Leliers, p. ltJ
3. Lettre de Coleridge à Chubb publiée par J. le B. Ilanimond dans C.-l. Fox. a Polilical Sludy, citée dans Cestre, J. T., p. 193.
i&8 s. T. COLKrtlDGK.
démocrate qu'il connût encore. Pour lui, il avait cessé depuis longtemps de prêcher dans le désert ou, pis que cela, devant un auditoire hostile. 11 n'avait pas assez d'énergie pour rester seul de son opinion. Comment le lui reprocher, alors (|ue tous les autres firent de même, sauf peut-être Thelwall, (pie Wordsworth, Southey et tant d'autres finirent zélés partisans du trône et de l'autel. Nous avons voulu montrer au contraire que sa conversion à lui fut moins brusque qu'on n'a dit, et que bien avant l'Ode sur la France il s'était rallié h l'opinion commune anglaise sur la lîévolutioii française et sur toutes les Hévolulions.
Quant à ses sentiments envers la France, leur transformation est plus explicable encore, car il ne connaissait rien d'elle, elle n'était qu'un nom, ne correspondant ù aucune idée précise, qui avait étél'tibjet de son enthousiasme, puis de sa haine. Elt en cela Coleridge n'c-tait ni plus ni moins (|u'iim Anglais de son temps.
Nous avons vu que, niénic avant la Révolution française, une partie notaide de r()i)inion anglaise, même la plus éclairée, était hostile à la France, comme jiar suite (l'iiii antagonisme des deux nations dans tous les domaines, (|ui tenait surtout en rc'-alité à une ignorance solidement établie. Naturellement cet état de l'opinion ne pouvait ((uc se généraliser h la suite de la Révolu tion et de la guerre, quand la réaction pr»lili(|ue fut triomphante dans l'Angleterre, ralli(''C aux cris d'alarme, puis de fureur, de Hurkc, dans ses écrits de 1700 à 170G '. (]hose curieuse, c'est après la chute de Robespierre et la (in de la Terreur, à partir
I. Voir |iliis liant cliaii. ii, cl sur la psyrliolo^'io de la n'-aclion anv'l'iisc, comparer (llievrillon, S'/iltiri/ Smil/i. p. 112 ol siiiv. Sur Unrlic, voir Hiicklc. I. I, p. 4im sq. (é<!. 187S).
de 1794, que la polémique fut le plus violente. Alors les Lellers on a Régicide Peace de Burke ne parurent pas exagérées, pas plus que les caricatures de Gillray. Les brochures populaires contre la France se multiplièrent et toutes prêchaient, comme Burke, la guerre à outrance. La note comique apparaît assez souvent, sans que les auteurs laient voulu. « Un vieil Anglais » assure gravement que les Français, d'après Voltaire lui-môme, sont une race mêlée de singes et de tigres, et se livre à un touchant parallèle entre la potence et la guillotine. « L'Anglais, dit-il, exécute sans verser le sang, pour ne pas faire souiïrir, ni endurcir l'âme des spectateurs. »
Il ne faudrait pas, naturellement, donner trop d'importance à ces écrits. Mais même les esprits impartiaux et pacifiques se montraient irréconciliables et comme l'auteur que nous venons de citer, voyaient dans la guerre avec la France la seule sécurité possible pour l'Angleterre ^
C'étaient au fond des intérêts et des. craintes qui parlaient et non pas des sentiments chevaleresques, comme l'aurait voulu Burke, ou religieux et moraux, comme la majorité des Anglais aimait à se le figurer. Même le judicieux auteur anonyme de Considérations sur Vélnt comparé de la France et de V Angleterre au connnencemenl de Vannée /7f-'6'*, qui reconnaît tous les maux causés en Angleterre, aussi bien qu'en France, par la guerre, croit que l'Europe doit à l'Angleterre son salut, parce ({ue l'Angleterre, sans s'engager dans les querelles d'une dynastie, et sans com-
1. War ii'ilh France llœ onhj Securiliy of Brilain, hij an OUI Enylishman, London, fcbriiary 1194, p. o, 13.
2. A Vieu) of Ihe relative Slate of Great Brilain and France, al Ihe commencement of lin; year 1796, p. 90. London, februarv 1"96.
liattre pour la monarchie, a sauvé l'Europe du torrent de la démocratie, de l'immoralité cl de ranarchie.
Il est vrai qu'une voix s'éleva i)Our montrer les choses SOUS un autre jour. Thomas Ersklne, dans un écrit qui fut tout au moins ardemment discuté, i)uisqu'il eut, dit-on, quarante trois éditions pendant l'année 1797 ', s'efforça de montrer les véritables causes de la guerre et les ressorts (h; la politique du gouvernement, qu'on soutenait sans la comprendre. II mit en évidence, entre autres choses, l'importance capitale de la question de la Belgique. Mais on lui fit cette réponse simple : intércssceou non, celle politi(|ue est-elle nationale? Et il est si vrai qu elle l'était et que le gouvernement de Pitt, sans se soucier des principes, était décidé à faire la guerre pour des intérêts nationaux immédiats, et à la continuer tant qu'ils ne seraient pas en sécurité, que les[)lus simples virent que la cause de la guerre, c'était la cause de la vieille Angleterre-. Posée ainsi, la question était résolue, car, s'il y avait encore beaucoup de réformateurs et de démocrates en Angleterre, il ny avait presque plus de (( citoyens du monde », humanitaires et pacifistes, (juand les intérêts de la nation se trouvaient engagés.
