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CHAPITRE XXV

Attitude des Guises an lendemain de l'édit de janvier.

— Leur correspondance avec Christophe, duc de Wurtemberg.

— Conférence de Saverne. — Massacre de Vassy. — Réclamations des huguenots. — Antoine de Navarre et Théodore de Bèze

à Monceaux.

Cependant, les Guises allaient reparaître sur la scène et montrer le cas qu'ils faisaient de l'édit. Mais il est bon de faire voir par quelles négociations singulières ils préludaient à la tragédie de Vassy.

Le cardinal de Lorraine n'avait pu réussir à mettre aux prises, à Poissy, les réformés avec les luthériens ; il n'en continuait pas moins activement ses pourparlers avec ces derniers ; son frère l'y aidait et avait engagé depuis plusieurs mois une correspondance suivie avec Christophe, duc de Wurtemberg (1).

François de Guise témoignait une grande admiration pour la confession d'Augsbourg, et Christophe répondait que « ce lui a été une grande joie d'avoir entendu qu'en matière de la foi le duc de Guise ne désire autre chose plus que sa conscience soit bien instruite ». Le duc de Guise s'efforce de démontrer (lettre du H juillet

(1) On trouvera dans le Bulletin de la Société d'histoire du protestantisme, t. XXIV, d'intéressants extraits de cette correspondance. Voir aussi l'ouvrage de M. Dclaborde (t. II, p. 17 et suivantes).

32 i VIE DE COLIGXY.

1561) que les luthériens d'Allemagne n'ont rien de commun avec les réformés, qui ne sont que des contempteurs des rois et de l'Église. Les lettres échangées deviennent de plus en plus affectueuses, et Ton convient de se rencontrer à Saverne le 15 février 1562. Nous savons ce qui s'y passa par le duc de Wurtemberg lui-même, qui a laissé le naïf exposé de cette conférence (1 ) .

Le 1 6 février, le cardinal prêcha à Saverne en présence de Christophe et des autres invités. Son discours eut pour but de montrer qu'il n'y a pas d'autre médiateur ni intercesseur que Jésus-Christ, et que l'homme ne doit pas se confier dans ses bonnes œuvres.

Le lendemain, pendant que le cardinal conférait avec les théologiens allemands que le duc avait amenés à sa suite, François de Guise prit Christophe à part, lui raconta à sa manière le colloque de Poissy, montra qu'il n'y avait rien à attendre des calvinistes, qui étaient intraitables, mais qu'il désirait connaître la foi des Allemands. « Il ajouta avec beaucoup de paroles qu'il

(1) La plupart de nos historiens ont ignoré ces faits qui jettent un jour si lumineux sur les événements ultérieurs et sur la conduite des Guises. La relation du duc Christophe, dont personne n'a jamais soupçonné la parfaite loyauté, avait été publiée sous sa forme originale (en allemand mêlé de latin) dans Suttler (Geschichte vom Wurtemberg unter den Herzogen, 1771, t. IV, p. 215 et suivantes). Signalée par M. Baum, elle a été traduite pour la première fois par M. Muntz (Bulletin de la Société d'hist. du prot. français, t. IV, p. 184 et suivantes). Il est à remarquer que de Thou, Sandras de Courtils et Baylc avaient parlé, en passant, du piège tendu par les Guises au duc de Wurtemberg, et qu'on n'avait pas pris au sérieux leurs affirmations. M. de Félice, dans son Histoire des protestants de France, ne mentionne pas l'entrevue de, Saverne; mais M. Puaux, dont l'Histoire de la Ré formation française est plus récente, en fait le récit au tome II de son ouvrage.

COLIGiNY AVANT LES GUERRES DE RELIGION. 325

aimerait s'éclairer et se mettre la conscience en repos, qu'il avait été élevé dans la foi de ses aïeux ; qu'homme de guerre depuis sa jeunesse, il était resté ignorant en religion, et que bien certainement, si on lui montrait qu'il a été dans Terreur jusqu'à présent, il suivrait volontiers et de grand cœur les nouveaux enseignements qu'on lui donnerait. »

