‹ Coligny avant les guerres de religionChapitre 4 sur 39 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Origine des Coligny. — Naissance de Gaspard,

le futur amiral. — Louise de Montmorency, sa mère. — Rôle des

femmes an xvi* siècle. — Le connétable Anne de Montmorency.

— Éducation de Coligny. — Traits de sa jeunesse. — La cour

de François I er . — État moral de la France.

La famille des Coligny était originaire de la Bresse et leur vieux manoir féodal s'élevait au pied du Jura, à l'entrée d'une bourgade qui a conservé leur nom.

Cette bourgade est située sur la pente d'une colline boisée, du haut de laquelle on aperçoit en se tournant vers l'ouest la vaste plaine du Maçonnais (1). Le château était sur la limite môme de la Bresse et de la Bourgogne .

Les Coligny étaient de très ancienne noblesse. Vil-

(1) Voir dans la France protestante, 2 e ^édition, article Chatillon, la description intéressante qu'en fait M. Henri Bordier.

lehardouin signale dans la croisade de 1202 un sieur Hugon de Colenii qui y prit une part brillante. On a soutenu, et c'était la pensée de l'amiral lui-môme, que sa maison était indépendante et souveraine (1) ; mais cette indépendance n'était pas absolue, et il est certain que, vers le milieu du xv siècle, Guillaume de Colignv combattait encore sous la bannière de Savoie ; son mariage conclu, en 1437, avec Catherine de Saligny, lui apporta en dot la seigneurie de Châtillon-sur- Loing, au nord de la Loire, dans le Gâtinais, et cette seigneurie revint à son fils aîné Jean. Ce dernier s'établit définitivement à Chàtillon. Les services qu'il rendit à Louis XI dans la guerre du Bien public mirent en relief sa maison (2).

De ses deux fils, l'aîné, Jacques, mourut en combattant devant Ravenne (1512); le second, Gaspard, fut nonimé maréchal de Chàtillon en 1516 ; deux ans auparavant, il avait épousé Louise de Montmorency, sœur du fameux connétable Anne qui, pendant près de cinquante ans, devait exercer une influence prépondérante sur les destinées de la France. Louise était veuve du seigneur de Mailly.

Le maréchal de Chàtillon fut l'un des généraux dé

(1) Cette prétention se retrouve dans la Yita Colinii. ' (2) Tout ce qui concerne la généalogie des Coligny a été traité à fond dans l'ouvrage de Jean du Bouchot : Preuves de l'histoire de r illustre maison de Coligny «Paris, 1662, in-folA (Voir aussi l'intéressante brochure de M. Edmond Chevrier : La mais m de Coligny au moyen âge (Bourg-cn- Brcsse.). M. Delaborde et M. Bordier en donnent un exposé très suffisant. M. Bordier conjecture avec justesse que si l'amiral a défendu avec insistance la souveraineté de sa maison, c'était parce qu'il rêvait de pouvoir faire de sa petite principauté une terre de refuge où Ton aurait le droit de professer librement la foi évangélique.

François I er ; Brantôme affirme qu'il avait « bonne tête et bon bras ». Nous ne connaissons de lui aucune action d'éclat. Au contraire, c'est en cédant à ses conseils d'extrême prudence que François P r , pendant la guerre de 1521, après avoir franchi l'Escaut devant Charles- Quint et le comte de Nassau (22 octobre), refusa de s'engager dans une attaque décisive que voulait le connétable de Bourbon, et perdit ainsi, au dire de Martin du Bellay, « la bonne fortune que Dieu lui présentoit et qui par après ne devoit plus revenir». Châtillon avait vu, dans cette guerre, plusieurs de ses possessions de Franche-Comté enlevées par les Espagnols; il reçut du roi en retour la principauté d'Orange (1). Il venait d'être appelé à défendre la frontière près de Bayonne, lorsqu'une fièvre maligne l'enleva en neuf jours à Dax, le 4 août 1522.

