‹ Coligny avant les guerres de religionChapitre 13 sur 39 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Captivité de Coligny. — Campagne de Guise en Italie. — Promesses trompeuses de Carafa. — Triste fin de l'expédition française. — Guise est rappelé. — H surprend Calais. — Paix avec les Anglais. — Mariage du dauphin

François avec Marie Stuart.

Il semblait que Philippe II dût enfin se décider à mar-* cher sur Paris ; mais il n'était pas l'homme des déci-sions rapides : la méthode de temporisation qui devait diriger toute sa politique lui fit perdre, en cette occasion, les résultats de son immense succès. Il savait d'ailleurs que la France s'armait de toutes parts ; que Paris, revenu de sa stupeur, organisait une énergique résistance, grâce, il faut le reconnaître, à l'initiative de Catherine deMédicis. «C'est la plus belle page de sa vie. Le roi était à Compiègne; elle se trouvait seule à Paris; une panique s'était emparée de tous les esprits. De son propre mouvement, de sa propre inspiration, elle se rend au Parlement, et là, faisant un chaleureux appel au patriotisme de ses membres, elle s'exprime, nous dit l'ambassadeur vénitien, avec tant de sentiment, tant d'éloquence, qu'un subside fut voté par acclamation, et que les notables de la ville offrirent 300,000 livres. Elle les remercia avec des paroles si expressives et si douces qu'elle arracha des larmes à toute l'assis-

tance (1). » Philippe II savait aussi que François de Guise, rappelé d'Italie, allait débarquer à Marseille. D'ailleurs, son armée était composée, en grande partie, de mercenaires qui, gorgés de butin, menaçaient de déserter; les Anglais et les Espagnols se détestaient; Philippe était averti par Marie que l'Ecosse attaquait l'Angleterre, et que celle-ci réclamait le renvoi de ses troupes. Cette armée immense risquait de fondre entre ses mains. Il se borna à occuper quelques villes de Picardie, et n'alla pas plus loin. Dès les premiers jours d'octobre, il retourna à Bruxelles, et de là donna Tordre de licencier ses troupes. Cet avortement d'une invasion qui semblait formidable révélait tout ce qu'il y avait de factice dans la puissance extérieurement si imposante de l'héritier de Charles-Quint.

Pendant ce temps que devenait Coligny?

Le 31 août 1557, deux compagnies d'arquebusiers emmenèrent l'amiral à Lille, puis à L'Écluse, petit port militaire situé près de l'embouchure de l'Escaut, sur la frontière de la Zélande, et dont le triste château devait lui servir de prison (2). Le duc de Savoie avait consenti à laisser auprès de lui ceux de ses domestiques dont il aurait absolument besoin, mais en leur défendant de communiquer avec le dehors; toutes les lettres que recevrait ou qu'expédierait Coligny devaient passer sous les yeux d'Emmanuel-Philibert. L'amiral allait subir la surveillance tracassière que Philippe II

(1) Hector de La Ferrière, lettres de Catherine de Médias, Introd ,

p. MI.

(2) Le connétable, blessé et fait prisonnier à la bataille du 10 août, avait été conduit au château de Gand.

aimait à exercer sur ses prisonniers d'État, et dont on trouve la trace à chaque ligne dans l'énorme correspondance de ce monarque, plus fait pour le métier de sbire que pour celui de souverain (1).

A peine arrivé dans sa prison, l'amiral, qui toute sa vie fut sujet à des accès de fièvre, tomba gravement malade; les émotions et les périls qu'il venait de traverser auraient suffi à ébranler une constitution plus robuste que la sienne. Pendant quarante jours sa vie fut en danger.

Dès qu'il eut repris ses forces, il se mit à rédiger son discours sur le siège de Saint-Quentin, dont nous avons donné de si nombreux extraits. Il l'écrivait pour se justifier ; il savait que le roi l'avait condamné sans l'entendre, et les nouvelles qu'il recevait de France lui apprenaient que la fortune des Guises, devenus ses ennemis avoués, a vait rapidement grandi dans le désastre qui frappait le royaume. Nous devons exposer rapidement ici le rôle que François de Guise fut alors appelé à jouer.

Nous l'avons vu partant pour l'Italie, vers la fin de 1556. Rendons-nous compte de l'état de ce pays pour voir ce que valaient les brillantes promesses que Carafa avait fait miroiter devant ses yeux.

Naples et Milan appartenaient aux Espagnols ; le duc d'Albe occupait Naples avec une armée petite sans doute, mais qui comptait plusieurs corps de ces redoutables bandes espagnoles auxquelles personne alors

(1) Qu'on en juge par les conditions vraiment atroces auxquelles il réduisit plus tard l'illustre Lanoue dans sa captivité de cinq ans.

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sion de Sienne aux Garafa (1). Voilà ce que valait cet allié, qui parlait de délivrer l'Italie du joug espagnol !

Guise ignorait tout cela. Il put, au début, croire la campagne facile. Il amenait avec lui douze mille fantassins et une brillante cavalerie. La Savoie appartenant à la France, Guise traversa aisément les Alpes ; mieux eût valu pour la France qu'il s'y fût heurté à son duc Emmanuel-Philibert, qui, à ce moment même, préparait sur nos frontières du nord son écrasant succès de Saint-Quentin.

A Reggio, Guise rencontra son beau-père, le duc de Ferrare. Brissac, gouverneur du Piémont, conseillait de prendre le Milanais. On eût eu, dès le début, une situation solide, le Piémont, Milan, Ferrare formant un noyau compact ; mais ce n'était le compte ni de Garafa, qui voulait sa principauté, ni de Guise, qui convoitait Naples. On avança vers le midi. Dès ce moment, les déceptions commencèrent ; Hercule d'Esté garda son armée, ne voulant pas, avec raison, laisser ses frontières dégarnies ; Paul IV n'avait presque point de soldats à donner à Guise.

