CHAPITRE XV
Coligny participe pour la première fois au culte réformé. — Son opinion sur la sainte Gène. — Persécution terrible de l'Église réformée de Paris. — Procès et supplice dn conseiller Anne Du Bonrg. — Coligny se démet
du gouvernement de la Picardie.
On peut fixer à la date où nous sommes parvenus, c'est-à-dire à la fin de Tannée 1 559, l'adhésion extérieure et publique de l'amiral au parti réformé. Son premier biographe dit que l'initiative, en cette grave décision, vint de sa courageuse compagne, Charlotte de Laval. « Se voyant, raconte-t-il, être si souvent et avec tant d'affection pressé d'elle, l'amiral résolut de lui en parler une seule fois, comme il fit, lui représentant, bien au long que depuis tant d'années il n'avait vu ni ouï dire qu'aucun, soit en Allemagne ou en France, qui eût fait profession ouverte de la religion, ne se fût trouvé accablé de maux et de calamités ; que par les édits des rois François I er et Henri II, rigoureusement observés par les Parlements, ceux qui en étaient convaincus devaient être brûlés vifs, à petit feu, en place publique et leurs biens confisqués au roi. Toutefois, si elle était disposée avec tant de confiance à ne refuser la condition commune de ceux de la religion, que de son côté il ne manquerait point à son devoir. Sa réponse
1*> VIE DE COLIi'.NY.
fut que cette condition n'était pas autre que celle cjT 1 ^ avait toujours été en l'Église de Dieu, et ne doutait poî^ 3 ^ i qu'elle n'y demeurât jusqu'à la fin du monde. En suî~ *-* de quoi, s'étant donné la foi l'un à l'autre, Famir* commença peu à |»eu d'amener, par de pieux discour— ~ ses domestiques et ses amis à la connaissance Dieiu etc. 1 . «
Une question doctrinale l'avait un moment arrêt sur le seuil de la communion réformée ; il avait abam^^ donné le dogme de la transsubstantiation sur lequel zm. t avait longtemps disserté, dit le mCme auteur, avec dLK. <e très savants pasteurs des Églises de France, mais ij inclinait à croire que, suivant l'opinion de Luthe: h la présence du corps de Christ, c'est-à-dire de chair, de ses os et de son sang fût, en quelque manier* mêlée avec le pain et le vin. » Un jour, se trouvaxat à un prêche que Ton tenait en cachette dans un lieu appelé Vat te ville et où la Cône du Seigneur devait être célébrée. « il demanda à la compagnie des fidèles «3e ne pas se scandaliser de son infirmité, mais de prier Dieu pour lui, et requit le ministre de traiter avec "Uû peu plus d'éclaircissement du mystère de la Cène- » Le ministre exposa donc la doctrine calviniste, d'ap*^ 8 laquelle il y a dans la Cène deux éléments, l'un terrestre, l'autre spirituel. Dans Tordre terrestre, il ne ** fait aucun changement, le pain et le vin restait* ** pi'ils étaient; mais le fidèle, s'il a la foi, participa ôtt wps spirituel de Jésus-Christ, « crucifié, ressuscita c
.1) Vita Gtif paris Colinii. ir»75, p. 22 et scq. Noua cilooi presque ^^\* jour* cet tVrit, d'après la traduction faite au xvii* siècle, traduction le style rend fort bien la simplicité du texte latin.
