CHAPITRE IX
Le connétable s'avance pour secourir Coligny.
— Bataille de Saint-Quentin. — Déroute de Tannée française.
— Nouveaux efforts des assiégeants. — Résistance acharnée de Coligny. — La ville est surprise. — Coligny est fait prisonnier.
— Sac de Saint-Quentin.
Le 10 août, jour de la fête de Saint-Laurent, le connétable de Montmorency quitta La Fère pour s'avancer sur Saint-Quentin. Il avait sous ses ordres douze mille Allemands, troupe médiocre; et quinze compagnies d'infanterie française, en tout seize mille fantassins et cinq mille chevaux. Son plan, du reste assez bien conçu, était le suivant : il devait s'approcher de Saint-Quentin par, le sud-est, où se trouvait le faubourg d'Isle, canonner ce faubourg qui venait d'être pris par les Espagnols; pendant qu'il les occuperait ainsi, on devait mettre à l'eau dans les marais qui étaient au sud de la ville, en aval du faubourg, des bateaux plats que l'on avait amenés de La Fère sur des charrettes, et on espérait faire passer par là deux mille hommes qui pourraient servir à défendre la ville.
Ce plan, résolument exécuté, aurait pu parfaitement réussir. Mais Montmorency n'était pas l'homme des marches rapides et des coups de main vigoureux. Il
n'arriva sur la Somme que vers neuf heures, Tannée était suivie d'une masse de valets qui encombraient la route de leurs chariots. On surprit cependant les Espagnols qui, sous le feu de l'artillerie, se replièrent dans le faubourg d'Isle; le maréchal Saint-André, chargé de la fausse attaque de gauche, la poussa avec vigueur, tellement que ses boulets atteignirent le campement du duc de Savoie, qui se replia vers le nord de la ville ; le moment était venu de mettre à l'eau les bateaux, mais l'opération fut lente ; il se trouva qu'on pouvait à peine les faire avancer; du faubourg, les Espagnols criblaient de balles ceux qui voulaient traverser les marais; on ne réussit qu'à faire passer quatre cents hommes ; heureusement, parmi eux, se trouvait d'Andelot.
Le connétable avait fait une faute énorme ; un peu en amont de Saint-Quentin, une chaussée, appelée de Rouvroy, traversait la Somme par un pont étroit que les Français auraient dû occuper à tout prix. Le duc de Savoie s'aperçut de leur erreur, et, faisant filer son armée vers Test de la ville, il la massa sur la chaussée, par où elle gagna rapidement la rive gauche, et s'avança sur la droite du connétable, en ayant soin (rallumer devant elle des feux de chaume pour masquer ses mouvements. Ce ne fut qu'à deux heures de l'aprèsmidi queNevers, envoyé en reconnaissance par le connétable, s'aperçut de ce mouvement tournant. Au lieu d'une simple reconnaissance faite pour ravitailler Saint- Quentin, il s'agissait de livrer bataille à une armée plus de deux fois supérieure en nombre et qui contenait les meilleurs soldats de l'Europe. Le jeune comte de
La Rochefoucauld, placé sur la droite à l'avant-garde, voyait venir le péril (1); il envoyait messager sur messager au vieux connétable et vint lui-même l'avertir ; mais celui-ci s'obstinait, disant qu'il n'y avait rien à craindre, qu'il jouerait aux Espagnols « un tour de son métier ». Gondé essaya de tenir tête aux ennemis; il supplia Nevers, qui commandait la cavalerie, de charger avec lui avant que ceux-ci fussent en nombre, c'était trop tard ; la cavalerie flamande et néerlandaise, conduite par l'impétueux Egmont, arriva par la chaussée comme un tourbillon qui emportait tout ; Gondé et Nevers furent brusquement débordés et séparés du centre. Enghien, frère aîné de Gondé, s'écrie qu'il ne veut pas être blessé en fuyant; il va chercher au milieu des ennemis une mort glorieuse. Le connétable essaye trop tard de battre en retraite ; mais il n'avait pas lé coup d'œil de grand capitaine que sa bravoure incontestable ne pouvait suppléer. Ainsi, il n'avait pas songé à occuper sur la droite le moulin de Tout-Vent, où une cinquantaine d'arquebusiers auraient pu longtemps arrêter l'ennemi. Son infanterie française fit toutefois fière figure; elle s'avança en bon ordre par la chaus-