En revanche, il excommunia solennellement Charles- Quint et Philippe II, et le jour du vendredi saint, où l'Église prie pour les hérétiques, les juifs et les musulmans, il refusa de prier pour l'empereur. Mieux eût valu donner à Guise les soldats qu'on lui avait promis.

Guise, pour pénétrer dans le Napolitain, vint le 24 avril attaquer la petite ville de Civitella; cette

(1) Le fait est formellement attesté par Pietro Norres. Voyez G. Duroy (p. 202).

place fut énergiquement défendue : les assiégés n'avaient que deux canons à opposer à l'artillerie française ; ils en firent un habile usage et repoussèrent tous les assauts. Les semaines se passaient ; Guise se morfondait devant cette citadelle qui le narguait ; il attendait en vain les soulèvements des populations qu'on lui avait promis ; un jour, voyant le triste état des troupes que lui amenait Montebello, frère du cardinal Garafa, il l'accusa en face d'empocher la solde de ses soldats et de ne pas avoir son effectif au complet. Il alla plus loin même et donna à entendre que Carafa pouvait bien le trahir. Pour le calmer, celui-ci se vit forcé d'envoyer à Paris deux de ses neveux pour otages. Le 15 mai, Guise dut lever le siège de Civitella, qui l'avait arrêté vingt-deux jours ; il renonçait à entrer dans le Napolitain et prenait une position défensive, sentant bien que le petit nombre de ses troupes ne lui permettait pas de se hasarder en pleine campagne. Le duc d'Albe, que son caractère portait plutôt à la prudence, l'observait de près. Pendant que les deux armées restaient en présence, Paul IV, qui venait de faire venir 3,000 Suisses, les dirigea sur Paliano, patrimoine d'un de ses neveux, afin de le protéger au moins contre les Espagnols ; pour les encourager au combat, il les avait nommés des anges envoyés du ciel ; le 27 juillet, les anges furent exterminés jusqu'au dernier par le redoutable Colonna. Paul IV, épouvanté, somma Guise de se replier sur Rome ; celui-ci obéit, mais à contre-cœur, il semblait désintéressé de cette campagne, et venait môme d'envoyer plusieurs détachements à Ferrare pour protéger son beau-père. Les

COLIGNY AVANT LES •iUEfcEES I-E ?E1J :0\. Ï21

Espagnols, sous ses yeux, s'eniT'irere:.* 5r I? Tii> :e Segni (1).

Le 23 août, la terrible nc-veiie d- lés-^rr îe S'^îl:- Quentin arrivait à Rome. Rien ne j»r-: î:z^.e: ™e idée de la consternation t^:>1> 7::*:ii*::. Pï^I H" allait se trouver seul en fa?- ïzz. e:-re~: :.i:1;~î victorieux. Mais le cardinal Osriiï. ri: -;v^: r-r > duc d'Albe ne voulait a aucui. ::"ix re-:-".:r::nei.'?r: le sac de Rome, lequel avait fait exé:re: le -.n de B.~rbon, commença sur-le-champ de* z.r^.^ivî. . n? s^rSrle* avec lui; la France étant viinr^-- il r.'*v^; :ii= :;^ à attendre d'elle et. san^ Lévite:. :I i.lii: î-r d.uie:- a l'Espagne; le 14 septembre, i: -i^ntiî ~::.e cinv^Ltim qui donnait satisfaction au i*:-: d'Allé : mïis. py:r ménager l'orgueil de Paul IV. :i hii ?ï?Lï:: -r:eb*:erunes des stipulations qu'il avait ïi -i: ir i: .

Henri II écrivit immédiatement a Francis de Gui-e de revenir en France. Il lui révélait t.ute l'étendue du désastre de Saint-Quentin ; » Reït*. v u:*it-:i. à avoir bon cœur et ne douter de rien •''•. » Le- Valoï- ont toujours eu de ces mots chevaleresque- au ^-demain des désastres qu'amenait leur impéritie. On [«eut croire que Guise n'était que trop heureux de -ortir de ce mauvais pas. Sa dernière entrevue avec Paul IV r^t resiée célèbre. « Partez donc, lu: «lit le vieux pontife ; aussi bien, vous avez fait peu de cho-e pour le service

(!■ Elle fut prise le 1j août, et r* q-.i pe'jt do:.:.»:? *;»•.- î«i»->- d* IV.rocité de ces guerre*. In imputation to-.<{ t'tter*: '-i\ <. x> ■■:.']! uh: avec d*.'» raffinement* de cnjanté.

'î) Ce fut celle tromperie qui, r^u-lé* pîu- tard au vi.ijx pont if*, j uî ouvrit les yeux et l'amena à renier et a isaudire son r :e%>»i.

3 Ribier t. II. p. 706 .

de votre roi, moins encore pour l'Église et rien du tout pour votre honneur (1). »

On vit sur les routes de FItalie du Nord passer les débris de la brillante armée que Garafa y avait appelée six mois auparavant. La misère de ces soldats était telle que le duc de Guise offrit au duc de Ferrare de lui engager tous ses biens pour obtenir cent mille écus, <( étant, par nécessité, le soldat contraint d'aller en chemise et pieds nus mendier son pain de ville en ville (2). »

Ainsi, la patrie envahie, une armée écrasée à Saint- Quentin, une autre fuyant l'Italie, tel était le dernier résultat de l'aventure dans laquelle Paul IV, dirigé par un intrigant, avait lancé la France!

Mais la France ignorait ce qui se passait au delà des Alpes. Tout entière à la stupeur causée par le désastre de Saint-Quentin, elle redemandait à grands cris une armée et un chef, et lorsqu'elle apprit que François de Guise était débarqué à Marseille, elle le salua d'une immense acclamation. N'était-il pas le sauveur de Metz? N'est-ce pas lui seul qui pouvait réparer le désastre éprouvé par le défenseur malheureux de Saint-Quentin ?