Louise de Montmorency restait donc veuve, et, quoique jeune encore, elle devait pourvoir à l'éducation de sept enfants : elle en avait eu trois de son premier mariage, quatre du second. Nous ne mentionnerons ici que ceux qui jouèrent quelque rôle. C'est d'abord Madeleine de Mailly, qui devait plus tard être comtesse de Roye et dont les filles devaient épouser le prince de Condé et le comte de La Rochefoucauld (2); viennent ensuite Odet, Gaspard et François de Coli-

(1) Ainsi le père de Coligny porta, par un étrange concours de circonstances, le titre de prince d'Orange dont son futur gendre, le célèbre Taciturne, devait faire l'un des plus grands noms de l'histoire.

(2) Des deux autres enfants du sieur de Mailly, l'un, Jean, mourut à vingt-deux ans, en combattant au siège de Naples ; l'autre, Louise, entra en religion.

gny (1). Odet, qui devait devenir cardinal» était né le 10 juillet 1517; Gaspard, le futur amiral, le 16 février 1519 (2); François, qui prit le titre de d'Andelot, le 18 avril 1521.

Louise de Montmorency était à la hauteur de sa tâche. C'est elle qui forma ses fils. On retrouvera chez eux la droiture, l'ardeur généreuse, la vaillance morale qui étaient ses traits saillants. Gaspard de Coligny, en particulier, fut vraiment le fils de sa mère.

Il faut faire ici une .remarque qui a son importance. En aucun siècle de l'histoire moderne l'influence de la femme n'a été plus considérable qu'au xvi°. Je ne dis pas seulement son influence cachée qui toujours fut grande, je dis son rôle visible, extérieur, éclatant. C'est là ce qui nous explique les étranges soubresauts de la politique d'alors, livrée au sentiment et à la passion bien plus qu'à la raison d'État ferme et suivie. Dans les deux camps rivaux qui se partagent alors l'Europe occidentale, regardez, et, derrière les acteurs principaux, ce sont des figures de femmes que vous verrez aux premiers rangs. Ici, l'astucieuse et sagace Marguerite d'Autriche, tante de Charles-Quint et qui fut sa

(1) Un premier fils du maréchal, nommé Pierre, naquit en 1516, fui page de François I er et mourut en 1534, à dix-huit ans.

(2) Deux choses ont contribué à induire les historiens en erreur sur la date de la naissance de Gaspard de Coligny ; tout d'abord l'assertion de l'auteur de la Vita Colinii, qui le fait naître en 1517 (bien que, racontant sa mort en 1572, il ne lui donne que cinquante-trois ans et demi), et ensuite la mention que la maréchale, sa mère, avait écrite sur son livre d'heures (lequel existe encore) : « Le mercredi, seizième jour de » février MVXVIII, fut né Gaspard de Coulligny à Ghastillon. » On n'avait pas pris garde qu'elle avait employé l'ancien style, d'après lequel Tannée ne finissait qu'à Pâques. C'est donc bien 1619 qu'il faut lire.

Traie mère par la taciturnité sournoise qu'elle lui inculqua; Marie Tudor, la sanguinaire, dont le fanatisme sincère ne réussit pas à toucher le cœur sec et froid de Philippe II; Louise de Savoie, dont les altiers caprices expliquent la trahison de Bourbon ; Diane de Poitiers, qui fit la grandeur des Guises et tint dans une obéissance toute passive la lourde majesté de Henri II; Marie Stuart, qui nous apparaît entourée de la poétique séduction du roman et dont on peut dire que ses juges, par la mort si dure dont ils Font frappée, ont atténué pour elle le jugement de la postérité; Catherine de Médicis, enfin, au sujet de laquelle on se demande si jamais elle connut le remords et dont le cœur semble n'avoir aimé qu'un être, cet Henri III, assez vil pour qu'elle reconnût en lui son vrai fils. En face et dans le camp opposé, c'est Elisabeth d'Angleterre, sceptique au fond, orgueilleuse et souvent cruelle, mais chez qui les emportements de la passion n'étouffèrent jamais la haute raison politique, et dont la ferme intelligence a justifié ce mot, que le plus grand homme de l'Angleterre fut alors une femme; avant elle, Jane Grey, cette fleur exquise si prématurément fauchée, et, chez nous, Marguerite de Valois, la première, cette fine et spirituelle figure, cette intelligence ouverte à toutes les recherches, ce cœur accessible à toutes les pitiés et réfractaire à tous les fanatismes ; Jeanne d'Albret, sa fille, « qui n'avait de la femme que le sexe, » esprit pénétrant, volonté ferme, une vraie reine enfin dont le programme politique, sauf en matière de tolérance religieuse, est presque celui de 1789, conscience intègre, âme saine et vaillante, dont la rude franchise

