CHAPITRE XXVI
Condé à Paris. — Conseils envoyés par Elisabeth d'Angleterre à Catherine de Médicis. — Guise arrive à Paris malgré la défense de Catherine.— Conduite équivoque de celle-ci ; violation à Paris de redit de janvier. — Condé sort de Paris et convoque les chefs protestants à Meaux.— Attitude de l'amiral au mois de mars 1562. — Ce qu'il faut penser du célèbre dialogue entre Coligny et Charlotte de Laval reproduit par d'Aubigné. — Les protestants pouvaient-ils éviter la lutte? — Des causes qui
décidèrent Coligny à y entrer.
On pouvait craindre qu'Antoine de Bourbon n'entraînât son frère dans sa défection ; mais Condé tint ferme ; à peine remis d'une grave maladie qui l'avait rendu inactif au moment de la proclamation de l'édit de janvier, il employait toute son énergie à faire respecter cet édit à Paris môme, où la foule, surexcitée par la nouvelle de ce qui s'était passé à Vassy, menaçait ouvertement les huguenots. Elisabeth d'Angleterre s'efforçait d'encourager Catherine à ne pas céder aux instigations des violents et à faire observer l'édit : « Vous direz à la reine mère, écrivait^elle à son ambassadeur à Paris, qu'aussi longtemps qu'elle n'aura rien d'autre en vue que le bien de son fils et la tranquillité du royaume, il n'y a rien à craindre, pourvu qu'elle évite toutes les pratiques et les desseins de ceux qui par ambition ne cherchent que leur propre gloire et
richesse... Vous saluerez affectueusement l'amiral en notre nom, et l'assurerez que la sagesse et constance dont il a fait preuve jusqu'ici et tout l'ensemble de sa conduite ont mérité d'être et sont en grande recommandation dans le monde. En conséquence, il ne peut maintenant négliger la cause de Dieu, dont sa conscience l'assure qu'il est un si bon témoin, mais il doit employer sa sagesse au progrès de cette cause (1). »
Ce langage d'Elisabeth nous semble marquer d'une manière très exacte le vrai rôle que Goligny jouait en ce moment; très dévoué à la cause protestante, il ne veut la soutenir que par des voies légales ; c'est par sa modération et sa fermeté qu'il agit sur Catherine. Mais comme celle-ci alléguait sans cesse la pression des Guises et du parti catholique, l'amiral avait chargé un jeune noble français, Louis de Bar, qui avait étudié en Allemagne, de voir l'électeur palatin et le duc de Wurtemberg, afin de les décider à donner à Catherine, si cela était nécessaire, un concours militaire. Calvin écrivit dans le môme sens aux cantons delà Suisse allemande. En ce temps, où l'Allemagne et la Suisse étaient les grands réservoirs des troupes mercenaires, chacun avait intérêt à prendre les devants pour s'assurer leur concours.
François de Guise, sur ces entrefaites, ne perdait pas son temps. Malgré les recommandations de Catherine, qui lui enjoignait de ne point venir à Paris, il s'était dirigé sur la capitale quelques jours après le massacre de Vassy et y avait fait, le 16 mars, une véritable
(i) Dépêche de la reine à Throckmorton, en date du 31 mars 1562.
entrée triomphale; Antoine vint l'y rejoindre, ainsi que le connétable et Saint-André ; c'était le triumvirat qui l'emportait et se constituait maître de la France.
A ce moment, où il aurait fallu plus que jamais une attitude énergique et nette, Catherine de Médicis recourut à sa tactique habituelle ; elle louvoya.
Elle écrivit plusieurs fois à Condé, du 1 6 au 26 mars, pour implorer son aide (1 ) ; l'histoire de ces lettres est curieuse. Aucune d'elles n'est explicite. Catherine était trop prudente pour s'exposer en cette affaire; ce qu'il y a de plus clair, ce sont, dans ces lettres, des phrases telles que celles-ci. « Mon cousin, j'ai parlé à Ivoy (de Genlis) aussi librement que si c'était à vous-même, m'assurant de sa fidélité, et qu'il ne dira rien qu'à vous-même et que vous ne m'alléguerez jamais et aurez seulement souvenance de conserver les enfants et la mère et le royaume, comme celui à qui touche, et qui se peut assurer ne sera jamais oublié. Brûlez cette lettre incontinent. » Et dans une autre lettre : « Mon cousin, je vois tant de choses qui me déplaisent que, si ce n'était la fiance que j'ai en Dieu et assurance que f ai en vous que m'aiderez à conserver ce royaume et le service du roi mon fils, en dépit de ceux qui veulent tout perdre , je serais encore plus fâchée ; mais j'espère que nous remédierons bientôt à tout avec votre bon conseil et aide. »
Mais il faut se souvenir que chacune de ces lettres
(1) Elle lui envoya sept lettres ou plutôt sept billets (voir la discussion relative à ce sujet dans les Mémoires de Condé, t. 111, p. 213); on en trouvera quatre dans les Lettres de Catherine de Médicis, publiées par le comte de La Ferrière (p. 281 et suiv.).
