CHAPITRE III
Coligny devant Boulogne.
— Les ordonnances de M. de Cnâtillon. — Prise de Boulogne.
— Coligny se rend à Londres pour la signature du traité de paix. — Le prince de Gondé épouse Éléonore de Roye, nièce de Coligny. — Ce dernier est nommé gouverneur de Paris
et de l'Ile-de-France.
Coligny fut bientôt rappelé à son poste devant Boulogne. Nous avons dit comment le traité conclu avec les Anglais pouvait donner lieu à des équivoques. Il était convenu que les deux armées en présence pouvaient agrandir leurs fortifications, mais qu'il leur était interdit d'en élever de nouvelles ; c'était une contradiction dans les termes. Les Anglais n'avaient pas manqué de se mettre à l'œuvre et de construire un vrai fort nouveau à l'entrée môme du port; là-dessus plaintes inutiles de Coligny. Le roi perdit patience. Après être venu en personne visiter le camp français, d commanda à Coligny, par lettre en date du 19 mai '548, de faire construire les forts nécessaires à empôc tar le ravitaillement de la ville ; Coligny prit immédiatement ses mesures, rassembla 6,000 pionniers et > avec une grande sagacité, décida d'élever un vaste terrassement sur une langue de terre qui faisait face à entrée même du port. Deux mois plus tard, le fort
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était achevé et garni d'artillerie; on lui donna le nom de fort de Châtillon.
En môme temps qu'il exécutait ces travaux, Goligny s'occupait activement de la discipline de ses troupes ; il rédigeait et mettait en pratique dans son corps d'armée les fameuses Ordonnances qui, trois ans plus tard, devaient être appliquées à toute la France.
Ces ordonnances formaient comme un code nouveau destiné à protéger les populations contre la licence des soudards : « C'est lui, dit Brantôme, qui a réglé et policé toute l'infanterie par ces belles ordonnances que nous avons de lui... Elles ont été les plus belles et politiques qui furent jamais faites en France. Et crois que, depuis qu'elles ont été faites, les vies d'un million de personnes ont été conservées et autant de leurs biens et facultés ; car, auparavant, ce n'était que pilleries, voleries, briganderies, rançonnements, meurtres et paillardises parmi les bandes, si bien qu'elles ressemblaient plutôt à des compagnies d'Arabes et de brigands qu'à de nobles soldats (1). »
Un examen rapide de ces ordonnances nous montre à quels désordres Coligny s'était efforcé de porter remède.
Il s'agit, par exemple, d'assurer les engagements à terme fixe, d'empêcher les désertions, d'enjoindre l'obéissance immédiate; la punition est sévère; souvent elle est toute morale. Ainsi dans l'article suivant :
« Le soldat qui, sans légitime occasion, dira injure
(1) M. de Chaatillon, dans les Couronnais français.
qui touche à l'honneur d'un autre, ladite injure et honte retournera à lui-môme et lui sera déclarée devant toutes les compagnies. » Et dans cet autre encore :
« Le soldat qui, sans juste occasion, démentira un autre sera mis en place publique et, enseignes déployées et tête nue, demandera pardon au colonel et à celui qu'il aura démenti. »
Le viol, le pillage étaient interdits sous peine d'étranglement; tel article témoigne de l'austérité du rédacteur.
« Le soldat qui blasphémera le nom de Dieu en
vain sera mis en place publique, au carcan, par trois
divers jours, trois heures à chacune fois, et à la fin
d'iceux, la tête nue, demandera pardon à Dieu. » En
lisant ces lignes, on pressent déjà le futur huguenot.
Brantôme raconte comment Coligny appliquait ces
ordonnances et réussissait à dompter la licence de ses
fro\xpes.
U y fallut une fermeté souvent impitoyable (1) ; mais la rigueur seule n'y aurait pas suffi : « Ses gens d'atomes, dit-il, n'étaient ni ses sujets et vassaux, ni ^s stipendiés, ni ses mercenaires, et toutefois, quand ik étaient en sa présence, un seul petit mot de courro U5 les étonnait, et, en son absence, son seul signet levir faisait faire ce qu'il voulait, tant il avait pris
(*) Au siège même de Boulogne, il dut, dit Brantôme, apprendre aux ™* iSlaia un proverbe : « A cruel, cruel et demi ou du tout. » Les Anglais ^•^«nt tous les prisonniers, exposaient leurs tètes sur des piques. Coligny leu* rendit la pareille « et leur en fil de même, voire pis ; si bien qu'ils vtf^ent aux requêtes et à demander la bonne guerre qui leur fut octroyée * ** mode de Piémont entre Français et Impériaux. »
une habitude de leur impérier qu'il semblait qu'elle lui fût née et que ses partisans la lui dussent. Pour quant aux soldats et autre menu peuple des siens, s'ils délinquaient par trop, il les savait bien châtier et de tous, tant qu'ils étaient, il était très
aimé et honoré, que quand ils avaient une parole de privauté de lui, ils s'en tenaient aussi contents comme s'ils l'eussent eue du roi (1 ) . »
Le siège cependant traînait en longueur; le 6 septembre 1549, le roi nomma Coligny son lieutenant général en Boulonais. Disposant alors de toutes les ressources qui lui étaient nécessaires, Coligny put serrer de plus près la ville et fermer le port à tout navire ennemi. Vers la fin de septembre, les Anglais commencèrent à parler de reddition ; les négociations durèrent pendant quelques mois; enfin, le 19 février 1550, les plénipotentiaires français et anglais s'assemblèrent au fort d'Outreau (2). On arrêta les conditions de la cession de Boulogne moyennant le payement par la France d'une somme de quatre cent mille écus; d'Andelot porta au roi le texte du traité, qui fut approuvé par lui le 19 mars. Henri II chargea Coligny, du Mortier et Bochetel de passer en Angleterre « porter sa ratification et recevoir celle du roi et l'acte de son serment. »
Le 25 avril, les Français pénétraient dans Boulogne. Henri y fit lui-môme son entrée solennelle le
(1) Hommes illustret et grands capitaines français. M. de Chastillon.
