CHAPITRE XIII
Situation des protestants français an moment où Coligny revient de sa captivité.— Premier synode des Églises réformées de France à Paris. — Ambassade du dnc d'Albe. — Projets du roi contre les protestants. — La mercuriale.
— Mort du roi.
L'année 1559, qui avait vu Fheureux retour de Coligny dans sa patrie, s'ouvrait sous de sinistres auspices pour la cause religieuse à laquelle son cœur adhérait déjà. Il allait bientôt s'y rattacher ouvertement; à ce moment, il observe encore une attitude de réserve. Pour être plus libre, il offre de résigner ses fonctions de gouverneur de Picardie, mais le roi s'y oppose. Lorsque les envoyés anglais viennent assister à la prestation de serment de Henri II pour l'observation de la paix, Coligny les accompagne jusqu'à l'entrée de la cathédrale, mais n'assiste point à la messe, ce qui fut remarqué.
Au printemps de cette année, les protestants de Paris étaient cruellement traqués ; plusieurs fois on les avait surpris dans leurs assemblées, et les peines les plus sauvages leur étaient appliquées sans scrupule. « La mort, tel est le refrain monotone qui revient dans tous les édits de ce temps. La mort, pour avoir mal parlé de la messe ; la mort, pour avoir assisté aux assem-
blées; la mort, pour avoir distribué des livres de Genève. Par moments, les parlements se relâchaient dans leurs poursuites; mais, sur la dénonciation violente de quelque prédicateur, les pénalités étaient de nouveau appliquées, et cependant le nombre des protestants augmentait tous les jours (1).
C'est alors que, le 25 mai 1559, dans une rue étroite du faubourg Saint-Germain, se réunissent les délégués des Églises pour délibérer en commun dans un premier synode national (2) ; œuvre héroïque, car leur vie est à la merci du premier espion venu, et ils n'ont plus à attendre que la mort par l'estrapade , c'est-à-dire la combustion prolongée sur les bûchers des carrefours. Ce qui frappe, dans de telles circonstances, c'est le calme de ceux qui délibèrent, c'est la sagesse de leurs décisions. Un pasteur de vingt-deux ans, François Morel, les préside; en quatre jours, ils tracent les grandes lignes de leur confession de foi ; au reste, depuis plus de vingt-cinq ans, leurs martyrs la réci-
(1) Le gouvernement reculait quelquefois devant l'effet produit par les exécutions publiques, et Ton commençait à étrangler secrètement les prisonniers dans leurs cachots, comme Philippe II allait le faire en Espagne. Qu'on lise, entre tant d'autres procès-verbaux d'alors, celui de l'exécution de Gaspard de Heu, seigneur du Buy, ancien échevin de Metz, ami de la France, mais protestant. Il est livré par le cardinal de Lorraine; il veut bien mourir « avec Jésus-Christ, mais pas avec la sainte Église ; » on l'étrangle au château de Vincennes pendant qu'il récite le Symbole des apôtres, et le procès-verbal ajoute : « Ce fait, avons fait secrètement retirer ledit exécuteur de la justice et défendu à lui et à son valet de dire ni révéler aucune chose de ladite exécution. » {Bulle t. de la Société dChist. du. prot. franc., t. XXV, p. 464.) Gaspard de.Hcu était le beau-frère du fameux La Renaudic. Ce dernier, comme nous le verrons, devait s'en souvenir.
(2) En dehors de l'Église de Paris, il n'y en eut que dix de représentées, vu le péril des temps.
taient devant leurs juges, et tous leurs interrogatoires nous montrent quelle unité de croyance les ralliait. En même temps, ils jettent les bases de cette discipline ecclésiastique qui assure aux laïcs, c'est-à-dire au peuple chrétien, tous leurs droits dans l'Église, mais où se retrouvent, à côté des grands principes qui ont fait la force du protestantisme dans l'histoire, les erreurs du temps, surtout en matière de liberté religieuse, car la discipline mettait encore le glaive du magistrat au service de la vérité (1 ) .
Au lendemain môme de cette réunion des proscrits, Paris saluait l'arrivée d'une députation envoyée par Philippe II ; à sa tête se trouvait le duc d'Albe, qui venait épouser, au nom du roi d'Espagne, Elisabeth de France, fille de Henri II ; les princes lorrains étaient allés à sa rencontre; des fêtes magnifiques furent célébrées à cette occasion. Or, parmi les envoyés du monarque espagnol se trouvait un jeune seigneur, dont la bravoure avait été remarquée à Saint-Quentin, Guillaume de Nassau, prince d'Orange. Lui-même a raconté plus tard un incident qui se passa alors et qui devait laisser dans sa vie une trace profonde. Se trouvant un jour à la chasse avec le roi Henri, celui-ci, le prenant pour un bon catholique (ce qu'il était encore à cette époque), se mit à lui exposer « le fond du conseil du roi d'Espagne et du duc d'Albe » ; ce fond était l'extermination projetée de tous les suspects de la religion en
(!) Voir de Félioe, Histoire des protestants de France (1. I, ch. ix); Henri Lutteroth , la Réformation en France dans sa premifre période, (pages 149 et suivantes), et Dieterlen : le Synode général de Paris en
France et dans toute la chrétienté, a Je confesse, ajoute le prince, que je fus lors tellement ému de pitié et de compassion envers tant de gens de bien qui étaient voués à l'occision et généralement envers tout ce pays, auquel j'avais tant d'obligation et auquel on voulait introduire une inquisition pire et plus cruelle que celle d'Espagne... Voyant, dis-je, ces choses, je confesse que dès lors j'entrepris à bon escient d'aider à faire chasser cette vermine d'Espagnols hors de ce
pays (1). »
C'est donc, on peut le dire, à la même époque, et sous l'impression des mômes sentiments, provoqués par les sanglants projets de Philippe et des Guises, que Guillaume d'Orange et Coligny, sans se connaître encore, formaient le projet de se rattacher au parti
protestant.
