CHAPITRE VI
[Rupture de la trêve. — Les hostilités
sont déclarées. — Marche en avant d'Emmanuel-Philibert — Coligny
s'enferme dans Saint-Quentin. — Commencement du siège.
Coligny s'était rendu en Picardie, où d'Andelot l'avait suivi. Il étudiait avec anxiété l'attitude des Impériaux, et s'efforçait de fortifier les places de la frontière. Dès que François de Guise fut arrivé en Italie, où il emmenait la fleur de l'armée française, Henri jugea que le moment était venu de jeter le masque, et ordonna à Coligny de franchir la frontière sans déclaration de guerre et de s'emparer d'une des places ennemies. Cette manière de violer la paix jurée était, il faut le dire, une vraie trahison. Nous savons à quel point Coligny répugnait à un tel acte ; cependant le principe de Fobéissance passive l'emporta sur sa volonté. Il résolut de surprendre Douai. Il y avait alors en cette ville un Italien, ancien banquier de Lucques, ruiné et misérable, qui s'était bâti aux portes de Douai une espèce d'ermitage ; vêtu de bure comme un ermite, il allait mendiant son pain de porte en porte, mais, en réalité, il était prêt à se vendre à qui l'achèterait; il connaissait parfaitement les abords de la ville et vint au camp français pour offrir ses services
en qualité d'espion. Sur ses indications, l'armée française s'approcha de Douai dans la nuit de l'Epiphanie, le 6 janvier 1557, à l'heure où, dans toutes les maisons, on célébrait la fête des Rois ; mais une vieille femme, dont la fenêtre donnait sur le rempart, vit les Français qui s'avançaient dans l'ombre, et ce par ses longs et enroués cris de : « arme, arme! » donna l'éveil à la garnison (1). L'amiral se retira et se jeta surLens en Artois, qu'il prit et brûla. La volonté du roi était accomplie, et c'était au plus intègre de ses capitaines qu'était échue la honte de cette perfidie, aussi malhabile qu'odieuse. Le roi essaya un moment de revenir sur les faits accomplis, mais c'était trop tard : les Impériaux avaient à leur tour, sur bien de points, envahi la frontière et commis des déprédations en Picardie et en Champagne. Le 31 janvier, Henri II déclara la guerre à Philippe; toutefois, plusieurs mois devaient s'écouler avant qu'on en vînt à une action décisive.
Goligny ne perdait pas son temps ; mais les hommes lui manquaient. Les regards de Henri II étaient tournés vers l'Italie; c'est là qu'on envoyait les meilleures troupes ; aucun renfort n'arrivait à l'amiral.
Tout autre était l'attitude des ennemis. Philippe II correspondait sans relâche avec son père. Il l'avait même supplié, au lendemain de la déclaration de guerre, de quitter sa retraite de Yuste, estimant qu'au seul bruit de cette nouvelle le monde serait troublé. Charles-Quint ne voulut pas sortir de sa solitude; mais il déploya au service de son fils une activité prodi-
(!) La Popelinière, Hist. (t. 1", livre IV).
gieuse, levant des troupes, pressurant l'Espagne, pour obtenir d'elle des impôts et des emprunts considérables (1)!; Philippe avait pour général en chef Emmanuel-Philibert de Savoie, dont nous avons déjà parlé ; outre son infanterie espagnole, la meilleure de l'Europe, il enrôlait des Allemands; il pouvait[disposer des énormes ressources des Pays-Bas, de l'excellente cavalerie néerlandaise, conduite par des chefs jeunes et impatients de se distinguer, les Horn, les Egmont, et Guillaume, prince d'Orange. Non content de cela, il passa en Angleterre pour décider sa femme, Marie Tudor, à s'allier avec lui contre la France. Les Anglais n'avaient aucun motif sérieux pour prendre part à la lutte. Mais Marie était dévouée corps et âme à son mari, dont le cœur sec et froid n'eut jamais pour elle un élan d'affection. Le fanatisme de Philippe correspondait à son propre fanatisme; c'était bien le chevalier de ses rêves. Elle obtint donc du Parlement une déclaration de guerre contre Henri II, le 7 juin 1557, et lui envoya un héraut d'armes pour la lui notifier. Henri le reçut à Reims, et lui déclara qu'il ne le traitait avec courtoisie que parce qu'il était envoyé par une dame; il se plaignit hautement de la perfidie de l'Angleterre, comme si lui-môme avait quoi que ce fût à reprocher aux autres , au moment où il venait de rompre la trêve. Les hostilités ainsi déclarées, la reine fit partir d'Angleterre une armée de huit mille hommes ; parmi eux se trouvaient lord Pembroke, lord Clifton, les trois fils du comte de Northumberland, et beaucoup d'autres
(1) Voir sur ce point Mignet : Charles-Quint; son abdication, etc., P. 269.