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était confiée à un messager qui était chargé d'exposer de vive voix les demandes de la reine, et que ces lettres n'étaient que le garant de la réalité de sa mission. Or, Condé, qui savait ce que valait la parole de la reine, ne consentit pas à détruire ces lettres, comme elle le lui demandait. Au contraire, il en fit des copies et en laissa le texte entre les mains de Spifame, qu'il envoya auprès de l'empereur, afin de justifier sa prise d'armes. Lorsque Spifame en eut remis plus tard le texte à l'empereur, Catherine écrivit à l'évoque de Rennes, son ambassadeur auprès de Ferdinand, et à la duchesse de Lorraine, pour expliquer le sens de ces lettres ; elle en fit faire des copies avec des post-scriptum destinés à les expliquer (1).
Elle prétendit que l'unique but de sa correspondance avec Condé avait été de l'engager à sortir de Paris, pour ne pas risquer un conflit ; mais cette misérable explication ne pouvait tromper personne. Si tel avait été son but, en effet, pourquoi ne pas le dire ouvertement? Pourquoi des messagers secrets? pourquoi cette prière instante à Condé de ne pas la compromettre? pourquoi lui dire de brûler ses lettres ? pourquoi le désir qu'elle exprime souvent, plus tard, d'en retrouver le texte original ?
Il est certain qu'à un moment donné Catherine songea à s'appuyer sur Condé, mais que, sous la pression de Guise et du roi de Navarre qui vinrent la surprendre à Fontainebleau, elle céda au plus fort, et chercha
(4) On trouve ces post-scriptum dans le recueil de M. de La Ferrière.
ensuite à effacer le souvenir de cette velléité d'indépendance.
En môme temps qu'elle s'adressait secrètement à Condé, elle voulut rassurer le parti catholique, et nomma le cardinal de Bourbon gouverneur de Paris à la place de Montmorency, fils aîné du connétable, dont les Guises redoutaient la sympathie pour les protestants. Le cardinal inaugura ses fonctions en interdisant aux protestants de célébrer la sainte Cène à Popincourt. Antoine de Bourbon, devenu « tout Espagnol », selon le mot de Throckmorton (1), accourut à Paris pour appuyer cette interdiction par la force. C'était la violation flagrante, officielle de l'édit de janvier.
La situation de Condé était des plus critiques. C'est en vain qu'il aurait songé à rester à Paris pour y défendre plus longtemps les droits des réformés (2) ; les
(1) « Is ail Spanish. » Calend. of state papers (1561-4562, p. 553).
(2) Paris était alors très hostile à la Réforme. « Chacun, dit Lanoue, sait que là est le siège de la justice, qui a une merveilleuse autorité, et comme la faveur d'icclle eût beaucoup servi à ceux de la religion, aussi la défaveur leur apportait grande nuisance; cependant tout ce sénat (le Parlement) et sa suite se montra toujours ennemi capital d'iceux, excepté très peu. Le clergé, qui en cette cité est très puissant et révéré, enrageait de voir en public choses qui le touchaient si au vif, et sous main brassait mille pratiques à rencontre. Le corps de la maison de ville, craignant les altérations qu'il estimait provenir de la diversité de religion, s'efforçait aussi de la bannir ou reculer. A cette fin tendait aussi la plupart de l'Université, et quasi tout le bas et menu peuple, avec les partisans et serviteurs des princes et seigueurs catholiques... Quant à la cour, il est notoire qu'au temps du colloque de Poissy la doctrine évangélique y fut proposée en liberté, ce qui causa que plusieurs, tant petits que grands, prirent goût à icelle. Mais, tout ainsi qu'un feu de paille fait grande flamure et puis s'éteint incontinent, d'autant que la matière défaut, aussi, après que ce qu'ils avaient reçu comme une nouveauté se fut un peu envieilli en leur cœur, les affections s'amortirent, et la plupart retournèrent à l'ancienne cabale de la cour, qui est .bien plus propre pour faire rire et piaffer et pour
quelques soldats dont il disposait n'auraient pu faire face à la populace aidée par les soldats de Guise. On a souvent cité à ce propos le mot de Lanoue : « Qu'était-ce que cela contre un peuple comme infini, sinon une petite mouche contre un grand éléphant î Je cuide que si les novices des couvents et les chambrières des prêtres seulement se fussent présentées à l'imprévue avec des bâtons de cotterets es mains, que cela leur eût fait tenir bride (1) ». Lanoue estime que la présence du roi, appuyant son édit, eût pu seule faire respecter les droits des protestants à Paris.
Le 22 mars, Condé quitta la capitale et se rendit à Meaux, où il pria ses deux oncles, Coligny et d'Andelot, de venir le rejoindre.
Guise, Saint-André et le roi de Navarre firent demander à Catherine de venir à Paris. Catherine s'y refusa, alléguant la santé du jeune roi. Ce que voyant, les trois chefs, qui sentaient qu'il n'y avait pas une minute à perdre pour s'emparer du pouvoir, se rendirent avec une escorte militaire à Fontainebleau. C'était le vendredi 27 mars. Catherine les reçut très froidement, mais il lui fallait bien céder à la force ; ils alléguèrent la nécessité de mettre le jeune roi en lieu sûr. Catherine et son fils se laissèrent emmener par eux àMelun.
Le message de Condé était parvenu à Ghâtillon-sur- Loing, où l'amiral se trouvait avec ses deux frères et quelques seigneurs protestants, entre autres Geulis, Boucard et Briquemault.
s'enrichir. Même il y eut des huguenots qui se défroquèrent pour resuivre cette trace. »
(1) Lanoue, Discours polit, et milit. (p. 551).
