‹ Coleridge, la vie d'un poèteChapitre 181 sur 191 · Carlyle, Life of Sterlintj, chap. viii · texte numérisé non relu

Carlyle, Life of Sterlintj, chap. viii

350 S. T. COLEUIDGE.

vérité qu'il est impossible de ne pas en rire, mais avec tant de partialité qu'on en est stupéfait et qu'on se demande si, après tout, on doit prendre au sérieux le prophète.

(( J'ai vu, dit-il, bien des curiosités et je ne compte pas comme la moindre Goleridge, le métaphysicien de l'école de Kant, ex-Poète des Lacs.... C'est une bonne âme, pleine de religion et d'afïeclion, de poésie et de magnétisme animal.... Il a horreur de la peine et de la souffrance sous toutes ses formes. Son attitude même le montre.... Ses yeux ont une espèce d'anxiété impuissante.... Il n'y a pas de méthode dans ses discours.... Je l'ai trouvé sans profit pour moi, mais nous sommes partis très bons amis et j'ai promis de revenir.... Je l'estime un homme d'un grand génie, .sans utilité, un homme étrange, pas du tout un grand homme. »

Quel est le sens de ce portrait célèbre? C'est surtout l'inintelligence d'une génération par une autre, et d'un caractère par un autre caractère. Carlyle cherchait un héros et Colcridge n'avait rien d'un héros, môme du héros intellectuel, il était trop peu concentré, et trop soucieux d'un autre monde, pour faire figure en celui-ci. S'il n'était pas un homme fort, usé comme il était par les souffrances d'une vie passée- pres(|ue tout entière hors des conditions normales, c'était un homme patient qui venait de rebâtir une fois de plus une demeure qui devait lui suffire à achever sa vie, et où beaucoup ont pu vivre après lui. Carlyle a dû voir Coleridge dans un de ses mauvai.s jours, s'il n'a pas senti le charme extraordinaire qui faisait taire les objections de ceux mêmes qui sentaient le plus vivement le manque de méthode et de suite dans sa pensée. N'oublions pas d'ailleurs que tout ce qui fait pour nous la valeur originale de cette pensée, et

la poésie même de Goleridge, aurait intéressé Carlyle à peu près autant que le magnétisme animal.

Plus tard, Carlyle rendit justice à Coleridge de bien des manières. Il reconnut l'influence de sa pen.sée religieuse -sur son cher disciple Sterling. Mais il détestait trop les prêtres, les églises, et les prédicateurs (parce qu'il était prédicateur), pour jamais entrer tout à fait dans la pensée cléricale, professionnellement religieuse, du Goleridge des dernières années, et de ses disciples. En 1829, il lui rendit hommage comme précurseur de ses propres études allemandes, dans la préface de son Essai sur Novalis. On pourrait montrer que Goleridge lui ouvrit bien des voies intellectuelles. S'il doit uniquement à son énergie native, et un peu aussi aux circonstances le succès de son apostolat, c'est beaucoup aussi parce que Goleridge avait rendu possible la formation d'un public, que Garlyle en trouva un. Il ne faut pas voir dans ces lettres caricaturales autre chose qu'une preuve de la dureté d'âme volontaire et caractéristique de Garlyle, qui ne voulut jamais tenir compte de la souffrance des autres et des faiblesses qui pouvaient en résulter. Nous connaissons mieux aujourd'hui les causes de 1' « indolence )) de Goleridge, mais, à la mesure de Garlyle, qui de ses contemporains aurait été un lier os?