perça à jour les roueries de la Florentine, mais ne devina jamais cependant l'atroce perfidie avec laquelle Catherine prépara les noces vermeilles de la Saint- Barthélémy; Jeanne d'Albret, dont Henri IV a dit : « Ma bonne mère à qui je dois tout, » mot charmant et qui serait vrai si la légèreté morale du Gascon n'avait pas diminué chez lui, par certains côtés, la grandeur du héros. Auprès de ces figures de premier ordre, combien d'autres à noter ! M mo de Roye, la noble sœur de Goligny; Charlotte de Laval, sa vaillante compagne, et cette douce, pure et touchante Éléonore, sa nièce, princesse de Condé, aussi intrépide sous le feu de l'ennemi que digne et tendre dans ses afflictions domestiques, et dont Anne de Rohan a pu dire dans des vers trop ignorés :

Estimant un heur plus extrême, Bien qu'elle eût un auguste rang, D'être fille du Dieu suprême Que d'être princesse du sang.

Louise de Montmorency mérite de figurer au premier rang dans ce cortège. L'éclat de sa naissance, le charme de sa personne, la grande situation qu'elle avait déjà occupée comme dame d'honneur d'Anne de Bretagne, tout l'appelait à la cour ; elle préféra s'enfermer à Ghâtillon et s'y consacrer tout entière à l'éducation de ses fils. Toutefois, en 1530, elle vint séjourner quelque temps à Paris auprès de la nouvelle reine Eléonore, qui avait voulu se l'attacher. Elle redoutait l'atmosphère de frivolité galante qui régnait dans l'entourage du roi chevalier. Le chancelier de L'Hospital, dans une

de ses poésies latines (1), a célébré la pureté de son «caractère et rappelé qu'elle avait été une mère accomplie, nourrissant ses enfants de son propre lait.

Louise de Montmorency inclinait évidemment vers les idées nouvelles que la Réforme allait propager. Cette sympathie apparaît dans le choix qu'elle fit, en 1528, du précepteur de ses fils ; ce fut Nicolas Bérauld>, humaniste distingué, alors âgé de cinquante- cinq ans et qu'une étroite amitié unissait à Érasme et à Louis de Berquin, l'un des premiers martyrs de la Réforme. Louise de Montmorency était particulièrement chère à Marguerite, sœur de François I er , qui fut la protectrice avouée des luthériens de Meaux. Le plus ancien biographe de Coligny affirme « qu'elle rendit en mourant le témoignage de la vraie et pure religion qu'elle avait reconnue, car ayant continuellement en là bouche ce passage du psaume de David : Sa miséricorde sera de génération en génération sur ceux qui le craignent, elle exhorta son fils aîné, Odet, qui était déjà cardinal, et lui défendit expressément qu'aucun prêtre ne lui fût amené, disant que Dieu, par un singulier bienfait, lui avait enseigné comment on doit le craindre et le servir en toute piété et sortir des liens de ce corps pour aller à la patrie céleste (2). »

On comprend donc que le P. Maimbourg, dans son Histoire du Calvinisme, ait pu écrire les lignes suivantes : « Ce fut Louise de Montmorency qui mit dans l'esprit de ses enfants la grande disposition qu'ils

(1) Liber I, epist. vni.

(2) Vita Colinii, 1575, p. 8.

eurent à se laisser si facilement infecter de l'hérésie. » Mais il ne faudrait pas en conclure qu'elle se rattachât d'une manière directe à la communion réformée ; ce ne fut que plusieurs années après sa mort que sa fille, Madeleine de Maiily, rompit ouvertement avec le catholicisme, donnant ainsi à ses trois frères un exemple qu'ils devaient suivre, mais plus tard, comme nous le verrons, et chacun d'eux, à son heure, sous l'empire d'une conviction toute personnelle.

. Si la mère de Coligny contribua puissamment à la formation de son caractère, c'est à son oncle le connétable Anne de Montmorency qu'il dut d'abord son rapide avancement.

