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CHAPITRE XVIII

Les Guises à Orléans. — Arrestation et jugement de Condé. — 11 est condamné à avoir la tête tranchée. — Maladie

subite et mort de François II.

En convoquant une session de ces états généraux qui ne s'étaient pas réunis sérieusement depuis trois quarts de siècle (1484), on peut bien supposer que les Guises ne se proposaient nullement d'interroger réellement la France (1). Tout montre, au contraire, qu'entre leurs mains perfides cette convocation devait être un moyen d'arrêter les princes, d'étouffer le parti calviniste et d'affirmer leur propre autorité. Le plan qu'ils avaient formé et que nous allons résumer n'est pas indiqué seulement par des historiens protestants, tels que Th. de Bèze, La Place, La Planche et Jean de Serres, dont le témoignage pourrait sembler suspect ; il l'est aussi par Castelnau, par le catholique Tavannes, par l'impartial de Thou, par Maimbourg, par Pasquier. Ce plan consistait tout d'abord à empêcher à tout prix la réunion d'un concile national. Pie IV était alarmé par

(1) Avant la décision de l'assemblée de Fontainebleau, les Guises avaient inspiré à François la crainte d'une semblable convocation. « Ils donnaient à entendre au roi que quiconque parlait de convoquer les états était son ennemi mortel et coupable de lèse-majesté. » (La Planche).

ce qui s'était produit en Allemagne, en Angleterre, en Suisse, et il venait de se décider à promettre la réouverture prochaine du concile de Trente, qui était suspendu de fait depuis 1552.

En outre, on devait, dès l'ouverture des états généraux, exiger de chaque député qu'il souscrivît à une profession de foi expressément catholique; s'il s'y refusait, il devait être à l'instant arrêté, dégradé et condamné au feu comme hérétique. On ordonnerait que dans toute la France la môme profession de foi fût souscrite par tous les représentants du pouvoir. C'était organiser dans le pays une proscription générale qui aurait frappé tout d'abord les princes du sang, les Châtillons et tous leurs adhérents. En même temps, les Français, unis aux Savoyards, devaient envahir Genève et les vallées vaudoises du Piémont, ces deux foyers d'hérésie, et l'Espagne devait occuper le Béarn.

Quelque monstrueux que soit ce plan, il faut se souvenir que beaucoup de prédicateurs ne cessaient de rappeler les glorieux exemples de l'extermination des Albigeois du Languedoc et de l'expulsion des Maures d'Espagne. N'allait-on pas, d'ailleurs, voir, sous l'inspiration des mêmes idées, Philippe II mettre les Pays- Bas en interdit? Pourquoi ne pas renouveler les exploits du moyen âge ? Le cardinal de Lorraine croyait si bien à son entreprise qu'il l'appelait, en riant, la ratière aux huguenots (1).

(1) A propos de ce plan, M. Henri Martin a pu dire avec raison : « La Saint-Barthélémy, c'est-à-dire l'extermination des hérétiques par la force ouverte ou par la ruse, a toujours été dans le ooeur des chefs du parti persécuteur. » {Histoire de France, U IX, p. 54).

Ce qui, du reste, fit alors avorter l'entreprise, ce fut la défiance secrète,

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On devine donc quel intérêt poussait les Guises

* faire venir les Bourbons à Orléans. Lorsque les

Princes y arrivèrent, le 31 octobre, ils purent compwa-

['ïnstant combien les sombres pronostics de leurs

Mois étaient fondés. La ville, dont la population était

iit' protestante, subissait un régime de terreur.