(1) M. le duc d'Aumale, dans son Histoire des princes de Condé, attribue, surtout à Condé les sages avertissements adressés alors au connétable. Mais nous voyons dans les Mémoires de Mergey, témoin oculaire de ces faits, que ce fut La. Rochefoucauld qui vint avertir le connétable du péril, le suppliant inutilement d'arrêter l'ennemi au passage du pont, et, pendant ce temps, de faire entrer son infanterie dans les bois, où la cavalerie ennemie ne pouvait le poursuivre. « J'étais toujours avec le comte de La Rochefoucauld, dit de Mergey, et entendis tous les discours qu'il eut avec le connétable, lequel n'ayant envoyé lesdits arquebusiers au moulin pour arrêter la cavalerie des ennemis, ou l'ayant oublié, fut cause de notre déroute. M
sée qui conduisait à Grand-Essigny pour gagner les bois de Jussy, où la cavalerie n'aurait pu l'atteindre. Elle présentait en reculant une forêt de piques contre laquelle venaient se briser les charges de la cavalerie flamande et des pis tôliers allemands. Emmanuel-Philibert comprit qu'il ne pouvait l'entamer qu'avec de l'artillerie. Il fit avancer ses canons, qui ouvrirent dans cette masse compacte de formidables brèches par où l'ennemi entra comme un torrent. Les auxiliaires allemands tournèrent bride; des compagnies de chevau-légers anglais au service de la France passèrent à l'ennemi; l'infanterie essaya vainement de se reformer ; elle fut en grande partie tuée sur place.
En peu d'instants, la victoire des alliés fut complète. La moitié de l'armée française était anéantie; l'autre prisonnière ou en fuite. Le duc de Nevers seul réussit à se frayer un passage à la pointe de l'épée, et, quand il arriva à Laon, il n'avait plus que six mille soldats. Parmi les prisonniers se trouvaient, outre le connétable, les ducs de Montpensier et de Longueville, le maréchal Saint-André et beaucoup de grands seigneurs français. L'armée de Philippe n'avait, disait-on, perdu que cinquante hommes. Quand le roi arriva au camp le lendemain, on lui offrit tous les étendards français.
C'était la plus brillante victoire que l'Espagne eût remportée depuis celle de Pavie. Philippe II paraissait pour la première fois sur un champ de bataille. On ne l'y revit plus depuis. Ce n'est pas qu'il eût horreur du sang. Peu d'hommes en ont fait plus répandre que lui. Mais sa nature pusillanime répugnait aux périls de la guerre. C'est à saint Laurent qu'il fit l'honneur de sa
victoire, et c'est en souvenir de ce jour qu'il devait construire Fimmense et triste palais de l'Escurial qui, par sa forme semblable à celle d'un gril, rappelle l'instrument de supplice du martyr.
On croyait que les Espagnols marcheraient sur Paris ; c'était l'avis de leurs meilleurs généraux ; rien ne protégeait la capitale de la France ; la panique y régnait. Charles-Quint s'attendait si bien à cette marche en avant, qu'il ne put cacher sa colère lorsqu'il apprit que son fils restait devant Saint-Quentin. Philippe ne voulut rien risquer; d'ailleurs, le duc de Nevers, qui avait rassemblé les débris de l'armée, fit bonne contenance, envoya traiter de l'échange des prisonniers, et put faire croire, par son attitude, que la France était encore en état de lutter.