Avec cette légèreté trop naturelle à notre race, on comparait superficiellemeut ces deux sièges, sans tenir compte de la différence des circonstances dans lesquelles ils avaient été soutenus. A Metz, Guise occupant une place des plus fortes, avec des troupes excel-

(!) Fra Paolo Sarpi, BitL du Concile de Trente (livre V, p. 415). (2) Lettre de Guise au duc de Ferrare, de Rome le 4 septembre 1557. Ribier (t. Il, p. 703).

lentes, luttant contre un ennemi redoutable, sans doute, mais qu'un terrible hiver décimait tellement, qu'un de ceux qui se trouvaient dans la ville a pu dire avec vérité : « J'étais au siège de Metz et témoignerai toujours que M. de Guise y a bien servi, mais si faut-il confesser que la saison de l'hiver y a plus servi que nulle autre (1). » A Saint-Quentin, Coligny défendant avec une poignée d'hommes une cité démantelée contre soixante mille soldats que tout favorisait. Dans le premier de ces deux sièges, l'armée de secours, par des diversions habiles, avait inquiété Charles- Quint au point de le faire renoncer à son entreprise ; dans le second, elle n'était apparue que pour se faire écraser. N'importe ! On saluait en François de Guise le , grand vainqueur des Espagnols. Aussi Henri II, malgré l'inquiétude que lui inspirait la maison de Lorraine, dut-il, sous la pression de l'opinion publique, nommer François son lieutenant général, avec des pouvoirs presque illimités (5 octobre), et confier les finances et l'administration à son frère le cardinal.

François de Guise sut d'ailleurs, par son énergie, se montrer digne du rôle qui lui était confié. En arrivant à Compiègne, suivi des soldats qu'il ramenait ditalie, il y trouva une véritable armée, que le duc de devers avait reformée avec les débris de celle de Saint-Quentin. Il occupa l'attention de l'ennemi en Manœuvrant le long de la Meuse, puis tout à coup, ^rs la fin de décembre, il dirigea ses troupes par des

(!) Le vidamc de Chartres, dans La Place. Comment, cité par M. Delaborde.

marches forcées vers la Flandre et se présenta devant Calais.

L'idée d'attaquer cette ville ne lui appartenait cependant pas. C'était un plan qu'avait mûrement préparé Coligny et pour lequel il avait donné des instructions à son lieutenant Senarpont. L'amiral, plus de deux ans auparavant, en avait entretenu le roi, et lui avait même confié qu'il avait fait étudier les abords de la place, de manière à pouvoir s'en emparer par un coup de main. Henri II s'était souvenu de cet entretien. Aussi Brantôme a-t-il pu dire avec raison que Coligny « fut le premier inventeur de cette entreprise. » Le roi dépêcha Feuquières à Châtillon-sur-Loing avec l'ordre de demander à la comtesse de Châtiilon les papiers de l'amiral relatifs à cette affaire. On les y trouva. L'amiral y conseillait d'attaquer la place en hiver, « d'autant qu'alor^ l'Anglais, se fiant en la mer et aux eaux qui regorgent et s'enfluent plus fort qu'en été, il n'y jetait grand nombre de gens et la garnison était fort petite. » Ces prévisions étaient parfaitement fondées; d'ailleurs, Marie Tudorne croyait point que celte cité pût ôtre menacée au lendemain de l'écrasante défaite de Saint-Quentin. Depuis deux cent dix ans, Calais appartenait à l'Angleterre, et elle passait pour tellement forte que l'on avait écrit sur l'une de ses portes :

Il sera vraisemblable que Calais on assiège Quand le fer ou le plomb nagera comme liège (1).

Guise poussa l'attaque avec la plus grande énergie.

(1) R. de Bouille, Hist. des ducs de Guise (t. I", p. 123).

était bien pourvu d'artillerie, et avait confié son le gauche à d'Andelot. Le 3 janvier 1558, les Franûs attaquèrent simultanément les deux forts de [ieullai et de Risbank, qui protégeaient la ville; le feu <es assiégeants, habilement dirigé, les démantela rapilement, et les Français s'en emparèrent le soir même. De là , pendant trois jours , ils battirent en brèche i ville elle-même et son château. Le 4 janvier, d'Anielot reçoit la mission difficile de passer par le rivage entre la mer et la ville, à la marée basse, avec quinze cents arquebusiers, et d'aller creuser, sous le feu de l'ennemi, un canal par lequel pourrait s'écouler l'eau du fossé que les Français devaient franchir pour monter à l'assaut. On n'accomplit cette œuvre, presque impossible sur un terrain marécageux et mouvant, qu'à l'aide de claies enduites de poix, que Senarpont avait préparées et sur lesquelles les soldats marchent pour ne pas enfoncer. Quand le fossé est vidé, le 6 au jour naissant, Guise s'avance avec les siens, passe un bras de mer ayant de l'eau jusqu'à la ceinture, entre par la brèche et occupe la ville ; lord Wentworth, qui commandait la citadelle, obtient une capitulation honorable, et, le 9, Calais est évacué parles Anglais (1);

(M M. de Bouille, dans son livre d'ailleurs si remarquable et si exact •f les ducs de Guise, suppose bien gratuitement que c'est par malvcil- "fle* contre François de Guise qu'on a revendiqué pour Coligny l'hon- ^f d'avoir préparé la prise de Calai-*. Le fait est cependant parfai ement ***** et Brantôme le raconte comme une chose connue de tous. Il n'infirme, J 'este, en rien, l'habileté et la vigueur dont Guise a fait preuve dans ex *cuUon de ce plan. L'accusation de malveillance pourrait d'ailleurs **• retournée contre les Guises. En effet, il est certain : 1° que Coligny tu } avait préparé l'attaque de Calais, que Guise n'avait pu l'improviser et u d l'a exécutée d'après les plans de l'amiral et avec le concours si pré-

Guise ne déshonora sa victoire par aucune cruauté, et la conduite des Français offrit un contraste frappant avec les scènes hideuses qui avaient marqué la prise de Saint-Quentin. La garnison et les habitants eurent la vie sauve et purent se retirer en Angleterre et en Flandre, mais ils durent abandonner leurs armes et leurs biens aux vainqueurs.

