Fears in Sulilm/f, v. |;{s el siiiv
PALIxNODIE. 163
Il ne faut voir dans tout cela aucune ironie, aucune insincérité du côté de Coleridge. Revenant au patriotisme, il revenait à la haine de la France, qui en faisait partie intégrante. Son àme était de cette espèce particulière qui ne se contente pas de se laisser aller au sentiment, mais qui aime à se donner des raisons abstraites. Sa France « criminelle » est aussi irréelle que s'il l'avait imaginée « vertueuse ».
Ce qui peut nous éclairer sur son état d'esprit, c'est qu'il ne se réconcilie nullement avec la politique qu'il avait maudite, avec le gouvernement de Pitt. Pitt combat la France, il a tort, il est criminel et traître à sa patrie, avant comme après la conversion de Coleridge, car la guerre est un mal en soi, et Pitt l'a attirée sur son pays, et puis, l'idée que Coleridge se fait de Pitt n'est pas l'idée qu'il se fait de l'homme d'Etat. Pitt fait une guerre à la Révolution qui n'est pas inspirée par l'amour de la vertu.
C'est le sens du bizarre poème intitulé /^ew. Famine et Carnage, dans lequel Coleridge a voulu donner un résumé saisissant des horreurs et des misères de la guerre, en rendant seul responsable l'homme « dont quatre lettres forment le nom », trop odieux pour être prononcé même par les trois sorcières shakespeariennes qui sont les interlocutrices du poème. Plus tard, on en fît un sujet de plaisanterie, tant on le trouva exagéré, et Coleridge en fut si touché qu'il écrivit une interminable apologie, protestant qu'il n'en avait jamais voulu au ministre lui-même, qui n'était pour lui qu'un être s3^mbolique. Mais il n'est pas douteux que, sur le moment, il n'ait voulu marquer ce qui lui paraissait être le caractère infernal de l'intervention de Pitt, qui ne faisait qu'ajouter les souffrances de l'Angleterre aux crimes de la France. Pour celle-ci, il n'y a pas un mot de défense ou de pitié, et on ne
16 i s. T. COLEUIDGE.
comprendrait plus le poème, s'il fallait y voir une défense de la Révolution, écrite un mois avant ïOde sur la France qui la condamne.
La conversion de Colcridge au patriotisme, qui comprenait comme un dogme accessoire la haine de la France et de la Révolution, n'a pas été soudaine, mais progressive. Comme celle de Wordsw orlh, elle s'est faite logiquement, par une évolution d'idées dont l'invasion de la Suisse n'a été que le prétexte. Elle s'est faite aussi sentimentalement, sous la pression de l'opinion publi(iue de plus en plus belli(iueuse et hostile à la Révolution depuis la fin de 1795 jusqu'au moment où Colcridge parla, parce qu'il en était venu à penser et à sentir comme l'immense majorité de ses compatriotes, entraîné par un besoin d'entrer dans la vie sociale, de n'être plus un isolé, qui n'était que la conséquence naturelle de son évolution antérieure. Il ne fit (|ue changer de rêve, parce que c'était un rêveur, mais il eut un moment la conscience très nette de la fin d'un rêve.
Cet idéal nouveau, le patriotisme après l'iiumanitarisme, il lui a donné une forme si noble et si belle dans ces Craintes dans la Solitude, qu'on ne p(Hil lui en vouloir pour les préjugés (|u!il adoptait en même temps : a 0 Bretagne chérie, ô mon île nialcrnelle, il faut bien que tu deviennes pour moi un nom chéri et sacré, pour moi (\m suis fils et frère, ami, mari et père! moi qui révère tous les liens de l'Amour naturel et qui les trouve tous réunis, dans les limites de les côtes rocheuses. 0 Hrelagne natale, ù mon île maternelle, comment ne serais-tu pas chère et sainte pour moi, qui de tes lacs et de tes montagnes, de tes nuages et de tes vallons traïKjuilIcs, de tes rochers et de tes mers, ai bu profondément toute ma vie intellectuelle, toutes les douces sensations, toutes les pensées cnno-
biissaiites, toute l'adoration de Dieu dans la nature, toutes les choses charmantes et nobles, toute ce qui fait sentir à mon esprit mortel la joie et la grandeur de son existence future. Il n'y a pas une image, un sentiment vivant dans mon âme qui ne soit emprunté à mon pays ! 0 île divine et belle, tu as été mon temple unique et très magnifique, dans lequel je marche avec une crainte religieuse et je chante mes chants solennels, aimant le Dieu qui m'a créé M »
Malgré l'allure solennelle et religieuse de ce chant, on peut voir la distance qui nous sépare des déclamations qui correspondaient à un sentiment moins profond que celui-ci.
Ainsi sa poésie politique de l'année 1798 est bien en harmonie avec sa grande période poétique, c'est une synthèse de ses sentiments de nature, de famille, et de ses sentiments religieux. Il était d'accord avec lui-même, aucun obstacle intérieur ne semblait devoir arrêter le développement d'une magnifique carrière poétique, d'une vie d'homme pleinement conscient de sa force, et réalisant comme un Shakespeare ou un Gœthe tout ce qu'il y avait en lui.
Avant de montrer ce qui détourna Coleridge de sa voie à partir de 1798, il faut faire voir comment son évolution se trouvait d'accord avec celle du pays, sous la pression de laquelle elle se fit.
En 1795-96, il y avait encore en Angleterre un parti réformateur qui était pour la paix avec la France. La loi de suspension de VHabea.s Corpus, la persécution des Sociétés réformatrices n'avaient pu avoir un effet immédiat ^
']. l'ears in SulUuJe, v. 175 et siiiv.
2. Gomp. Godwin, Thoughls, p. 13. <• Down to llic year 1797.. Llie champions of tlie French Revolulion in England appeared lo relain their positions, and I remained unaUacked. »
106 s. T. COLElUDGi:.
Mais en 171)7. nprès deux ans de réaction f^^oiivernementale et de gderre avec la France, après la propagande furieuse de Burke, nous n'entendons plus parler des partisans de la France et de la Révolution. En octobre 171)5, au moment où (^oleridge i)id)liait ses ConcJones ad PojniUnn, il y avait eu une émeute h Londres en faveur de la paix. Le carrosse du roi, allant présider à l'ouverture du Parlement, avait été accueilli par les cris « A bas IMtt! l'as de guerre, donnez-nous du pain ! » Ce fut la dernière manifestation pacifiste, encore était-elle causée beaucoup plus par la famine et par la misère du peuple ((ue i)ar une conviction politique. On protestait contre la guerre, non pas contre la guerre avec la France.
Les derniers meetings libéraux eurent lieu en décembre 171),"). En 17Î)G, Thelwall, le dernier des réformateurs, dut cesser ses publications et ses conférences. Pendant sa tournée de propagande dans les provinces, il fut assailli quatre fois par les « défenseurs de l'ordre )) avec la connivence des autorités locales '. Le terrorisme et la délation étaient organisés dans tout le pays, et quand Thelwall, qui avait cependant été acquitté par la justice de son pays de toute inculpation de trahison, fut invité i)ar Coleridge à venir s'établir auprès de lui à Sto^\ey, tous deux furent espionnés et on refusa de renouveler le bail de Wordsworth, parce qu'il s'était montré avec Thelwall et Coleridge -.
Tbelwall dut l)ientôt (|ui(ter le pays cl fui p(M"sécut('' j)cndaMt toute l'année 17i)7, (|U(>i(|u'il eût cessé sa catnpagn(> de propagande''.
Si (v(jleridge lui même, dans sa corresj)(>ndancc