CHAPITRE XVII
Mission de Coligny en Normandie. — LBospital est nommé chancelier. — LMdit de Romorantin. — L'assemblée de Fontainebleau. — Convocation des états à Orléans. — Tentative des protestants pour s'emparer
de Lyon.
Condé, Coligny et ses frères n'avaient pn assister impassibles aux exécutions d'Amboise; Condé, nous lavons dit, était le chef muet de la conjuration. Les Guises auraient voulu le faire arrêter. Il paya d'audace, prit la parole au conseil du roi, défia ses ennemis de faire la preuve de leurs accusations, 'et après cet éclat plus hardi que loyal, quitta brusquement la cour et se réfugia en Béarn auprès d'Antoine de Bourbon.
IPAndelot se rendit en Bretagne ; Coligny reçut de la reine mère la mission d'apaiser la Normandie. « Catherine le pria très affectueusement de s'enquérir au vrai de la cause des émotions et de lajui mander rondement et sans aucune dissimulation. » Elle lui promettait du reste, ajoute La Planche, de tenir secrets ses avertissements.
L'amiral lui obéit ; il trouva en Normandie une foule d'Églises réformées (on parlait de cinquante mille fidèles) ; il écrivit donc à la reine d'arrêter toute persécution contre eux; puis, développant sa pensée, il s'ex-
prima très ouvertement au sujet des Guises, montrant ^M- A « qu'ils étaient la cause et vraie origine des émotions ^s s
et troubles survenus au royaume, à cause de leur gou jl-
vernement violent et illégitime. » Il n'hésitait pas à con --
seiller une convocation des états généraux. Catherine^^e ne manqua pas de communiquer ses avertissements ^3 s aux Guises, qu'ils exaspérèrent au plus haut point, « z > mais on sentit qu'il fallait temporiser, et la cour recommanda aux divers Parlements de relâcher les prisonniers qui seraient détenus pour le simple fait de la religion.
La Réforme, en effet, faisait en province des progrès rapides, dont il fallait bien tenir compte; ce que Coligny venait de voir en Normandie se produisait à Nîmes, à Montpellier, à Aiguesmortes et dans bien d'autres villes. Les protestants y étaient assez nombreux pour s'emparer des églises et y célébrer leur culte; le Poitou, la Saintonge, la Guyenne, le Languedoc, la Provence étaient envahis par la foi nouvelle. Dans le Dauphiné même, dont François de Guise était le gouverneur, le culte réformé venait de s'établir; Guise donna l'ordre à son lieutenant Mongiron de faire pendre les prédicants, et de livrer au pillage les villes qui leur avaient ouvert leurs églises. Mais, aussitôt, les représailles se produisirent et deux chefs huguenots, Mouvans et Montbrun commencèrent à parcourir le Midi à la tête de bandes nombreuses (1). Sous peine de voir bientôt le mouvement s'étendre, le gouvernement devait aviser.
(J) D'Andelot, dans une lettre au connétable, blâme résolument cette prise d'armes. (Voir Delaborde, t. !•', p. 439).
Le chancelier Olivier était mort le 30 mars 1560; il fallait le remplacer. C'est à ce moment que nous voyons apparaître un homme qui va jouer un rôle considérable, Michel de L'IIospital. Né en 1504, en Auvergne, il avait alors 56 ans ; sa famille avait d'abord été suspecte à la cour, à cause de rattachement qu'elle portait au fameux connétable de Bourbon ; mais Michel, s'étant distingué de bonne heure, fut chargé de plusieurs missions et accompagna même, en 1547, les cardinaux français au concile de Trente ; Henri II le nomma ensuite président de la chambre des comptes, où il se rendit redoutable par son intégrité dans l'administration des finances. Le cardinal de Lorraine le protégeait, il espérait faire de lui sa créature et contribua puissamment à le faire nommer chancelier. Mais la reine mère, jouant ici comme toujours un double rôle, lui fit dire secrètement, d'après de Thou, « qu'il ne devait qu'à elle sa dignité et non aux Guises. » L'IIospital ne devait être la créature de personne. L'amour de son pays fut la passion dominante de cette âme qui toujours s'efforça d'être juste dans un temps où presque tous n'écoutaient que les passions de leurs partis. Un tel caractère était fait pour se rencontrer avec Coligny.