A partir de I79S environ et jusf|u'à la paix d'Amiens, l'Angleterre est unanime dans sa haine de la France, sinon dans sa volonté deguerre, cecpii est tout autre chose. Coleridge aurait été héroïque, s'il n'avait pas abjuré un sentiment tout intellectuel qui ne tenait à rien de profond dans son être. .Mais s'il abjura
I. A Vieir nf llie Causes nnd Cniiseffnence.t of Ific Présent War iril/i France, London, 17'.l". Nous |)ronoiis le cliifTrc «les édilioiis dans Babcau, les Anr/lais m France après la paix d'Amiens, f'aris, I8'.i8, p. 5 de l'Introdiiclion.
•2. l'Iain Tlnnir/hls of a Plaiii Mnn [William Comhe], London, n07, conclusion, lléponse à l'ouvrage d'iirskinc.
publiquement et solennellemont, ce n'est pas seulement par désir de montrer à tous un converti, rentrant au bercail de la patrie menacée, par besoin de se sentir en communion de sentiments avec ceux qui l'entouraient, et plus près de cette réalité terrestre qu'il essayait d"apprendre à aimer, c'est aussi parce que l'opinion contraire devenait non seulement suspecte, mais dangereuse. Pauvre, avec une famille qui allait s'accroître dans quelques mois d'un second enfant, il eut peur du nom terrible de Jacobin, qu'il sentait très sincèrement ne lui convenir en aucune façon. Nous verrons qu'il ne réussit pas à désarmer ses adversaires, et qu'il eut contre lui, toute sa vie, les Jacobins et les Anti-Jacobins.
Mais, pour le moment, le parti de ces derniers était de beaucoup le plus redoutable.
En avril 179S, après la publication de VOde sur la France et des Craintes dans la Solitude, Coleridge essaya, dans une longue lettre, de persuader son frère de son orthodoxie politique. De religion, il n'osait en parler, on savait qu'il prêchait publiquement dans les chapelles dos unitaires et, nous l'avons dit, cela était presque pis que l'irréligion aux yeux d'un clergyman de l'église d'Angleterre. « Mais, dit-il, s'il connaît ses propres opinions, elles ne sont nullement empoisonnées de métapliysifjue française, de politique française, de morale française, de théologie française. »
Sur la Révolution française, il peut exprimer son opinion exactement, en citant la parole de l'Ecriture : « Un vent fort et terrible a déchiré les montagnes et brisé en pièces les rocs devant le Seigneur, mais le Seigneur n'était pas dans cet orage, et après le vent vint un tremblement de terre, et après le tremblement de terre un incendie, mais le Seigneur n'était pas dans cet incendie ».
Et maintenant (croyant qu'aucune calamité n'est permise que comme moyen d'arriver à un bien) je m'enveloppe la face de mon manteau et j'attends, avec des pensées humbles et patientes, j'écoute « la petite voix » qui vient de Dieu '.
En un mot, il désire être un homme vertueux et un chrétien et il n'est ni whig, ni réformateur, ni répuhlicahi et c'est seulement parce que la conduite du gouvernement lui paraît par sa folie propre à augmenter le nombre des (( esprits enflammés et indisciplinés qui sont en embuscade contre la tranquillité publique » qu'il est l'ennemi du ministère 1 Coleridge ne lui reproche plus rien, que d'être un gouvernement, qui a (( la lèpre héréditaire de tous les gouvernements, la vanité et l'aveuglement ».
Mais c'est surtout ipTil a u renoncé entièrement à la considération des causes immédiates des choses, qui sont infiniment complexes et incertaines, pour réfléchir aux causes fondamentales et générales, cau.sn' causarum )). Tout cela n'a plus de signification I)Ourlui, il repart pour un autre monde, celui de la métaphysique et de la poésie.
Mais il fallait vivre. Coleridge était entré presfjue officiellement dans la secte unitaire et songeait depuis quehiue temps déjà à remplir les fonctions de pasteur, {< moindre mal que mourir de faim ^ », écrivait-il à Cottle, rjuand on lui proposa de venir prêcher devant une congrégation unitaire à Shrewsbiiry, avec l'espoir d'être choisi en cas de vacance prochaine. Nous avons de ce sermon un compte rendu incomparable, par un des ennemis futurs de Coleridge, un jeune liomnie (le vingt ans, William llazlill. ce Mis d'un