Cinquante officiers anglais furent seuls retenus prisonniers avec lord Wentworth. Quelques jours plus tard, la forteresse de Guines dut également se rendre. Les Anglais ne possédaient plus rien en France. Au lendemain d'une catastrophe où Paris même était menacé, l'effet de cette victoire fut immense. François de Guise apparut aux yeux de tous comme le sauveur du pays. « La foule oublia que, tandis que l'heureux aventurier compromettait naguère la France au fond de l'Italie, un homme de devoir l'avait sauvée en se dévouant sciemment au rôle de vaincu (1). »

Un nouvel événement allait consacrer la grandeur des Guises en les plaçant en quelque sorte sur les marches du trône. On sait que leur sœur aînée, Marie de Lorraine, avait épousé en 1 538 Jacques V d'Ecosse. Devenue veuve en 1542 et déclarée régente du royaume au nom de sa fille Marie Stuart, elle avait envoyé cette dernière en 1548 à la cour de France.

rieux de son lieutenant Senarpont; 2° que c'est d'Àndclot qui, par sa bravoure, a joué le rôle principal dans l'attaque ; 3° que quelques mois plua tard les Guises, oubliant tout cela, épiaient en ennemis la correspondance de l'amiral, dénonçaient d'Andclot au roi et lui enlevaient sa charge de colonel de l'infanterie française. Voilà les faits dans leur simplicité. Cihque suum.

\,i) Henri Martin.

accueillie avec empressement par Henri II, Marie avait teçuune éducation brillante ; les arts, la musique en particulier, la passionnaient ; tous les contemporains, jusqu'au grave chancelier de L'Hospital, affirment qu'à quinze ans sa beauté exerçait un charme irrésistible. «Notre petite reinette écossaise n'a qu'à sourire, disait Catherine de Médicis, pour faire tourner toutes les têtes françaises. » On comprend donc le prestige qu'elle exerça sur le dauphin François, auquel on l'avait fiancée. Les Guises étaient impatients de conclure ce mariage; ils obtinrent qu'il fût célébré au printemps de cette année, malgré la santé débile et l'extrême jeunesse du prince, qui n'avait que quatorze ans et demi. Le Parlement écossais conféra au dauphin le titre de foi d'Ecosse. Quant aux Guises, qui dominaient entièrement leur nièce, ils avaient obtenu de Marie qu'elle signât un acte secret par lequel elle faisait don de son royaume à la couronne de France, et cela quelques jours avant l'acte public de son mariage (24 avril 15îî8), dans lequel elle jurait solennellement, ainsi que son époux, de conserver l'indépendance et les libertés de l'Ecosse ! C'est par cet acte perfide, vraie trahison envors son P e uple, que cette enfant charmante inaugurait, sous 'inspiration de ses oncles, cette destinée tragique devant laquelle l'âme s'arrête suspendue entre l'indication et la pitié.

Les Guises étaient donc à l'apogée de leur fortune ;

e connétable et Coligny, captifs, ne pouvaient leur

P°**ter aucun ombrage; quant à d'Andelot, il venait de

^**clre à François de Guise le plus signalé des ser-

1o -**s par sa vaillance au siège de Calais, mais l'esprit

ne savait résister. Le duc de Parme, Ottavio Farnèse. -était inféodé à l'Espagne; Gènes également. Venise malgré tons les efforts de Carafa, était fermement décidée à garder une neutralité prudente. Florence n'écoutait que son intérêt, et Philippe II y dominait par soi ambassadeur. Devant tous ces États hostiles ou neutres, qu'est-ce que Carafa avait à offrir à la France? Outr* l'alliance du pape, celle du duc de Ferrare, Hercult d'Esté, époux de Renée de France et beau-père dt Guise. Ailleurs, à Sienne, à Naples, des promesses d( soulèvements, mais c'était tout. L'armée pontificale nt comptait pas ; elle n'avait su que se faire battre chaqut fois qu'elle avait rencontré les Espagnols en plein* campagne, et si le duc d'Albe n'était pas encore entre dans Rome, c'était uniquement par scrupule religieux. D'ailleurs, plusieurs des nobles romains, et parmi eux un chef de premier ordre, Marc-Antoine Golonna, servaient sous le drapeau espagnol. Le trésor pontifical était à sec, et Carafa avait dû contracter en France un emprunt au taux exorbitant de 22 pour 100. Telle était la situation vraie. Le cardinal de Lorraine, s'il n'avait pas été aveuglé par sou ambition, aurait pu le comprendre, car il était venu en Italie pour tâcher d'ébranler le sénat de Venise, et il n'y avait recueilli que des hommages et des refus. François de Guise, qui s'était prêté avec tant de complaisance à la comédie que Carafa venait de jouer en France, aurait dû se douter que cet Italien à l'esprit retors pourrait bien un jour le jouer lui-même ; et, en effet, à la veille même de l'ene Guise en Italie, le cardinal pratiquait sous main : d'Albe, et lui offrait la paix moyennant la ces-

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occasion, dont toutefois je ne sais pas la cause et dont aussi peu je me dois enquérir, mais plutôt m'humilier devant lui en me conformant à sa volonté. »

Ces paroles, datées du 28 décembre 1557, indiquent la direction qu'ont prise ses pensées, et ce sentiment austère de la souveraineté divine trahit manifestement l'influence de la doctrine réformée.

