‹ Coligny avant les guerres de religionChapitre 8 sur 39 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Services rendus par Coligny en qualité d'amiral de France. — Ses vues sur les colonies. — Expéditions dirigées par lui sur PAmérique. — Tentative de Villegagnon

au Brésil.

Nous venons de rencontrer pour la première fois, dans notre récit, ce nom d'amiral, qui sera désormais le titre historique de Coligny et son appellation la plus populaire. Est-il vrai, comme on Ta souvent prétendu, qu'il ne faille y voir qu'un nom purement honorifique et que rien dans les services rendus par Coligny ne puisse le justifier? Pour éclaircir ce sujet, nous devons anticiper légèrement sur des événements postérieurs à la période de la vie de Coligny que nous traitons en ce moment. Mais, malgré cet inconvénient, il nous paraît préférable de donner ici une idée de la première expédition qu'il tenta d'organiser.

Il est certain que Coligny n'a jamais exercé de grand commandement naval. Tout au plus peut-on citer à son actif la part très réelle qu'il prit, à vingtcinq ans, sous son prédécesseur l'amiral Annebaut, à l'attaque de l'île de Wight, où, comme nous l'avons raconté plus haut, il commandait une galère, ainsi que l'habileté avec laquelle il prépara la brillante vie-

toire que le 11 août 1555 les marins de Dieppe remportèrent sur 24 navires flamands (1), et l'attention que quinze ans plus tard, lors de son dernier séjour à La Rochelle, il donna aux choses maritimes dans ce port, qui devint comme la Carthage des huguenots. C'est d'une autre manière que Coligny a justifié son titre. Il a été le premier de nos hommes d'État qui ait songé sérieusement à fonder des colonies, et si le succès n'a pas couronné son entreprise, la faute n'en est pas à lui, car il y a mis cette volonté tenace qui était l'un des traits distinctifs de son caractère (2). Outre son désir d'accroître l'influence de la France, deux motifs l'y poussaient : l'ambition de porter au loin la foi chrétienne et la volonté d'offrir un refuge aux réformés persécutés ; car, longtemps avant

(1) Le gouvernement espagnol avait saisi et confisqué tous les navires français qui se trouvaient dans les ports des Pays-Bas. Henri II était fort embarrassé pour trouver une flotte qui pût tirer vengeance de cette mesure.

Coligny eut l'idée de s'adresser au patriotisme des armateurs de Dieppe. En peu de temps ils eurent équipé 19 barques à la tête desquelles Coligny plaça Louis de Bare, sieur d'Épineville. Malgré le petit nombre de ses vaisseaux, celui-ci attaqua résolument, le 11 août 1555, 24 navires flamands et les mit en pleine déroute. (Voir le récit complet de ce combat dans les Batailles navales de France, de Troude, t. I er , p. 73.)

(2) Nous n'avons garde d'oublier les tentatives précédentes, malheureusement infructueuses, de quelques-uns de nos marins pour prendre pied dans le nouveau monde. Le capitaine Denis, de Honfleur, avait touché au Brésil dès 1504; lo capitaine Parmcntier, de Dieppe, à Madagascar et à Sumatra, en 1529; en 1506, le même Denis avait reconnu Terre-Neuve; en 1524, le Florentin Verrazano, au service de François I* r , avait reconnu les côtes de Floride; en 1534, le Breton Jacques Cartier, de Saint-Malo, découvrit le Canada ; on avait donné à tout le nord de l'Amérique le nom de Nouvelle-France ; mais, de colonie proprement dite, on ne peut citer que celle que François I or fonda, en 1540, au Canada, sous Robe r val, et qui devait échouer misérablement.

de se joindre à eux, Coligny, comme l'assure formellement Théodore de Bèze, « favorisait autant qu'il pouvait le parti de la religion. » (Test même à cette occasion qu'il entra, pour la première fois, en relation avec Genève ; voici à quel propos :

Nicolas Durand, sieur de Villegagnon, marin distingué, qui avait pris part à l'expédition de Charles-Quint en Afrique, et auquel le roi avait confié le soin d'amener à son bord Marie Stuart d'Ecosse en France, avait été nommé par Henri II vice-amiral de Bretagne. D'un caractère mobile et emporté, il rencontra à Brest de Topposition à ses ordres et résolut de quitter l'Europe pour aller fonder une colonie en Amérique. Villegagnon s'ouvrit de son projet à Coligny et « lui déclara son intention être entièrement de trouver et fortifier en l'Amérique quelque place, qui servirait de retraite à ceux de la religion qui s'y voudraient retirer, pour peu à peu peupler le pays et y avancer l'Église de Dieu en gagnant les habitants à la connaissance de la vérité (1). »

C'était, on le voit, le premier projet de ces émigrations pour cause de liberté religieuse, qui devaient un siècle plus tard peupler de fugitifs anglais les régions de l'Amérique du Nord et semer partout dans le monde les huguenots français.

