CHAPITRE XXI
Préliminaires du colloque de Poissy. —
Les seigneurs protestants à Saint-Germain. — Arrivée de Jeanne
d'Albret.— Attitude de Catherine; sa lettre au pape. —Le cardinal
de Tournon.— Le cardinal de Lorraine. — Jacques Lainez. —
Les ministres protestants. — Théodore de Bèze.
L'idée de réunir en un colloque les représentants des deux communions n'était pas nouvelle ; on l'avait plus d'une fois réalisée en Allemagne et en Suisse, et c'était souvent à l'issue de semblables conférences que tel prince ou tel canton s'était rallié à la Réformation. La conscience moderne n'admet pas qu'un changement de religion puisse être imposé par la décision d'un prince ou d'une assemblée, et nous reconnaissons sans ambages qu'il y avait quelque chose d'énorme à constituer en quelque sorte juges du débat qui allait s'ouvrir une femme, Catherine de Médicis, et un enfant de onze ans, Charles IX. La réunion de Poissy ne pouvait être une assemblée délibérante; car ses membres n'étant point nommés par des délégations régulières, aucune majorité valable n'avait le droit de s'y produire]; c'était, comme son nom l'indique, un simple colloque où des représentants autorisés des deux communions allaient se livrer à une brillante passe d'armes qui ne devait aboutir à aucun vote. Les protestants, toutefois, l'ac-
ceptèrent avec empressement ; car c'était pour eux l'occasion, tant de fois demandée, de présenter ouvertement leurs croyances et de montrer qu'elles étaient d'accord avec les Écritures et avec les doctrines des grands conciles ; L'Hospital désirait que cette démonstration pût être faite, afin d'être autorisé par là à les placer, comme chrétiens, sous la protection des lois; certains évoques, tels que Monluc, y voyaient surtout un moyen d'exercer une pression sur Rome pour obtenir d'elle des réformes qu'ils jugeaient urgentes; enfin d'autres, tels que le cardinal de Lorraine, avaient l'arrière-pensée de faire éclater au grand jour les différences dogmatiques qui séparaient les luthériens des réformés calvinistes ou zwingliens. C'est évidemment ce dernier motif qui put seul amener des catholiques aussi prononcés que le cardinal de Tournon à subir la chance d'une discussion publique avec des hérétiques condamnés d'avance.
En vue du colloque qui allait s'ouvrir à Poissy, la cour s'était réunie à Saint-Germain. Jamais on n'y avait vu encore un si grand nombre de seigneurs protestants. Au premier rang, on remarquait le roi et la reine de Navarre.
Antoine de Bourbon était encore regardé comme le chef nominal des protestants; mais ses oscillations perpétuelles, le rôle humilié qu'il avait consenti à jouer en tant d'occasions, le rendaient suspect aux réformés.
Cependant, quelques mois auparavant (le 7 février 1561), Antoine écrivait au comte palatin « qu'il n'avait d'autre but que d'établir la vraie religion en
;iice (l>. o et, pendant tout le colloque, il affecta de * montrer le protecteur du parti huguenot.
Jeanne d'Albret, sa femme, venait de se rattachera !glîse réformée. Née le 7 janvier 1528, elle avait alors Dte-trois anB. Son père, Henri d'Albret, homme éuerue et vif. vaillant chasseur, habitue' à respirer l'air des Pyrénées, mais en mCine temps esprit pénétrant, qui ne se laissait duper par personne, et dont Charles-Quint disait : « Je n'ai vu qu'un homme en FYance, c'est le roi de Navarre (2J, » lui avait transmis Ba vivacité prime-sautière, sa boune humeur toujours en éveil, sa ténacité que rien ne pouvait abattre; elle devait elle-même les léguer à son fils. Jeanne tenait <3e sa mère, Marguerite de Valois, le goût des choses «Je l'esprit, l'aversion pour le bîgotisme, et ce grand cœur qui s'apitoyait à toutes les souffrances; mais l'intelligence curieuse do nouveautés qui, chez Marguerite, tournait souvent à la subtilité raffinée, était tempérée chez elle par une raison saine et ferme. Imite jeune, elle avait grandi près de François I", qui l'appelait la mignonne des miijnoiincs. Ou voulut, par politique, la marier presque enfant au duc de Glèves; elle résista : il fallut la porter de force à l'autel; le mariage fat rompu. Plus tard, ce fut elle, au contraire, qui s'éprit d'Antoine de Bourbon ; elle se laissa séduire par i boune mine, par sou air chevaleresque, sans soup-
(1) De Thon aflirmc que lorsque l'ambMMdeur <!e Danemark était venu ■ Blldtef Chtrlcs IX sur Etin avènement 1 la couronne, le roi Navarre lui avait promis qu'avant la fin do l'année une religion plu» o aérait pnVIiee et reçue dam tout le royaume. 1) Paima Cavel (Chmn. noveaaire, l. II, p. 318).
