CHAPITRE VI
Nouvelle tentative d'invasion de la France par Charles-Qaint. — Emmanuel-Philibert général des Impériaux. — Campagnes de 1553 et 1554. — Bataille de Renty. Intervention décisive de Coligny. — Coligny reçoit du roi une compagnie de cent hommes d'armes. — 11 est nommé gouverneur de Picardie. — Abdication de Charles-Quint. — Préparation de la paix de Vaucelles. — Coligny se rend à Bruxelles où il voit Charles-Quint et Philippe H.
L'histoire de l'expédition malheureuse du Brésil nous a fait anticiper quelque peu sur les événements qui se passaient alors en Europe. Revenons en arrière, à cette date de 1553, où nous avons vu Coligny recevoir sa charge d'amiral.
Charles-Quint ne songeait qu'à une chose, réparer Thumiliant échec qu'il avait subi devant Metz. Il venait d'appeler au commandement de ses troupes Emmanuel-Philibert, duc de Savoie, l'un des capitaines les plus redoutables qu'il nous eût opposés. Pauvre comme un fils de Savoie, dépossédé de ses États par la France, Emmanuel-Philibert avait sa fortune à faire, et il devait réussir au point d'épouser bientôt la sœur de ce roi de France contre lequel il s'armait. Les surnoms de Tête de Fer et de Prince aux Cent Feux, que lui donnèrent ses soldats, montrent quelles étaient sa
ténacité et sa vigilance, dont la France devait subir les cruels effets. En un seul mois, l'armée espagnole enleva Thérouanne et Hesdin, deux des forteresses les plus importantes du nord ; dans la première, François de Montmorency, fils du connétable; dans la seconde, Robert de La Marck, duc de Bouillon, maréchal de France, furent faits prisonniers. Ces nouvelles foudroyantes vinrent dissiper l'ivresse des courtisans de Henri II, qui croyaient déjà Charles-Quint mort de dépit d'avoir dû fuir la Lorraine. Henri se porta vers le nord, avec une petite armée dont Coligny commandait l'infanterie. Il parvint à arrêter les mouvements des Espagnols, sans remporter sur eux aucun avantage décisif. L'hiver survint, et on remit au printemps de 1554 la reprise des opérations.
Au mois de juin, le roi de France s'avança jusque dans le pays de Namur. Dinant se rendit après un furieux assaut où Coligny fut blessé. Le 8 août, les Français prirent position devant Renty ; les Espagnols les chargèrent et eurent d'abord l'avantage ; ils s'étaient habilement massés dans un bois dit le Bois-Guillaume, contre lequel les charges de la brillante cavalerie de Guise ne pouvaient rien. Ce fut Coligny qui devina que le nœud de l'action était là, et qui, marchant à la tête de son infanterie, délogea l'ennemi, que la cavalerie n'eût plus qu'à refouler au loin (1). a M. l'amiral, dit Brantôme, mit pied à terre, et, prenant mille à douze cents, tant arquebusiers que corselets, et des
(1) M. Delaborde a justement remis en lumière le rôle de l'amiral en eette affaire» dont on avait trop attribué le résultat à Guise et à Tavanoes.
bons, et lui une pique au poing, à la tête, donne de telle furie et assurance avec ses gens, tête baissée, qu'en un rien il eut délogé et repoussé du bord du bois cette arquebuserie espagnole, qui montait à deux fois plus que la troupe de M. l'amiral, qui ne fut pas peu de service. »
Le soir de cette bataille, en présence du roi, une altercation des plus vives éclata entre Guise et l'amiral. Guise racontait le combat ; à un moment donné, Coligny se vit forcé de le contredire; sur quoi Guise s'écria avec colère : « Ah ! mort Dieu ! ne me veuillez point ôter mon honneur ! » L'amiral répondit : « Je ne le veux point. » — « Aussi ne le sauriez-vous, » dit Guise. Le roi leur commanda de faire la paix; mais cette querelle fit éclater au grand jour la mésintelligence qui depuis longtemps déjà les animait Fun contre l'autre, et les contemporains, de Thou, La Place, Brantôme, font dater de ce moment la division qui allait séparer à jamais les deux grands capitaines.
L'engagement de Renty fut Faction la plus importante de cette année. Les deux armées restèrent en présence jusqu'au moment où elles reprirent leurs quartiers d'hiver. Le roi, comme témoignage de satisfaction, donna à l'amiral une compagnie de cent hommes d'armes, dont Coligny fit un des meilleurs corps de Farmée (1 ) .