On délibéra sur le parti à prendre. Fallait-il s'armer pour résister aux Guises? Tout était là. Il ne fut pas question un moment de s'insurger contre la reine mère. Au contraire, les lettres qu'elle avait adressées à Condé réclamaient le secours de ce dernier. Une chose était évidente : c'est que l'édit de janvier devenait lettre morte, c'est que le gouvernement se sentait incapable de le faire respecter ; c'est qu'il fallait lui prêter main-forte contre les Guises, si on voulait empêpêcher la ruine de la religion. Nul n'envisagea l'idée d'une révolte contre l'autorité royale. C'est ce qui nous explique ce fait, attesté par le véridique Lanoue, que de tous les côtés les protestants arrivèrent, devançant les appels de Condé. « Aucuns ont pensé, dit-il, qu'on avait prémédité ceci de longtemps, ou qu'il était advenu par la diligence des chefs ; mais je puis affirmer que non, pour avoir été présent et curieux d'en rechercher les causes (1). Il est certain que la plupart de la noblesse ayant entendu l'exécution de Vassy, poussée d'une bonne volonté et partie de crainte, se délibéra de venir près Paris, imaginant, comme à l'aventure, que les protestants pourraient avoir besoin d'elle. Et en celte manière partaient des provinces ceux qui étaient plus renommés, avec dix, vingt ou trente de leurs amis, portant armes couvertes et logeant par les hôtelleries ou par les champs en bien payant, jusqu'à ce qu'ils rencontrèrent le corps et l'occasion tout ensemble. Plusieurs d'entre eux
(1) Lanoue, alors âgé de trente et un ans, se trouvait à Paris lorsqu'on y reçut la nouvelle du massacre de Vassy.
m'ont assuré que rien ne les fit mouvoir que cela(l). » Il y eut donc là, tout l'indique, un mouvement spontané de la noblesse protestante. Elle se sentit menacée dès qu'elle connut le massacre de Vassy et elle s'arma, non pour s'insurger, mais pour se défendre.
Cest là ce que l'on voit dans une lettre que l'amiral adressa à Catherine, le 27 mars, de Meaux, où il venait de se rendre sur l'invitation de Condé. La reine mère lui avait envoyé deux missives dont nous n'avons pas le texte et Goligny lui répondit en ces termes (2) :
« Madame, j'ai reçu deux lettres qu'il a plu à Votre Majesté dem'écrire, toutes deux du 25 e de ce mois, la première par uû courrier envoyé devers M. le Prince, et la seconde par votre valet de chambre ; et, pour répondre à toutes deux, en premier lieu, je ne sais d'où le roi de Navarre a eu avertissement que je faisais levée de gens, mais je vous réponds sur mon honneur, Madame, que je n'y ai pas seulement pensé ; bien ai-je averti quelques-uns de mes voisins et amis et prié de me faire compagnie pour venir trouver mon dit sieur le Prince ; que si d'aventure il s'en est trouvé en ma compagnie d'armés, il me semble qu'il ne doit être trouvé non plus étrange que de ceux qui vont trouver M. de Guise avec armes découvertes et dont je puis parler comme les ayant vus ; davantage que je suis averti de plusieurs endroits que M. de Guise me menace fort, ce que m'a encore ici confirmé M. le Prince, comme l'ayant entendu de bon lieu, et pour cette cause je vous supplie très humblement, Madame, ne trouver mauvais que je me tienne sur mes gar-
(1) Lanouc, Discours polit, et milit. (p. 547).
(2) Lettres de Catherine de Médicis, par le comte de La Ferrière (p. 285).
des. La seconde lettre de Votre Majesté fait encore mention de ce que vous avez entendu que je suis parti de chez moi avec grande compagnie de gens armés d'armes creues (1) et découvertes et que je fais ainsi marcher ma compagnie, Tayant levée de sa garnison. Quant à avoir bonne compagnie, je confesse que je l'ai et la meilleure que je pourrai pour me garder d'être outragé ; quant à armes découvertes, je n'en ai eu en ma compagnie, sinon de pistoles et pistolets, ce qui est commun par tout le royaume de France; quant à avoir levé ma compagnie de sa garnison (2), il ne s'en trouvera nul mandement de moi, et ce principalement m'en a gardé, c'est que je savais bien qu'il n'y avait pas tant de gens que cela me pût porter grande faveur; et toutefois, Madame, quand je l'aurais mandée, je n'aurais fait que ce que ont fait d'autres. Quant à ce que me mandez si j'ai fait faire un serment à ma compagnie sans parler du roi, afin que vous connaissiez la vérité du fait, il y a plus de quatre ans que je ne fus en monstre (revue) de ma compagnie, là où les serments se font ; d'en avoir fait faire depuis, en quelque sorte que ce soit, si vous trouvez qu'il en soit rien, je veux que vous me teniez pour infâme et déshonoré. Au demeurant, je vous supplie très humblement, Madame, croire qu'il n'y a gentilhomme en France qui plus désire vous voir en repos et contente que moi, ce que je ferai plus particulièrement entendre
(1) On disait armé à cru pour armé de pied en cap; mais il nous est impossible d'expliquer l'expression dont se sert ici Coligny; le parallèle avec armes découvertes, semble indiquer qu'il s'agit de l'armure défensive, des diverses parties de la cuirasse.