çonner l'inertie de volonté qui se cachait sous ces belles apparences. L'opposition que son père fit à cette alliance surexcita sa passion. Le mariage eut lieu en grande pompe à Moulins, en 1548. Les deux époux furent de toutes les fêtes brillantes par lesquelles Henri II inaugura son règne ; en ce temps-là, Jeanne était toute à la vie mondaine. Les épreuves survinrent ; Jeanne perdit ses deux premiers enfants par des accidents étranges , dus à la négligence de ceux qui les soignaient (1). Son père, irrité, lui reprocha « qu'elle n'était pas digne d'avoir des enfants, puisqu'elle n'y prenait mieux garde (2). » Il exigea que, si Dieu lui en accordait un nouveau, elle le lui donnât à élever. Chacun sait l'histoire de la naissance de Henri IV, et comment Jeanne, pour faire plaisir à son père, chanta une chanson béarnaise au milieu des douleurs de l'enfantement. Peu après son père mourut, et elle fut appelée au trône de Navarre. Ses sujets fêtèrent son retour avec enthousiasme. À partir de ce moment, elle se fixa dans son royaume, ne faisant plus que des séjours peu prolongés à la cour de France.
La Réforme avait pénétré dans ses États ; Antoine de Navarre y fut d'abord favorable ; il permit le prêche public au château de Nérac et appela auprès de lui Théodore de Bèze ; Jeanne était peu sympathique aux novateurs; elle savait que sa mère, qui les avait protégés, s'était vu reprocher par eux, vers la fin de sa vie, son attitude indécise ; il semble aussi que leur aus-
(1) Voir h l'Appendice D.
(2) Palma Cayet. (Id., p. 232).
Pilé ne lui plaisait pas. Elle avouait plus tard qu'uuo ^uji au bal lui paraissait alors plus courte qu'une heure a *i sermon; mais les devoirs nouveaux qui pesaient sur '■'l., [e« souffrances que lui causait la légèreté d'Antc >ine, la portaient peu a peu vers des pensées séïieus ^s; son orgueil de souveraine fut profondément blessé rôle ridicule que son mari consentit à jouer après *^. mort ;de Henri II; dès lors, elle devint vraiment *©ine et montra qu'elle savait gouverner. On la vit présider son conseil, visiter ses États, créer partout \c> institutions utiles, frayer des routes nouvelles, multiplier les écoles, accueillir les proscrits qui fuyaient la France. Lorsque, en 150(1, Antoine fut arrêté à Orléans et menacé de mort,' elle s'enferma avec son fils dans la citadelle de Navarreins et s'y prépara vaillamment À la résistance. Antoine fut délivré par la mort de Fran- 1 1 : mais alors commencèrent pour Jeanne des amertumes nouvelles. Elle apprenait que sou frivole époux" devenait le jouet de Catherine, et que les légèretés de sa conduite étaient le sujet des railleries des catholiques, qui s'amusaient à voir un tel chef à la tête du parti îles austères huguenots. Cest sous ces impressions que Jeanne chercha sa force eu Dieu ; elle se ait à étudier les Écritures, appela auprès d'elle un miistre, Jean de La Tour, et se décida à s'unir aux pronts. Celle décision était d'autant plus courageuse 'if'rontait ainsi l'anathème de Rome. 11 suflit d'une bulle du pape pour la déclarer hérétique, ligne de régner, et pour permettre à son redoutable
, Philippe II, de mettre la main sur ses États. Catherine de Médicis avnit demandé avec instance
à Jeanne de venir à la cour, an moment du colloque. Jeanne partit du Béarn, amenant avec elle le ministre de La Tour. Dans plusieurs villes qu'elle traversa, à On léans en particulier, elle n'hésita pas à se joindre aux assemblées des protestants ; elle embrassait ouvertement leur cause au moment où Antoine songeait secrètement à s'en détacher (1). Le 29 août, eue arriva à Saint-Germain, où tous les protestants l'accueillirent avec enthousiasme.
