Ëdin/)iir(jli Hevieir, déc. 1817, p
3. IJr.iiKli, p. 38'J cl siiiv. Lcllrc île Coleridge ii Hobinson.
ce volume, d'une inspiration saris analogue dans toute la littérature anglaise, qui contenait Christahel, Kubla Khan et les Douleurs du sommeil. Quand même les critiques auraient été assez désorientés par cette originalité pour ne pouvoir l'apprécier, comment ont ils pu résister au charme de la forme, de l'invention dans le rythme et dans la langue?
Dans les Sermons laïques, si on ne pouvait entrer dans le rêve du théologien et du philosophe, comment a-t-on pu négliger les idées si importantes et les vues si justes sur la crise qui agitait en ce moment l'Angleterre? Il faut bien admettre avec Coieridge que la critique était de mauvaise foi, et décidée d'avance à ne rien laisser passer sans injures et sans mépris.
On dira peut-être que la Biographia Literoria méritait toute critique par son décousu, que ce n'est pas un livre, que la philosophie en est empruntée, et que la fameuse lettre oii Coieridge nous dérobe encore la vue du Saint des Saints, parce que nous ne sommes pas prêts pour ces mystères, prêtait à la moquerie. Mais justement ces vrais et lamentables défauts du livre ne sont pas ceux qui ont été si cruellement relevés. La partie philosophique, si faible, on l'ignore, ou à peu près, et on accable les charmants et touchants chapitres d'autobiographie, et les merveilleux chapitres sur la poésie de Wordsworth, qui font de cette (( misérable rhapsodie », malgré tout, un des livres les plus intéressants et les plus importants du commencement du xix" siècle.
Même dans la partie philosophique, on peut apprécier un effort sincère pour élargir le point de vue étroit du public anglais de ce temps, non pas indifférent à la philosophie, mais ayant une philosophie comme il avait une Bible, et incapable de critique. Assurément il y a dans ses chapitres une foule
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d'emprunts, pas toujours scrupuleusement indiqués, et les thèses même sont du Schelling presque pur', mais la tentative de faire connaître la [jliilosophie allemande à l'Angleterre était intéressante, etonl'en couragea par le mé|)ris. Coleridge n'était pas un philosophe, mais il avait raison de dire que la vie n'était pas facile en Angleterre pour un philosophe. Quelquesuns penseront que l'Angleterre n'avait que faire de philosophie, mais comme on en a toujours une, et qu'elle en avait une, il parait bien qu'elle aurait dû écouter Goleridge, quand il essayait une réaction, d'ailleurs mal armée, contre la philosophie du xviH' siècle.
Mais c'est surtout dans la /J'iognijjhia Lilcraria la critique de Wordsworth qui était précieuse, et qui Unit par faire son œuvre. Il n'y a pas d'exemple peutêtre de compréhension plus parfaite d'un esprit, dans ses qualités comme dans ses défauts. Coleridge était arrivé à l'indépendance, et il avait conservé une sympathie qui lui permettait de comprendre profondément. En même temps, il se plaça à un point de vue purement formel. Il n'essaya pas de refaire l'd'uvre de W'ordsworlh, de commenter sa pensée, (|ui s'expli(|ue d'elle-même. Mais il voulut montrer ce qu'il y avait de nouveau, de vrai et de faux dans la théorie de Wordsworth, (jui soutenait, en réaction contre l'école classique, quil n'y avait pas de langage spécial à la poésie, que la poésie devait parler le langage du peuple.
(Joleridge d(''mon(ra clairement que cette théorie
1. Voir l(js noies à la dcuxicnic L-ilition de la Hiof/rap/iia LUeraria jmr Sara Coleridge (1817) el son iiilrodiiclion, en parliculier, en ce qui conrorne Sclndling, qui défendit lui-même Gideridgc de l'aecnsalion de plagiai portée contre lui par de (Juincey el le jjrofessjiir Ferrier.
n'était pas la conséquence obligée de la pratique de Wordsworth, qu'il ne l'avait même pas appliquée rigoureusement et qu'il n'avait pas été poète quand il l'avait appliquée. Cette question de théorie peut paraître secondaire, mais c'était toute la partie artificielle de la poésie de Wordsworth que Coleridge faisait tomber ainsi, la soi-disant simplicité, le culte du paysan, une foule didées fausses, héritage inconsciemment conservé de l'âge précédent, qui ne faisait pas partie essentielle du Wordsworth idéal, que Coleridge a si bien dégagé du moule défectueux. Wordsworth est un grand poète, prodigieusement inégal, telle est la vérité que Coleridge a contribué plus que personne à établir. Après lui, on ne pouvait plus négliger Wordsworth, ni l'adorer.
