CHAPITRE V
Le retour au patriotisme : Ode à V Année qui finit (1796). — Un drame romantique: Osorio (1797). — Coieridge rencontre les Wordswcrlh. — Son portrait par Dorothée Wordsworth. — Découverte de la nature. — Essai de collaboration. — La Ballade du Vieux Marin. — Théorie et pratique poétiques de Coieridge. — Un surnaturel nouveau. — Kuala Khan. — Création poétique dans le rêve. — Effort vers l'harmonie. — Poèmes de l'année 1798.
Des rêves qui menaient la vie de Coieridge, le plus distinct jusqu'à présent était celui du propiiète politique, qui devait sauver l'x^ngleterre en lui montrant son devoir : faire la paix avec la France révolutionnaire. Sibylle furieuse, inspirée par la Divinité, qu'il nétait ni sage ni prudent de combattre. C'est le thème de ïOde à l'Année qui finit (1796). Il y dénonce encore (( le vaniteux et sanguinaire enfant de l'Orgueil » (Pitt), qui, après avoir imploré la paix hypocritement, n'avait pu s'empêcher de trahir sa haine de la France et de la Liberté, en proposant des conditions inacceptables dès que la France eut subi quelques revers :
Un nuage, ô liberté, passa sur la sphère de lumière Et sûrement il crut que cette sphère était noyée dans la
[nuit
128 s. T. COLERIDGE.
Car toujours la Folie rôde sur les sommets noirs et verti-
[gineux du crime '.
L'Angleterre se laissait mener et tromper par un fou criminel, telle était en résumé l'opinion politique de Coleridge en 170G. Il espérait que le gouvernement anglais sombrerait dans cette guerre, il espérait même davantage, puisqu'il notait dans son carnet : « La continuation de la guerre produira probaljloment l'abolition de la propriété ^ ». Mais une attitude nouvelle commençait à se dessiner, c'est celle du sage qui espère toujours, mais qui ne cherche plus à intervenir, qui se lave les mains du mal qui se fait en ce monde et en particulier dans sa misérable patrie. C'est la conclusion de l'Ode. D'abord le poète trouve un plaisir égoïste à se dire que jusqu'ici la guerre a épargné l'Angleterre elle-même :
Tu n'es pas encore asservie, pas encore avilie tout à fait,
0 Albion, ô mon ile maternelle,
Tes vallées, belles comme les séjours d'iiden,
Brillcntdansleur verdure sous les averses mêléesdesoleil ;
Les ondulations douces de tes hautes terres herbues
Résonnent encore du bêlement des troupeaux
(Ces collines herbues, ces vallons rayonnants
Fièrement entourés d'un rempart de rochers)
El l'Océan, au milieu de son agitation folle,
Proclame la sûreté de l'île, son enfant ^ !
Mais s'il arrive à la sérénité, c'est surtout parce qu'il ne se sent pas responsable du mal, parce qu'il sait être le Juste qui n'apparlicnt pas à telle ou telle f-rimiiielle patrie, mais seulement à la Cité de Dieu, qui n'est pas de ce monde :
1. Oïlc (o llir (le/jniiin;/ )'eai\ passage jiultlié sculcinciil dans rédilioii separéo et reproduit par Campbell, P. W., 586.