jeunes gens de la noblesse anglaise. Le duc de Savoie disposait donc de plus de cinquante mille hommes d'infanterie et de douze mille chevaux.
L'armée française n'en comptait que vingt-trois mille, dont un tiers d'Allemands mercenaires. Elle n'avait que fort peu de gendarmerie, car l'élite des vieilles bandes avait suivi Guise en Italie. En attendant l'arrivée du connétable, le roi lui avait donné pour chef le duc de Nevers, gouverneur de Champagne, bon général, mais qui n'était pas à la hauteur de son redoutable adversaire. Nevers mena son armée à Pierrepont ; mais là on apprit que l'ennemi s'était porté brusquement sur Saint-Quentin, qu'il menaçait d'enlever. S'il y parvenait, la route de Paris lui était ouverte. Coligny comprit le danger et réclama aussitôt la périlleuse mission d'aller s'enfermer dans Saint- Quentin. Il savait que, s'il pouvait arrêter quelques semaines l'ennemi sous ses murs, la France aurait le temps de rappeler ses armées et de sauver sa capitale; mais il était également convaincu que ce résultat ne serait obtenu que s'il se sacrifiait luirmôme. En effet, Saint-Quentin n'avait point de garnison ; ses bourgeois s'étaient toujours refusés à en recevoir en alléguant leurs franchises municipales ; ses fortifications ne consistaient qu'en une vieille enceinte sans bastions, que l'artillerie ennemie commandait du dehors, et qui, en certains endroits, tombait en ruine. Une défense prolongée était impossible; c'était donc une défaite que l'amiral acceptait d'avance : c'était l'immolation volontaire de sa propre gloire.
Le 2 août, au point du jour, Coligny quitta Pierre-
pont avec quelques compagnies seulement ; arrivé à Ham, il ordonna à ses capitaines de renvoyer leurs valets, puisqu'il s'agissait de s'enfermer dans une ville où les vivres seraient rationnés ; il ne put donc emmener avec lui que 450 hommes, avec lesquels il entra la nuit suivante dans cette ville, dont l'enceinte, pour être bien gardée, aurait exigé, selon le témoignage d'un officier ennemi, au moins huit mille soldats (1). Le capitaine de Breuil, Breton, qui en était le gouverneur depuis dix jours seulement, n'avait luimême qu'un petit nombre d'hommes. C'était d'abord la compagnie dite du Dauphin, comprenant une centaine de soldats, plus une quarantaine de canonniers bourgeois, autant d'archers. La ville ne possédait que quinze pièces d'artillerie et vingt et une arquebuses à crocs. Dès le 2 août, les Espagnols l'avaient investie * avaient même tenté sur le faubourg d'Isle une préfère attaque infructueuse, qui fut repoussée par les milices bourgeoises, auxquelles le maire de la ville, nommé Gibercourt, avait réussi à communiquer le courage dont il fit lui-même preuve jusqu'au bout.
Saint-Quentin est situé sur la rive droite de la Somme et au nord-ouest de cette rivière ; un seul pont le mettait en communication avec le faubourg d'Isle, situé sur la rive gauche, et qui n'était protégé que par une enceinte assez basse. Du côté du sud-ouest, la ville était entourée de vastes marais qui rendaient toute attaque impossible ; les ennemis l'avaient investie par
(i) Ch. Gomart, Récit du siège de Saint-Quentin par un officier espagnol (p. 4U).