i remplissaient et des canons étaient bra-

sur les principales rues,

■ roi de Navarre et Condé, à peine entrés dans ses rs, Bfl voient entourés d'hommes à la figure menante; on ne leur épargne pas même les insultes. Ils sontconduits à la maison qu'occupait François II ; mais il ne peuvent y entrer par la grande porte; les Guises et les courtisans les accueillent avec une froideur méprisante. Le jeune roi les mène ;'i la chambre de sa mère; là, il interpelle immédiatement Condé, lui reprochant les soulèvements qu'il avait complotés. Condé n'était celles étranger ni à la conjuration d'Amboise ni au récent mouvement dont la prise de Lyon devait Cire le premier aete; mais le but qu'il se proposait n'avait rien d'hostile au roi lui-même; aussi put-il répondre avec énergie aux accusations de François II. Celui-ci lui dit qu'il se justifierait plus lard;

mois prof onde. de Philippe II envers le» Quisca. Philippe avait beau tire un convaincu, il redoutait extrêmement l'accroissement de la puissance des Guise*; ancien époui do Marie Tudor, il avait défendu l'Angleterre contre l'faosse et Marie Sluart; il craignait tant celle derniÈre, qu'il contribua plus que personne îi sauver la vie de la protestante Élisalictli. Loii/tcitip» il n'étendit celle-ci. même lorsqu'elle eut restauré en Angleterre le culte reformé. M. Forneron dit ii ce sujet : ■ Entre l'hérésie et la France, ù l'heure même où il vient de faire la pni* avec la pour extirper l'hérésie, il préRrc l'hérésie. - '.Histoire de l'hitîpTxUA 1», p. 122).

que, pour le moment, il devait être emprisonné; c^^le conduisit dans une maison qui fut aussitôt transfor-^née en une véritable bastille; la vie de son frère, le roi de Navarre, fut sérieusement menacée (1). En môme temps, on faisait arrêter M ma de Roye, belle-mère de Gondé et sœur de l'amiral, et Grollot, bailli d'Orléans, qu'on soupçonnait de protestantisme. Coligny, nous dit la Planche, avait été averti de divers côtés du complot qui se tramait à Orléans contre les réformés. « Toutes ces choses ne purent aucunement l'émouvoir d'entreprendre le voyage d'Orléans sans plus tarder, après avoir lu les lettres du roi, auquel il délibéra faire entière confession de sa foi, remettant l'événement à Dieu. »

« Au partir de sa maison, il ne voulut dissimuler à sa femme le danger où il allait s'envelopper, sans en attendre aucune bonne issue pour son corps selon l'apparence humaine, disant toutefois avoir telle confiance en Dieu qu'il aurait pitié de sa pauvre Église et du royaume, exhortant ladite dame, ensemble sa famille,

(1) Des autorités très graves, La Planche, de Thon, Bèze affirment que les Guises avaient obtenu du roi la promesse de mander Antoine de Navarre dans sou cabinet et de l'y faire assassiner en lui portant le premier coup. Au dernier moment, le cœur aurait manqué au roi. M* de Bouille, dans son Histoire des Guises, déclare le fait impossible ; on s'est autorisé, pour le nier, du langage hésitant de de Thou, qui, après avoir raconté le fait, ajoute « Je n'ose assurer si ce que je viens de rapporter est faux ou véritable. » Mais on n'a pas pris garde qu'un peu plus loin, de Thon affirme, sans le moindre doute, qu'à la première nouvelle de la maladie du jeune roi, les Guises reprirent le projet de tuer Antoine de Navarre et que L'Hospital dut combattre ce projet dans un énergique discours que de Thou rapporte. De Thou devait, du reste, être parfaitement renseigné sur ocs faits par son père, Christophe, appelé à Orléans pour juger Condé.

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imeurer constants en la doctrine de l'Évangile où îls avaient été droiteraeut enseignés, puisque Dieu leur fait connaître que c'était la vraie et certaine pâture céleste, estimant ne pouvoir recevoir plus grand 'leur que de souffrir pour son saint nom. Au reste, il en- Ghargea très étroitement à ladite dame, soit qu'elle [îl sa prison ou sa mort, de ne laisser à pour- ■ b& course, et de faire baptiser son enfant, duquel elle était enceinte et prête d'accoucher, en l'Église réformée et par les vrais ministres de la parole de Dieu... Voilà quel fut son parlement de sa maison, »