(2) Ceci semble contredire l'assertion ci-dessus : « S'il s'en est trouvé en ma compagnie d'armés. » La contradiction n'est qu'apparente. Coligny est parti de chez lui en compagnie de plusieurs voisins et amis, et il l'avoue, mais il n'a nullement levé la compagnie régulière dont il était le chef, ce qui aurait déjà impliqué nne prise d'armes. Il ne le fit que plus tard, d'accord avec Condé et lorsque le roi fut en la tutelle du duc de Guise.
par le capitaine Breuil que M. le Prince envoie devers Votre Mcgesté, et sur ce je prierai Notre-Seigneur, Madame, vous donner en parfaite santé très heureuse et longue vie. » Votre très humble et très obéissant sujet et serviteur.
» Chastillon.
» De Meaux, ce 27 e de mars 1561 (1562 n. s.). »
Nous avons reproduit cette lettre en entier parce qu'elle a une importance capitale et nous permet de juger le véritable état d'esprit de Coligny à la veille de la prise d'armes des huguenots. Condé est sorti de Paris le 22 mars. Le 23, il convoque Coligny et les chefs protestants à Meaux (1). Le 25, Catherine envoie à l'amiral deux lettres, dont la seconde dit qu'elle vient d'apprendre « que Coligny est parti de chez lui avec grande compagnie de gens armés. » Preuve irrécusable que l'amiral a répondu sur-le-champ à la convocation de Condé (2), et, en effet, c'est bien de Meaux que le 27 il répond à Catherine la lettre ci-dessus. Son langage est parfaitement sincère. Il n'a jamais pensé à faire une levée de troupes, mais il ne veut pas être dupe ; il a vu Guise venir à Paris avec une véritable armée malgré l'ordre de la reine, il sait quels sont les desseins de Guise envers lui et les chefs protestants,
(1) « Étant là (à Meaux), M. lo Prince envoya en diligence vers messieurs l'amiral et d'Andelot, et leur manda qu'ils marchassent en diligence vers lui. » (Lanoue.)
(2) Ce point doit être noté, parce qu'il est en opposition évidente avec l'assertion de d'Aubigné, que nous citons plus loin.
il est donc venu conférer avec Condé, et il s'est fait accompagner pour sa sûreté d'un certain nombre de gentilshommes; si ceux-ci sont armés, la reine ne peut le trouver étrange, car leurs ennemis le sont et depuis longtemps. Du reste, jamais Coligny ni ses amis n'ont songé un instant à s'insurger contre l'autorité du roi et de sa mère. Voilà ce qu'il affirme sans hésitation et sans l'ombre d'un remords.
Remarquons que Lanoue, témoin oculaire de la prise d'armes, s'exprime absolument dans le même sens. Après avoir dit, dans les passages que nous avons cités plus haut, qu'il n'y avait eu aucun soulèvement prémédité, il affirme que Coligny et les autres nobles protestants vinrent à Meaux, « sans toutefois découvrir les armes que ceux de la Ligue (les partisans des Guises) avaient déjà découvertes. » A Meaux, on s'attarda c cinq ou six jours, tant pour délibérer de ce qu'on ferait que pour la Cène qui se célébrait le jour de Pâques. » Pendant ce temps, Guise et le roi de Navarre avaient été à Fontainebleau et avaient forcé le roi et la reine mère à les suivre. C'est alors que « M. l'amiral qui n'était pas novice es affaires d'État, prévoyant que le jeu allait s'échauffer, remontra qu'il convenait se renforcer d'hommes diligemment, ou se préparer à la fuite, et encore craignait-il qu'on eût beaucoup tardé. » Ce n'est qu'en voyant arriver de tous côtés des gentilshommes huguenots que Coligny sentit qu'on pouvait faire tête et résister.
Il est évident que, chez une grande partie de la noblesse protestante, la perspective d'entrer en campagne pour combattre les Guises dut enfler les cœurs d'une
enthousiaste et joyeuse espérance. Que Ton songe aux cruelles souffrances infligées à leur Église depuis plus de trente ans, aux ressouvenirs cruels d'Amboise, au sanglant martyrologe écrit dans le livre de tant de familles. L'Église réformée était d'ailleurs dans sa période ascendante ; depuis deux ou trois ans, elle avait fait des recrues nombreuses dans la plus haute noblesse ; elle avait les sympathies avouées des ennemis des Guises ; Elisabeth d'Angleterre, les princes protestants d'Allemagne ne lui refuseraient pas leur concours ; Catherine de Médicis passait même pour être leur secrète alliée. Enfin, ils s'armaient pour défendre un édit solennellement juré,
Coligny vit plus clair que les autres; il entra dans la lutte sans enthousiasme, par le sentiment impérieux du devoir.
Agrippa d'Aubigné, dans des pages célèbres, les plus belles qu'il ait jamais écrites, a voulu retracer la lutte qui se passa dans l'âme du grand huguenot. Qu'y a-t-il d'authentique dans le dialogue que nous allons reproduire? Nul ne pourra jamais le dire (1). Si l'on y prend garde, l'entretien de l'amiral avec sa femme, publié par d'Aubigné, plus de cinquante après, en 1616, offre une lointaine analogie avec celui qu'ils avaient eu en 1559, au moment de se joindre à l'Église persécutée (2); alors
(1) Nous ne saurions aller jusqu'à dire avec M. Delaborde que d'Aubigné eut « le privilège d être le confident de la noble influence que Charlotte de Laval exerça alors sur l'amiral. » D'Aubigné avait alors douze ans ; il en avait vingt-deux lors de la mort de l'amiral, en 1572, et il est fort douteux que jamais Coligny se soit ouvert à lui sur les incidents de cette nuit mémorable. ,
(2) Nous l'avons reproduit plus haut, p. 181, d'après la Vita Colinii.