(\) Les compagnies d'ordonnance ou d'hommes d'armes étaient au nombre de quinze, et chacune comprenait cent lances garnies. On entendait par lance garnio six hommes, savoir : l'homme d'armes, un page ou varlet, trois archers et un coulellier ou soldat armé d'un couteau. « Coligny, dit Sandras (livre II, p. 142). eut soin de remplir sa compagnie de gentilshommes, mais dont le service était connu, « tellement qu'elle lit
L'année 1555 retrouva les Impériaux et les Français en présence sur les frontières du nord du royaume. Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, époux de Jeanne d'Albret, était, comme nous Favons dit, gouverneur de Picardie ; la mort de son beau-père, Henri de Navarre, l'obligea à se rendre dans les États de sa femme ; il dut se démettre de son gouvernement.
Le roi de France n'hésita pas à le confier à Coligny. Cette faveur était le résultat d'un engagement secret entre le roi et le connétable. Ce dernier avait demandé, pour son fils François de Montmorency, le gouvernement de l'Ile-de-France. Or, François était encore prisonnier des Espagnols ; il était donc entendu qu'à son retour de captivité Coligny lui céderait le principal de ses gouvernements.
Dans ces fonctions nouvelles, Coligny déploya immédiatement la plus grande activité; mais il avait fort à faire : l'état des finances publiques lui permettait à peine de pourvoir aux travaux de fortification d'une province qui était à ses yeux le vrai boulevard de la France, car il avait coutume de répéter que le moindre village de Flandre et d'Artois avait plus d'importance à ses yeux qu'une province en Italie. Ses fonctions en Picardie ne l'empêchèrent pas, vers la fin de cette année, de se porter vers Test de la France et de tendre la main au duc de Nevers, qui ravitaillait Marienbourg
honto a toutes celles qui étaient sur pied. Cependant, ce ne fut pas sans dépense, et, outre la paye du roi, il y avait tel gendarme à qui il donnait tous les ans cent écus de son argent. Le duc do Guise, qui avait l'oeil sur tout ce qu'il faisait, voyant que c'était par 'à qu'il avait rendu sa compagnie si belle, renchérit encore par-dessus lui, et l'émulation qu'ils avaient l'un pour l'autre fut cause qu'on ne vil jamais de si belles troupes. »
et Rocroy, menacés par l'ennemi. « M. de Nevers, dit Brantôme, servit aussi très bien le roi à Tenvitaillement de Marienbourg, avec M. l'amiral qui, étant venu joindre M. de Nevers en Champagne, et leurs forces étant jointes ensemble, envitaillèrent cette place avec toutes les peines pourtant et tous les maux du monde, tous les froids et pluies que jamais hiver produisit, car ce fut au commencement de novembre et à la barbe du prince d'Orange, qui avait une bonne armée de l'empereur et reine Marie pour l'empêcher, et menaçait à tous coups de les combattre. Mais MM. de Nevers et l'amiral firent ce coup-là fort heureusement, se retirant de môme ; qui fut une très belle exécution que le roi admira fort et tout le monde, puisqu'il fallut combattre le ciel, qui est une grande impossibilité^ ). » Charles-Quint, cependant, venait de prendre une grande décision. Dans une assemblée solennelle convoquée à Bruxelles le 25 octobre de cette année, il avait annoncé son abdication prochaine et déclaré qu'il remettait à son fils Philippe la souveraineté des Pays- Bas (2) . En môme temps, il manifestait le désir de conclure avec le roi de France un rapprochement et, comme première mesure, il lui offrit un échange de
(1) Brantôme, M. de Nevers, François de C lèves.
(2) La nouvelle de cette abdication surprit tout le monde ; Henri II, en écrivant le 5 novembre à Coligny et à Nevers pour les féliciter d'avoir sauvé Marienbourg, ajoutait : « L'empereur est fort troublé du cerveau, de sorte qu'il a peu ou point de résolution à lui, et, à la vérité, ce qu'il fait témoigne qu'il est encore plus mal de l'esprit qu'il ne dit. » Paul IV en jugeait de. même, et, dans le consistoire du mois de décembre suivant, il déclarait « qu'il est notoire à chacun qu'il est impos mentis » (*). Le
(*) Lettre da cardinal du Bellay, dans Ribier. (Lettres et Mémoire* d'Etat, etc. t. II, p. sis).
prisonniers (1). Henri II se montra favorable à ces propositions et chargea Coligny de procéder à cet arrangement. Il lui adjoignit dans ce but le sieur de L'Aubespine (2).
On convint de rencontrer à Vaucelles le 1 3 décembre les envoyés de l'empereur, qui étaient le comte de Lalaing et le conseiller Simon Renard.