Lorsqu'il fut arrivé à Orléans, la reine mère le reçut avec sa bonne grâce habituelle; puis elle l'avertit que le cardinal de Lorraine allait lui leudre un piège, qu'il avait l'intention de lui demander raison de sa foi en présence du roi ; elle le priait donc d'aviser à ce qu'il aurait à répondre et à ne pas se mettre légèrement en danger. L'amiral lui répondit qu'il ue désirait rien tant que de confesser sa foi, et qu'il espérait que Dieu lui donnerait de le faire de manière que le roi fût content. La reine rapporta ce propos au cardi-

RJ ; celui-ci eu fut fort aise, croyant avoir trouvé le r moyen de le perdre ; « de ce pas, il alla au roi et i dît par moquerie, devant ladite dame sa mère, qu'il lui avait ce jour-là acquis un des meilleurs serviteurs du monde, lequel, dévoyé de la foi, était prêt à retourner au sein de la sainte Eglise catholique romaine ; » puis, s'expliquant, il demanda au roi la permission d'interroger l'amiral devant lui et en présence de cinq ) six docteurs de la Sorbonne. L'amiral, informé de jla, lit répondre qu'il n'avait point peur de ces doc-

teurs ni de leurs arguments ; mais qu'il se refusait à parler devant eux, sachant qu'ils avaient l'habitude de condamner ceux de sa religion sans les convaincre d'hérésie ; mais que, « s'il plaisait au roi de les entendre tous deux seuls, le roi jugerait aisément lequel des deux serait hérétique, » Sur ces entrefaites, le roi tomba malade et « ce négoce fut interrompu. »

Le procès du prince de Condé fut mené avec une 1 extrême rapidité; il fut instruit par une commission ] que présidait Christophe de Thou (père de l'historien); les arrêts devaient être rendus par la commission, contrairement à toutes les traditions de l'ancienne monarchie, qui voulaient qu'un prince du sang ne fût jugé que par la cour du Parlement. Le prince était au secret le plus absolu ; il ne put même pas voir sa courageuse femme, Éléonore de Roye, qui était accourue à Orléans pour l'assister ; elle s'efforce d'intercéder en sa faveur, ou la repousse. « Elle recourt à tous ceux qu'elle estime amis , mais on en fait moins de compte que de la moindre demoiselle de France ; le roi de Navarre même n'ose parler à elle, pour crainte qu'il a de soi-même. Bref, il ne se présente ni courtisan ni citadin si hardi de la saluer seulement, soit en public ou privé, tant elle est de près observée (1). » Telle était l'universelle lâcheté qu'inspirait la terreur qui régnait à Orléans (2).

L'accusation portée contre Condé était double : il était

(1) La Planche.

($) On aime à signaler la protestation indignée que Renée de France, fille de Louis XII, et bellc-merc de François de Guise, adressa alors à son gendre, en lui reprochant l'incarcération de Condé.

hérétique et criminel d'État; hérétique, il ne s'en cachait pas ; car, quand on lui envoya un prêtre dans sa prison, il lui répondit « qu'il n'était pas venu à Orléans pour entendre la messe, à laquelle il avait depuis longtemps renoncé. » On fut obligé de reconnaître que rien ne prouvait la culpabilité du prince quant au chef de haute trahison; mais son hérésie est qualifiée de «lèse-majesté divine », et la commission le condamne à mort, fixe l'exécution au 10 décembre, jour de l'ouverture des états généraux, et ordonne que Condé aura la tête tranchée devant le logis du roi. Trois membres de la commission ont seuls le courage de refuser de signer cette sentence inique : le comte de Sancerre, Dumortier et le chancelier de L'Hospital, qui demande un délai. « Éléonore de Roye réussit à entrer dans la chambre du roi; elle se jette à ses pieds pour lui demander grâce. Le cardinal de Lorraine (qui craignait que le roi ne fût ému à pitié et compassion), voulant aussi montrer son animosité, chassa cette princesse fort rudement, l'appelant importune et fâcheuse, et disant que qui lui ferait droit, on la mettrait en un cul-de-fosse elle-même (1). »