Goligny n'apprit pas immédiatement toute l'étendue de la défaite essuyée par le connétable. Il l'avait vu s'éloigner après l'entrée dans la ville, par le moyen des bateaux, des quatre cents hommes parmi lesquels se trouvait d'Andelot. « Encore, écrit-il, que toute la troupe qui était ordonnée pour entrer dans la ville avec le sieur d'Andelot n'y fût pas venue, pour l'empêchement qu'elle eut des ennemis, si peut-on penser quel plaisir j'eus en voyant ce qui était entré, et principalement le dit sieur d'Andelot, pour y avoir un second moi-même et sur lequel je me pouvais tant reposer. »
Le lendemain, les Espagnols firent connaître aux assiégés leur victoire, et hissèrent en vue des remparts les drapeaux qu'ils avaient pris aux Français; les habitants en furent consternés, et un découragement
profond saisit la plupart des combattants. Les ouvriers se cachaient dans les caves et les greniers pour ne plus travailler aux remparts (1). Il fallut redoubler d'énergie. D'Andelot, heureusement, était là : « Bien, puis-je dire, écrit l'amiral, que sans lui je fusse demeuré sous le faix, car je n'eusse pu satisfaire seul à la peine qu'il fallait avoir, de laquelle il prit la meilleure f>art, depuis qu'il fut entré dans la ville. »
Cet éloge n'avait rien d'exagéré. On le vit dès le jour môme de l'arrivée de d'Andelot; celui-ci, qui avait traversé la Somme à la nage, prit à peine le temps de sécher ses vêtements avant d'avoir inspecté les remparts.
Nous avons dit que la muraille du côté de l'est était la plus menacée; depuis que les Espagnols occupaient le faubourg d'Isle, ils avaient établi là des batteries qui, par-dessus la Somme, prenaient cette muraille en écharpe et la balayaient tellement qu'on n'y pouvait placer un canon. D'Andelot fit immédiatement placer sur le haut du rempart des bateaux qu'il fit remplir de terre, et qui formèrent un véritable parapet, derrière lequel les artilleurs et les arquebusiers français purent trouver un abri.
Chaque jour que l'on gagnait était une chance de
(1) Cette défaillance des habitants n'est point avouée dans les manuscrits de la ville ; d'après eux, ce serait la situation des remparts, dominés par l'artillerie ennemie, qui empêchait les assiégés de s'y tenir. M. Gomart partage cette manière de voir. Il est difficile de croire, toutefois, que Coligny ait accusé injustement les habitants; il n'hésite point à reconnaître ailleurs que ce n'est point à eux, mais aux soldats réguliers de la compagnie du Dauphin qu'il faut attribuer l'abandon de la brèche et le succès de l'assaut final des ennemis.
salut de plus pour la France, c'est ce que Coligny comprenait ; aussi, bien qu'il ne se fît aucune illusion sur l'issue du siège, multipliait-il les moyens de résistance. Un ingénieur fort habile, Saint-Remy, faisait creuser des contre-mines pour aller à la rencontre des chemins couverts par lesquels les Espagnols s'avançaient jusqu'au pied des courtines. Ce qui manquait surtout à la défense, c'étaient des arquebusiers. Nevers, prévenu par l'amiral, promit d'en envoyer trois cents ; ceux-ci s'approchèrent de nuit des marais de la Somme et tentèrent de les franchir dans des bateaux plats, mais l'alerte ayant été donnée, cent vingt seulement purent entrer ; c'était le 22 août. La veille, les Espagnols, qui disposaient enfin de 50 pièces de siège venues de Cambrai, avaient ouvert contre le mur du côté de l'est un feu terrible et sans relâche; au nord et à l'ouest, les batteries flamandes et anglaises canonnaient également la place ; la maçonnerie des murailles était de si mauvaise qualité qu'elle ne pouvait résister aux boulets et s'effondrait partout.
Le 24 août, on fut obligé, pour ménager les provisions, de faire encore sortir de la ville 600 bouches inutiles ; le parti était cruel, car les malheureux fugitifs avaient à redouter toutes les violences de la part des assiégeants, rendus furieux par une résistance à laquelle ils ne s'attendaient pas.
La consternation des habitants redoublait. Coligny se promenait de nuit, se mêlait aux groupes, recueillait les propos.