Elle avait évité de passer par Paris, où sa présence aurait risqué de provoquer une émeute. Le jour de son arrivée, il y eut grand banquet à la cour, des courses de taureaux, et le soir un feu d'artifice; Catherine paraissait tout heureuse de sa venue. Il semblait qu'il y eût là un signe évident de réconciliation entre les partis ; du reste, presque tout le monde se faisait des illusions sur le colloque, et Throckmorton, d'ordinaire plus judicieux, exprimait l'espoir que le duc de Guise et son frère pourraient être amenés à confesser l'Évangile.
Ainsi donc, à une si courte distance du moment où les bûchers des réformés s'allumaient chaque semaine à Paris, et sous un régime qui punissait encore l'hérésie comme un crime, on voyait se réunir à Saint- Germain, sous les auspices du roi et de la reine de Navarre et avec le consentement tacite de Catherine de Médicis, une véritable petite cour protestante; Louis
(1) C'est par erreur que la France protestante (même dans sa deuxième édition) présente Jeanne d'Albret comme quittant Paris vers la mi-juillet 1561 et s'enfuyant à Pau, où elle n'aurait embrassé la Réforme qu'à la Cène de Noël.
de Condé et sa vaillante femme, sa belle-mère, la comtesse de Roye, l'amiral et Charlotte de Laval, le cardinal Odet de Châtillon, Renée de France, duchesse de Ferrare, y marquaient au premier rang (1). Tous ces hôtes du roi logeaient soit au château, soit dans les maisons voisines, et, malgré l'édit de juillet, le culte réformé se célébrait chaque jour dans leurs demeures.
L'ambassadeur d'Espagne, Chantonnay, le constatait avec une colère mal dissimulée : « La religion, écrivait-il à Philippe II, va par deçà à son train accoutumé... Il se fait toujours quelque prêche en la maison de quelque seigneur et dame de la cour, quelque chose que j'en crie. Le payement est toujours que l'on n'en sait rien et que l'on s'en fera informer; mais cela s'écarte toujours jusqu'à recommencer. Et présente-t-on continuellement requêtes pour des temples, et ceux de Sorbonne au contraire. . . Les choses sont de telle sorte que je n'en attends aucun bien, et s'est prêché plus hardiment ces jours passés dedans le château de Saint- Germain qu'il fut oncques devant l'édit (de juillet), de manière que les prédicants y sont autant assurés que les prêcheurs catholiques (2). »
Catherine de Médicis se donnait l'air d'incliner vers la Réforme. Quelque temps auparavant, le 4 août* elle avait fait écrire au pape Pie IV une curieuse lettre, où
(1) La mort venait de frapper une femme éminente, Jacqueline de Longwy, duchesse de Montpcnsier et belle-sœur de Condé. Elle exerçait sur Catherine de Médicis une iufluence considérable, et toujours dans le sens de la justice et de la tolérance.
(2) Cité par M. Delaborde dans son écrit : Les Protestants à la cour de Saint-Germain (1874).