Comme le remarque justement un historien (1), L'IIospital, s'il était ami des principes, ne l'était pas moins des ménagements ; il savait combien était embrouillé Técheveau qu'il devait dévider. « Il faut de vrai, disait-il, s'accommoder aux mœurs du temps auquel
(1) M. Delabordc (t. I", p. 4oi).
nous vivons... Il faut quelquefois reculer et prendre avantage pour mieux sauter... Il faut caler un peu la voile ». La Planche affirme qu'il avait toujours ce mot à la bouche : a Patience, patience, tout ira bien. » Cette méthode était pour plaire à Catherine ; mais si celle-ci en usait dans Tunique but de se tirer d'affaire, L'Hospital avait devant les yeux un autre idéal ; sous cette bonhomie apparente, sous cet optimisme toujours prêt au sourire, il y avait une âme forte que la violence inique ne faisait pas plier.
Le premier acte de L'Hospital fut dirigé contre l'inquisition, que le pape voulait rétablir en France. On se souvient des efforts qu'il avait tentés dans ce but sous Henri II ; Henri avait cédé, et le Parlement après lui, oublieux des grandes traditions nationales. On avait désigné dès 1 357 les cardinaux de Lorraine, de Bourbon, de Châtillon comme inquisiteurs français ; mais, grâce à l'opposition du dernier, le projet était resté lettre morte. L'Hospital voulut y couper court par Tédit de Romorantin, mai 1560.
En le présentant, L'Hospital eut des paroles hardies pour l'époque et dans lesquelles on respire un souffle nouveau : « Les maladies de l'esprit ne se guérissent comme celles du corps. Quand un homme ayant mauvaise opinion fait amende honorable et prononce les mots d'icelle, il ne change pour cela son cœur. L'opinion se mue par oraisons à Dieu, parole et raison persuadée. » La conséquence de tels principes eût été la liberté religieuse, l'interdiction de toute contrainte en matière de foi. Que proclame cependant Tédit î Tout autre chose. Il attribue aux prélats seuls rentière
connaissance de tout crime d'hérésie et leur enjoint en môme temps de résider dans leurs diocèses. Il interdit aux parlements, baillis, sénéchaux et autres juges les poursuites en matière religieuse; ils doivent se borner à exécuter les sentences des juges d'Église qui livreront les coupables au magistrat. Comment s'expliquer que de telles dispositions aient pu être envisagées comme un progrès? On ne le comprend que lorsqu'on réfléchit que ce qu'on donnait aux évoques, lesquels étaient séculiers et Français, on l'enlevait aux inquisiteurs, et l'on ruinait ainsi le projet d'une inquisition à l'espagnole (1). Mais la liberté religieuse n'avait fait aucun pas.
Cependant, les Églises réformées surgissaient partout. Il avait suffi du léger adoucissement qui s'était produit à la suite de l'édit de Romorantin pour que les calvinistes célébrassent leur culte dans leurs demeures ; l'amiral lui-môme, dans son inspection de la Normandie, avait pris ouvertement part à leurs assemblées (2). La reine mère sentit qu'elle devait aviser à cette situation nouvelle et, sur le conseil du chancelier et de
(i) Uo mot de l'ambassadeur d'Espagne, Chantonnay, est à retenir. Il cousidère l'édit de Romorantin comme très favorable aux réformés, par la raison suivante « que, par crainte de la haine qu'on a contre le clergé, les ecclésiastiques n'oseront pas sévir. » (Lettre d'avril 1560 à la duchesse de Parme.) 11 est évident, d'ailleurs, que dans les diocèses qui avaient à leur tête Monluc, Marillac et d'autres évoques modérés, les protestants allaient enfin jouir d'un peu de liberté.
(2) « Les fidèles curent la consolation de voir à Dieppe, le 26 juillet 1560, M. l'amiral de Châtillon, et de servir Dieu dans la maison où ils allèrent rendre leurs respects à ce pieux seigneur qui, pendant trois jours qu'il séjourna dans la ville, fit régulièrement, à portes ouvertes, célébrer le service divin. » (Manuscrit cité par M. Vitet dans son Histoire de Dieppe, t. I", p. 109).
l'amiral, elle décida de réunir à Fontainebleau pour le mois d'août une assemblée des plus grands seigneurs de France. « Le roi de Navarre et le prince de Condé furent avertis par leurs amis et serviteurs de n'y aller aucunement, s'ils ne voulaient courir les risques de leur vie (1). »
Le 21 août, l'assemblée se réunit en présence du roi, de Catherine, de Marie Stuart, de tous les princes de la famille royale. Ce jour-là, après quelques paroles prononcées par le roi et la reine mère, le chancelier exposa l'objet de la réunion.