Voyant les dispositions générales, il rassembla ses capitaines, leur déclara « qu'il était bien résolu de
iÛ6 VIE DE COLIGNY.
garder cette place et que si Ton Foyait tenir quelque langage qui approchât de faire composition, il les suppliait tous qu'ils le jetassent comme un poltron dedans le fossé par-dessus les murailles; que, s'il y avait quelqu'uu qui lui en tînt propos , il ne lui en ferait pas moins. »>
m Le 2\ août. Philippe II commanda aux archers anglais de lancer sur la ville huit flèches; chaque floche était entourée d'un papier par lequel Sa Majesté offrait ;mx habitants, s'ils voulaient se rendre, de leur donner la vie sauve, la facilité d'aller où ils voudraient, sans être dépouillés de ce qu'ils possédaient, les engageant à se bien rendre compte que l'amiral les trompait par do fausses promesses et que si, comme il en était certain, la ville était prise d'assaut, ils seraient tous passé* au i\l do Tépée. Ces flèches furent remises à l'amiral qui, après en avoir lu les papiers, y répondit on usant du mémo moyen, et les papiers qu'il envoya dans le camp espagnol ne contenaient que ces seuls mots : /tet/em Juibemus! (\) ». Cette réponse, dans son héroïque simplicité, avait quelque chose de sublime. On v reconnaît la lovauté de l'amiral et ce culte de la patrie, qu'il incarnait dans son roi ; or il n'a pas même mentionné ce trait dans son récit du siège, c'est un étranger qui nous Ta conservé !
Le H août, la situation devenait très grave; l'artillerie ennemie avait ouvert onze brèches dans les mu - " railles de la ville: Coligny restait inébranlable.
[\\ Ch. Oomart, Récit du ùfigc de Saint-Quentin, par un officier efp gnol \p. a94\
« Vous voyez, disait-il à ses hommes, comme les ensuis renforcent leurs batteries, et est à croire qu'ils îtont aujourd'hui un grand effort. Je vous prie que toacun se prépare de les bien repousser et recevoir sette première fois, et puis Dieu nous conseillera ce que nous aurons à faire. »
Mais ces recommandations étaient inutiles.
Coligny ne pouvait faire passer dans les âmes de tous les défenseurs de Saint-Quentin l'héroïsme qui ranimait; l'instant fatal approchait.
Ce jour-là même, comme on pouvait le prévoir, un «saut général fut donné. L'amiral avait réparti les 500 hommes dont il disposait de manière qu'ils pussent léfendre les onze brèches déjà pratiquées par l'artilerie ennemie.
Sur les deux heures de l'après-midi, lorsque le feu le leurs batteries eut balayé autant que possible les •emparts, les Espagnols s'avancèrent; Coligny combattit vaillamment à sa brèche, lorsque, se retournant, 1 vit des soldats de la compagnie du Dauphin s'enfuyant tons la ville, et les ennemis déjà parvenus à la tour lue cette compagnie venait de leur abandonner lâchement. La panique s'était emparée de ces soldats, troupe e une et mal aguerrie. Furieux de cette lâcheté, toligny se jeta au milieu des fuyards et s'efforça de 68 ramener au rempart ; mais il était trop tard. En û clin d'œil, il se vit entouré d'ennemis et abandonné - tous les siens, si ce n'est d'un jeune page nommé ^ventigny et de deux de ses serviteurs. Un Espa- °1, nommé Francisque Diaz, l'attaqua et échangea e c lui quelques coups d'épée ; mais l'un des serviteurs
lui ayant dit que c'était l'amiral, il changea d'attitude, détourna l'arme d'un arquebusier qui allait tirer sur Goligny, et demanda à ce dernier de se reconnaître son prisonnier, puis il l'emmena au camp espagnol en passant par la brèche que l'amiral avait défendue et par laquelle, remarque avec fierté ce dernier, aucun ennemi n'avait pu passer
En sortant de la ville, Goligny put voir au loin la troupe de d'Andelot qui combattait encore; c'était le dernier effort tenté pour défendre ce boulevard de la France. Saint-Quentin était aux mains de l'ennemi !
Francisque Diaz conduisit l'amiral devant le duc de Savoie qui, après l'avoir toisé du regard, le confia à Cazères, l'un de ses maîtres de camp.