«■Mita
■ Saint Augustin, ajouta le ministre, a très i dit et véritablement dit que manger la nourriture ne péri) point, mais demeure eu vie éternelle, c'est croire en Christ : « Pourquoi, disait-il, prépares-tu dente et ton ealomac; crois et tu auras mangé, et G prépare pas le gosier, mais le creur. » « L'amiral, ■ ii par ces paroles, rendit pretnièremeut grâce a , puis à toute l'Église et, dès lors, résolut en son ml. de participer à ce sacré et saint mystère au nier jour qu'il se célébrerait. Ce qui ayant été ligué par toute la France, il est impossible de dire oie et consolation que toutes les Églises t;n reçurent.» *our mesurer ce qu'il y avait d'héroïque dans cette :ision, prise si simplement par l'amiral et sa femme» aul se représenter qu'à la fin de cette année la perution sévissait daus toute la France avec une fureur
mile,
(rdgiv les Ijelles promesses que Catherine venait de a à M" 1 " de Roye, le gouvernement appliquait avec u impitoyable cruauté les édits en vigueur. On y restait à deux fois, sans doute, avant de frapper les renés appartenant à un rang élevé, parce qu'on lenait lire croire que l'hérésie ne recrutait de disciples que 5 la populace, parmi les artisans. Le fait était vrai début.
'ion n'est plus inexact que l'opinion qui attribue à la ilesse les premiers et rapides progrès de la Réforme uraise. Le martyrologe de Crespin, pour un ou deux îles, mentionne des milliers de gens du peuple; s, comme un historien très catholique, Florîmoud lémond, l'a remarqué, ceux que gagnait la Réforme
étaient « surtout les peintres, horlogers, imagi orfèvres, libraires, imprimeurs et autres qui, en terus métiers, ont quelque noblesse <F esprit (1;. »
En 1549, on avait créé, dans les parlements, pour les crimes d'hérésie, les chambres ardentes, afin <3g « mieux dépêcher la matière ». En 1551, l'édit de Chàteaubriant déféra ces crimes aux tribunaux séculiers aussi bien qu'aux juges ecclésiastiques ; absoU- 5 par les uns, on pouvait être condamné par les autre^j Les arrêts devaient être exécutés sans appel. La loi a irait à la cupidité le plus odieux des appâts ; le dénon dateur avait droit au tiers des biens des victimes. Si les accusés s'exilaient, le roi s'emparait de leurs propriétés. » Diane de Poitiers devait à ces confiscations une grande partie de son immense fortune. Le cardinal de Lorraine avait institué un vaste système d'espionnage, destiné à découvrir les assemblées secrètes des réformés. Des misérables vinrent dire qu'il s'y passait des infamies. La populace ignorante n'était que trop portée à le croire. Il n'était pas de crime qu'on n'imputât aux hérétiques. Dans les jours de danger public, on se ruait sur eux ; on l'avait fait au lendemain de la déroute de Saint-Quentin.
Certains signes extérieurs dénonçaient souvent les protestants : la simplicité de leur costume, leurs feutres sans plumes, leurs pourpoints de couleurs sombres. On remarquait qu'ils ne juraient jamais. <c Le certes seul ou en rérite' étaient leur serment ordinaire (2). » Par contre, ils avaient toujours le nom du Seigneur à
(1) Florimond de Rémond, Hist. de Vhérésie de ce siècle (t. VII, p. 93!).
(2) Florimond de Rémond (p. 863).
la. bouche. On ne leur pardonnait pas leur austérité, <pi'on prenait pour de l'hypocrisie, ni leur dédain des commandements de l'Église. On raillait leur attitude grave, on imitait leur accent, leurs expressions bibliques. Les réformés ripostaient, se moquant à leur tour des moines, de leur crasse ignorance, du luxe des prélats et de leurs désordres, du latin d'église, du culte des saints et des reliques. Certes, c'était là un thème souvent rebattu depuis le moyen âge; mais, ce qui faisait rire chez Rabelais devenait sur leurs lèvres un crime. Leurs pamphlets circulaient partout, lus avidement par leurs adversaires eux-mêmes, qui faisaient ê des gorges chaudes en voyant tel grand seigneur ou tel évoque peint avec une verve satirique irrésistible. Ces écrits s'élevaient parfois à la plus âpre éloquence. Telle YÉpitre au Tigre de France, dirigée contre le carditiad de Lorraine ; Hotman, en récrivant, s'était inspiré ^ e la première catilinaire de Cicéron. Le cardinal remua Cl ^l et terre pour découvrir Fauteur, saisit l'ouvrage et *** étrangler l'imprimeur et un pauvre marchand chez *^<î\iel on en trouva un exemplaire.