elle lui indiquait les mesures à prendre pour sau^s^er. FÉglise (1). On y reconnaît aisément la main de Montluc, évoque de Valence, son théologien favori, d*z>nt nous avons déjà signalé le rôle à la conférence de F<z>ntainebleau. Elle y parlait du nombre toujours croiss Œtxit des protestants, devenus si puissants qu'il fallait renoncer à les dompter par les armes. <c Cependant, ajoutait-elle, il n'y a parmi eux ni anabaptistes, xi libertins (libres penseurs), ni aucun partisan des opinions qu'on regarde comme monstrueuses. Tous admettent les douze articles du Symbole, comme ils o^-ù été expliqués par les VII conciles œcuméniques (2T > Aussi, plusieurs catholiques des plus zélés croier^ 11 qu'on ne doit pas les retrancher de la communion <T-^* C T Église, quoiqu'ils pensent différemment d'elle su^ ^ quelques points. » La reine mère conseillait ensuit^ 3 ^ " l'emploi de l'instruction, des conférences pacifique^^ S pour ramener les égarés ; elle pensait qu'il y avait lieiL^^ de leur faire des concessions : « On devrait bannir lesimages, au moins du lieu destiné à l'adoration et au. culte public de la divine Majesté; on pourrait omettre, dans l'administration du baptême, les exorcismes etles formules de prières qui n'entrent point dans l'institution du sacrement. » De môme, on pourrait revenir à la communion sous les deux espèces, à l'usage de la. langue vulgaire dans la liturgie; on devrait supprimer les messes particulières sans communiants. La reine
(i) Cette lettre est rapportée par de Thou (liv. XXVIII).
(2) Comme le remarque de Thou, les protestants ne reconnaissaient comme œcuméniques que les quatre premiers, de Nicée, de Constantinople, d'Éphèse et de Calcédoine.
terminait en protestant de sa fidélité au pape et à la sainte Église. Ces conseils de réforme sur des points secondaires trahissaient chez elle, ou plutôt chez ceux qui l'inspiraient, une méconnaissance profonde du grand mouvement qui portait plus d'un tiers de l'Europe vers de nouvelles destinées religieuses; c'était une dérisoire entreprise que de jeter ces fragiles barrages en travers d'un torrent impétueux.
Ce qui prouve, toutefois, que la famille royale était réellement entamée par les idées nouvelles, c'est l'attitude de deux des fils de Catherine, attitude qui nous est révélée par le naïf témoignage de sa fille Marguerite.
Dans ses Mémoires, elle s'exprime ainsi :
« Je fis résistance, pour conserver ma religion du temps du synode de Poissy, où toute la cour était infectée d'hérésie, aux persuasions impérieuses de plusieurs dames et seigneurs de la cour, et môme de mon frère d'Anjou, depuis roi de France, de qui l'enfance n'avait pu éviter l'impression de la malheureuse huguenoterie, qui sans cesse me criait de changer de religion, jetant souvent mes Heures dans le feu, et au lieu me donnant des psaumes et prières huguenotes, me contraignant les porter. » Elle ajoute, il est vrai, que sa mère n'admettait pas qu'on allât si loin et qu'elle contraignit d'Anjou « de reprendre la vraie, sainte et ancienne religion de nos pères, de laquelle elle ne s'était jamais départie. » Mais, évidemment, Catherine avait laissé ses enfants subir dans une grande mesure l'influence des croyances réformées ; car le petit roi luimême, Charles IX, dans une conversation avec Jeanne
d'Albret (]), affirmait que, lorsqu'il serait maître, il quitterait la messe. « En attendant, ma tante, disait-il à Jeanne d'Albret, gardez, je vous prie, tout ceci pour vous et ayez soin que rien n'en parvienne aux oreilles de ma mère. » La reine de Navarre, en reproduisant ces paroles, exprimait le vœu que Charles IX ressemblât à Edouard VI d'Angleterre et travaillât comme lui à réformer la religion. » Cette opinion était aussi celle de Théodore de Bèze qui, écrivant à Calvin, qualifiait le jeune roi de prince « d'une singulière espérance. »
On comprend que les chefs du parti catholique fussent profondément inquiets de ces dispositions de la cour et missent tout en œuvre pour les combattre. Ils ne voyaient partout que trahison, et Michel de L'Hospital n'était à leurs yeux qu'un protestant déguisé. Pie IV envoya en France, pour organiser la résistance, un légat, le cardinal de Ferrare, fils de la trop célèbre Lucrèce Borgia. Le choix était malheureux; car les scandales que ce nom rappelait avaient puissamment contribué aux progrès de la Réforme. Le légat n'osa pas faire à Paris une entrée solennelle ; il évita même de trop paraître en public ; au reste, c'est au milieu du colloque seulement qu'il devait arriver à Saint- Germain.