Deux questions devaient être examinées par eux : réchange des prisonniers et la conclusion d'une trêve. Les Français estimaient que les deux questions étaient solidaires, les envoyés de Fempereur voulaient les disjoindre. Parmi les prisonniers, il y avait des hommes du plus haut rang : du côté des Français, d'Andelot, frère de Coligny; François de Montmorency, son cour sin ; Robert de La Marck, duc de Bouillon, maréchal de France; du côté des Impériaux, le comte deMansfeld et le duc d'Arschot.
Les envoyés de Charles-Quint et de Philippe II posaient comme condition de l' élargissement du duc de Bouillon le retour à l'Empire de sa principauté, occupée par la France. Le duc fit preuve à cette occasion
pape et le roi allaient bientôt apprendre à leurs dépens que Charles- Quint, dans sa prétendue retraite, restait l'inspirateur secret et vigilant de la politique espagnole. On pouvait, cependant, le croire las de la guerre.
(1) Charles-Quint ne cédait pas seulement au désir de la paix ; il avait appris qu'en ce moment même (14 octobre 1555), les Guises tramaient en Italie une alliance secrète avec le pape, alliance dont la France devait, deux ans plus tard, subir les conséquences funestes.
(2) Dès que les Guises eurent appris que cette mission était confiée à l'amiral, ils agirent par Diane de Poitiers auprès du roi pour le faire remplacer par d'Estrées ; mais cette intrigue n'aboutit pas (*).
(*) Voir la lettre de François de Guise au cardinal de Lorraine, citée par M. Delaborde (t. 1er, p. 155).
de l'abnégation la plus généreuse. « Il supplia Henri II de ne vouloir consentir à la reddition de Bouillon, laquelle place il lui suppliait avouer sienne comme toutes ses autres places fortes et maisons, et que plutôt aimerait demeurer prisonnier par l'espace de dix ans et toute sa vie, et pour quelque mauvais traitement que on lui sût faire, il ne voudrait consentir aucune d'icelles (places) être rendues qui puissent préjudicier au service du roi et de son royaume. »
Ce ne fut que le 5 février 1556 que les plénipotentiaires arrivèrent à signer la trêve de Vaucelles ; la question des prisonniers restait en suspens, grâce aux procédés dilatoires que Philippe II, paraissant alors pour la première fois sur la scène, introduisait dans ces démarches. Coligny avait, pendant toutes ces discussions, fait preuve d'une très grande fermeté; le roi se plut à le reconnaître, en lui écrivant, le 25 janvier ; « Mon cousin, ayant vu la dépêche de votre dernière journée, je vous dirai seulement, outre le mémoire que je vous envoie, résolutif de ma dernière intention, que je ne saurais être plus content et satisfait de serviteur que je suis de vous, qui vous êtes si bien et si dignement porté au maniement de ce négoce, que jamais homme ne me fit service plus agréable, etc. » Anne dq Montmorency confirmait ce témoignage en écrivant à son neveu, à la date du 6 février : « Vous avez si bien fait, que c'est beaucoup mieux que nous ue pensions et n'eussions su désirer... Je vous assurerai bien aussi que le roi est si content et si satisfait qu'il ne le peut être davantage, connaissant que vous avez si bien suivi son intention en toutes cho-
ses petites et grandes, qu'il voit bien qu'il n'y a été rien oublié (1). »
Le traité, conclu en date du 5 février, fixait une trêve de cinq ans entre « les seigneurs empereur, roi d'Angleterre, son fils, et le roi de France très chrétien. » Toutes choses devaient, pendant ces cinq ans, demeurer dans Tétai où elles étaient, et chaque puissance s'interdisait toute action qui pût endommager l'autre, et tout secours donné sous forme quelconque à ses ennemis. Quant aux prisonniers, on convint d'une ma- ' nière générale que ceux des deux partis seraient rendus en liberté, moyennant une rançon qui serait fixée d'après la déclaration écrite que chacun d'eux ferait de la valeur d'une année de ses revenus, gages et états ; on stipula pour le duc de Bouillon, pour François de Montmorency et pour le duc d'Arschot, que leurs rançons devaient être fixées dans un délai de trois mois. Restait à faire ratifier la trêve par les souverains. Coligny et L'Aubespine furent désignés pour aller à Bruxelles recevoir le serment de Charles-Quint et de Philippe II.