déjà, c'était Charlotte de Laval qui avait pressé Faillirai de prendre un parti ; c'était lui qui lui avait énuméré « bien au long » tous les obstacles à surmonter, toutes les hontes et toutes les souffrances à subir, sur quoi elle avait répondu simplement qu'elle était prête à tout. Il est par trop évident que l'entretien de Châtillon ne put être reproduit par personne, que d'Aubigné a prêté à Coligny un langage prophétique qui ne pouvait être exact alors, et qu'il faut voir dans ce magnifique tableau l'une de ces libres compositions que d'Aubigné s'est souvent permises. Mais, ces réserves faites, il faut reconnaître que ce dialogue est vrai, en ce sens qu'il ne prête à l'amiral et à sa femme pas un mot qui ne soit digne d'eux et qui ne traduise avec une sincérité puissante l'héroïsme moral de ces grands caractères. On peut dire que l'âme de la Réforme française est là tout entière dans son inspiration la plus noble et la plus authentique. Laissons parler l'historien :
« A Châtillon-sur-Loing s'étaient assemblés près l'amiral, le cardinal, d'Andelot, ses frères,' Genli s, Boucart, Bricquemault et autres, pour le presser de monter à cheval.
» Ce vieil capitaine trouvait le passage de ce Rubicon si dangereux qu'ayant par deux jours contesté contre cette compagnie, et par doctes et spécieuses raisons rembarré leur violence, il les avait étonnes de ses craintes, et n'y avait comme plus d'espérance de l'émouvoir (1), quand il arriva ce que je veux donner à
(1) Ceci est en contradiction formelle avec l'assertion bien plus vraisemblable de Lanoue et avec le fait que l'amiral répondit sur-le-champ à l'appel de Condé.
la postérité, non comme un intermèze de fable, bienséante aux poètes seulement, mais comme une histoire que j'ai apprise de ceux qui étaient de la partie (1).
» Ce notable seigneur, deux heures après avoir donné le bonsoir à sa femme, fut réveillé par les chauds soupirs et sanglots qu'elle jetait; il se tourna vers elle et, après quelques propos, il lui donna occasion de parler ainsi :
» C'est à grand regret, monsieur, que je trouble votre repos par mes inquiétudes, mais étant les membres du Christ déchirés comme ils sont et nous de ce corps, quelle partie peut demeurer insensible ? Vous, monsieur, n'avez pas moins de sentiment, mais plus de force à le cacher. Trouverez-vous mauvais de votre fidèle moitié si, avec plus de franchise que de respect, elle coule ses pleurs et ses pensées dans votre sein ? Nous sommes ici couchés en délices, et les corps de nos frères, chair de notre chair et os de nos os, sont, les uns dans les cachots, les autres par les champs, à la merci des chiens et des corbeaux. Ce lit m'est un tombeau puisqu'ils n'ont pas de tombeaux ; ces linceuls me reprochent qu'ils ne sont pas ensevelis. Pourronsnous ronfler en dormant, et qu'on n'oye pas nos frères aux soupirs de la mort? Je remémorais ici les prudents discours desquels vous fermiez la bouche à messieurs vos frères ; leur voulez-vous aussi arracher le cœur et
(1) Cette précaution oratoire de d'Aubigné prouve qu'il sentait que les lecteurs se demanderaient comment il avait pu, à une telle distance des faits, reproduire cet entretien. Ce qu'il y a de plus plausible, c'est que Coligny avoua à ses hôtes que sa femme l'avait poussé dans le sens de la résistance et put leur citer telle de ses paroles, trop grande pour avoir été inventée.
les faire demeurer sans courage comme sans réponse ? Je tremble que telle prudence soit des enfants du siècle et qu'être tant sage pour les hommes ne soit pas être sage à Dieu, qui vous a donné la science de capitainç. Pouvez-vous en conscience en refuser l'usage à ses enfants? Vous m'avez avoué qu'elle vous réveillait quelquefois; elle est le truchement de Dieu. Craignezvous que Dieu vous fasse coupable en la suivant (1)? L'épée de chevalier que vous portez est-elle pour opprimer les affligés, ou pour les arracher des ongles des tyrans? Vous avez confessé la justice des armes contre eux; pourrait bien votre cœur quitter l'amour du droit pour la crainte du succès ? C'est Dieu qui ôta le sens à ceux qui lui résistèrent sous couleur d'épargner le sang ; il sait sauver l'âme qui se veut perdre et perdre l'âme qui se veut garder. Monsieur, j'ai sur le cœur tant de sang versé des nôtres ; ce sang et votre femme crient au ciel vers Dieu et en ce lit contre vous que vous serez meurtrier de ceux que vous n'empêchez point d'être meurtris. »
L'amiral répond : « Puisque je n'ai rien proflté par mes raisonnements de ce soir sur la vanité des émeutes populaires, la douteuse entrée dans un parti non formé, les difficiles commencements, non contre la monarchie, mais contre les possesseurs d'un état qui a ses racines envieillies (2), tant de gens intéressés à sa manutention,
(1) C'est a de tels accents que Ton reconnaît la grandeur première de la Réforme et sa force invincible.