Le .vieux cardinal de Tournou était le chef le plus ostensible du parti de la résistance; intraitable et fougueux, il écartait résolument les moyenneurs, tels que
(I) Celle mtiïcrsnllmi itli conserva par l'ambiuiatlcurnoglaiiThiockiwirtnn, CahniÈar of itatrpaprrt, fon-iyn {aa. IBM, p. 415 ï. OnlatMWttl
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l'évêque Montluc. Mais le vrai directeur du parti était le fameux cardinal de Lorraine, dont il faut bien marquer ici le rôle.
On se rappelle son ambition précoce, son premier voyage à Rome où, à l'âge de vingt- trois ans, il préparait déjà pour son frère la conquête de Naples, plus tard son alliance avec l'aventurier Garafa et leurs misérables intrigues qui poussèrent la France aux désastres de 1557.
Nous avons vu ensuite son action néfaste à l'époque de la signature de la paix de Cateau-Cambrésis, où, de concert avec Granvelle, évoque d'Arras, il avait conseillé l'extermination des hérétiques ; après la mort de Henri II, il avait, avec son frère François, pris en mains le pouvoir, sévi cruellement contre les conjurés d'Amboise et poussé à l'exécution de Gondé ; la mort de François II l'avait mis un moment dans l'ombre, et, pendant Tannée 1561, il s'était souvenu de son diocèse de Reims où il avait prêché fort dévotement, pendant le carême, sur la nécessité de réformer l'Église. Son zèle lut si exemplaire, qu'on l'accusa d'incliner au luthéranisme (1).
Singulier réformateur que cet homme ! Ce Lorrain sans scrupule, avait dû à Diane de Poitiers sa fortune extraordinaire. Brantôme nous a instruits sur ses mœurs qui, à cette époque de relâchement, furent exceptionnellement scandaleuses. Il se vantait de triompher, à prix d'argent, des vertus les plus rebelles. Aussi le
(1) Cardinalis Lotharingicus a rigidioribus pontificiis accusatur lutheran terni. (Languet, Epist., XLIV.) Languct revient sur lo môme sujet plus tard. « Rhemis ita concionatiir ut vidcatur non multum a nostris dissen-
malin chroniqueur peut-il dire de lui qu'il avait « l'âme barbouillée. » Le jésuite Maimbourg, qui a fait son apologie, ne peut nier « qu'il n'ait eu toute sa vie une passion démesurée pour l'agrandissement de sa maison. » Il avoue aussi « qu'ayant l'esprit extrêmement vif et pénétrant, le naturel ardent, impétueux et violent, avec une rare éloquence naturelle, il était le plus timide et le plus faible des hommes quand il s'agissait d'en venir à l'exécution et qu'il y voyait un péril. » Mézeray a relevé également ce trait ; il l'appelle « haut en parole et vindicatif, néanmoins couvert, craintif et dissimulé. » Nul plus que lui ne parla à certains jours de pacifier la France; nul ne poussa plus violemment aux mesures de répression féroce. Les protestants ne s'y trompèrent pas ; ils lui donnèrent le nom de tigre de Lorraine et reconnurent en lui le plus implacable de leurs ennemis.
En 1561, au moment où nous sommes, Charles de Lorraine avait trente-sept ans. De tous les prélats français, il était celui qui avait poussé avec le plus d'ardeur à la convocation du colloque. Il espérait y jouer un grand rôle, grâce à son éloquence naturelle; la vie qu'il avait menée jusque-là ne l'avait guère préparé à l'étude des questions théologiques, mais il excellait a saisir dans un sujet les points qui faisaient impression sur les esprits ; plus tard, il fut un des orateurs les plus écoutés du concile de Trente. En ce moment, il comptait, avant tout, sur un procédé d'habile tactique pour
lire. • Mais Lauguet ajoute prudemment : a Sed vidorioe nJii q
liuk bII Ddciiduui. » lEpht-, LXIII.)