A défaut de pamphlets, des anecdotes circulaient de touche en bouche et jetaient une note gaie dans ce Concert de violentes controverses. Ainsi, au commencement du carême, on racontait que la nièce de l'amiral, la princesse de Condé, se trouvant à Paris, la Sortonne lui avait envoyé deux émissaires pour savoir si réellement elle n'observait pas le maigre. Ils devaient lui adresser des admonestations à ce sujet, et retenir soigneusement ses réponses. C'étaient deux docteurs d'une belle corpulence. « Étant entrés dans
lit VIZ :-E OMJiïNY.
-i =alle : : l.vns. ii: La. Planche, il s'y trouva d'avenrur^r ^ ^v'-.-r^ n-inimé Séchelles. du pays de ?jMri:e ri. ".-h- i^ni: dingue une épine en son dos, :«.cr le iz-a! riM ivn* reçu d'eux. Toutefois, ne lecofr un^iz.: iir-Li.:. il* lui îêclarèrent leur légation. » r^i-lirs. ?"i.îrh?siz.: 5ur-Ie*«champ à la princesse t \£i.iizic. lui ii:-iî. messieurs de Sorbonne ont eu craLu-.r ri~ v;us ut uiiuiuiez de chair en ce carême et v ; : ;. irTix jras e: ^t* jc veaux qu'ils vous envoient - * Sur :u:l. ■ >es TTC-rrirlrS L.uteux » s'enfuirent, a-"*-** •éclats i- :^f ie :.us les assistants. On comprend sL k oc ur -r^iv». îe ;*r::ii- ave-tore.
I.e plus s- uv r u:. presque toujours, la scène éi^^ :ra*:::ue. S us le iauger des délations continuelle^ nul uVra:: sûr iu lez.iem.iin. On inventa, dit de Tho uue : vue i\\r:idces p«:ur perdre les réformés. Ce alors ^u'ou t-A.w au coin des rues, derrière des gri ia^es. 1rs statues ir la Vierge et des saints, devait lesquelles ;u allumai: des chandelles ou des cierge^* Ou s\\::::u:a:: eu :\ule eu face d'elles et on chantai * des v\iu:i ;ues. V~? assiette était là, où les passante devaieu: déposer leurs oifrandes. Quelqu'un refusait-ilide payer ou de se découvrir, ou cherchait-il à s'es- quiwr. ou criait à l'hérétique, et on l'arrêtait.
Avant la mort presque certaine pour l'hérétique, la prison, c'était la m>rt anticipée. Le prévenu était jeté dans les souterrains humides du Chàtelet; il y avait la mise au secret dans un cachot sans lumière; le sol en était souvent disjosé en pente, de sorte que le malheureux ne pouvait ni se tenir debout ni s'étendre et était obligé de s'arc-bouter sur ses talons pour ne
pas rouler au fond dans la fange ; on appelait cela la chausse à Vhypocras; il y avait aussi la prison commune, où tous étaient entassés, nobles et manants, hommes, femmes et jeunes filles, avec les derniers des escrocs et des misérables, au milieu des immondices et de la Termine, dans une promiscuité qui faisait horreur.
On sortait de là pour aller à l'instruction, c'est-àdire à la torture. Des espions, enfermés avec les captifs, écoutaient leurs conversations, tâchaient de découvrir en quels lieux se tenaient les assemblées, contrefaisaient le langage des fidèles, poussant de grands soupirs et s'apitoyant sur leurs maux.