Anne, premier duc de Montmorency (1), était issu de cette ancienne famille que Henri IV appelait un jour la première maison de l'Europe après celle de Bourbon.

Né en 1492, il avait été élevé avec François I er , alors simple comte d'Angoulême. En 1515, il combat à Marignan; en 1521, à Mézières, sous Bayard, puis dans le Milanais, sous Lautrec ; dès 1 522, il est maréchal de France. D'un courage à toute épreuve, il n'avait point les qualités d'un grand capitaine. Aussi recourait-il volontiers à la temporisation, jouant vis-àvis des Espagnols le rôle d'un Fabius Gunctator. Cela lui réussit en 1536, lors de l'invasion de la Provence par Charles-Quint. Se souvenant de Pavie, il refusa d'aborder l'ennemi en face, fit le vide devant lui, brûla

(1) Il tenait son nom do la reine Anne de Bretagne dont il était la filleul.

tous les villages et toutes les récoltes où l'Espagnol eût pu trouver quelque subsistance, et, par cette énergie barbare, força Charles-Quint à la retraite. Le roi l'en récompensa en 1538 en le créant connétable ; une fois arrivé là, il exerça les fonctions de premier ministre; toutes les affaires venaient à lui, et son influence était énorme; le sultan même gagnait sa faveur en le comblant de cadeaux. Son orgueil naturel s'en accrut et devint bientôt insupportable. Il se plaisait à humilier tous les grands et s'acquit le renom de premier ràbroneur de France. Se hasardait-on à le contredire, il ne ménageait pas les épithètes; ses adversaires étaient des sots, des veaux, des ânes (1). Homme d'État ou général, on ne voit pas briller chez lui une étincelle de génie ; mais il avait une volonté tenace, une application pesante et continue qui, sous un roi mobile tel que François I or , servit souvent à la tonne direction des affaires.

Avide et rapace, il n'aimait pas le gaspillage; il prit à cœur de protéger et d'enrichir tous les siens, en exigeant d'eux, toutefois, une activité semblable à celle qu'il était prêt à consacrer au service du roi. C'était le type de ces grands dignitaires dont la race devait disparaître sous Richelieu. Disgracié en 1 540 pour avoir embrassé trop ouvertement le parti du dauphin (2), il sut mettre à profit son exil à Écouen en y construisant une demeure somptueuse. Nous le verrons plus tard

(1) Brantôme.

(2) On sait que les dernières années de François I or virent éclater une lotte ouverte entre la duchesse d'Étampes, favorite du roi, et Diane de Poitiew, maîtresse du dauphin.

revenir aux affaires sous Henri II, exercer une influence néfaste, perdre la bataille de Saint-Quentin, négocier la paix désastreuse de Cateau-Cambrésis, et se placer avec Guise et Saint-André à la tête du fameux triumvirat, « Premier gentilhomme et baron chrétien de la France, » il devait être antipathique à la .Réforme, dans laquelle il ne vit jamais qu'une révolte. C'est là ce qui le fit rompre ouvertement avec ses neveux, et c'est en combattant contre Coligny qu'il devait succomber à Saint-Denis. Sa piété était d'une espèce très originale. « Il ne manquait jamais à ses dévotions et à ses prières, dit Brantôme, car tous les matins, il ne faillait de dire et entretenir ses pâtenostres, soit qu'il ne bougeât du logis, soit qu'il montât à cheval et allât par les champs aux armées, parmi lesquelles on disait qu'il se fallait garder des patenostres de M. le connestable, car en les disant et marmottant lorsque les occasions se présentaient, comme force débordements et désordres y arrivent maintenant, il disait : « Allez-moi prendre un tel ; attachez » celui-là à cet arbre, faites passer celui-là par les » piques tout à cette heure, ou les arquebuses tout de- » vant moi ; taillez-moi en pièces tous ces marauds qui » ont voulu tenir ce clocher contre le roi ; brûlez-moi ce » village ; boutez-moi le feu partout à un quart de lieue » à la ronde ; » et ainsi tels ou semblables mots de justice et police de guerre proférait-il selon ses occurrences; sans se débaucher (détourner) nullement de ses pater, jusqu'à ce qu'il les eût parachevés, pensant faire une grande erreur s'il les eût remis à une autre heure, tant il y était consciencieux. »

Ces lignes naïves nous font voir l'homme, et quel soudard féroce s'unissait chez lui au gentilhomme très chrétien. L'impitoyable cruauté avec laquelle il sévit contre les Bordelais qui, en 1 548, avaient refusé de payer l'impôt sur le sel, nous ferait penser aujourd'hui à l'un de jses commissaires que la Convention chargeait de pacifier la province.