Le duc de Wurtemberg exposa sa foi. François de Guise assura qu'il la partageait. « Je n'adore d'autre Dieu que le vrai Dieu, répondit-il ; je me confie uniquement en Jésus-Christ ; je sais bien que ni la mère de notre Seigneur, ni les saints ne peuvent m'être en aide ; je sais bien aussi que je ne puis être sauvé par mes bonnes œuvres, mais par les mérites de Jésus- Christ. »

« — Ce que vous dites me remplit de joie, s'écria Christophe. Que Dieu vous maintienne dans cette confession! »

On parla de la messe ; Guise cita la parole de Bèze • au colloque de Poissy ; Christophe la justifia en disant que Bèze n'avait sans doute voulu combattre que « l'opinion papistique, » qui fait un dieu de l'hostie. Guise se déroba alléguant son ignorance en ces matières. Christophe lui dit alors : a Puisque nous en sommes maintenant à nous expliquer l'un avec l'autre, je ne puis m' empocher de vous informer que vous et votre frère êtes hautement soupçonnés en Allemagne d'avoir contribué à faire périr, après le décès de Henri II et encore de son vivant, plusieurs milliers de personnes qui ont été misérablement livrées à la mort à cause de leur foi. Comme ami et comme chrétien, je dois vous aver-

tir : gardez-vous, gardez-vous du sang innocent. Les châtiments de Dieu vous atteindraient dans cette vie et dans l'autre. »

« Il me répondit avec de grands soupirs : « Je sais bien qu'on nous accuse de cela et d'autres choses encore, mon frère et moi ; mais on nous fait tort, nous vous l'expliquerons tous deux avant votre départ. »

Alors, changeant brusquement de sujet, Guise demanda au prince luthérien pourquoi les protestants étaient divisés, tandis que la plus grande unité régnait chez les catholiques. Christophe répondit que chez les catholiques l'unité était avant tout hiérarchique, tandis que chez les évangéliques elle était réelle et vivante, puisqu'en ayant des formes diverses ils marchaient sous un môme drapeau et n'avaient qu'un seul chef, Jésus-Christ.

Le lendemain 17, nouveau sermon du cardinal, qui prêche comme un vrai luthérien, insistant sur le fait que Jésus est le seul médiateur. Puis la conversation s'engage entre le cardinal et les théologiens allemands. L'un d'eux, Brenz (1), demande au cardinal si Jésus- Christ doit être adoré dans le pain et promené dans des processions. « J'avoue, dit le cardinal, que nous avons été trop loin en cela. » A propos des messes pour les morts, môme aveu de sa part. Il demanda ensuite à Brenz s'il croyait que l'Eglise dût avoir un pape, des cardinaux, des évoques. «Jésus-Christ, répondit Brenz, n'a pas de vicaire, car il est le seul chef de l'Église; FÉcri-

(i) Jean Brenz (appelé Brentius dans la narration du doc) était l'un des théologiens les plus distingués de son Église.

tare ne parle pas de cardinaux ; nous concédons qu'il y ait des évoques, mais ils doivent être élus canoniquement. » Le cardinal dit que, sur ce point encore, on serait facilement d'accord ; puis il insiste sur son idée fixe, décider Christophe à rompre avec les calvinistes ; mais, tout en croyant que ceux-ci se trompent en partie, Christophe n'y consent pas. Le cardinal revient à la charge, exalte la confession d'Augsbourg, dit que si on l'avait présentée à Poissy il aurait tout arrangé.

Le duc de Wurtemberg lui dit alors : « Si Bèze et ses amis signaient la confession, la signeriez-vous î — Certainement, répondit le cardinal ; de plus, je prends Dieu à témoin que je pense et crois, comme je le dis, qu'avec la grâce de Dieu je vivrai et mourrai dans ces sentiments. J'ai lu la confession d'Augsbourg ; j'ai lu aussi ce qu'ont écrit Mélanchthon, Brentius et d'autres ; j'approuve entièrement leurs doctrines, et je m'accorderai avec eux en matière de discipline ecclésiastique, mais il faut que je dissimule encore quelque temps, afin d'en gagner plusieurs autres qui sont encore faibles dans la foi. »

Lorsque la conférence fut finie, le cardinal renouvela les protestations de son frère à propos des condamnations des hérétiques français. « Je yous jure, dit-il avec une audace étrange, je vous jure au nom de Dieu, mon créateur, et en y engageant le salut de mon âme, que je ne suis coupable de la mort d'aucun homme condamné pour cause de religion. » Le duc de Guise affirma la môme chose avec de grands serments. Ils promirent tous deux « de ne persécuter ni ouvertement ni en secret les fauteurs de la nouvelle doctrine. »

On se sépara, le 18 février, après s'être engagé à travailler, chacun de son côté, à la pacification de la chrétienté.