accabler les protestants. Le colloque, selon ses calculs, devait aboutir à les diviser. Il s'agissait, pour atteindre ce but, de diriger adroitement la discussion, de la faire porter sur un point où ils ne fussent pas d'accord, sur la sainte Cène, par exemple!; d'amener les réformés non seulement à exposer leur doctrine, mais si possible à l'exagérer dans le feu de la dispute, et de les rendre ainsi suspects et odieux aux yeux des luthériens d'Allemagne (1). Charles de Lorraine, par la position même de son diocèse, connaissait ces derniers; il avait eu avec eux des relations de voisinage, et les ménageait fort. Il entretenait une correspondance active avec le duc Christophe de Wurtemberg et vantait , en toute occasion, la confession d'Augsbourg; c'était sur sa demande que des princes luthériens d'Allemagne venaient de se décider à envoyer leurs théologiens à Poissy; ils n'y arrivèrent qu'après le colloque, mais nous verrons tout le profit que le cardinal de Lorraine s'efforça de tirer de leur doctrine (2).
La cour de Rome ne se fiait toutefois que médiocrement à Charles de Lorraine; elle craignait qu'il ne voulût prendre au sérieux son rôle de médiateur entre le catholicisme et les luthériens, et que, placé dans
(1) C'était le piège que redoutait Calvin; aussi écrivait-il à Coligny, en septembre 1561 : « Surtout, je vous prie, Monseigneur, tenir la main que la confession d'Augsbourg ne vienne au jeu , laquelle ne serait qu'un flambeau pour allumer un feu de discordes » ; et il ajoutait ce jugement injuste : « Et de fait, elle est si maigrement bâtie, si molle et si obscure, qu'on ne s'y saurait arrêter ».
(2) Nous avons rappelé plus haut que, lorsque le petit duc d'Anjou, le futur Henri III, jouait au protestant et s'efforçait de convertir sa sœur Marguerite, c'était le nom du cardinal de Lorraine et la confession d'Augsbourg qu'il avait toujours à la bouche.
cette situation intermédiaire, fort de PinQuence qu'elle lui créerait, il ne songeât à en tirer parti pour défendre les privilèges de l'Église gallicane et pour revendiquer cette indépendance relative, qui avait toujours été le rêve d'une partie de son clergé et du gouvernement français. Aussi avait-elle adjoint au légat qu'elle envoyait en France un personnage sur qui elle comptait absolument, le jésuite Jacques Lainez, l'un des premiers compagnons d'Ignace de Loyola, et qui lui avait succédé trois ans auparavant comme général de la célèbre compagnie. C'est Lainez qui, de l'œuvre enfantée par l'enthousiasme ardent de Loyola, a fait le jésuitisme tel qu'il s'est affirmé dans l'histoire. Intelligent, prudent, méthodique,il a le premier su donner à son ordre une direction habile, et, tout en le laissant être une milice absolument dévouée au pape, il l'a défendu contre les défiances de l'épiscopat ; son ardeur à soutenir l'infaillibilité du pape le rendait suspect au clergé français; mais le zèle qu'il allait déployer contre les protestants à Poissy comme à Trente devait triompher de ces suspicions et lui faire obtenir, pour son ordre, la liberté ardemment désirée de s'établir en France. La présence de Lainez allait contrecarrer les efforts de Charles de Lorraine pour faire diriger le colloque dans un sens trop gallican ; elle devait également annuler le rôle de médiateur de Jean de Montluc, évêque de Valence, le prélat favori de Catherine, dont la conduite louvoyante reflétait la tactique indécise de la reine mère. Cet évêque diplomate, qui avait réussi dans sa jeunesse à resserrer l'alliance de la France avec les Turcs, et qui devait plus tard par ses intrigues assurer au duc d'An-
jou le trône de Pologne, avait, à l'assemblée de Fontainebleau, défendu avec chaleur la cause de la Réforme, ce qui n'empêche pas que Biaise de Montluc, son frère, ne vante le concours qu'il lui prêta pour Fextermination des huguenots en Guyenne. C'est sur Montluc que Catherine comptait pour imprimer au colloque une direction favorable à l'affermissement de son autorité.