Anne de Montmorency était, nous l'avons dit, très attaché aux siens, protecteur naturel de tous ceux qui lui touchaient de près. Ses neveux sentirent de bonne heure les effets de sa bienveillance. En 1533, le pape, pour fêter le mariage de sa nièce Catherine de Médicis avec le futur dauphin, promit de créer en France quatre cardinaux ; François I er offrit l'un des chapeaux à Montmorency pour un membre de sa famille ; Montmorency désigna son neveu Odet, alors à peine âgé de seize ans ! Il fut revêtu de la pourpre le 7 novembre 1533. C'était ce qui s'appelle une vocation anticipée. La même année, il était nommé archevêque de Toulouse, prieur d'un grand nombre d'abbayes ; deux ans plus tard, il était appelé à l'évêché de Beauvais, Tune des plus anciennes pairies ecclésiastiques du royaume. C'est ainsi que se répartissaient souvent alors les biens d'Église. A la même époque, Calvin, au sortir de l'enfance, était, en dépit de toutes les règles canoniques, pourvu d'un bénéfice à Noyon, de môme qu'un siècle plus tard, Angélique Arnauld devenait abbesse de Port- Royal à douze ans. Ce furent ces abus mêmes qui souvent provoquèrent l'esprit de réforme chez ceux qui devaient en bénéficier.

Odet devenant homme d'Église, laissait à son frère

Gaspard la direction de la maison de Châtillon. Il lui céda môme, ainsi qu'à d'Andelot, tous ses biens patrimoniaux.

Coligny avait un tempérament de soldat; pour se préparer à cette carrière, il s'imposa de rudes exercices, et, se sentant trop porté au sommeil, il prit l'habitude de se faire éveiller à toute heure de la nuit jusqu'à ce qu'il se sentît maître de son corps. Son précepteur était, nous l'avons dit, Nicolas Bérauld; son gouverneur, le sieur Guillaume de Prunelay (1). Lorsque Coligny se trouvait à Paris, il suivait les leçons de Tagliacarne et de Guillaume du Maine, précepteurs des enfants de France, et prenait part, souvent en compagnie du dauphin, à tous les exercices qui pouvaient former un chevalier.

Nous avons de lui une lettre latine qu'à l'âge de quinze ans il adressait de Paris à Bérauld (2). Il lui donne des nouvelles du conclave et de la cour : « Au milieu du doute et de l'anxiété qui planent sur toutes choses, le roi ne laisse pas abattre son courage; loin de là : comme si des espérances fondées l'animaient,

(1) Sandras de Courtils, qui a emprunté aux traditions de famille des Chatillons plusieurs détails, dit que Bérauld avait le parler fort lent, que Prunelay avait d'ordinaire un cure-dent à la bouche et que Coligny les imita sur ces deux points. Ce dernier détail est confirmé par un proverbe longtemps courant dans le Midi. Si les protestants disaient qu'il fallait se méfier des patenôtres du connétable, les catholiques répondaient qu'il fallait se méfier du cure-dent de l'amiral. Le mot est encore connu aujourd'hui. Brantôme l'avait cité sous une autre forme et comme déjà courant de son temps : « Dieu nous garde de la douce façon et gentille du prince » de Condé et de l'esprit et du cure-dent de l'amiral. » Brantôme, édition Lalanne (t. IV, p. 339).