Or, dix jours après ces protestations solennelles, le 28 février, François de Guise écrivait à Lamothe-Gondrin, son lieutenant en Dauphiné : « Je pense que s'il se fait par delà quelque assemblée notable où il y ait beaucoup de gens, il sera bon de se saisir du ministre et de le faire tout soudain pendre et étrangler, comme auteur des séditions et tumultes dont on a usé à rencontre de vous. » Et il ajoutait : « Vous me ferez plaisir de n'épargner en cela chose que vous puissiez, car je ne pense point qu'on en puisse venir autrement à bout (1). »

Au reste, ce que le duc de Guise commandait à son lieutenant, il le pratiquait lui-même, au retour de Saverne, car ayant trouvé à Saint-Nicolas en Lorraine un pauvre épinglier qui avait fait baptiser son enfant à la mode de Genève, il le fit pendre sur-le-champ (2). Aussi, en apprenant son retour, plus de soixante fermiers protestants des environs de Joinville s'enfuirent épouvantés.

Il y avait alors depuis peu, dans une partie de la Champagne qui avait été détachée du gouvernement de la maison de Lorraine pour faire partie du douaire de Marie Stuart (3) , à Vassy , une petite communauté

(1) Théodore de Bèze [H ut. eccl.). Voir les articles de M. Jules Bonnet sur le massacre de Vassy. {Bulletin, t. XXI, p. 56).

(2) Crespin {Hist. des Martyrs). Le môme fait est consigné dans les Mémoires de Condé.

(3) C'était donc une terre française, placée sous le bénéfice de redit de janvier.

protestante dont l'existence irritait profondément la mère des princes lorrains, la vieille Antoinette de Bourbon, qui résidait à Joinville. Elle y avait envoyé Tévôque de Châlons-sur-Marne. Celui-ci avait eu une discussion publique avec les protestants, s'était retiré très mortifié du débat, était revenu raconter sa mésaventure aux Lorrains, qui ne lui avaient pas épargné les brocards. Les Lorrains avaient adressé au conseil privé du roi de France une requête « tendant à cette fin que commission fût donnée au duc de Quise pour être exécutée sur les délinquants » (1 ) . Mais le conseil privé n'avait vu là q.ucun délit. Les réunions avaient donc continué et le nombre des fidèles allait croissant. A Noël, on y avait compté un millier de communiants.

Le dernier jour de février 1 562, François de Guise, accompagné de sa femme et de ses deux fils, vint de Joinville coucher à Donmartin-le-Pranc, où se trouvait sa mère. Le dimanche 1 er mars , il en part, après avoir avoir assisté à la messe et se rend à Vassy. Dans quel but? Le pays était en paix; or, le duc emmène avec lui deux cents arquebusiers, auxquels se joint une compagnie d'archers venue de Montieren-Der. A un quart d'heure de Vassy, il entend sonner une cloche et demande ce que c'est. On lui répond que c'est la cloche qui appelle les réformés au prêche. « Marchons, marchons, dit le duc, il faut aller voir ces gens pendant qu'ils sont assemblés! » On arrive

(1) Voilà les détails dont l'histoire doit tenir compte, si elle veut apprécier le vrai caractère du massacre de Vassy. Comment soutenir encore, en présence de tels faits, qu'il a été le simple résultat d'un accident?

à Vassy, et le duc ordonne à ses gens de marcher au prêche, « qui était en une grange (1), tout au contraire et à l'opposite de la rue et chemin que ledit duc devait prendre pour aller à Esclaron, où il devait dîner (2). » Le duc recommanda en même temps aux catholiques de ne pas se trouver dans les rues.