le nord, par Test et par le sud. Vers Test, sa muraille s'étendait en ligne droite, formant une succession de courtines sans bastions et flanquées de simples tours rondes , faisant saillie des deux tiers de leur épaisseur. L'absence de bastions permettait à l'ennemi de s'avancer jusqu'au pied des courtines. Un ingénieur, Saint-Rémy, qui était avec l'amiral, avait soutenu plusieurs sièges fameux. Il déclara sans hésiter « ne s'être jamais trouvé en si mauvaise place. »
Telle était la ville où s'était jeté Coligny ; c'est là qu'il allait soutenir un siège qui est resté fameux. Nous allons essayer de le retracer, en nous inspirant du journal qu'il en a lui-môme laissé ; c'est un récit d'une cinquantaine de pages, d'une langue simple, sobre et grave, vrai style de narration militaire. Il n'y a pas là un mot qui vise à l'effet, pas un seul retour complaisant de l'écrivain sur lui-môme, mais on y sent une émotion contenue et comme la vibration de l'âme d'un héros (1).
A peine arrivé dans la ville, Coligny se rendit au faubourg d'Isle et décida de le défendre le plus long- Ci) Le Discours de Coligny sur le siège de Saint-Quentin a été souvent reproduit. Il faut, pour être juste, le compléter par les récits du siège empruntés aux archives de la ville et reproduits par Gomart. Extraits originaux d'un manuscrit de Quentin de la Fons (Saint-Quentin, 1856), et Siège de Saint-Quentin et bataille de Saint-Laurent (Saint-Quentin 1859). Les différences, d'ailleurs peu importantes, entre ces manuscrits et le récit de l'amiral, portent avant tout sur le rôle joué par les habitants. Coligny, parlant en soldat, ne fait pas grand cas du rôle joué par les milices bourgeoises; les Mémoires cités par M. Gomart relèvent, au contraire, le courage des habitants. Il faut enfin citer un document extrêmement ourieux, également publié par M. Gomart. C'est le Récit du siège de Saint-Quentin par un officier espagnol, ouvrage remarquable, dont l'auteur n'est pas connu.
temps possible, afin de conserver sur la rive gauche une position par où il pût tendre la main à l'armée française. Le boulevard qui le bordait était dominé par des maisons situées au dehors, et que les Espagnols occupaient; le 3 août, les assiégés firent une sortie pour les en déloger, mais ne réussirent qu'à incendier quelques maisons.
Le même jour, l'amiral réunit les notables à l'hôtel de ville, ordonna qu'on rassemblât tous les outils, hottes et paniers qui pourraient servir au travail des remparts ; qu'on organisât tous les habitants, hommes et femmes, en bandes ; qu'on fît enfin l'inventaire de toutes les armes et de toutes les provisions qui pouvaient se trouver dans la cité. Il prit aussi des mesures pour assurer le fonctionnement des moulins à blé et pour empêcher le gaspillage des munitions.
Cela fait, il appela ses capitaines, et répartit entre eux les divers quartiers de la ville : « D'une chose les suppliai-je tous ; c'était que ce que chacun connaîtrait ou penserait être bon de faire, qu'il m'en avertît, et que je le recevrai toujours de bien bonne part, même pour ce qu'il y avait des gens de bien et expérimentés dedans les compagnies et qui s'étaient trouvés en d'autres sièges, que l'on leur dît qu'ils me feraient plaisir de m'avertir de ce qu'ils penseraient pouvoir servir (1).»
Il ordonna ensuite que l'on coupât tous les arbres situés près du rempart ; puis il monta au clocher de la grande église et étudia « l'assiette du guet des enne-
(1) Récit du siège de Saint-Quentin (4665 p. 192).
mis » et Fendroit le plus favorable par où Ton pourrait faire entrer dans la ville des secours. Pendant qu'il y était, Jarnac, Téligny et Luzarches firent une sortie en manière de diversion vers l'est, du côté de Rémicourt.
Le 4 août, nouvelle sortie, dont l'amiral dut se reposer sur Téligny, car, dit-il, « j'avais une si grande douleur de tête que je fus contraint de me mettre sur un lit au logis de M. de Jarnac (1). »
Mais la reconnaissance ne réussit pas; Téligny, voyant le désordre qui se mettait parmi les siens, alla les rejoindre, n'écoutant que son courage, « encore qu'il ne fût point armé et monté sur un bien mauvais courtaut; » il fut enveloppé par les ennemis et laissé pour mort sur la place. L'amiral, apprenant cela, déclara qu'il le voulait avoir « mort ou vif. » On alla le chercher, et, à peine ramené, il expira. Les jours suivants, il n'y eut pas de grands engagements ; un Écossais, dont nous ignorons le nom, avait inventé des fusées pleines de soufre pilé et de poudre à canon que le choc faisait enflammer; grâce à ce moyen, on put mettre le feu aux maisons dans lesquelles les Espagnols s'étaient établis pour tirer sur le rempart. L'amiral, pendant ce temps, s'occupait activement de l'enquête au sujet des vivres ; les bourgeois n'en avaient déclaré que pour trois semaines, on en trouva de suffisants pour trois mois (2).