Le lendemain, le duc de Savoie l'invita à dîner avec le comte de La Rochefoucauld, mais ce fut pour lui faire un insolent accueil. Le caractère d'Emmanuel-Philibert n'était pas à la hauteur de ses talents de soldat. Sa haine contre la France était profonde et son avidité proverbiale. Dépouillé de son duché, il avait pris pour devise : Spoliatis arma supersunt, et les armes pour lui étaient avant tout un moyen de s'enrichir. Suivant la coutume de beaucoup de capitaines de son temps, il trafiquait de ses prisonniers, exigeant d'eux des sommes énormes; chacune de ses campagnes était pour lui une spéculation, et on prétend qu'il gagna de ce chef, par sa victoire de Saint-Quentin, plus de 500,000 écus (1;. Un général professant d'autres prin-
(1) C'est ce qu'affirme un historien qui lui est favorable, Guichenon. Histoire de Savoie (t. II, p. 245).
<âpes aurait eu le droit d'en vouloir aux Français ço\ir la manière dont ils avaient rompu la trêve et d'en feire retomber la responsabilité sur Coligny; mais Emmanuel-Philibert manifestait le plus complet scepticisme à l'endroit de ces engagements qui, selon lui, ne Baient que les faibles (1). Il aurait dû, au moins, rendre justice, comme homme de guerre, à la bravoure que venait de déployer Coligny. Il préféra l'humilier, en le faisant asseoir au bout de sa table, « ne lui disant une seule parole, ni ne faisant semblant de le voir (2). »
Quant à son frère d'Andelot, bien décidé à ne pas se laisser reprendre par les Espagnols et se souvenant de sa rude captivité d'Italie, il se hasarda à travers les les marais, risqua de s'y noyer, mais put rejoindre le camp français.
L'amiral avait une première préoccupation bien naturelle, se justifier de sa défaite aux yeux de son roi. N savait que Henri II ne lui était plus favorable, et ^e ses ennemis ne manqueraient pas, pour lui nuire, de s'armer de son insuccès. « J'ai un extrême regret, écrivit-il au roi à la date du 30 août, de n'avoir pu satisfaire à la bonne volonté et obligation grande de vous faire service, mais ce qui me réconforte, c'est que Votre Majesté est si raisonnable qu'elle se contentera quand elle saura que j'ai fait jusqu'à la fin ce qui convient faire à un gentilhomme de bien et d'honneur. » Il lui racontait comment la ville avait été surprise à la
(1) Voir T tu? le duc de Savoie, Lothrop-Motley, Histoire de la fondation des Provinces-Unies (l r « partie, ch. n).
(2) Mémoires du sieur Jean de Mergey.
suite de l'abandon par la compagnie du Dauphin du poste qu'elle aurait dû défendre. « Il est raisonnable, ajoutait-il, que ceux qui avaient la charge de cette brèche soient ouïs et allèguent leurs raisons. Quant à moi, de ce que j'en ai vu et connu, je vous dirai que s'ils se fussent là aussi bien opiniâtres à la défendre comme firent généralement tous les autres endroits, je serais encore dedans Saint-Quentin à vous faire service. J'ai un grand crève-cœur de penser que nous ayons été forcés par l'un des plus forts endroits, quasi sans combattre, et même que, des autres brèche^, les ennemis en étaient en partie repoussés, et que n o 5 gens y furent pris par derrière. » Nobles regrets et q attestent sa vaillance; mais, à supposer môme que cet attaque du 27 août eût été repoussée, il est certa que la place n'aurait pu tenir longtemps sous le écrasant de l'artillerie ennemie, et, dans l'impossibilit absolue où la France était de le secourir, Goligny a fai tout ce qui était possible.
Comme l'a dit éloquemment M. Delaborde, « Retenir*"" avec une poignée d'hommes, pendant dix-sept jours (1), sous les murs d'une place démantelée une armée colossale ; la réduire à ne pas oser, dans l'élan de sa victoire, se diriger sur la capitale, et donner par là à l'armée vaincue le moyen de rassembler ses débris et de se reconstituer : voilà le prodige qu'accomplit (îoligny par l'ascendant de son indomptable énergie. A l'aspect de ce prodige et en l'appréciant dans toute sa portée, l'histoire est donc fondée à déclarer que, par
(\) Il y en eut, en réalité, vingt-cinq, du 2 au 21 août.
sa résistance héroïque, l'amiral sauva la France à Saint- Quentin. » Mais ce service immense, Henri II ne sut pas même le reconnaître, et c'est par le silence du dédain qu'il répondit à l'amiral.