D'où lui venait cette foi ? Tous les témoignages sont unanimes sur ce point (1). C'est son frère d'Andelot qui, par ses entretiens, Ta conduit dans la voie nouvelle. « M. Dandelot, dit Brantôme, avait épousé toujours pour prison le château de Milan depuis qu'il fut pris à Parme... J'ai ouï dire à aucuns et même à aucuns soldats espagnols, vieux mortes-payes dans Milan, que, durant sa prison, n'ayant autre exercice, se mit à la lecture et à se faire porter toutes sortes de livres, sans que les gardes les visitassent, car pour lors l'inquisition n'y était si étroite comme depuis, et que là et par là il s'apprit la nouvelle religion, outre qu'il en avait senti quelque fumée, étant allé en Allemagne, à la guerre des protestants. »

C'est donc d'Andelot qui, le premier des trois CMtillons, se rattacha ouvertement à la Réforme ; il était trop lié avec ses frères pour ne pas leur faire part de ses convictions ; nous avons vu d'ailleurs que l'éduca-

(1) Sauf, toutefois, celui de l'auteur de la Vita Colinii, qui affirme que 1 amiral fut le premier gagné à l'Évangile, et que le cardinal Odet et d'Andelot « furent, à son exemple, ardemmeot excités à l'étude de la religion. » (Vita Gasparis Colinii, 1575, p. 28.) Noua avons dit, dans notre Préface, qu'une telle erreur ne se comprendrait pas sous la plume d'Hotmao, qui avait été l'un des familiers de d'Andelot.

COLIGNY AVANT LES GUERRES DE RELIGION. 13i

tion qu'ils avaient reçue de leur mère devait les disposer à recevoir les idées nouvelles ; Coligny ne cachait pas sa sympathie pour les protestants, et Bèze affirme que, depuis plusieurs années déjà, il cherchait à protéger en toute circonstance « ceux de la religion. » Mais il est probable que. sa vie de soldat et les charges nombreuses qu'il remplissait ne lui avaient guère laissé de loisir pour étudier les doctrines des réformés. Son long emprisonnement au fort de L'Écluse d'abord et, à partir du mois de mars 1558, au château de G and, lui permit d'aller au fond de ces questions. D'Andelot lui procura un exemplaire de la Bible et un ouvrage dont nous ignorons le titre, mais qui devait être probablement quelque exposé des doctrines nouvelles. Coligny se sentit gagner peu à peu par ces croyances; grave d'ailleurs, lent et toujours réfléchi, il ne devait se décider que près de deux ans plus tard à se rattacher à la nouvelle Église ; mais, dès 1558, il lui appartient déjà par le cœur. Charlotte de Laval,* sa femme, quoique séparée de lui, s'engageait de son côté dans la môme voie; aussi voyons-nous, dès cette année, Calvin entrer en correspondance avec les deux époux.

Depuis longtemps, sans doute, le réformateur savait que Coligny était sympathique à la cause protestante. L'Église de Genève se rappelait avec quelle bienveillance il avait accueilli les émigrés qui, de cette ville, s'étaient rendus au Brésil. Mais c'est alors, pour la première fois, que l'amiral entre en relation directe avec Calvin.

Ce dernier suivait avec une ardente sollicitude les destinées des réformés français. Genève, cette citadelle

132 VIE DE GOLIGNY.

du protestantisme, où Calvin exerça sa prodigieuse activité de trente années, était placée à deux pas de la France et de la Savoie, qui l'enserraient de bien près et qui souvent faillirent l'étouffer. S'enfonçant comme un coin entre ses deux puissants voisins, elle leur était, selon le mot d'un contemporain, « une écharde en la chair. » Sa conservation tient du prodige. Durant un demi-siècle, le projet de la détruire fut l'idée fixe de la diplomatie catholique ; plusieurs fois, les vieilles bandes espagnoles, se rendant par la Franche-Comté dans les Pays-Bas, passèrent à quelques lieues de son territoire ; le vainqueur de la France, Emmanuel-Philibert, fut pendant vingt et un ans son voisin et la couva de son regard d'homme de proie. Heureusement, les Suisses étaient là avec leur redoutable infanterie, la seule qui pût alors se mesurer avec celle de l'Espagne, et l'ours de Berne tenait le Savoyard en respect. Genève avait une meilleure sauvegarde encore : Tindomptable 'courage de ses citoyens, l'ardeur de leur foi religieuse qui jamais ne faiblit.

Ce n'était pas une race souple et d'un caractère facile. Calvin le leur dit souvent en face; chassé par eux une première fois, il dut lutter sans cesse contre leur humeur remuante et batailleuse. Sous les menaces toujours grondantes de l'étranger, au milieu des querelles intestines, le réformateur faisait son œuvre. « Je ne crois point, dit Théodore de Bèze, qu'il puisse se trouver son pareil (1). » Et Bèze énumère ses tra-

(1) Voir, pour ces citations diverses, la Vie de Calvin, par Théodore de Bèze, publiée par M. Alfr. Franklin.

vaux ordinaires : une prédication quotidienne, outre deux sermons le dimanche, dans la vaste cathédrale, devant ces immenses auditoires où se pressaient, avec les Genevois, des réfugiés de tout pays ; ses ouvrages d'une si forte doctrine, ses leçons de théologie nourries d'une science si profonde de l'Écriture et des Pères, son action sur les jeunes ministres qu'il préparait pour le martyre ; et tout cela, avec une santé ruinée de bonne heure, un corps amaigri, un asthme qui parfois ^'étouffait, un visage émacié, mais éclairé par un regard d'une douceur froide, dans lequel on devinait Ce pendant l'indomptable fermeté de son âme. « Je ne s ^is, dit Bèze, si homme de notre temps a eu plus à P u ïr, à répondre, à écrire, ni de choses de plus grande lxc *portance. La seule multitude et qualité de ses écrits ^^ffit pour étonner tout homme qui les verra, et plus ^**Cîore ceux qui les liront... Nous lui faisions remon- *^^nce d'avoir plus d'égard à soi ; mais sa réplique or- ^^Xiaire était qu'il ne faisait comme rien, et que nous Souffrissions que Dieu le trouvât toujours veillant et *"^5tvaillant comme il pourrait jusqu'à son dernier ^Oupir. »