(1) Bien que Coligny eût une apparence robuste, on le voit souvent atteint par des indispositions violentes et par des accès de fièvre qui mettent sa vie en danger.
(2) C'est ce que déclare Coligny; mais, comme le remarque avec raison M. Gomart, cette estimation supposait que l'on ferait sortir les bouches inutiles, nécessité cruelle à laquelle Coligny dut recourir par deux fois.
Coligny sentait cependant l'absolue nécessité de recevoir des renforts ; il réussit à faire parvenir un message au connétable, et, le 6 août, celui-ci lui envoya d'Andelot avec 4,000 hommes. D'Andelot s'avança par l'ouest, du côté de la porte de Pontoilles, que les ennemis n'avaient point encore investie, car c'était l'emplacement que Ton réservait aux douze mille Anglais envoyés par Marie Tudor et que Ton attendait d'heure en heure. Mais les Espagnols eurent vent de l'arrivée de d'Andelot. Celui-ci n'eut que le temps de battre en retraite et d'exécuter le 8 août un vaillant retour offensif, qui lui permit de se dégager; le môme jour, les Anglais arrivèrent avec une nombreuse artillerie, et la ville se trouva étroitement bloquée sur tous les points.
Dans la nuit du 8 au 9 août, les batteries espagnoles furent placées en face du faubourg d'Isle dans une position dominante. L'amiral se décida donc à l'évacuer, ce qu'il fit après l'avoir incendié. Au point du jour, au moment où les batteries allaient commencer leur feu sur toute la ligne, une épaisse fumée leur cacha la retraite des Français qui, traversant la Somme, se repliaient dans la ville. Un grave accident vint compliquer cette retraite. Un magasin à poudre, situé dans une tour qui flanquait la porte d'Isle, sauta ; l'explosion tua une quarantaine de soldats et produisit une brèche par où vingt-cinq hommes auraient pu passer. Heureusement, la fumée qui s'élevait du faubourg ne permit pas aux Espagnols de s'en apercevoir, et les Français, à force d'énergie, parvinrent bientôt à relever le rempart.
L'amiral s'occupa ensuite de rassembler dans la ville tous les hommes qui avaient fait la guerre et auxquels des armes pouvaient être utilement confiées. Il en réunit ainsi « deux cent vingt assez bien armés et en bon équipage pour le lieu. » Beaucoup de paysans réfugiés dans la ville refusaient de travailler aux remparts. Goligny fit donc déclarer que tous ceux qui ne s'y rendraient pas seraient, pour la première fois, fouettés par les carrefours et, sur un second refus, pendus, que tous ceux qui préféraient sortir de la ville le pourraient ce soir-là môme par la porte de Ham, qui leur serait ouverte à cette intention. Il en sortit sept à huit cents.
« Or, dit l'amiral, Tune des choses en quoi j'avais le plus de pensement, et comme aussi celle qui était la plus nécessaire, était un moyen par lequel je pusse être secouru. » Après avoir bien examiné les abords de la place, il avisa un marais qu'il fit sonder par ses gens, et dans lequel il s'efforça de ménager des passages guéables, puis il fit avertir le connétable de tâcher de lui envoyer par là des renforts.
La situation, en effet, devenait bien grave. Goligny n'avait presque point d'artillerie ; il n'avait trouvé dans la ville que quinze canons et une vingtaine d'arquebuses; impossible donc d'atteindre l'ennemi à distance ; d'autre part, avec le petit nombre d'hommes dont il disposait, il ne pouvait songer sans folie à faire des sorties. Il était donc réduit à défendre les remparts, mais l'artillerie ennemie les battait avec tant de force que les ouvriers ne consentaient à les réparer « si ce n'est à coups de bâton. »