Villegagnon était-il sincère au début de son entreprise? Rien ne nous oblige à en douter. Il s'était

(1) Théodore de Bèze, Eut. ecei. (édition 1883, t. I er , p. 185). Puisque nous citons ici pour la première fois cette histoire, nous nous faisons un devoir de rendre hommage à l'admirable travail de MM. Baum et Cunitz, qui ont préparé cette édition monumentale de l v "~ Bèze a

donné son nom.

rattaché au parti protestant, mais c'était un esprit bizarre, « fantastique », comme dit Bèze, et dont l'ambition déçue devait faire plus tard un être pervers. Coligny accueillit son projet avec empressement; il en parla au roi, « lui remonstrant, dit Bèze, non pas ce qui concernait le royaume de Dieu, mais les commodités que lui et son royaume pouvaient tirer de ces quartiers-là, à l'exemple des Espagnols. » Henri ne se serait guère intéressé à une émigration protestante, et resta toujours implacable envers ses sujets hérétiques ; mais le renom des colonies espagnoles devait le tenter. Il confia à Villegagnon le commandement de deux vaisseaux.

Le départ eut lieu du Havre, vers le milieu de Tété 1555; le 15 novembre suivant, on jeta l'ancre dans la baie de Rio-Janeiro. Villegagnon s'empara d'une petite île à laquelle il donna le nom de Coligny, commença à y élever un fort et écrivit à l'amiral pour demander qu'on lui envoyât de nouveaux colons, avec deux ministres protestants.

Coligny fit transmettre cette demande au Consistoire de Genève, par l'entremise d'un de ses anciens voisins du Gàtinais, un seigneur huguenot, le sieur du Pont, qui habitait sur le territoire de la république. « L'Église de Genève, raconte Jean de Léry (1), rendit premièrement grâces à Dieu de l'amplification du règne de Jésus-Christ en pays si lointains, môme en terre si estrange, et parmi une nation laquelle voire-

(1) L'un des émlgrants qui rejoignit Villegagnon et qui a laissé le très intéressant récit de son voyage au Brésil, d'où nous extrayons nos citations.

^ent était du tout ignorante le vrai Dieu. » On décida que les émigrés seraient placés sous la conduite du sieur du Pont; on leur adjoignit deux ministres de l'Évangile, Richier et Ghartier, et quelques artisans experts ; la lettre de Villegagnon avertissait les colons des difficultés et des dangers du voyage. « Il leur faudrait se contenter de manger, au lieu de pain, d'une certaine farine faite de racine, et quant au vin, nulle Qoirvelle, car il n'y en croît point. » Tous ceux donc, dit Jean de Léry, « qui, aimant mieux la théorique que '* pratique de ces choses, n'ayant pas volonté de changer d'air, d'endurer les flots de la mer, la chaleur *^ la zone torride, ni de voir le pôle antarctique, ne v ovtlurent point entrer en lice, ni s'enrôler et embar- ^^er en tel voyage. » Les émigrants partirent de Ge- **^ve au nombre de quatorze.

Ils passèrent par Châtillon-sur-Loing,' « auquel lieu

a yant trouvé M. l'amiral de Coligny en sa mai-

8 °H des plus belles de France, non seulement il nous

e **couragea de poursuivre notre entreprise, mais aussi

*v«c promesse de nous assister pour le fait de la ma-

^x^e; nous mettant beaucoup de raisons en avant, il

^ous donna espérance que Dieu nous ferait la grâce

<ifc voir le fruit de nos labeurs. »

Au départ de Honfleur, le 20 novembre 1556, les émigrés étaient au nombre de 290, « y compris six jeunes garçons que nous menâmes pour apprendre le langage des sauvages. » Ils s'embarquèrent sur trois vaisseaux.

Le 9 mars 1557, ils arrivèrent à l'île de Coligny. Villegagnon les accueillit à bras ouverts : ce Mes en-

fants, car je veux être votre père, leur dit-il, comme Jésus-Christ étant en ce monde n'a rien fait pour lui, ains tout ce qu'il a fait a été pour nous, aussi ayant cette espérance que Dieu me préservera en vie jusqu'à ce que nous soyons fortifiés en ce pays, et que vous vous puissiez passer de moi, tout ce que je prétends faire ici est tant pour vous que pour tous ceux qui viendront à même fin que vous êtes venus. Car je délibère d'y faire une retraite aux pauvres fidèles qui seront persécutés en France, en Espagne, et ailleurs outre-mer, afin que sans crainte ni du roi, ni de Pempereur ou autres potentats, ils y puissent servir Dieu selon sa volonté. «