A la seconde séance, le roi a fit entendre que son intention était que ceux de son conseil commençassent à opiner, » et pria l'évêque de Valence de prendre la parole ; à ce moment, l'amiral s'avança vers le roi et, « après lui avoir fait deux grandes révérences, » il commença par dire qu'ayant visité la Normandie, il avait pu voir que les troubles ne venaient que des persécutions contre ceux de la religion; il ajouta qu'il apportait une requête de la part des réformés, que « combien que la requête ne fût signée, toutefois il se trouverait en Normandie plus de cinquante mille qui la signeraient. » Ce qu'ils demandaient, c'étaient des temples et lieux assurés où l'on pût prêcher publiquement et administrer les sacrements.
Quand Coligny eut achevé de parler, il remit sa requête au roi, qui la fit lire aussitôt par le secrétaire de L'Aubespine. C'était une apologie par laquelle les réformés repoussaient toute idée de révolte, déclaraient
(1) Castelnau, Mémoires (I. II, ch. vm).
[■ foi était conforme aux saintes Écritures et au Symbole des apôtres et finissaient par demander la liberté d'avoir des temples. Us alléguaient la faculté
In7i laissait aux juifs dans certaius pays d'avoir rs synagogues, et protestaient de leur dévouement roi.
le langage, malgré sa modération, était si nouveau I <i toute la compagnie, dit La Planche, entra en admiration, s'émerveillaut de la hardiesse de l'amiral. attendu les dangers où il se mettait (1). »
On entendit ensuite le chaucelier, qui fit une remoutrance grave et pleine d'éloquence et qui, eu indiquant le? causes du mal, blessa évidemment les Guises; car :-ci offrirent aussitôt de rendre compte de leurs rges, François, pour ce qui concernait l'armée, le inal, pour les finances.
Deux jours après, on entendit Montluc. évéque de Valence. Montluc était au fond favorable à la Réforme. Il ne craignit, pas de parler avec louange du zèle, do la science, de l'intégrité de ces prCdicanta que IV'. lit d'Amboise avait peu de temps auparavant représentés me des rustres et des séducteurs indignes de par- Sire, dit-il, la doctrine qui amuse vos sujets a
| Chantonna;, dans une lettre a la duchesse Je P.inne (août 13601,
>)tfe le roi demanda à Coli^-iiy d'où il tenait na requête, U
niIiI qu'il n'en «avait rien, et cela à plusieurs reprises, et que le roi
c un visage sévère lui dil qu'il s'en allât il sa place. L'ambassadeur
-ei|ijime 1 peu près dans Ica mfimes termes. (Armand Baaohet,
llienAe, p. 506.) Cela est en opposition formelle avec La
■, La Place et Castelnau. La vérité est que Coli^iiy ne voulut pan
mef l«« pétitionnaire! pour oe pas les eiposcr, el qu'il se liorn;i 1
généraux, que 50,000 personnes au moins. s~" i l le fallait
seraient cette requête.
été semée en trente ans, non pas en un, deux ou trois jours ; a été apportée par trois ou quatre cents ministres diligents et exercés aux lettres, avec une grande modestie, gravité et apparence de sainteté, faisant profession de détester tous vices, et principalement l'avarice, sans crainte de perdre la vie pour confirmer leur prédication; ayant toujours Jésus-Christ en la bouche, qui est une parole si douce, qu'elle fait ouverture des oreilles qui sont les plus serrées et découle facilement dans les cœurs les plus endurcis. » Puis l'évoque montra dans quel état la Réforme avait trouvé la France, quelles étaient l'incurie, l'avarice, la mondanité du clergé et des évoques eux-mêmes. Il conseilla comme remède l'usage des saintes Écritures et le retour à une prédication évangélique, et demanda la convocation d'un concile œcuménique, ou du moins national. Quant aux punitions à infliger aux hérétiques, l'évoque voulait qu'on ne sévît que contre ceux qui avaient les armes à la main. « Mais, ajoutait-il, il y en a d'autres, sire, qui ont reçu cette doctrine .et la retiennent avec telle crainte de Dieu et vous portent telle révérence qu'ils ne voudraient pour rien vous offenser; et, par leur vie et parleur mort, on connaît bien qu'ils ne sont mus que d'un bon zèle et ardent désir de chercher le seul chemin de leur salut, et, cuidant l'avoir trouvé, ils ne s'en veulent départir, ne tiennent compte de la perle des biens ni de la mort, et de tous les autres tourments qu'on leur veut présenter. Et faut que je confesse que toutes les fois qu'il me souvient de ceux qui meurent si constamment, les cheveux me dressent sur la tête, et suis contraint de
déplorer la misère de nous, qui ne sommes touchés d'aucun zèle de Dieu ni de la religion. Ceux-là, sire, méritent, me semble, d'être distingués et séparés des autres qui abusent du nom et de la doctrine qu'ils disent avoir reçue; ceux-là ne doivent être nonïbrés ni" punis comme séditieux. » Et, après avoir fait des réformés ce magnifique éloge, Montluc demandait, en concluant, qu'on se bornât à interdire leurs assemblées et à les exiler eux-mêmes, afin de leur ôter le moyen de séduire lesJxrtis (1).