Henri II, dont l'intelligence avait toujours été faible, cédait de plus en plus à l'inQuence du cardinal de Lorraine. Il s'irritait de voir le parlement montrer souvent do l'indulgence aux calvinistes. On comptait dans ce corps trois partis qui se dessinaient toujours plus nettement : tout d'abord les catholiques fanatiques, tels que le premier président, Gilles Lemaistre, pour lesquels l'hérosie était un attentat digne de mort; un parti modéré, auquel on commençait à donner le nom de i*)litiqtie et qui rêvait la coexistence possible de deux religions dans le royaume ; enfin, des protestants, dont quelques-un* s'étaient déclarés, tels que le célèbre
v r Ar*tos« de Guillaume. IX* du nom. prince d'Orange, dans LaPi».
Anne Du Bourg. Une des chambres du parlement, celle de la Tournelle, avait commué une sentence de mort portée contre trois réformés en la peine du bannissement. Gomme cette chambre renfermait des juges éminents, tels que Séguier et du Harlay, le procureur du roi résolut de convoquer la mercuriale, ou assemblée de remontrance, pour le dernier mercredi d'avril; c'était obliger les conseillers à donner leur avis sur la question religieuse. Quelques-uns eurent le courage de parler de réforme et de la nécessité d'assembler un concile général; là-dessus éclatèrent les protestations des violents, tels que Lemaistre et le président Minard- Après la séance, ces derniers firent plus : ils vinrent trouver le roi et le supplièrent d'intervenir; le cardinal de Lorraine, qui inspirait toute cette campagne, joignit ses instances aux leurs : « Oui, sire, lui dit-il, venez au parlement, quand cela ne servirait qu'à faire paraître au roi d'Espagne que vous êtes ferme en la foi, » et il ne craignit pas de conseiller au roi de profiter de la présence du duc d'Albe et des seigneurs venus à l'occasion du mariage de sa fille pour donner le spectacle de l'exécution d'une demi-douzaine de conseillers luthériens (1).
Le 1 5 juin, Henri II, cédant à ces détestables conseils, se rendit aux Augustins, où siégeait le parlement, le Palais de justice étant alors occupé par les ouvriers qui le préparaient en vue de la célébration du. mariage d'Elisabeth. Il commanda à son procureur général de
(1) Ce fait est attesté par le maréchal de Vieilleville (Mémoirts, livre VII), qui s'efforça en vain d'empêcher Henri II de se rendre au parlement.
m VIE DE COLIGNY.
prononcer la mercuriale contre les conseillers mal pensants ; le premier président Lemaistre rappela ensuite la piété de Philippe-Auguste, qui avait fait en un seul jour brûler six cents Albigeois. Mais ces menaces n'intimidèrent point certains conseillers qui, ce jour-là, ârent preuve d'un courage héroïque; c'étaient Claude Viole, Du Faur, et surtout Aune Du Bourg; ce dernier défendit les luthériens sans s'inquiéter des colères qu'excitait son langage. Il rappela tous les vices, tous les crimes qui restaient chaque jour impunis, montra que les protestants n'avaient jamais violé les lois, ni menacé l'ordre, que ce qu'ils demandaient, c'était h réforme de l'Église d'après la parole de Dieu, et finit eu s'écriant : « Ce n'est pas chose de minime importance que de condamner ceux qui, au milieu des flammes, invoquent le nom de JéBus-Christ. »
Furieux, le roi donna au connétable de Montmorency l'ordre d'arrêter sur-le-champ Anne Du Bourg et quatre de ses courageux collègues. Le connétable en chargea Montgomery qui, plus tard, devait jouer un si grand rOle dans le parti huguenot.
On jeta ces magistrats en prison. Quelques jours après , le roi expédiait d'Écouen des lettres patentes ordonnant à tous les juges d'appliquer avec la dernière rigueur les lois contre les hérétiques. Le 24 juin, à l'instigation du pape Paul IV, il faisait proposer, pat Montmorency, au duc d'Albe de s'entendre avec Philippe II pour détruire Genève, « cette sentme de toute corruption » (1).
{{) Lettre du duo d'Albe à Philippe II, publiée par M. Mignet d&nilr Journal ttes Savanti (innée 1857, p. 171).
Le 29 juin, dans un tournoi célébré à l'occasion du mariage, il est blessé par la lance de Montgomery, qui pénétre sous la visière de son casque jusque dans la cervelle. D'Aubigné affirme que, comme on l'emportait à l'hôtel des Tournelles, il exprima son regret d'avoir persécuté tant de gens de bien (1).
Le 10 juillet, il rend le dernier soupir; Coligny fut au nombre des dignitaires qui veillèrent sur sa dépouille mortelle. « Et finalement, chose bien remarquable, advint sans y penser que, pour parer son lit d'honneur, à la façon des rois trépassés, on lui mit audessus de son lit une riche tapisserie contenant l'histoire de la conversion de saint Paul, avec ces mots, couchés en bien grosses lettres : Saul, Saul, cur me persegveris? c'est-à-dire : « Saul, Saul, pourquoi me « persécutes- tu î » Ce qui fut vu et noté par plusieurs, jusques à ce point que le connétable, qu'on avait fait jjarde du corps, en étant averti, y fit mettre une autre pièce (2). »
(i) Eàteirt univers., t. I", livre n.
{£) Théodore de Bèie [BUtoire ecçlét. Édition de 1883, p. 226).