Letters, p
2. Legouis, p. 207. Tout ce chapitre est d'ailleurs à lire pour l'intelligence du caractère de Dorothée et de son influence.
134 s. T. COLERIDGE.
morale presque maladive. La finesse de ses sens, ou plutôt son attention aux impressions sensibles n'était pas seule merveilleuse en elle, comme le prouvent toutes les pages de son journal quotidien, la réaction de sa sympathie envers tout ce qui l'entourait, son frère, ses amis, la pièce de vers qu'on lui lisait, était si vive qu'elle était contagieuse et qu'on vivait davantage en la fréquentant. Elle était à elle seule un public idéal, celui qu'il fallait pour une poésie nouvelle, qu'elle suffisait par sa présence à faire naître, parce qu'elle la comprenait. Si on ajoute qu'elle était d'une simplicité presque sauvage et sans aucun autre moyen d'expression que la notation directe, souvent prosaïque, mais d'une fraîcheur incomparable, de ce qu'elle voyait et sentait, on comprendra mieux rinfluence qu'elle eut sur les deux poètes. Elle vivait leur poésie, ils exprimaient la sienne et souvent c'est littéralement qu'une impression de nature ressentie par Dorothée trouva sa place dans un poème de (^oleridge ou de W'ordsworth.
Celui-ci dominait Coleridge par une force (jui pouvait paraître d'abord rude et grossière, car W'ordsworth avait l'apparence, les manières et l'accent d'un paysan, il se taisait, ne se vantait pas et ne s'humiliait pas, ne parlant que lorsqu'il se sentait sur son terrain, qui était celui de la réalité, ce qui produit toujours aux rêveurs l'impression d'une puissance incomparable. Presque tout ce qu'il disait était neuf, car il ne parlait guère que de lui-même, de la nature et des hommes qui l'entouraienl, et connaissait i)eu les livres '.
Enfin Coleridge crut di'couvrir d'un seul coup, en
1. Du moins, il en p.irlail peu ;i celle époque, mais voyez un imporlanl arlicie de M. Lane (loopcr, Modem Langiiaf/e Noirs, mars l'.tO".
Wordsworth, la Nature et l'Homme capable de l'exprimer. Il aurait été l'idéal s'il avait été religieux. Mais rien n'était plus facile que de lui donner un Dieu, puisqu'il avait déjà un culte, celui de la nature. Il suffisait que la nature fût Dieu, ou, plus orthodoxement, que Dieu fût la Nature, que la Nature ne fût que le langage de Dieu. C'était précisément une des idées que Coleridge avait exprimées dans ses Médllatlcms religieuses.
Wordsworth ne dit rien, mais l'idée crut en lui, remplit sa vie et sa poésie, et, plus tard, Coleridge en admira avec étonnement le développement magnifique. Dès le premier moment, l'admiration réciproque fut grande entre ces deux hommes, dont l'un parlait si bien et l'autre écoutait si bien. Seulement, Coleridge prit tout de suite la seconde place, parce que Wordsworth voulait la première peut-être, et aussi qu'il attribuait au silence de Wordsworth une profondeur plus grande qu'à sa propre parole.
La faculté d'adoration qu'il y avait en Coleridge se réveilla tout entière. Rappelons-nous qu'il trouvait du génie non seulement à tous ses amis, mais juscjue dans le mince talent d'un Bowles, qu'il n'avait encore jamais vu. Quand il rencontra le génie luimême en Wordsworth (et si le génie est création et indépendance, certainement dès ce moment Wordsworth en avait) il fut émerveillé, et, ce qui était plus flatteur encore pour VV'ordsworth, humilié. Le connaissant à peine, il le proclamait déjà le plus grand poète vivant. Un peu plus tard, en juin 1797, il écrivit à (Sottie : (( Wordsworth est un très grand homme, le seul homme dont je me sens l'inférieur à tout moment et dans Ions les genres d'excellence, le seul du moins que j'aie encore rencontré ' ».