Ce que Bèze affirme, nous pouvons le vérifier en Ï^Tésence de cette correspondance énorme qui a vu ré- ^^mment le jour (1). On y mesure l'étendue de ce ministère qui, par ses lettres quotidiennes, embrassait l^Europe protestante tout entière, traitant des questions «ie doctrine et de discipline, affermissant les Églises,

(1) Dans l'édition monumentale des Calvini Opéra de MM. Reuas, Uaum et Cunitz.

134 VIE DE OOLIGNY.

apportant la consolation aux fidèles persécutés, a Nous ■vîmes quelquefois, dit Etienne Pasquier, nos prisons regorger de gens abusés, lesquels saus cesse il exhortait, consolait, confirmait par lettres, et ne manquait de messagers auxquels les portes étaient ouvertes, nonobstant quelques diligences que les geôliers y apportassent (1). »

A ceux qui liront aujourd'hui ces lettres, Calvin apparaîtra plus grand qu'ils ne pensaient. On est saisi en voyant à quel point cette âme est dévorée par le souci de la cause divine, par l'amour de ceux qui la servent. Dans ces milliers de feuilles que des messagers intrépides emportaient par tous les chemins de la France, on ne trouvera pas une page à cacher. Calvin n'a jamais mis la main dans aucune intrigue ni dans aucun complot. Tel il s'est montré en public, tel nous le retrouvons partout. S'il écrit à Coligny et aux plus grands seigneurs du parti, il leur parle avant tout de leur âme à sauver ; pas un mot oblique et fuyant, pas une flatterie, pas de concession non plus aux exigences de leur position, pas de calcul des intérêts terrestres à ménager. Envers les rois eux-mêmes, sa franchise est inflexible et va souvent jusqu'à la rudesse ; jamais il ne sacrifie le devoir à la politique., et pourtant cet homme de fer a des mots d'une pitié profonde s'agit de fortifier les plus humbles; tudfl tisserand recevra de lui des paroles à la dernière heure. D'un bout à l'aul respondance, c'est la même note d'm

vent sublime, le môme : Sursum corda qui ne faiblit jamais. Bossuethria reproché la tristesse de son style ; l'évoque de Meaux aurait dû la respecter, car c'était l'ombre que projetaient sur son âme et sur son langage les tortures et les exécutions atroces dont il fut pendant trente ans le témoin.

Je ne fais point ici une apologie ; Calvin a eu ses duretés de caractère, ses excès de logique et ses redoutables erreurs. Il n'a pas compris la liberté religieuse. Je sais bien que la mort de Servet fut avant tout le crime de son siècle, et qu'à Grenoble, aussi bien qu'à Genève, Servet aurait été brûlé; cela est vrai, mais cela n'excuse pas cette âpre intolérance, ces mots implacables dont Calvin poursuit sa malheureuse victime, son : Vivum exire non patiar (1). Calvin lui-même, à son lit de mort, s'est accusé, non de la mort de Servet (car jusqu'au bout il a cru que l'hérétique devait être frappé par la loi), mais de ses impatiences et de ses colères. Sur ce point, il faut renoncer à l'absoudre; l'histoire cependant doit, pour être juste, le jnger par l'ensemble de sa vie, et cette vie est grande, car elle nous révèle, à chacune de ses pages, la foi la plus sincère servie par la conscience la plus intègre. Ce

sst pas l'une des moindres gloires de Calvin d'aveir l conseiller de Jeanne d'Albrel, de d'Andelot, de

lettre que Calvin adresse à l'amiral est ■re Ij'JS :

ce Monseigneur, lui écrivait-il, j'espère qu'après av 0l f lu la présente, d'autant qu'elle vous sera un tém^ v gnage du soin que j'ai de votre salut, vous ne fr^ tiendrez pas mauvais que je vous Taie écrite... ne vous ferai pas plus longue excuse, étant bien pei suadé que la révérence que vous portez à mon Maitré^v vous fera trouver bon ce que vous verrez être procéd^^ de lui et vous être proposé en son nom. Je n'userai pas non plus de longues exhortations pour vous confirmer en patience, pour ce que j'estime, et même j'ai entendu que notre bon Dieu vous y a tellement fortifié par la vertu de son esprit que j'ai plus d'occasion de lui en rendre louange que de vous inciter davantage (1). Et de fait, c'est ici surtout que la vraie magnanimité se doit montrer, de surmonter toutes nos passions, non seulement pour être victorieux, mais pour offrir un vrai sacrifice d'obéissance à Dieu, et nous y accorder paisiblement. Or, puisqu'il vous a donné telle constance, il n'est plus besoin, comme on dit, de vous y exhorter. Seulement, je vous prierai de penser plus outre, c'est que Dieu, en vous envoyant cette affliction, vous a voulu comme retirer à l'écart pour être mieux écouté de lui (2). Car vous savez assez, monsieur, combien il est difficile, parmi les honneurs, richesses et faveurs du monde, de lui prêter l'oreille,

(1) On peut juger par là que la conversion de Coligny était déjà chose accomplie et tenue pour certaine.