(2) Herminjard, Correspondance des réformateurs, t. III, p. 219; voyei la traduction de M. Delaborde (t. I er , p. 33).

il s'adonne, chaque jour, à la chasse et fatigue des cerfs à la course ou atteint de ses coups des sangliers pris dans les rets, » et, à côté de ces lignes où l'on sent l'amplification de l'écolier de bonne maison, on voit quels étaient les sujets de ses études : « Je me livre parfois au môme exercice, mais la majeure partie de mon temps est consacrée à la lecture de Cicéron et à Pétude des tables de Ptolémée, sous du Maine, qui, adoptant une autre méthode que Tagliacarne, y a joint la cosmographie, surtout dans la partie relative à la longitude et à la latitude des lieux, avec addition de méridiens et de parallèles. » Déjà se montrent chez lui l'application sérieuse au travail et l'esprit d'observation.

Cela ne l'empêchait point de se livrer avec fougue aux jeux de son âge; son frère d'Andelot était son compagnon de toutes les heures, et dès lors se noua entre eux cette étroite amitié qui les unit toute leur vie (1).

Parmi ceux avec lesquels il se lie le plus dès son adolescence, il faut noter François de Guise, né un jour après lui, et qui devait devenir son plus implacable ennemi : « Ils furent tous deux en leurs jeunes ans, dit Brantôme, si grands compagnons, amis et confédérés de court que j'ai ouï-dire à plusieurs qui les ont vus s'habiller le plus souvent de mômes parures, mômes livrées, être de môme partie en tournois,

(!) Voir à Y Appendice A un trait curieux de la jeunesse de Coligny, cité par Sandras de Courtils, et que nous ne citons que sous le bénéfice des réserves que, dans notre Préface, nous avons faites au sujet de cet auteur.

combats de plaisir, courements de bagues, mascarades et autres passements et jeux de court, tous deux fort enjoués et faisant des folies plus extravagantes que tous les autres, et surtout ne faisaient nulle folie qu'ils ne fissent mal, tant ils étaient rudes joueurs et malheureux en leurs jeux. »

Cette sève exubérante, cette effervescence de vie et de jeunesse, Coligny sut les contenir et les transformer en virile énergie. Avec une volonté moins ferme que la sienne, elles l'eussent aisément entraîné à la dérive dans cette cour frivole où régnaient les favorites et où fondaient les caractères. C'est merveille qu'il y soit resté debout, dur à la peine, se formant avec une application tenace au rude métier de soldat, gardant sa vie pure et cette loyauté proverbiale qui sera l'une de ses meilleures forces; tout jeune, il obtient déjà le respect qui le suivra jusqu'au bout.

L'époque était dangereuse. La France, depuis trente ans, subissait le contact enivrant de l'Italie; toute cette noblesse, qui laissait les vieux manoirs féodaux pour les brillantes expéditions au delà des Alpes, y trouvait les mœurs de la Renaissance, elle respirait cette atmosphère enfiévrée du souffle du paganisme retrouvé. A Rome, elle voyait des cardinaux beaux esprits qui se raillaient de la pauvreté littéraire de l'Évangile et du style barbare de saint Paul, des prêtres qui lisaient Arétin et Boccace, des papes qui faisaient représenter au Vatican la Mandragore de Machiavel. Elle rapportait de là les visions des arts enchanteurs; de retour en France, elle renversait les tristes donjons

gothiques pour élever des demeures gracieuses à l'imitation des merveilles féeriques de Chenonceaux et de Chambord. On se passionnait pour la peinture et la musique; François I er dépensait des sommes énormes pour les chanteurs de sa chapelle. La mode était aux brillants costumes, aux magnifiques processions de fêtes, aux étoffes de soie, de brocart et de velours. C'était comme une réaction violente contre le régime utilitaire et de lourde prose, contre la bureaucratie bourgeoise qu'avait inaugurée Louis XI lorsqu'il parcourait les provinces avec sa casquette de loutre et son justaucorps de drap gris.

Cependant, le scepticisme italien n'avait point encore pénétré les âmes ; Machiavel, dont le Prince ne fut imprimé qu'en 1531, n'exerça une influence réelle que vers le milieu du siècle, lorsque Catherine de Médicis eut appelé auprès d'elle ses favoris italiens. La France de 1 530 a des élans chevaleresques. Au type sinistre et froidement criminel de César Borgia, elle peut opposer l'admirable figure de Bayard. Le danger pour elle était bien plutôt dans la volupté. Ce n'était plus la licence grossière et rieuse des vieux fabliaux gaulois, cette affirmation naïve de gaieté sensuelle que le moyen âge avait toujours opposée à l'austérité monacale. C'était comme une forte poussée de corruption raffinée, de curiosité malsaine qui troublait les esprits et remuait les cœurs. La cour donnait l'exemple. En vain des âmes élevées, telles que Marguerite, la sœur du roi, cherchaient à détourner le courant, à lui donner une direction spirituelle et mystique, mêlant, comme elle le fait dans ses contes, à la liberté du récit l'ingé-