Dans la grange étaient réunis environ douze cents huguenots; quelques-uns étaient assis sur le rebord des fenêtres. Deux ou trois des gens du duc de Guise entrent dans l'assemblée, on les invite à s'asseoir. Us répondent : « Mort Dieu ! il faut tout tuer. » En même temps, du dehors on tire sur les fenêtres. Les maiheureux protestants, absolument désarmés, veulent fermer les portes, mais la soldatesque arrive en criant : Tue ! tue ! Une véritable tuerie commence ; ceux qui veulent s'échapper par le toit sont criblés de balles; le massacre dura une heure. Il y eut soixante morts et deux cent cinquante blessés, mais pas une victime du côté des catholiques (3). La duchesse de Guise intervint pour supplier qu'on épargnât les femmes enceintes. Ce trait prouve que Ton prenait le temps de choisir les victimes et qu'il n'y avait pas là, comme on l'a pré-

(1) La fameuse gravure du temps représentant le massacre montre qu'il faut entendre par là une espèce de hangar, ou plutôt de vaste bâtiment couvert ayant de larges fenêtres.

(2) Crcspin. On trouvera dans les articles de M. Joies Bonnet, que nous avons cités, la discussion des assertions de Brantôme, de de Tbou, de La Popelinière, de Castelnau sur ces incidents. Les défenseurs du duc de Guise ont prétendu qu'une querelle s'était engagée entre ses gens et les protestants. Or, de l'aveu de tous, ceux-ci étaient au prêche et chantaient alors leurs psaumes.

(3) Crespin, dont la relation est évidemment d'un témoin oculaire, donne les noms des victimes.

tendu, une rixe où Ton frappe dans l'aveuglement du combat.

Le ministre, Léonard Morel, était agenouillé dans sa chaire. On tire sur lui, il veut descendre, se heurte à un cadavre, tombe et reçoit plusieurs coups d'épée : « Seigneur, s'écrie-t-il, je viens rendre mon âme entre tes mains. » On le relève, car il ne pouvait se tenir debout, et on l'amène au duc de Guise. « Ministre, viens çà, lui dit ce dernier, es-tu le ministre d'ici ? Qui te fait si hardi de séduire ce peuple. — Je ne suis point séducteur, répond Morel, j'ai prêché l'Évangile de Jésus-Christ. — Mort-Dieu, s'écrie le duc, l'Évangile prêche-t-il sédition? Tu es cause de la mort de tous ces gens ; tu seras pendu tout à l'heure. » On n'eut pas le temps de dresser une potence, et le ministre fut jeté en prison.

Le duc s'était emparé de la Bible, et, la montrant à son frère, le cardinal (1), il lui dit : ce Tenez, mon frère, voyez le titre des livres des huguenots. » Le cardinal le voyant, dit : « Il n'y a point de mal en ceci, car c'est la Bible et la sainte Écriture. » Le duc, fâché qu'il ne lui répondît selon son désir, entra en plus grande rage qu'auparavant et dit : « Comment, sang Dieu, la sainte Écriture ! Il y a mille et cinq cents ans que Jésus-Christ a souffert mort et passion, et il n'y a qu'un an que ces livres sont imprimés. Comment dites-vous que c'est l'Évangile? Par la mort Dieu, tout n'en vaut rien (2). »

(1) C'était son plus jeune frère, lo cardinal Louis de Guise, qu'il ne faut pas confondre avec Charles, cardinal de Lorraine.

(2) Relation du massacre dans Crespin.

Davila, l'historien catholique de nos guerres religieuses, cite à ce propos un fait très caractéristique. Guise, après le massacre, manda le juge du lieu et le tança d'avoir permis aux huguenots de s'assembler. Le juge ayant invoqué redit de janvier, Guise mit la main sur son épée et répondit avec colère : a Le tranchant de celle-ci réduira bientôt à néant cet édit si étroitement lié (1). »

Quelques jours après, Guise écrivait, d'une part à Antoine de Navarre, de l'autre au duc de Wurtemberg, pour les informer de tout ce qui s'était passé. D'après lui, les protestants avaient été les agresseurs. C'étaient donc ces pauvres gens assemblés pour entendre un prêche qui auraient assailli trois cents hommes armés jusqu'aux dents ! Dans le tumulte, une pierre lui avait été lancée au visage, et, voyant son sang couler, ses soldats rendus furieux auraient tué quelques protestants. Telle est l'assertion sommaire qu'il faut mettre en regard du récit naïf et détaillé des témoins du massacre. Leduc de Wurtemberg ne crut pas un mot de ce que lui écrivait Guise ; depuis l'entrevue de Saverae, Christophe avait réfléchi, et, après s'être enquis minutieusement de ce qui s'était passé à Vassy, il écrivit à la suite du récit qu'il avait fait de la conférence, ces mots significatifs : « Que Dieu, de la cause duquel il s'agit en cette affaire, soit le vengeur de la ruse et du parjure (2). »