La vraie réponse de Goleridge à Garlyle, c'est l'histoire de ses dernières années, passées dans une paix que Garlyle ne connut jamais, qu'il n'aurait pas souhaitée peut-être. Goleridge croyait avoir trouvé une vérité, incommunicable aux autres peut-être, mais qui lui suffisait. Il écrivait toujours, mais surtout pour lui-même. Il ne publia plus qu'un petit livre, V Eglise et l'Etat, en 1830. G'est, au point de vue spéculatif, un essai de déduire, a priori, « de l'idée de

chacun », ce que doivent être dans leur relation l'Église et l'Etat en Angleterre. Pratiquement, c'était une démonstration amenée par le projet d'émancipation des catholiques, qui était revenu dans les préoccupations du moment. Montrer comment Coleridge justitie l'état de choses de son temps, l'Eglise nationale établie, et montrer dans l'Eglise catholique, soumise à un pouvoir étranger, l'EgHse de l'Antéchrist qui ne pourra jamais être reconnue officiellement par les représentants du peuple d'Angleterre, n'aurait qu'un intérêt spéculatif. Au point de vue biographique il nous suffit de dire que Coleridge, maintenant fidèle serviteur de l'Eglise nationale [Esto perpétua/) en épouse toutes les querelles, et que, sur le terrain politique comme sur le terrain religieux, Coleridge a beaucoup fait pour elle, et contre le catliolicisme, qu'il détestait plus que jamais. D'ailleurs il admettait, avec des réserves d'opportunité et de principes, l'émancipation civile des catholi(|nos ot leur entrée au Parlement, i)récisant ainsi la ])osition de la conscitMico religieuse anglaise '.

Quand John StuartMilla voulu apprécier rinlluenco de ce (|u'll appelait l'Ecole germano-coh'ridgienne, c'est Church and State {|u'il a pris comme centre de son célèbre article, qui créa d'ailleurs une équivoipic f(ui n'est pas encore disparue aujourd'hui, en exagéra iil rinlluence allemande sur Coleridge. Mill crut reconnaître Vltifitorisme allemand dans ce qui n'était (|ue la continuation du conservatisme de 15urkc, et de toute la tradition anglaise jus(|u'à l'école radicale. Coleridge introduisait, il est vrai, une idée d'évolution histori(pie dans la notion d'organisme politi(|ue

1. Sur rinniieiicc <le Cliwch and Stnie, voir le témoignage de Maurice dans la préface de H. N. Coleridge (éd. 183'J).

qu'avait donnée Burke. Mais cette notion était bien anglaise aussi, et il n'est même pas sûr que ce ne soit pas à l'Angleterre que les théoriciens allemands l'aient empruntée. On pourrait montrer Goleridge exaspéré par les conservateurs allemands, défendant presque contre eux la Révolution française, l'expliquant en tous cas '. De même, le parti conservateur anglais n'était pas son idéal. Mais il n'aurait pas pu dire, comme Wordsworth, qu'il y avait du chartiste en lui, l'esprit de réforme était empreint chez lui de cet idéalisme trop absolu qui fait repousser comme imparfaites et inopportunes toutes les réformes particulières, et finit par se confondre ainsi dans la pratique avec un conservatisme aveugle. Goleridge avait été obligé moralement d'accepter l'émancipation des catholiques, mais il désapprouvait la manière dont elle avait été faite « d'une manière violente, et, en réalité, sans principes ». C'est, dit-il agréablement, un crapaud de Surinam qui a apporté sur son dos le Reform Bill, l'admission des non-conformistes aux Universités et les attaques contre l'Eglise établie, comme sa progéniture.

Ce qu'il reprochait surtout aux réformateurs, c'était d'avoir agi sans principes, d'avoir réalisé leur objet poussés par leurs désirs, leurs craintes et leurs passions et non pas sous la direction d'une idée. C'était une nouvelle Révolution, faite par l'entendement sans le secours de la raison, et Coleridge la condamnait aussi sévèrement que la Révolution française -. L'extension du droit de suffrage n'est pas un mal, disait Coleridge, lui même aurait voulu le voir grandement

1. N'oies Ms. à StefTens, Karikaluren der Ueilirjslen, Leipzig, 1819 (BM,, G. 43, b. 14).

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