Tels étaient les représentants principaux du catholicisme au colloque de Poissy. Pour leur tenir tête, les protestants y avaient envoyé quelques-uns de leurs meilleurs théologiens. Un moment, on avait songé à y faire venir Calvin. Mais l'amiral, qui s'employait à obtenir des sauf-conduits pour les ministres protestants, déclara que c'était impossible. Un des pasteurs de l'Église de Paris, La Rivière, écrivit à Calvin dans ce sens : a Quant à vous, monsieur, lui dit-il, comme nous n'avons point vu grande apparence de vous pouvoir avoir par deçà encore, aussi ne voyons-nous pas moyen qu'y puissiez être, sans graves périls, vu la rage que tous les ennemis de l'Évangile ont conçue contre vous, et les troubles que votre seul nom exciterait en ce pays, si on vous y sentait. De fait, monsieur l'amiral n'est nullement d'avis qu'entrepreniez le voyage, et avons bien connu que la reine n'aurait pas à cœur de vous y voir aussi et dit franchement qu'elle ne se voudrait pas assurer de vous conserver par deçà comme les autres, et les ennemis de l'Évangile, de l'autre côté, disent qu'ils entendraient volontiers parler tous les autres, mais quant à vous, qu'ils ne vous sauraient ouïr ni voir. Voilà, monsieur, en quelle
estime vous êtes à l'endroit de ces vénérables prélats, etc. (1). »
Ce dut être un singulier spectacle que l'arrivée des ministres à Saint-Germain. « Ils sont aisés à connaître à leurs visages, » écrit ironiquement Ghantonnay à la duchesse de Parme. Au milieu de ces courtisans votas de soie et de velours, disputant aux femmes les rubans et les dentelles pour en orner leurs pourpoints, au milieu de ces grandes dames parées de toiles d'or et d'argent, pliant sous le poids de leurs robes traînantes de damas et de brocart, il dut sembler étrange de voir passer ces hommes au maintien grave, au visage austère, aux vêtements sombres (2). »
« Ils furent mieux accueillis que n'eût été le pape s'il fût venu, » s'écrie avec indignation Claude Hatton (3). Chantonnay raconte que le cardinal de Chàtillon voulut en loger douze. L'amiral reçut chez lui Jean Malot, pasteur de l'Église de Paris; les autres étaient Théodore de Bèze; Jean-Raymond Merlin, aumônier de l'amiral ; Jean de L'Espine ; Marlorat, qui, l'année suivante, devait être étranglé à Rouen ; François Morel, sieur de Collonges, qui, tout jeune encore, avait présidé deux ans auparavant le premier synode de Paris; François de Saint-Paul, Nicolas Follion, Jean Boquin; Nicolas des Gallards, seigneur de Saules, pasteur de l'Église française de Londres, venu sur la de-
(i) Cette curieuse lettre, dont l'original se trouve à la bibliothèque dt Genève, vol. 1%, a été publiée dans le Bulletin de la Société d'histoire du protestantisme français (t. XVI, p. 602).
(2) La Ferriere, ouvr. cité (Intwduction, p. c).
(3) Journal (t. I", p. 155).
COUGNY AVANT LES GOERRBS.DE RELIGION. S8g
nde de l'amiral ; Claude de La Boissière (de Saiutes), Nicolas Thobie (d'Orléans), Jean Viret, On attendait •l'un jour a l'autre Pierre Martyr, le théologien le plus lient de la Réforme italienne, et l'un des principaux acteurs de la liturgie anglicane; il était alors pro- .1 Zurich; on espérait qu'il pourrait exercer une influence particulière sur Catherine de Médias, sa compatriote, qui, elle-môme, avait insisté pour qu'il vint.
De tous les docteurs réformés, celui sur lequel les regards se portaient de préférence, était Théodore de Bèse, Yatte,- ego de Calvin. Bèze avait alors quarantedeux ans. 'i II était bien fait, écrit le jésuite Maimbourg, .yant le visage agréable, l'air fin et délicat et taules i manières d'un homme du monde qui le faisaient jilimer des grands, et surtout des dames, auxquelles il prenait grand soin de ne pas déplaire. Pour l'esprit, i Lie petit nier qu'il ne l'eût très beau, vif, aisé, sub- . enjoué et poli. »
Dans une autre page, le môme auteur attaque Bèze : une extrême violence et lui reproche les désori de aa vie. Bèze avait eu une jeunesse orageuse; : é d'abord au droit, puis pourvu de bénéfices eodéaiastiques, il ne songeait alors qu'à briller comme . poète et à imiter Tibulle. Ses œuvres de jeunesse étaient connues, et il n'était que trop facile d'y trouver matière à reproche. Mais les protestants avaient le droit de répondre qu'en se joignant à eux, Bèze avait profondément réformé sa vie, et que ce changement était la meilleure preuve de la siucérité de sa foi. Aujourd'hui, nous lui ferions un autre reproche, c'est d'avoir
accepté aveuglément les idées de son temps relativement aux peines à infliger aux hérétiques, et de s'être fait l'apologiste de la condamnation de Servet.
