAini '.
Mais d'abord Coleridge s'efforcera, avec une clairvoyance qu'il faut reconnaître, de faire voir à ses compatriotes que la Révolution, quoique vaincue dans la personne de Napoléon, est loin d'être morte, et se développe dans les esprits en Angleterre même, malgré toute l'horreur qu'a inspiré Napoléon et quoique « le code français des principes révolutionnaires soit généralement rejeté en tant que système».
Il ne s'agit donc pas d'une discussion du Cotilrat social de Rousseau du point de vue abstrait ni même du point de vue historique. C'est œuvre de polémique, de prophétisme moral que fait Coleridge, essayant d'arracher ses compatriotes à l'influence pernicieuse qui s'exerce toujours en Europe, et qui, affaiblie localement pour l'inslant, se généralise. Il faut voir plus loin que n'a fait Rurke, qui dans ses Réflexions, nous laisse sous l'impression que la Révolution date de 1789 et n'a été faite que par les révolutionnaires, tandis que, du point de vue de Coleridge, la royauté et la noblesse en France étaient aussi coupables que le peuple. C'est là, et là seulement qu'on retrouve l'ancien révolutionnaire dans ce réactionnaire, mais la différence est capitale. Pour lui, on voit que la France était perdue de toute manière, avant la Révolution, par sa déchéance morale, et qu'on pourrait dire qu'il n'y a pas eu de Révolution, en tous cas que la Rc'volution ne peut être terminée. Carlylc luimême ne semble pas avoir vu cette conséquence logique de ses jugements : la Révolution éternelle en France! Mais Coleridge l'a vue et n'a qu'un souci, c'est que le mal ne gagne pas l'Angleterre. Ce n'est