Marillac, archevêque de Vienne, parla ensuite et conclut à la nécessité d'un concile national et d'une convocation des états généraux; mais il ne dit pas un mot pour assurer aux réformés une liberté quelconque. L'-amiral prit alors la parole. La Planche affirme qu'il « fit entrer toute l'assistance en admiration par ses grandes et singulières remontrances. » Il insista sur la nécessité de convoquer les états généraux du royaume suivant les anciennes constitutions. Il se plaignit de ce qu'on entourait le roi d'une garde nouvelle et nombreuse, comme s'il redoutait son peuple. Il demanda un saint et libre concile, soit général, soit national, et réclama en attendant, pour ceux de la religion, la libre profession de leur culte.
« Mais le duc de Guise, dit Castelnau, se sentant piqué par les propos de l'amiral touchant la garde nou-
(i) Les discours prononcés à Fontainebleau se trouvent reproduits plus ou moins longuement dans La Planche, dans les Commentaires de La Place, dans les Mémoires de Castelnau, dans les Mémoires de Condé. ainsi que dans le Recueil de pièces originales sur les états généraux (Paris, 1789).
212 VIE DE OOLIGXY.
velle do roi, prit la parole, disant qu'elle n'avait établie que depuis la conjuration d'Amboise, faite tre la personne de Sa Majesté, et qu'il avait charge de donner ordre que dorénavant le roi ne tombât plus en si grand inconvénient que de voir ses sujets lui présenter une requête avec des armes. Et quant à ce que ledit amiral avait dit qu'il se trouverait cinquante mille protestants pour signer une requête, le roi en trouverait un million de sa religion qui y seraient contraires.»
\a\ cardinal de Lorraine combattit énergiquement la requfltc des protestants, disant que, si le roi leur donnait dos temples, il approuverait leur hérésie, « ce qu'il ne saurait faire sans être perpétuellement damné (1). * Puis tout à coup, ce qui sembla fort étrange dans sa bouche, il déclara qu'il était d'avis qu'on ne sévît pas avec violence contre les pauvres dévoyés, qu'on les laiss/U aller aux prêches et chanter leurs psaumes, et que c'était aux évoques et autres doctes personnages à los gantier et corriger selon l'Évangile (2).
Tous los membres de l'assemblée avaient parlé dans lo sons d'une convocation des états généraux. Le !Ml aortl, lo roi décida qu'en effet ils seraient convoqués lo 10 diVombro suivant à Meaux, et que le 10 janvier mie Hssombloo du clergé aurait lieu pour traiter la quostion du concile.
[\\ La OUnchc.
{*) On Mo*t mm vont demandé quelle avait été, à Fontainebleau, l'attitude dOdot, cardinal de Chàtillon. Je ne trouve, sur ce point, qu'une indication, Clwutonnay, dans une lettre à la duchesse de Parme (septembre |Hin\ affirme que le nonce vint se plaindre à Catherine des propos que \* tMidiiul d«* t'hàtUUm .ivait teuusà l'assemblée de Fontainebleau, et que tlalhcriuc l'c\cu*a.
Telle fut la conclusion de l'assemblée de Fontainea la question même de la liberté des protes- 4ïits, rien n'avait été décidé; mais c'était une chose d'une immense portée que d'avoir vu défendre dans une telle réunion la cause des réformés par un amiral de France, et de constater que le cardinal de Lorraine lui-même en était venu, par politique sans doute, à conseiller des voies de douceur.
Après de tels débats, il était bien difficile de proscrire dans le royaume la manifestation des croyances nouvelles, qui venaient de trouver sur les lèvres des ■vèques eux-mêmes des apologies à peine dêguiséas. Comment arrêter ailleurs les discussions religieuses, quand elles venaient de se produire ici publiquement, sur uu si grand théâtre, avec un tel éclat? Pour que la répression réussît, il aurait fallu faire partout le sileuce, bâillonner toutes les bouches, étouffer toute parole libre, comme Philippe II lo faisait en Espagne. La France, heureusement, n'était pas prèle à subir un tel «sèment, Gtns logvax, disait César eu parlant des (iaulois. Ce besoin de libre parole a souvent été le Balut de notre race, et, au xvi° siècle, les proscripteurs