(2) C'est bien là le texte de cette lettre, tel que Vont publié M. Joies Bonnet et MM. Baum, Ctinitz et Reuss. 11 noua semble pourtant qu'il y a ici une erreur et que la phrase doit se lire ainsi : Pour être mieux écoulé de vous.

pour ce qu'on est par trop distrait çà et là, et comme évanoui, sinon qu'il use de tels moyens pour recueillir ceux qui sont à soi. Non pas que les dignités, états et biens temporels soient incompatibles avec la crainte de Dieu, attendu même que, selon qu'il élève les hommes, il leur donne occasion de s'approcher tant plus de lui, et d'être plus incités à l'honorer et le servir ; mais je crois que vous avez expérimenté que ceux qui sont le plus avancés au monde y sont tellement occupés et comme tenus captifs qu'à grand'peine prennent-ils loisir de s'appliquer à bon escient à l'étude principale, qui est de faire hommage à Dieu, de se dédier pleinement à lui et d'aspirer à la vie céleste. Par quoi, monsieur, je vous prie, d'autant que Dieu vous a donné cette opportunité de profiter en son école, comme s'il voulait parler à vous privément en l'oreille, d'être attentif à goûter mieux que jamais ce que vaut sa doctrine, et combien elle nous doit être précieuse et aimable, et vaquer diligemment à lire sa sainte parole pour en recevoir instruction, et pour prendre une racine vive de foi, afin que vous soyez confirmé pour le reste de votre vie à batailler contre toutes tentations. *>

La lettre se terminait par une exhortation à ne pas se laisser entamer par la corruption du siècle et à persévérer dans la grâce de Dieu.

Le même jour, Calvin fortifiait Charlotte de Laval par des exhortations analogues, en lui montrant l'utilité des afflictions : « De fait, lui disait-il, quand nous avons le vent en poupe, comme on dit, il est bien difficile que nos esprits en s'égayant ne s'égarent... » Il la stimulait à servir Dieu malgré les

murmures et les haines dû monde : « C'est bien raison, continuait-il, que nous soyons dédiés à celui qui nous a si chèrement rachetés, et, selon l'amour qu'il nous a porté, que nous prisions plus sa grâce que toutes lès faveurs du monde. » Il demandait à Dieu, en terminant, qu'il la fortifiât € en constance invincible ».

Arrêtons-nous un moment à cette date, qui a été décisive dans la vie de l'amiral. L'histoire n'est rien, si elle ne nous fait pas pénétrer, sous le jeu des événements, jusqu'aux mobiles intérieurs auxquels obéissent les hommes. Essayons de comprendre quelle est la croyance nouvelle qui va désormais inspirer Coli-

gny.

Le grand mouvement d'émancipation religieuse, dont

Luther avait été l'initiateur en Allemagne, s'était également produit en France dans des proportions plus restreintes et sans cet éclat extérieur qui frappe l'imagination et passionne les foules. Dès 1512, lorsque le nom de Luther était encore ignoré, Lefèvre d'Êtaples enseignait à Paris une doctrine qui, sous une forme moins incisive et moins saisissante, annonçait celle du moine augustin. Les premiers disciples de Lefèvre, Guillaume Farel en particulier, devaient devenir plus tard les ardents promoteurs d'une Réforme populaire. Celle-ci, dès 1535, trouva en Calvin le génie qui érigea en système les croyances nouvelles et donna à l'Église naissante une organisation simple et puissante. Œuvre immense qui, malgré ses lacunes, ses erreurs et ses étroitesses, devait suryivre à l'action des siècles ! Dès lors, elle avait grandi sous l'âpre souffle d'une persécution terrible, et quoique les premiers réformés fran-

çais aient porté le nom de luthériens, elle avait eu, dès le début, sa vie propre et son caractère original.

Ceux qui ne voient dans la Réforme française qu'une insurrection politique, ceux qui l'expliquent par un simple affranchissement de la raison éveillée au souffle puissant de la Renaissance se condamnent à ne jamais la comprendre. Qu'on l'étudié, au contraire, dans ses monuments authentiques, soit dans les confessions de foi de ses premiers martyrs, soit, ce qui vaut mieux encore, dans les épanchements intimes de tews âmes, on s'apercevra qu'elle est avant tout l'avènement d'une vie religieuse nouvelle qui naît d'une Nouvelle manière de concevoir les rapports de l'homme ^vec Dieu.

Qu'affirme la Réforme au début? Deux choses. D'une part, renversant la hiérarchie et le sacerdoce du prêtre, elle rétablit la relation directe du fidèle avec ï)ieu par le moyen des saintes Écritures dans lescjuelles seules, selon elle, Dieu s'est révélé d'une ma- Xiière authentique. D'autre part, tandis que l'Église faisait du salut le but suprême à atteindre par les ceuvres méritoires et les expiations du croyant appelé à compléter ainsi l'œuvre de la rédemption, la Réforme déclare que le salut est une grâce, vrai point de départ de la vie chrétienne, source toujours ouverte de toute -sainteté. La souveraineté divine s'exerçant dans l'Église et dans l'âme individuelle par la parole révélée et par la grâce, tel est le dogme central de la Réforme, telle est la croyance qui inspirera désormais Coligny, et si on ne tient pas compte de cette croyance, on se met dans l'absolue impossibilité, de le comprendre.

Il faut dire ici, eu passant, uu mot d'un problème religieux qui est au foud de toutes les grandes luttes du xvi e siècle et que la plupart de nos historiens ont éludé ou méconnu : je veux parler de cette doctrine du serf arbitre, qui joue alors un rôle immense et au nom de laquelle s'est faite l'œuvre d'émancipation religieuse la plus grande que connaisse l'histoire. Résoudre ce problème en disant qu'il n'y a là qu'une contradiction prodigieuse entre la doctrine et la vie, entre la logique et la nature humaine, c'est vouloir expliquer le mystère par le paradoxe, c'est renoncer à découvrir le vrai lien des choses et les mobiles qui font agir l'humanité. Comparer la prédestination calviniste au fatalisme musulman, quand leurs conséquences ont été si diamétralement opposées, c'est n'avoir jamais pénétré dans les profondeurs spirituelles des hommes de ce temps-là.