(2) D'Aubigné n'a pas voulu dire que les commencements contre la monarchie eussent été faciles; son idée est qu'il était difficile d'attaquer les possesseurs d'un état qui a ses racines envieillies (et, pour le dire en
3o6 VIE DE COLIGNY.
nulles attaques par dehors, mais générale paix, nouvelle et en sa première fleur, et, qui pis est, faite entre les voisins conjurés, et faite exprès à notre ruine (1); puisque les défections nouvelles du roi de Navarre et du connétable (2), tant de force du côté des ennnemis, tant de faiblesse du nôtre, ne vous peuvent arrêter, mettez la main sur votre sein, sondez, à bon escient, votre constance, si elle pourra digérer les déroutes générales, les opprobres de vos ennemis et ceux de vos partisans, les reproches que font ordinairement les peuples quand ils jugent les causes par les mauvais succès, les trahisons des vôtres, la fuite, l'exil en pays étrange, là les choquements des Anglais, les querelles des Allemands, votre honte, votre nudité, votre faim, et qui est plus dur, celle de vos enfants; tâtez encore si vous pouvez supporter votre mort par un bourreau, après avoir vu votre mari traîné et exposé à l'ignominie du vulgaire, et, pour fin, vos enfants infâmes valets de vos ennemis accrus par la guerre et triomphants de vos labeurs : je vous donne trois semaines pour vous éprouver, et, quand vous serez, à bon escient, fortifiée contre tels accidents, je m'en irai périr avec vous et avec vos amis. »
L'amirale répliqua : « Ces trois semaines sont ache-
passant, quelle magnifique image !), et il ajoute le mot non contre la monarchie, pour marquer que les protestants n'en voulaient pas à la monarchie elle-même.
(1) Nous avons indiqué les stipulations secrètes de la paix de Cateau- Cambrésis dirigées contre les protestants.
(2) Le mot de défection convient à Antoine, qui venait de faire une honteuse volte-face ; on le comprend moins appliqué au connétable, qui n'avait jamais fait de promesse aux protestants.
vées (1). Vous ne serez jamais vaincu par la vertu de vos ennemis; usez de la vôtre et ne mettez point sur votre tête les morts de trois semaines ; je vous somme, au nom de Dieu, de ne nous frauder plus, ou je serai témoin contre vous en son jugement. »
« D'un organe bien-aimé et d'une probité éprouvée, les suasions furent si violentes qu'elles mirent l'amiral à cheval pour aller trouver le prince de Condé et autres principaux chefs du parti à Meaux (2) . »
Parvenu à la fin de ce livre et à cette date d'avril 1562, qui va inaugurer l'ère sanglante des guerres religieuses, nous rencontrons en terminant une question souvent débattue. On s'est demandé si la lutte n'aurait
(1) Ce mot de Charlotte de Laval est sublime. « Corneille n'a rien de plus grand. » (Sainte-Beuve).
(2) Quand on lit avec soin ce dialogue, on se convainc que, vrai par le fond, par les sentiments qu'il prôte à l'amiral et à sa femme, et par quelques paroles qui doivent avoir été fidèlement conservées, il n'en est pas moins l'œuvre de d'Aubigné lui-même. Ni l'amiral ni sa femme n'ont pu songer à le reproduire; il y a là, d'ailleurs, des prédictions qui n'ont été rédigées qu'a la sombre lumière des défaites postérieures, quand ce ne serait que ce trait relatif à l'amiral traîné et exposé à fignominie du vulgaire. Notons enfin cette progression savante, ces antithèses bien choisies, d'un effet si puissant, mais qui ne s'improvisent pas sur l'heure. Si nous faisions une étude littéraire, il y aurait lieu de s'arrêter à marquer ces expressions pleines et fortes, ces images prises sur le vif, telles que Saint- Simon seul saura en trouver de pareilles , ce style âpre et sincère où tel mot qui semble vulgaire ajoute à l'effet du tableau. Quant à l'inspiration de l'ensemble, elle est de première grandeur ; c'est d'avance « la tempête sous un crâne », de Hugo ; c'est le drame de la conscience retracé par un historien de génie.
pas pu Être évitée; si les protestants français n'auraient pas été plus grands en renonçant à tout appel aux armes, en se laissant frapper jusqu'au bout.
Pendant plus de trente ans, l'histoire de l'Église réformée de France n'avait été qu'un martyrologe d'une monotonie morne, tragique et sublime; à certains moments, sous François I or et sous Henri II, les exécutions avaient atteint un chiffre effrayant. Gela n'avait point empêché l'Église de grandir; vers 1562, au moment de l'édit de janvier, elle avait conquis quelques-unes des plus grandes familles de la noblesse. La guerre n'allaitelle pas arrêter cette marche ascendante? A la place d'une religion proscrite, mais qui n'en poursuivait pas moins ses conque tes jusque dans les rangs de ses prescripteurs, n'allait-elle pas constituer un parti, c'est-àdire une puissance militaire et politique? Or, les partis, et surtout les partis en guerre, se préoccupent avant tout de réussir et de vaincre. Il leur faut les alliances politiques, il leur faut l'argent et la force, et comment avoir tout cela sans diplomatie, sans ruse, sans toutes les ressources qui de tout temps, dans l'ordre terrestre, ont assuré le succès? La guerre, pour cette Église, jusque-là si jalouse de l'égalité de ses membres, et qui s'était recrutée surtout dans les rangs du peuple, ce sera forcément l'influence prépondérante des chefs militaires, et partant des nobles; que deviendra la ferveur morale première, quand les ministres devront céder le pas aux grands seigneurs si libres d'allures, si peu habitués à se dompter eux-mêmes, quand la soldatesque se donnera libre carrière, en ce temps surtout où les combattants croyaient avoir droit au pillage et à
la licence ouverte î Voilà donc la vérité dépendant des succès de la force, de l'appui des lansquenets suisses, des reitres de l'Allemagne, des subsides d'Elisabeth. Voilà la France déchirée par les factions contraires, la ruine et la malédiction suivant partout les pas des victorieux eux-mêmes, et cette chance terrible de la défaite possible, de l'écrasement impitoyable pour ceux qui, pris les armes à la main, ne seraient plus les martyrs de la foi, mais des révoltés, des maudits. Ah ! combien préférable et plus glorieuse la mort sur le bûcher, sans autre arme que la prière, sans autre cri que ce chant des psaumes qui tant de fois troubla la foule et subjugua la conscience des bourreaux euxmêmes !