(2) On peut voir dans une lettre de Paget à lord Warwick avec quelle hauteur Rochepot traita les envoyés anglais. (Fronde, llistory of England, tome V.)
15 mai. C'était un grand succès. Souvent les Anglais avaient appris à connaître à leurs dépens l'impétuosité française ; cette fois, ils rencontraient chez leurs ennemis une ténacité et une résistance qui semblaient jusque-là n'appartenir qu'à eux.
Pendant que Henri II prenait possession de Boulogne, ses envoyés se rendaient à Londres, où ils reçurent le meilleur accueil. Trois navires anglais vinrent *» leur rencontre à l'embouchure de la Tamise; le l^xidemain de leur arrivée, ils furent reçus par Sclouard VI, qui voulut les inviter à sa table. Le jeune **oi n'avait que douze ans, mais il montrait déjà une *^ès vive intelligence, un esprit sérieux, et charmait *c*us ceux qui l'approchaient par son aménité. Ses conseillers poursuivaient avec ardeur l'œuvre de réforme Religieuse entreprise par son père, et les plénipotentiaires français purent assister au nouveau service anglican, célébré en langue vulgaire, et à l'issue duquel le roi prêta publiquement serment d'observer le traité de paix. Coligny semble avoir été attiré par la gracieuse et pure figure de ce prince, presque enfant, <jui, placé sur le trône d'Angleterre, entre le rude et "violent Henri VIII et Marie la Sanguinaire, se détache comme une apparition touchante sur le fond troublé d'une des plus sombres époques de l'histoire.
La prise de Boulogne avait mis la personne de Coligny en un éclatant relief. Son oncle, le connétable, crut devoir demander pour lui au roi le gouvernement du Piémont ; mais l'influence plus puissante de Diane de Poitiers l'emporta, et Brissac y fut nommé. C'était d'ailleurs un heureux choix.
La faveur dont Coligny jouissait ne faisait que s'accroître. On le vit bien par les termes flatteurs dont le roi usa en parlant de lui dans une circulaire en date du 20 mars 1551, qui ordonnait d'appliquer à toute l'armée les fameuses ordonnances dont nous avons donné une idée.
Trois mois plus tard, sa nièce, Éléonore de Roye, contractait une brillante alliance avec l'un des premiers princes du sang, Louis de Bourbon, prince de Condé et frère puîné d'Antoine de Bourbon, alors gouverneur de Picardie et qui allait devenir roi de Navarre. Mais cette alliance ne se fit pas sans soulever la plus ardente opposition de la part des Guises et de Diane de Poitiers, leur protectrice ; ainsi se dessinait peu à peu l'antagonisme entre la maison de Lorraine et celle de Châtilion (i).
Le 9 septembre de cette môme année, Coligny fut nommé gouverneur de Paris et de l'Ile-de-France, en remplacement de son oncle de Rochepot. Les lettres de provision du roi qui l'établissaient dans cette charge rappelaient les grands services qu'il avait rendus.
C'était une situation considérable, et l'investiture de Coligny dans ces fonctions nouvelles eut lieu avec une grande solennité, le mardi 9 février 1552, à l'Hôtel de ville de Paris, devant le prévôt des marchands, les échevins, les bourgeois notables et les gardes civiques.
(1) Quoiqu'ils fussent les premiers princes du sang, les Bourbons n'occupaient point une position conforme à leur origine. Depuis la révolte du fameux connétable Charles, leur famille était toujours restée suspecte à la royauté. Louis de Bourbon, au moment de son mariage, était pauvre et n'exerçait aucun commandement. Tout ce que l'on sait sur sa jeunesse est cité dans l'Histoire des princes de Condé, par le duc d'Aumale.
Après un long panégyrique du connétable de Montmorency, le prévôt des marchands dit que Coligny s'était montré le diligent imitateur de son oncle « par sa générosité et admirables entreprises » ; il rappela sa conquête du Boulonais et lui souhaita la bienvenue. Coligny répondit en ces termes :
« Messieurs, je vous remercie de l'honneur que vous
toe faites : quant à l'état auquel il a plu au roi me
constituer, je ne l'attribue ni à mes mérites ni à mes
forces, mais seulement à sa libéralité et bonté. Je suis
assuré que vous avez eu ci-devant des gouverneurs,
Personnages de grande vertu et expérience, auxquels
raisonnablement je dois céder en toutes choses, fors en
un^ que je vous prie tenir pour certaine : c'est en bonne
volonté de m'employer en tout mon entendement, si
P e "*x que Dieu m'en a donné, au bien et profit de la
v J-le, et, où le mien ne suffirait, j'en voudrais em-
P r Ujiter de personnages que je connais de plus grand
P°\ivoir, expérience et suffisance, vous promettant,
n^ssieurs, que toutes mes forces et puissance ne seront
J^naais épargnées en chose qui concerne le bien de cette
^Ue, soit en général, soit en particulier (1). »
-Après cet échange de courtoisies, les échevins firent
k^x gouverneur les présents d'usage : bassins, coupes,
aiguières d'argent, « le tout vermeil, doré et buriné,
Pesant ensemble 44 marcs et quelques onces... duquel
Présent ledit sieur gouverneur s'est tenu pour très
content et a remercié ladite ville (2). »
(1) Voir dans Delabordc (t. I", p. 104) et Appendice n° XXVI, tous les détails sur cette cérémonie.
(2) Godefroy, le Cérémonial français (t. I er , p. 1009).