Il est certain qu'à ses débuts la Réforme a nié le libre arbitre; que Goligny a» sur ce point, partagé sans hésitation les croyances de ses coreligionnaires. Il n'est pas moins certain que jamais hommes n'ont senti plus énergiquement que les huguenots d'alors la réalité de la responsabilité morale et n'ont combattu plus vaillamment pour la liberté. Gomment expliquer cette contradiction ?

Remarquons tout d'abord que le mot de liberté a un sens très variable et très étendu. Dans l'acception courante de ce terme, l'homme est libre quand il fait ce qu'il veut. Celui-là donc est libre qui volontairement va au plaisir, à la jouissance basse, à la dégradation, et si tout son être l'y porte, si sa conscience reste

muette, sa liberté semble intacte. Mais mettez devant lui un autre but, un idéal quelconque, justice, devoir, obéissance, sacrifice, aussitôt naît en lui le sentiment de l'obstacle et de l'impuissance morale ; sa foi naïve à sa liberté s'ébranle. Plus l'idéal qu'on lui propose est grand, plus ce sentiment s'accentue. Il veut le bien, il ne peut l'accomplir. Supposez que cet idéal soit la perfection môme, il sentira qu'il ne peut y atteindre. En vain vous lui parlez de libre arbitre, vous n'éveillez en lui qu'un amer regret. On peut donc poser ce principe que plus l'idéal moral auquel tend l'homme est élevé, moins il comptera sur la simple liberté pour y atteindre. Et ô'est là ce qui nous explique comment le christianisme authentique, non édulcoré par la philosophie, par cela même qu'il n'a jamais consenti à offrir à l'homme moins que l'idéal absolu, a parlé avec une extrême vigueur de la servitude morale où gît l'humanité. De saint Paul à Augustin, d'Augustin aux réformateurs, de ceux-ci à Pascal, à Arnauld, il y a une chaîne non interrompue de chrétiens qui tiennent le même langage et voient dans l'état naturel de l'homme un esclavage dont la grâce seule peut l'affranchir.

Est-ce là nier la liberté morale dans son essence même? Mais, dans cette dénonciation parfois si dure de notre esclavage, qu'y a-t-il au fond si ce n'est un hommage magnifique rendu à la hauteur de notre vraie destinée? A leurs yeux, la liberté, c'est la possibilité pour l'homme d'accomplir sa loi tout entière, et cette loi, c'est la ressemblance morale avec Dieu. Que Ton dise, si l'on veut, que cet idéal fut chimérique, mais que l'on en reconnaisse du moins la grandeur.

D'ailleurs, cette liberté doit être retrouvée, elle n'est pas un bien perdu pour toujours. Dieu la rend à ceux qu'il a élus. Nous touchons ici au côté le plus âpre et le plus dur de la théologie calviniste. Sans doute, l'idée de la prédestination se retrouve au fond de la doctrine chrétienne dès le commencement, et on sait dans quels termes saint Paul Ta formulée ; mais c'a été Terreur et l'excès du calvinisme d'en avoir fait le centre même du système chrétien, et de Pavoir développée avec une logique inflexible, qui rétrécit impitoyablement la miséricorde divine et porte atteinte au caractère même de Dieu.

Cependant, il faut faire ici une réserve : tout autre est une conviction nouvelle qui s'empare pour la première fois de l'âme humaine comme une réalité vivante, et cette même croyance réduite à l'état de formule intellectuelle et de dogme abstrait. Pour le protestant pénétré de sa misère naturelle et de sa servitude morale, la prédestination, c'était avant tout la prise de possession de son âme par la grâce d'en haut; c'était l'affirmation joyeuse de la souveraineté divine exerçant sur lui son empire et lui rendant la liberté filiale et la faculté d'une obéissance dont l'amour est le principe. C'est là ce qui nous explique comment de cette croyance a pu jaillir une vie morale nouvelle. L'homme a retrouvé son Dieu, ou plutôt s'est senti reconquis par lui. Il ne se représente plus le salut comme un terme extrême à atteindre à force de pénitences et d'expiations. Pour lui, le salut est un fait. Il se sait sauvé, réconcilié avec Dieu, et cette conviction puissante devra inspirer tous ses actes. Loin de lui l'ascétisme monacal et les expia-

tions qui effacent les débordements de la chair, arrière les lisières de la casuistique qui tiennent l'âme en tutelle ! La conscience affranchie a trouvé sa loi dans la volonté divine. L'obéissance sera la consécration de la nature à Dieu, avec toutes ses joies légitimes et, en premier lieu, avec les saintes affections de la famille ; et, dans ce siècle étrange où le mysticisme exalté s'allie si souvent aux dépravations raffinées du paganisme de la Renaissance, on voit se former cette chose admirable : le foyer protestant, et ces caractères d'une trempe inflexible, honnête et loyale, qui feront à jamais r^s pecter dans l'histoire le nom des huguenots.

Et comment ne pas signaler ici un fait frappant? En * a ce de la Réforme naît le jésuitisme; tous deux ont P r ^sque la même date. La Réforme affirme la servitude ^tà orale de l'homme et la nécessité de la grâce pour * affranchir. Le jésuitisme, au contraire, proclame que *° libre arbitre est resté presque intact. L'une cepen- ^^Xfct émancipe les âmes et les peuples; l'autre les ass ^**~vit. L'une enfante les plus grands caractères de **° tre histoire; l'autre aurait fait de la France une ^^«sonde Espagne sans l'énergique réaction de Pesprit S^îlicanetdela loyauté nationale. Nous livrons ce problème à tous les esprits pénétrants et sincères ; ils se Convaincront, en le sondant, de l'influence décisive *lU/exercent sur les peuples ces convictions religieuses ^v souvent négligées par ceux qui n'étudient l'histoire *ÎU'à la surface de l'humanité.

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