Ainsi sentaient bien des âmes chrétiennes dans la première génération des huguenots français. Ainsi pensa toujours Calvin. Dans sa correspondance immense avec les persécutés, on ne trouvera pas une ligne où il en appelle à la révolte ; ce qu'il veut toujours, c'est la soumission aux puissances établies de Dieu, sans que Ton recoure jamais aux armes charnelles ; vue par ce côté-là, cette résignation a quelque chose de sublime ; mais combien l'impression change lorsqu'on voit Calvin revendiquant, en vertu du même principe, pour les magistrats de Genève, le droit de réprimer Fhérésie et recourir au bras de la chair pour frapper ceux qui ne croient pas comme lui ! Calvin blâma sans hésiter la conjuration d'Amboise (1). Coligny longtemps pensa comme lui.
(4) Nous l'avons montré p. 194. Aux preuves que nous avons données, ou peut ajouter ce passage d'une lettre à Sturm. {Opéra, vol. XVIII, 1. 111, 174).
Mais la question ne se présentait plus sous cette forme simple. Les protestants avaient usé les supplices ; leur droit s'était imposé à la conscience publique et venait d'être écrit dans une loi solennellement proclamée, que le gouvernement avait promis de faire observer. Il s'agissait donc de savoir désormais si, comme citoyens, ils assisteraient passivement à l'immolation de leur droit.
D'autre part, les Guises venaient de violer Fédit de janvier résolument, publiquement , et il aurait fallu être aveugle pour ne pas comprendre qu'ils se préparaient à soutenir par les armes l'entreprise commencée à Vassy (1). Catherine elle-même, se disant opprimée par les Guises, avait fait appel à Condé; elle représentait le jeune roi comme captif (2). Les protestants s'armaient donc pour défendre la loi; ils pouvaient légitimement s'y croire appelés par le roi, et Théodore de Bèze exprimait fidèlement leur pensée lorsqu'il écrivait plus tard : « Ce serait une calomnie par trop effrontée de bailler le nom d'émotion et rébellion contre le roi et le repos à une si juste et totalement nécessaire défensive contre tels et si
Calvinus Sturmio : « Quum me principio consulerunt qui primi ad hoc negotium agitandum aliis fucrunl auctores, libère respondi mihi non placere totam agendi rationem, rem vero ipsam multo minus probari. » (Lettre du 23 mars 1560.) Bèze, déjà, pensait tout autrement.
(1) Le 18 mars déjà, Slurm écrit de Strasbourg à Calvin, que, par l'initiative des Guises, des troupes se préparent partout en Allemagne : « Supra sexaginta signa peditum conscripta jam habere nunciatur, octo et amplius millia equitum conquiri. »
(2) Nos accepto cnptivi Régis nuncio (neque enim hoc aliud est quam miserrima captivitas quam etiam Hex cum lacrymis testatus est), etc. (Lettre de Bèze. Opéra Calvini, vol. XIX, p. 389).
horribles violateurs de tout droit divin et humain, osant bien cependant couvrir tout cela de l'autorité d'un roi mineur, captif entre leurs mains, avec une femme, sa mère, et des Parlements choisis et pratiqués après en avoir déchassé tous ceux qui pouvaient s'opposer au mal; défensive, dis-je, très juste, puisqu'il n'y a pays au monde auquel les lois n'arment tous loyaux sujets, voire jusqu'au plus petit, pour rendre fort le droit de justice contre les ennemis publics, qui ne peuvent autrement être réprimés (1). »
On voit à ces dernières paroles de Bèze par quelle progression logique, des protestants, môme les plus loyaux, tels que Coligny, sont arrivés à la résistance. Au début, c'est la théorie de la soumission absolue qui prévaut ; lorsque survient la conjuration d'Amboise, la plupart des théologiens que l'on consulte, sauf Calvin, approuvent sous la réserve qu'on ne s'élève pas contre le roi et qu'on puisse avoir à la tête de l'entreprise un prince du sang (2). Depuis lors, les droits des protestants sont inscrits dans la loi ; le gouvernement a juré de les respecter; Gondé passe pour être soutenu secrètement par la reine ; l'insurrection n'est plus une insurrection (3).
Au fond, de quoi s'agissait-il ? De faire triompher
(1) Le Mémoire de Bèze, d'où sont extraites ces paroles, fut rédigé en 1594. (Bullet. de la Soc. de Ihist. du prot. français, t. XXI, p. 28).
(2) La Planche.