Dans les interrogatoires publics, les accusés souvent se transformaient en juges ; tel citait les Écritures avec une merveilleuse habileté, en appelait aux paroles du Christ et des apôtres, serrant les questions mieux qu'un théologien. Tel autre dénonçait d'une voix tonnante les scandales de la cour. Ainsi, ce tailleur, que Diane de Poitiers avait voulu interroger, et qui lui reprocha d'infester le royaume de son venin. Irrité, le roi avait voulu assister à son supplice ; mais lui, jusqu'au bout, dirigea sur Henri un regard si triste et si pénétrant, que le roi, effrayé, déclara qu'il ne viendrait plus voir de telles scènes. Traînés au bûcher, les condamnés exhortaient la foule ou chantaient leurs psaumes, dont les mélodies graves ou stridentes remuaient les assistants. L'effet produit était tel que, souvent, on fut réduit à couper la langue de ceux que Ton brûlait. Ils parlaient encore du regard et du geste, et parfois leur visage rayonnait d'un tel enthousiasme,
que le peuple répétait le mot de Catherine : « Ils vont à la mort comme aux noces. »
C'était un spectacle de cette nature qu'allait offrir le supplice d'Anne Du Bourg. On aurait bien voulu l'exécuter en secret ; mais son nom était trop connu pour qu'on osât s'y résoudre.
Enfermé à la Bastille depuis le mois d'avril, Anne Du Bourg aurait pu sauver sa vie par des équivoques ; il préféra rédiger une exposition détaillée de sa foi, qui est un des monuments les plus intéressants de celte époque (1), et dans laquelle la sérénité d'une conviction enthousiaste s'allie à une science théologique qui surprend chez un magistrat. Ce procès remuait non seulement Paris, mais les nations protestantes étrangères. L'électeur palatin se décida à intervenir et à réclamer Du Bourg pour lui confier une chaire dans l'université de Heidelberg. Le cardinal de Lorraine sentit qu'il devait précipiter les choses. Le 21 décembre, le Parlement condamna Du Bourg, « comme hérétique, sacramentaire, pertinax et obstiné, à être pendu et guindé à une potence qui sera mise et plantée en la place de Grève, et au-dessous sera fait un feu dedans lequel ledit Du Bourg sera jeté, ars, brûlé et consommé en cendres. » Le grand magistrat, après avoir entendu cette sentence, pria Dieu de pardonnera ses juges égarés et se réjouit « d'une si heureuse journée par lui tant désirée ; » puis, s'adressant aux conseillers, d'une voix puissante il les exhorta à songer à leur responsa-
(4) On la trouve tout entière dans Crespin et dans l'article sur Anne Du Bourg, dans la France protestante.
bilité devant Dieu et à « retourner au Seigneur en amendement de vie. » Son attitude resta la môme lorsque deux jours après, devant une foule immense contenue par un grand déploiement de troupes, il monta l'échelle en répétant plusieurs fois : a Mon Dieu, ne m'abandonne pas, de peur que je ne t'abandonne ! » et qu'il harangua le peuple du haut de son bûcher. L'impression produite par sa mort fut immense. Un de ceux qui en furent les témoins, le futur historien, Florimond de Rémond, alors simple étudiant, s'exprime ainsi : « Nous fondions en larmes dans nos collèges au retour de ce supplice et plaidions sa cause après son décès, maudissant ces juges iniques qui l'avaient injustement condamné. Son prêche en la potence et sur le bûcher fit plus de mal que cent ministres n'eussent su faire. * La persécution n'en continua pas moins à sévir avec intensité.
Au commencement de janvier 1560, Coligny vint à Blois, où siégeait la cour. Il était décidé à donner sa démission du gouvernement de Picardie, et à concentrer toute son activité sur ses fonctions d'amiral (1). Il avait espéré pouvoir transmettre son gouvernement au prince de Condé, ce qui n'était que très naturel, 4 puisque le frère du prince, Antoine de Navarre, l'avait longtemps occupé avant lui. Mais, par les conseils des Guises, ce poste important fut confié à Brissac. Coligny retourna à Châtillon.
(1) Cette démission de l'amiral fut « trouvée fort étrange, attendu que les autres courtisans, tout au contraire, avaient coutume de demander état sur état. » (La Planche).