(1) Livre ///, à l'année 1562. « Or, ajoute Davila, comme ces paroles, qu'il proféra dans une ardente colère, n'échappèrent point à ceux qui se trouvèrent présents, elles furent cause que plusieurs estimèrent que le duc de Guise a été l'auteur des guerres suivantes. »

(2) Dcus sit ultor doli et perjurii, cujus namque res agitur.

Quatre mois plus tard, espérant apaiser le prince, François de Guise lui envoya son valet de chambre, nommé Rascalon, avec des chiens courants, car Christophe aimait fort la chasse. « Mais ledit duc de Wurtemberg, au lieu de les recevoir, les fit tuer en la présence dudit Rascalon, qu'il fit mettre en prison par l'espace de sept ou huit jours, au pain et à l'eau, et au départ lui dit ces mots : « Va dire à ton maître que si je le tenais, je lui en ferais autant comme j'ai fait à ses chiens (1). »

Nous venons de raconter ce que les historiens, guidés par des appréciations diverses, ont appelé, les uns Téchauffourée, les autres le massacre de Vassy.

Or comme, de l'aveu de tous, cet événement a été le signal des guerres civiles, il faut nous y arrêter un moment et en faire ressortir le vrai caractère.

Qu'il n'y ait eu là qu'une rencontre fortuite entre les soldats de Guise et les réformés de Vassy, c'est une thèse qu'on a pu soutenir avec bonne foi dans l'ignorance où l'on était des faits qui avaient précédé, mais une thèse qu'il faut désormais écarter. François de Guise voulait sévir contre les protestants de Vassy, il avait demandé dans ce but une commission au gouvernement, et c'est sur le refus qui lui fut fait qu'il résolut d'agir de lui-môme; voilà pourquoi, en pleine paix, le 1 er mars, il a quitté Donmartin, accompagné de plusieurs centaines d'hommes armés, et, se détournant de la grande route qu'il devait suivre, il s'est dirigé à

(i) Extrait d'un manuscrit du xvi e siècle. (Bulletin de la Soc. d'hist. du protest, français, t. XXIX, p. 119, cité par M. Jules Bonnet).

l'heure du prêche vers la grange où les protestants étaient rassemblés.

N'a-t-il voulu, par cet acte prémédité (1), que délivrer une terre, hier encore lorraine et dont sa nièce était suzeraine, de la présence de ces huguenots qu'Antoinette de Bourbon exécrait? A-t-il eu d'autres visées? Telle est la vraie question qui se pose devant nous.

Pour la résoudre, reportons-nous à quelques mois en arrière ; rappelons-nous ce qui se passait au lendemain du colloque de Poissy, les progrès étonnants du protestantisme, les prêches désormais publics, le nombre toujours croissant de familles nobles gagnées à la Réforme, la nécessité de donner l'édit de janvier, c'est-àdire de reconnaître l'existence légale des deux religions.

Les Guises ont vu tout cela ; leur force, le secret de leur puissance est de rester à la tête du parti catholique. Ils savent les indécisions, les tergiversations de Catherine ; ils comprennent que le seul moyen d'arrêter le mouvement qui emporte la France, c'est d'intervenir par un coup d'audace, c'est, comme l'a dit François lui-même, de trancher par le fil de l'épée l'édit de janvier.

Pour cela, que faut-il î Avec son coup d'oeil d'homme de guerre, Guise Ta également vu dès le premier jour; il faut d'abord diviser l'ennemi. Si les protestants ré-