nieuse leçon morale, essayant de faire renaître la passion fidèle des vieux romans de chevalerie et des cours d'amour des trouvères : toutes ces barrières gracieuses et légères étaient emportées par un épais courant de passion sensuelle : François I*% comme l'observe Michelet, offre en ses portraits la marque de cette progression du siècle ; au début, c'est le chevalier galant et noble encore : puis, peu à peu, la figure s'épaissit en une laideur qui repousse ; l'œil s'éteint sous les boursouflures du visage, l'esprit est comme envahi par la chair; ainsi va descendre la génération qui suit, jusqu'à offrir cette galerie de modèles que Brantôme reproduira avec la verve insouciante et le libre et facile pinceau d'un chroniqueur chez lequel le crime et l'infamie même ne soulèvent pas un élan de tristesse ou d'indignation.

La réaction pourtant se faisait déjà, et, chez beaucoup d'esprits, avant d'être religieuse et doctrinale, elle s'annonçait dans une protestation morale, inconsciente, mais énergique. Coligny, d'Andelot son frère, leur mère, leurs sœurs, et autour d'eux tant d'autres que nous pourrions nommer, ne connaissaient que vaguement encore les doctrines réformées ; vers 13J0, c'est à peine si Ton citerait plus d'un ou deux gentilshommes gagnés aux croyances protestantes, et cependant un souffle nouveau fortifiait les consciences. 11 sembla'un moment que cette'renaissance morale allait s'étendre, germer et s'épanouir sous l'intluenee d'une clémente atmosphère; on put croire à l'avenir d'une Réforme française. Tous les historiens ont signalé cette heure unique où François I er , inspiré par sa sœur, tint résolument tête à la Sorbonne, et dé-

fendit contre elle le grec et l'hébreu, « ces langues hérétiques, « où les grands seigneurs et les grandes dames chantaient les psaumes sous les allées du Préaux-Clercs. Mais ce ne fut qu'une courte accalmie. Que serait devenue la France, accomplissant, sous l'impulsion de son libre génie, sa rénovation religieuse? Vers quelles grandes destinées aurait-elle marché? A cette question répond la sinistre réalité de cette répression implacable qui, des premiers supplices des luthériens de Meaux jusqu'aux saturnales de la Ligue, arrêta l'essor des pensées nouvelles, imposa aux esprits, par le fer et le feu, l'unité si chère aux races latines, faillit faire de la France une seconde Espagne et remplaça chez les réformés eux-mêmes l'ardeur expansive et généreuse par cette attitude souvent raide, sévère et puritaine qu'on leur a trop cruellement reprochée, comme si l'âme pouvait s'épanouir et donner ses parfums et ses fleurs au souffle âpre de la persécution.

A l'heure où Coligny grandissait, la répression sévissait déjà partout. Au retour des fêtes de Chambord ou de Fontainebleau, en sortant des réceptions royales du Louvre, on voyait parfois et de plus en plus, sur la place de Grève ou dans le carrefour Maubert, se dresser des bûchers où montaient des hommes et des femmes du peuple ; c'étaient des suppliciés d'un nouveau genre ; graves et joyeux pourtant ! On les entendait chanter avec enthousiasme des vers inconnus que tous répétaient en chœur; la foule écoutait. C'était un appel au Dieu de justice, c'était la confiance sublime du cœur qui s'attend à lui, c'étaient des accents d'espérance éternelle. La flamme montait; les martyrs, écartant le

crucifix que leur présentait le prêtre, tournaiei yeux vers le ciel; les voix s'éteignaient Tune ; l'autre, et quand le peuple se dispersait, plus à'v ceux qui avaient crié avec les autres : Mort aux 1 riens ! mort aux hérétiques ! s'en allait pensif, en géant que quelque chose de grand se préparait.

Page 1