Rien n'était plus édifiant, au début, que l'attitude de Yillegagnon priant Dieu dévotement, avec grands soupirs, d'étendre « sa bénédiction sur ce lieu de Coiigny et pays de France antarctique. » Personne mieux que lui ne parlait de religion et de réformation chrétieuue. Mais bientôt l'impression changea. On s % a|VT\Hit qu'il y avait en lui l'étoffe d'un despote. Non seulement il astreignait les colons à un travail matériel écrasant, mais il prétendit leur imposer ses vues théologiques. Sur deux points, il était en désaccord a\eo les huguenots : Tépiscopat et la sainte Céno ; il se rappiwhai: de la tradition catholique ; la dispute bientôt l'aigrit ; à ces disciples de Calvin, il déclara que Calvin était * un méchant hérétique dévovè de la foi, *

Ses compagnons, indignes de cette volte-face, suppo^ivnt quelle avait ete tramée; que d'avance il »Ytail \ oiivUi au cardinal de Lorraine et avait contre-

fait d'être de la religion ; mais, s'il voulait nuire aux huguenots, qu'avait-il besoin de tenter une si grande aventure et d'y risquer au début sa propre vie ? L'explication est plus simple. Villegagnon était un de ces êtres tyranniques et mobiles que la contradiction exaspère et que la passion pervertit. Il devait mourir fou, et son attitude, dès l'arrivée des colons genevois, trahit déjà l'égarement de son esprit. Cet égarement le conduisit bientôt à un acte d'odieuse perfidie. Quelques-uns des colons, qui étaient évidemment les calvinistes les plus ardents de la troupe, ne pouvant supporter son joug, déclarèrent vouloir retourner en France; Villegagnon les y encouragea; mais, parmi les papiers qu'il confia au capitaine du navire qui les emmenait, « il y avait, raconte Jean de Léry, un procès. î^'il avait fait et formé contre nous et à notre insu, avec mandement exprès au premier juge auquel on le baillerait en France, qu'en vertu d'icelui il nous retînt et fît brûler comme hérétiques qu'il disait que nous étions. » Heureusement, les fugitifs trouvèrent à leur Privée des magistrats pleins d'humanité qui leur firent b°u accueil et leur donnèrent même quelque argent P°Ur continuer leur route. « Voilà, dit le naïf chroni- ^eur, comme Dieu qui surprend les fins en leurs caufeU^s, non seulement par le moyen de ces bons per- ^ïinages, nous délivra du danger où le révolté de Villegagnon nous avait mis, mais, qui plus est, la trahison qu'il nous avait brassée étant découverte, le tout retourna à notre soulagement et à sa confu- & *on. d

Malheureusement, cinq des colons qui étaient partis

pour la France, ayant été effrayés du mauvais état de leur vaisseau, s'étaient décidés à monter dans une chaloupe et à retourner à l'île de Coligny. Villegagnon les fit arrêter et imagina de leur intenter un procès pour cause d'hérésie; après un jugement de pure forme, il choisit trois d'entre eux : Du Bordel, Vermeil et Bourdon, les fit étrangler et précipiter dans la mer.

On comprend que de tels actes étaient de nature à ruiner la colonie; peu de temps après, Villegagnon eut la malheureuse idée de sortir de son île et d'aller essayer avec ses compagnons d'occuper sur la côte du Brésil des terres plus fertiles. C'était les vouer à une mort certaine. Les Portugais les eurent bientôt exterminés. Villegagnon revint en France, se tourna contre les réformés, publia de violents écrits de controverse contre Calvin et contre Coligny ; mais, suspect aux catholiques et méprisé des protestants, il finit par perdre la raison et mourut en 1571.

Jean de Léry affirme que, si Villegagnon avait accompli sa mission et était resté ferme à son poste, « il y aurait à présent plus de 10,000 Français, lesquels, outre la bonne garde qu'ils eussent faite de notre île et de notre fort contre les Portugais qui ne l'eussent jamais su prendre, comme ils ont fait depuis notre retour, posséderaient maintenant, sous l'obéissance du roi, un grand pays en la terre du Brésil, lequel, à bon droit, en ce cas, on eût pu continuer d'appeler France antarctique. »

Nous verrons plus tard que cet échec, si désastreux qu'il fût, n'arrêta pas l'amiral dans ses projets de colonisation. Il y revint- en 1560, puis en 1564, au sortir

de la première guerre de religion. Aucune de ces tentatives ne devait réussir; jamais le gouvernement français ne les favorisa réellement : il semble même que la trahison ait contribué à leur ruine ; mais, cependant, la vérité nous oblige à dire qu'en Floride plus encore qu'au Brésil « le malheur voulut que ceux qui n'avaient pu être domptés par les eaux ni par le feu le fussent par eux-mêmes (1); » les colons furent, en définitive, les auteurs responsables de Tavortement de leurs projets.

(1) René de Laudonnière, Hist. notable de la Floride, p. 53. Laudonnièrefut le commandant de l'expéditien de 1564.

Page 1