Ces pages merveilleuses de clair bon sens et de pénétration sont elles bien l'œuvre du même penseur qui n'arrivait pas à se dégager des obscurités de la philosophie où il s'obstinait, incapable? On pourrait à peine le croire, si elles ne révélaient en même temps, ne serait-ce que par le choix même de ce qu'il admire, la soif mystique qui faisait son tourment. Assurément c'était dans la poésie, ou dans une critique de la poésie qui était encore une poésie, que Coleridge était dans son élément. Mais la poésie n'avait pas encore une valeur assez universelle pour lui, même celle de W^ordsworth. UErcursinn l'a désappointé. II réclame de Wordsworth l'accomplissement de sa tache, le premier poème philosophique véritable'. Ainsi les deux Coleridge n'en font qu'un. Illusion ou réalité, cet effort vers l'absolu fut l'essence de toute sa vie. Aucune poésie ne le satisfait complètement, pas même
1. Letlf^rs, p. 64,3-050 (à Willi.im W'ordsworlh, \"> iiuii 1815); Bioçirapliia Lilcraria, chap. xxli, p. Ix'i 2' édition).
la sienne, parce qu'il n'y voyait jamais assez de philosophie.
Une des intentions les plus marquées de la Biograjthia /Jtf'raria, c'est celle de détruire « cette fiction d'une nouvelle école de poésie », l'école des Lacs, dont Wordsworlh, Coleridge et Southey auraient fait partie'. Coleridge se sentait maintenant Ijien loin de Wordsworth et presque étranger à Soulhey, malgré leur vieille amitié. Il croyait n'être attaqué que parce qu'il était leur ami, et sans les abandonner personnellement, puisqu'ilentreprcnait mémede les défendre, il voulut se séparer intellectuellement. Mais il fallait pour cela se montrer indépendant, presque sévère, (yoleridge le fut. A travers son éloge mesuré de Southey on sent (pie s'il l'estimait infiniment, il ne le jugeait presque pas poète, et dans son éloge de Wordsworth il y avait les restrictions qui auraient dû faire passer son jugement comme définitif.
Pour Coleridge, les défauts caractéristiques de Wordsworth sont l'inégalité du style, le caractère trop positif de la vision et de la narration, uneexactitudc exagérée qui tend à une précision impossible, et l'emphase morale, disproportion entre la pensée et l'occasion qui la fait naître. Ce sont donc à la fois des défauts d'art et des défauts, si l'on peut dire, de caractère poétique. Coleridge avait vu à la fois le prosaïsme (accidentel) de Wordsworth, et moralement cette simplicité excessive, i)lus proche d'ailleurs de la naïveté que de l'orgueil, qui faisait qu'il n'écoutait personne, et s'exposait au ridicule par son imperturbable confiance en lui-même. Très justemeni, Coleridge montra (|ue sa présomption était surtout dans la théorie, oii il était Irop afTirmalif [)ar gaucherie, et (|ue sa pratiipie était souvent supérieure. 1. Cliap. IV, p. GC (2' éd.j.
Qui a mieux parié que Coleridge des vrais mérites de Wordswortli, de la valeur et de la fraîcheur de ses idées qui ne viennent pas des livres, de l'austérité de sa pensée et du charme de son imagination? Mais Wordsworth, qui n'admettait pas la critique, fut mécontent '. Il ne tenait pas à être expliqué, ni même défendu ainsi, et sans doute Coleridge lui plaisait mieux en simple admirateur, qui ne voyait pas de défauts. Mais pour nous cette critique de Wordsworth par Coleridge est un chef-d'œuvre d'intelligence, et le premier chapitre de la critique moderne -.
Mais pourquoi faut-il encore que Coleridge soit tombé dans le même défaut qu'il reprochait à ses critiques, en (( exécutant» le Bertram duRév. Maturin, C'était perdre son temps que de démontrer à grand renfort de psychologie que l'école « allemande )) du drame fantastique n'avait pas de valeur et n'était pas même d'origine allemande authentique, que le Beiiram du Rév. Maturin n'était qu'un drame à la mode du Jour, qui ne passerait pas à la postérité. C'était ridicule, car on devait savoir que cette pièce avait été reçue à Drury Lane à la place de celle de Coleridge et c'était un peu odieux, parce que Coleridge s'efforçait de faire un drame « jacobin » du drame romantique et cherchait de la morale là où elle n'avait que faire, dans un genre irréel et fantastique comme celui-là. Ce fut cela surtout qui exaspéra Lord Byron, dont Maturin était le protégé, et quand nous lisons ses traits contre Coleridge dans son Don Juan , nous ne pouvons nous empêcher de
1. Knight, Life of Wurdsirorth, t. If, p. 288, d'après H. C. Robinson.
2. A'oir un jugement plus autorisé dans Lcgouis, p. 457, note, et G. II. Ilerford, The Age of Wordm-orUi, p. 87-88.