(3) De quel droit le parti des Guises accusait-il les protestants de s'insurger contre le roi? Eux-mêmes avaient maintes fois déclaré qu'ils n'accepteraient pas un roi hérétique. Le 13 mai 1561, Catherine de Médicis
leur religion par l'épée? Peut-être certains chefs protestants l'ont-ils rêvé. Coligny, lui, ne voulut qu'une chose : assurer la liberté du culte réformé. Nous ne l'en blâmerons point. Tout peuple a le droit de faire inscrire dans ses lois la liberté religieuse et, lorsqu'il y est parvenu, de la défendre comme toutes les libertés.
Établir ou propager une religion par la force est contraire non seulement à l'esprit du christianisme, mais au droit le plus élémentaire de la conscience. Saint Paul a dit en parlant de son apostalat : « Nous n'usons pas d'armes charnelles ; » mais on sait avec quelle énergie il a fait respecter en sa personne les droits du citoyen romain. Défendre la liberté des consciences est pour un peuple comme pour un individu le plus impérieux des devoirs.
L'histoire ne prouve que trop que, malgré le beau mot de Tertullien : Sanguis martyrum semeii Eccle- $iœ, la persécution religieuse peut réussir, et qu'elle a d'autant mieux réussi qu'elle a été plus atroce. Toutes les Églises chrétiennes en ont fait la cruelle expérience; le glaive de Mahomet a enlevé à celle d'Orient Alexandrie, Jérusalem, Antioche, Éphèse et Gonstantinople elie-môme ; en Chine, au Japon, l'Église catholique a perdu pour des siècles un sol que le sang de ses martyrs avait généreusement arrosé ; c'est par les mêmes
avait voulu savoir de la bouche de François de (luise oe que signifiait le triumvirat; allant plus loin, elle lui demandait, dans le cas où eUe et son fiU changeraient de religion, il lui refuserait ce jour-là C obéissance. Le duc répondit nettement que oui. (Lettre de Chantonnay à la duchesse de Parme, juin 1561). Voyez La Ferrière. (Introd., p. xciy).
moyens que la Réforme a été extirpée de l'Italie, de l'Espagne, de la Bohême.
Sans doute, dans un sens général et supérieur, le mot de Tertullien reste vrai. A moins de penser que tout est fatal et qu'une ironie universelle préside aux choses humaines, il faut affirmer que pas une souffrance ne se perd quand elle est au service de la justice et de la vérité. L'auteur des Tragiques, dans une admirable image, compare les cendres des martyrs à une graine précieuse que le vent de la persécution porte en d'autres climats où elle doit germer sûrement. C'est là le ferme espoir de quiconque croit à la justice éternelle ; les faits montrent que cet espoir est souvent réalisé sur la terre et que l'humanité, dans son ensemble, profile du dévouement et des sacrifices du plus obscur de ses membres. Mais, ce qui est vrai de l'ensemble, ne Test plus de chaque nation prise en détail. Une nation peut étouffer la pensée dans l'enceinte de ses frontières ; elle peut éteindre la lumière et entrer dans la nuit dont on ne se réveille plus. Malheur aux religions qui se propagent par l'épée; mais malheur aux nations qui ne savent pas prendre l'épée pour défendre la liberté des consciences et le droit des opprimés ! Les huguenots n'ont pas voulu que la France devînt .une seconde Espagne, et leur main vaillante a déchiré la trame dans laquelle on l'enserrait. Charlotte de Laval ne s'est pas trompée, et, sur ses lèvres frémissantes, j'entends la voix généreuse de la patrie elle-même s'avouant meurtrière de ceux qu'elle n'a pas empêchés d'être meurtris.
Lorsque Calvin recommandait la soumission passive,
il était fort heureux pour lui que le peuple de Genève ne l'eût pas trop pratiquée, qu'il eût su se défendre contre les entreprises de la Savoie ; ni l'Ecosse, ni la Hollande, ni les protestants d'Allemagne n'ont eu à se repentir d'avoir défendu leurs droits par l'épée ; il faudrait que la conscience humaine descendît bien bas pour que le nom de Guillaume d'Orange ne fût plus honoré parmi les hommes. Sans doute, pour les protestants français, la lutte a été terrible et pleine de dangers ; mais, en la soutenant, ils ont bien mérité de Dieu et de la patrie; sans doute, la cause qu'ils défendaient a été souvent compromise par les ambitions de leurs chefs, et il faut déplorer à jamais cette transformation, qui fit, à certains jours, de leur Église un parti entraîné à des alliances toutes politiques. Mais que leurs adversaires leur rendent au moins cette justice : jamais ces prétendus factieux n'ont songé à renverser le gouvernement de leur pays; ils devaient défendre plus tard les droits de Henri ni lui-même, l'inspirateur de la Saint-Barthélémy, quand les chefs de la Ligue offraient le trône de France à Philippe II d'Espagne; jamais peuple ne vit un exemple de loyauté plus touchante que celle de Châtillon, le fils de l'amiral, lorsqu'à la tête de ses huguenots, s'avançant à Blois sous un feu terrible, avec un calme qui arrachait des cris d'admiration à ses ennemis eux-mêmes, il défendait contre les ligueurs le roi qui avait été le bourreau de son père.
Si ce seul mot, liberté religieuse, eût toujours été écrit sur le drapeau des huguenots, leur cause eût été sans reproche ; c'est l'honneur de Goligny de n'avoir
voulu que cela; il le disait au moment où il prenait les armes, il pouvait le répéter sincèrement lorsque, dix ans plus tard, blessé par Maurevel, il affirmait à Charles IX qu'il ne s'était jamais armé que pour défendre les édits.