C'est à ce moment que s'accomplit l'un des coups de théâtre les plus étranges dont l'histoire ait gardé le sou. venir. Le bruit court que François II est atteint d'un mal d'oreille; ce roi, presque enfant, scrofuleux à l'extrême, est, en quelques jours, dans un état tel que les médecins désespèrent. Les Guises sont hors d'eux-mêmes, car la mort du roi est la ruine de toutes

(1) La Planche.

leurs espérances. Le duc interpelle les médecins, leur dit que, s'ils laissent mourir un roi qui est à la fleur de l'âge, on saura qu'ils sont payés par les hérétiques ; il les menace, en blasphémant, de les faire pendre. Le malade jure que, s'il plaît à Dieu et à tous les saints de lui rendre la santé, il n'aura pas de repos « tant qu'il n'aura entièrement repurgé le royaume de ces méchants hérétiques, et veut que Dieu le fasse promptement mourir, si seulement il épargne femme, mère, frère, sœurs, amis qui en seraient tant fût peu soupçonnés (1). » Les protestants, de leur côté, se réunissent et intercèdent pour lui. Ils demandent à Dieu « de donner au roi avec la santé bon et sage conseil par le moyen duquel ils puissent posséder leurs âmes en patience. » Catherine comprend que tout va changer et qu'il faut se préparer à saisir le pouvoir. Les Guises changent d'attitude à son égard ; hautains et dominateurs la veille, ils sont maintenant obséquieux. Le cardinal de Lorraine, à ce moment, ne songe qu'à une chose, à se mettre sous la protection de l'Espagne. Il manda Ghantonnay, et, après s'être apitoyé sur la triste destinée de Marie Stuart, sur les malheurs de sa propre maison, il déclara « que Catherine était prête à s'aider de toutes les forces du royaume pour se maintenir dans son autorité, et qu'elle demandait l'assistance du roi d'Espagne pour parer à tous les inconvénients qui menaçaient la religion, si le gouvernement du royaume ne lui était pas reconnu (2). » Catherine ne

(1) La Pltnchc.

(2) Lettre de Ghantonnay à la duchesse de Parme (décembre 1560); voir La Perrière, ouvrage cité. (Introd., p. lxxxv).

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vait nullement autorisé à tenir ce langage. Les lises tentent auprès d'elle un effort suprême pour en lir avec Condé et pour frapper également le roi de avarre; mais le chancelier de L'Hospital prévient ce mp et conseille énergiquement à la reine mère de appuyer sur les Bourbons. Celle-ci y consent, mais issimule son jeu jusqu'à l'arrivée du connétable ju'elle prévient en toute hâte. Chef de l'armée, il peut seul tenir tête aux Guises. Il arrive à Orléans le 5 décembre 1560, au moment où François II venait d'expirer, abandonné par ses oncles, qui ne songent qu'à leur sûreté et n'assistent pas môme à ses funérailles. « Messieurs, dit gravement Coligny aux courtisans qui l'entourent, le roi est mort; cela nous apprend à vivre (1). » Un avenir nouveau semblait surgir.

(i) Manuscr. Colberf, vol. 448, cité par M. Puaux (Bist. de la Réformadon française, 1. VIII, ch. xxrv). L'auteur emprunte à la même source une curieuse anecdote. « Rentré chez lui après la mort du roi, l'amiral tomba dans une profonde rêverie. Il était assis dans un fauteuil, son cure-dents à la main et les pieds dans le feu. Un gentilhomme nommé Fontaine était près de lui silencieux, recueilli, craignant de le troubler dans ses réflexions; mais, s'aperce vant que le bout de ses bottines était presque entièrement consumé : « Monseigneur, lui dit-il, c'est trop rêver; il n'y a s point de propos; vos bottines en sont toutes brûlées. » — « Ah! Fon- » laine, lui répoudit l'amiral, il n'y a pas huit jours que toi et moi en » eussions voulu être quittes chacun pour une jambe, et aujourd'hui nous » en sommes quittes pour une paire de bottines, c'est bon marché. »

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