L'officier étranger inconnu qui nous a laissé sur le siège de Saint-Quentin tant de précieux renseignements raconte ici un trait touchant : ce L'un des soldats espagnols placés près de l'amiral lui dit un jour : « Pourquoi votre seigneurie reste-t-elle silencieuse? (Il » ne parlait jamais.) Les affaires de France vont bien, » et nous avons encore à prendre le roi. » L'amiral répondit : « Avant trente jours le roi viendrai ci avec » une puissante armée, et tu verras ce qui se passera. » — D'ici à trente jours, répondit le soldat, nous au- » rons pris La Fère, Guise, Le Gatelet et Péronne. — » Tu ne dis môme pas, dans cette heure de malheur, » s'il plaît à Dieu, dit l'amiral très fâché (1). »
Saint-Quentin fut livré au pillage et au carnage pendant deux jours entiers. On tua les habitants qui ne purent pas offrir de rançon. Gomme la ville était riche, le butin fut considérable ; quelques soldats se vantèrent d'avoir eu pour leur part jusqu'à 12,000 ducats. Philippe II donna Tordre qu'on sauvât la vie des femmes ; on leur ouvrit donc la cathédrale, où plus de trois mille trouvèrent un refuge ; mais les soldats, avant de les y conduire, leur enlevèrent ceux de leurs vêtements qui avaient quelque valeur, et, pour leur faire avouer où étaient leur argent et leurs bijoux, ils les
(1) Goxnart, Récit du siège de Saint-Quentin, par un officier espagnol (p. 410).
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: .-•■/> :~rs et los mutilaient. D'autres . : . -. :■:.: i ^s le camp, en réclamant la . i "."■ " : «-- :"A:: •.-. qui accompagnait le roi. r .:.'. :■::;: :..:s : itt-ut dans la ville; alors : -- ■-'■ ".■.-•-.■ .*.*- malheureux habitants . : > . ■■? u:ri T 'v-. se préuecupa pieusement ... 1. : > .;-.- î.iiiit Quentin et les autres ;■:■ :.. :.i.-?:.: L-s é-rii-es. Le 29 août, le roi : :.-.: - :/- "• •:." : -" - :V. ? - entrée solennelle dans la v.:. . -*.- : •• ,:: ;-..o •* :n:>tement évacuée. Les .;...»■ :-::.::;- : :. >"y ;r.;:v lient furent conduites au i 11 <v: le ::.'. ::■■ :\ « :. ; ai? : c'était pitié de voir ce i :. r ' '■'- 1 V- :r- : : r - : : eauc ..up d'entre elles avaient •i":. i v i : les 1 >^u:-"-: telle?, à^évs de plus de quatrevîl-I- v.'.s. a'» -'■"-' lv".:rs cheveux blancs couverts de -i:;.: : i' c.*\\ es \ : : A>.:.t leur- \ etits enfants ; elles poussaient de- «mI- :e 1 uleur **zi wyant dans les rues les calavrc? de leurs ;îie>. de leurs époux ou de leurs
ni*.
Le iiO a ■■.'::. le i'-.-î ùt sou entrée dans la malheureux vil>. iui. un mi- auparavant, offrait le paisible M.i"ct:tele «l'une cité prospère. Sur les ruines fumantes, l.iicaiavri- «Haieut encore entassés et leur odeur emiM-tait l'atmosphère. « Je me promenais dans la iilaci». <*u regardant autour de moi, dit Toflicier espagnol que U"U- avons déjà cité, et il me semblait voir une -eeonoV destruction de Jérusalem; ce qui me frappait surtout, c'était de ne plus trouver un seul citoyen delà ville, personne qui tut ou qui osât se dire Français ! Comme les chose* de ce monde sont vaines et passagères, me disais-je. Il y a six jours, que de ri-
chesses dans cette ville, et maintenant il n'y reste pas pierre" sur pierre!» (1).
(I) Quentin de La Fons, dans son Histoire particulière de la ville fie Saint-Quentin, dit que les remparts restèrent longtemps renversés, tellement qu'en hiver les loups entraient parfois dans la ville, et qu'au moment où il écrit, c'est-a-dire quatre-vingt-dix ans après le siège, Saint- Quentin n'avait pas recouvré l'état où il était auparavant.