(1) Cette préméditation est reconnue par le dernier historien des Guises, M. de Bouille, qui est d'ailleurs grand admirateur du duc François : « L'embrasement de la patrie, dit-il, allait résulter d'un conflit plus ou moins fortuit que les Guises n'avaient que trop habilement prévu et préparé, que les serviteurs du prince précipitèrent. »

sistent, il faut leur ôter la possibilité de lutter. En ce moment, on ne pouvait former d'armée qu'avec l'appui de l'Allemagne, a ce grand marché des hommes de guerre. » Que serait-ce si les lansquenets et les reîtres d'au delà du Rhin venaient chevaucher sous la bannière de Condé ? Il faut à tout prix empêcher cette alliance, il faut persuader aux luthériens qu'ils n'ont rien de commun avec ces odieux sacramentaires à la façon de Genève, ces ennemis des rois et de la sainte Église. De là cette entrevue de Saverne trop négligée par les historiens, cette habile et odieuse comédie où le grand vainqueur de Metz et de Calais se fait théologien, exprime son admiration pour la confession A'Augsbourg, laisse entrevoir sa conversion prochaine au luthéranisme, joue en un mat si bien son rôle qu'il ne mérite pas d'être cru lorsque plus tard, il se déclare innocent de ce qui s'est fait à Vassy, tandis que le cardinal, son frère, l'instigateur féroce des supplices d'Amboise, jure par le salut de son âme qu'il n'a jamais fait mourir un huguenot. Les Guises, après avoir dupé Christophe, travaillent aussitôt à lever des troupes en Allemagne, et, le 18 mars déjà, Sturm peut écrire à Calvin qu'ils y ont recruté une véritable armée.

Maintenant, l'heure est venue du coup d'audace par lequel on va forcer la reine mère à prendre un parti. Puisque le gouvernement hésite, puisqu'il fait des avances aux huguenots, et qu'entre eux et la France la paix risque de se conclure, il faut sur-le-champ, entre elle et eux, creuser un abîme. Quand le sang aura coulé entre les deux camps, la séparation sera faite ; on verra cesser toute équivoque : d'un côté la

vieille France catholique dont les Guises tiendront le drapeau, de l'autre des révoltés.

Interrogeons l'histoire. Dans les époques de crise, elle nous montrera les grands audacieux jouer ainsi une partie suprême. En 1792, la France hésite entre la monarchie et la république ; par les massacres de septembre, Danton la force à choisir. [En 1804, Bonaparte veut séparer de l'ancien régime la dynastie nouvelle qu'il va fonder ; il fait fusiller Enghien à Vincennes.

Ainsi, dans tous les siècles, les ambitieux et les violents comprennent que, pour séparer à jamais les hommes, rien ne vaut l'effusion du sang.

Et ce qui montre que tel a été le calcul des Guises, c'est qu'au moment où, pour abuser les Allemands, François explique l'affaire de Vassy en parlant d'une échauffourée qu'il n'a point cherchée et qu'il regrette, sans hésiter, il marche sur Paris ; en vain la reine veut l'arrêter et lui enjoint de déposer les armes. Il sait que la France catholique l'a compris, qu'elle va saluer en lui son vrai chef, l'homme qui en son nom a saisi l'épée pour lacérer Pédit de janvier ; son instinct ne l'a pas trompé. Il entend déjà les acclamations qui vont l'accueillir à Paris et forcer le roi et la reine mère à marcher derrière son drapeau.

Voilà le vrai sens du drame de Vassy.

C'est ainsi que les protestants le comprirent. Sur l'heure même, ils jugèrent que ce coup de foudre était le premier éclat de la tempête qui depuis longtemps s'amassait.

Pendant que ces faits se passaient à Vassy, le Par-

lement de Paris résistait à l'enregistrement de l'édit de janvier, et ce ne fut que le 6 mars, sur les instantes sommations de Catherine, qu'il consentit à l'enregistrer, mais avec la réserve suivante : « Attendu la nécessité urgente et en obtempérant à la volonté du roi, sans approbation de la nouvelle religion, le tout par manière de provision, et jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné. » Antoine de Bourbon avait évidemment favorisé secrètement cette résistance, et ce qui le prouve, c'est qu'il envoyait en même temps au duc de Guise lettre sur lettre pour le prier de venir le rejoindre avec bonne compagnie, « afin de se rendre les plus forts auprès du roi (1). » Catherine de Médicis, effrayée de ce qui se préparait, quitta Paris avec le jeune roi et vint s'établir au château de Monceaux, en Brie, où elle ordonna à Bourbon de la rejoindre.