Bèze, établi à Genève depuis douze ans, était déjà revenu une fois dans sa patrie, chargé d'une mission importante auprès d'Antoine de Navarre, qu'il avait contribué à amener à la foi réformée.
Son départ de Genève ne fut pas chose facile ; les magistrats de cette ville craignaient que sa vie ne fût menacée ; Antoine avait dû écrire pour qu'on le laissât venir.
Bèze était parti de Genève le 17 août, et, après avoir salué en passant, à Montargis, la duchesse de Ferme, qui allait le rejoindre à la cour, il était arrivé à Saint- Germain le 23. Dans une lettre à Calvin (1), il rend compte de la manière dont il y fut reçu. Le roi de Navarre, Coudé, l'amiral de Ghàtillon et le cardinal de Bourbon lui tirent un cordial accueil. Le lendemain de son arrivée, il prêcha chez le prince de Condé. Le soir, invité chez le roi de Navarre, « je fus, dit-il, bien ébahi que je trouvai la reine mère, le seigneur roi, monseigneur le prince, monsieur d'Étampes, les cardinaux de Bourbon et Lorraine, M me de Crussol et une autre dame encore; je fus comme surpris par la faute d'être averti; mais, grAce à Dieu, cela n'empêcha pas quVn peu de paroles je ne lui déclarasse la cause de ma venue. A quoi elle me répondit très humainement. Adonc le cardinal (de Lorraine), prenant la parole et commençant par belles louanges, ajouta qu'ainsi que
\\} Bibliothèque de Genève, vol. 117.
j'avais affligé la France, je la pourrais maintenant soulager. » Bèze, on peut le croire, ne laissa point passer sans protester ce mot d'affliction. On changea d'entretien; il fut question de Calvin, de son âge, de l'état de sa santé. Puis le cardinal aborda la question de la sainte Gène. Il dit que, quant à lui, il n'attachait pas beaucoup d'importance à la transsubstantiation. Parole habile qui devait porter Bèze à s'engager là-dessus dans la discussion publique, et à toucher ainsi au point qui séparait le plus les réformés des luthériens. Catherine sembla fort satisfaite de ce premier entretien. Le cardinal en s'en allant dit à Bèze : « Je vous adjure que vous ayez à conférer avec moi, et vous trouverez que je ne suis pas aussi noir qu'on me fait. » Sur quoi M me de Crussol, l'interpellant brusquement, lui dit : « Bonhomme pour ce soir, mais demain, quoi? » Et, en effet, le lendemain le cardinal allait répétant partout qu'il avait réduit Bèze à son opinion. Le connétable, dînant chez la reine mère, se fit l'écho de ce bruit : a J'y étais, lui répondit Catherine, et je vous assure qu'il n'en est rien. »
Dans la semaine qui suivit, Bèze prêcha plusieurs fois. « Il fit hier, écrit Chantonnay à la duchesse de Parme (septembre 1561), le sermon le plus abominable que jamais eût été fait, et y entrait-on par les portes et les fenêtres avec une furie admirable. »
Les réformés auraient voulu qu'on ne transformât pas le colloque en concile, et que les évoques n'y fussent pas juges et parties. En cela, ils avaient raison ; mais ils exigeaient trop de leurs adversaires lorsqu'ils demandaient que les questions fussent tranchées par
l'Écriture seule consultée dans le texte original; ce qui, au point de vue catholique, revenait à résoudre la question par la question. Catherine promit vaguement de faire observer ces conditions, mais refusa tout engagement écrit.