A peine y était-elle établie qu'elle y reçut la nouvelle du massacre de Vassy. Cet événement mettait la France en feu ; pendant que beaucoup de catholiques l'accueillaient avec un enthousiasme frénétique, les protestants de toutes parts crièrent vengeance. Ils virent sur-lechamp, comme nous l'avons dit, qu'on n'allait pas en rester là et que cet exemple allait être suivi partout. Agrippa d'Aubigné, avec sa verve puissante, a fidèlement traduit leurs sentiments : « Il est à noter pour jamais, dit-il, que tant qu'on a fait mourir les réformés sous la forme de justice, quelque inique et cruelle qu'elle fût, ils ont tendu les gorges et n'ont point eu

(1) Cistelnau.

de mains. Mais quand l'autorité publique, le magistrat» lassé des feux, a jeté le couteau aux mains des peuples, et par les tumultes et grands massacres de France, a ôté le visage vénérable de la justice et fait mourir au son des trompettes et des tambours le voisin par son voisin, qui a pu défendre aux misérables d'opposer les bras aux bras, le fer au fer, et de prendre d'une fureur sans justice la contagion d'une juste fureur (1)? » I^Aubigné a dit le vrai mot; jusque-là, il y avait eu répression légale, et maintenant, sous un régime apparent de liberté, la violence allait prendre le dessus.

D'emblée et d'instinct, on comprit que la cour serait incapable de la réprimer, soit par impuissance, soit par connivence secrète.

Les faits, d'ailleurs, ne le prouvaient que trop; la tuerie de Vassy fut le signal d'autres massacres beaucoup plus étendus, mais moins connus, parce que le souvenir en a disparu au milieu du bruit de la guerre de religion qui allait éclater. En quelques semaines, l'explosion de fanatisme éclata partout : à Sens, où Ton jeta plus de cent cadavres à la rivière ; à Amiens, à Épernay, à Châtillon-sur-Loire, à Moulins, à Blois, à Angers, à Tours; dans le Midi, là où les protestants ne purent pas se mettre sur la défensive, on les extermina en détail avec des raffinements de cruauté. Biaise de Montluc, le frère de l'évêque favori de Catherine, commença, par Cahors, cette série d'exécutions atroces dont lui-môme s'est fait dans ses mémoires le chroni-

.1) Histoire universelle (t. II, p. 628).

queur sinistre. Michelet n'a exagéré en rien en disant que la Saiht-Barthélemy de 1562 fut pire que l'autre par le nombre des victimes ; jamais tant de sang protestant n'a rougi le sol de la France.

La reine mère, cependant, sembla accueillir avec bienveillance les députés des protestants qui accoururent auprès d'elle pour se plaindre du massacre de Vassy; mais Antoine de Bourbon, qui venait, nous l'avons vu, de négocier avec l'ambassadeur d'Espagne les conditions de son retour au parti catholique, se découvrit tout à coup.

a Le roi de Navarre, dit Bèze, se déclara du tout, disant que qui toucherait au bout du doigt au duc de Guise, qu'il appelait son frère, le toucherait au corps. Sur quoi de Bèze, l'ayant supplié très humblement de l'écouter en patience comme celui qu'il connaissait de longtemps et que lui-môme avait fait revenir en France pour servir au repos d'iceluy, lui remontra que la voix de la justice était la voix de Dieu, dont les rois étaient débiteurs à leurs pauvres sujets, et que demander justice n'était pas endommager aucun. Et pour ce que ledit roi de Navarre, excusant le fait de Vassy, avait dit que le mal était advenu pour avoir jeté des pierres contre ledit duc de Guise, qui n'aurait pu sur cela retenir la furie de ses gens, et que les princes n'étaient pas pour endurer d'être frappés de coups de pierre, de Bèze, après avoir répliqué que si cela était ainsi, ledit sieur de Guise en serait quitte en représentant ceux qui auraient fait une telle faute, ajouta finalement ces propres mots : Sire, c'est à la vérité, à l'Église de Dieu, au nom de laquelle je

parle, d'endurer les coups, et non pas d'en donner, mais aussi vous plaira-t-il vous souvenir que c'est une enclume qui a usé beaucoup de marteaux (1). »

(i) HUt. tcclis. Le mot devint populaire et fat l'origine de la fameuse devise « tant plus à frapper on s'amuse, tant plus de marteaux on y use, » surmontant une enclume frappée par des marteaux.

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