(1) Remarquons Ici un trait de détail qui nous montre la grandeur d'âme de l'amiral. Une des premières préoccupations de Guise, au moment de la signature de la trêve, avait été de faire partir de sa ville de Guise et de ses terres les Allemands auxiliaires qui y étaient en garnison. Il fit écrire, dans ce but, à Coligny; celui-ci, à la date du 12 février 1556, lui répondit qu'il avait déjà pourvu à cela de lui-même, « ayant envoyé lesdits Allemands en une autre garnison, pour le désir que f avais den décharger votre ville et épargner vos bois. » Et il ajoutait : « Et voua pouvez assurer, monsieur, qu'en toute autre chose que je connaîtrai de moi-môme pouvoir faire à votre avantage, profit et commodité, je n'attendrai pas d'en avoir votre commandement, mais m'y emploierai toujours promptement, selon le désir que j'ai de vous faire service. » II était difficile de se venger plus noblement de l'hostilité que venait de lui témoigner François de Guise.
COLIGNY AVANT LES GUERRES D€ REUGtO*. •»
Lalaing eut la même mission auprès du roi de France ' I >.
Au mois de mars, Coligny partit pour BrcxeQes. sxrri d'une escorte d'environ mille personnes, comçrcaaafc des seigneurs de haut rang et des capitaines des diverses places de la Picardie; mais, à Cambrai, fe comte de Bossut, grand écuyer de l'empereur, iLiiena l'amiral que Charles-Quint ayant déjà convoya à Bruxelles une assemblée de tous les ordres des Pays- Bas, il lui serait impossible de recevoir convecabfement une suite aussi nombreuse; Coligny renvoya presque tous les capitaines qui l'entouraient.
Le 25 mars, l'amiral arriva à Bruxelles. Dès le !«&-
demain, on put voir le curieux contraste -le a gueté
française avec la gravité castillane qui réglai! a la sgct
de Charles-Quint, a Ces seigneurs français asëec&£»
chez M. l'amiral en une grande cour qui *tait a*i ivgi*,
pendant qu'il dépéchait quelques affaires, >s ttjrli*
français (qui sont comme le cours du ciel en \#xrp£:<**
mouvement), ne se pouvant arrêter, se mirent la pirj-
part d'eux à jouer au cheval fondu, dont le brcit état.*
répandu, plusieurs gentilshommes flamands et ariire*
de qualité y étant accourus, trouvèrent le jeu ?i l^au,
qu'ils firent de même; mais les nôtres emportèrent Je
prix, car il n'appartient qu'aux Français seuLs de faire
les choses de bonne grâce. »
Philippe II attendait l'amiral au château; mai* il
(t) Les négociations relatîTes à la peu de Varna» se tawret* «*> potées tout au long dans l'oofrage de M- DeîaWde l W. U». v;j /# f>& earieux récit dont nous donnons les ettrmiU qn ftwreut **t £*>fe*ftja**ut emprunté à un témoin oculaire. On le trouve dans 1 ims/jrtaid t*&*#cù dt Ribier : Lettres et mémoires dÉtot, ete-, sosu les rtg+ts et fr***/** #•', Eenri II et François II. (Paris, 1666, 2 toL ia-fotto j
avait eu l'incroyable indélicatesse d'orner la grande salle d'une tapisserie qui représentait la défaite de François I er à Pavie. Ce trait ne devait pas étonner ceux qui se rappelaient les mesquines avanies que l'empereur avait fait subir à son royal prisonnier pendant sa longue captivité de Madrid ; mais, en une telle occasion, il semblait presque qu'il y eût là une insulte préméditée.
Ce fut Brusquet, le bouffon de Henri II, que Ton avait emmené dans le cortège de l'amiral, qui se chargea d'en tirer vengeance.
Le lendemain, à l'issue de la messe, au moment où Philippe II jurait sur l'Évangile l'observation du traité, Brusquet se mit à crier à haute voix : Largesse! largesse! puis, ouvrant un sac d'écus, il les jeta au sein de l'assemblée.
L'avarice de Charles-Quint passait en proverbe; il n'était pas de ceux qui, à l'occasion d'une réjouissance, jetaient l'argent au peuple. Chacun se demandait au nom de qui agissait Brusquet. Il y eut dans l'assemblée un moment de stupeur. Philippe II regarda l'amiral, ce dernier demeura court, et comprit enfin la leçon de générosité que le bouffon se' permettait de donner aux Espagnols jusque dans leur palais. Cependant, « les assistants, au nombre d'environ deux mille, tant hommes que femmes, estimant que ce fût une libéralité de ce prince, se jettent avec une furieuse ardeur à recueillir ces écus, les archers des gardes les premiers, qui vinrent jusqu'à ce pointer les hallebardes; le reste de la multitude entra en une telle confusion, que les femmes deschevelées, leurs bourses coupées, les uns
et les antres, hommes et femmes, renversés par nne si étrange drôlerie, firent que ce prince fut contraint de gagner l'autel pour se soutenir, tombant à force de rire, comme aussi les reines douairières de France et de Hongrie, Madame de Lorraine et autres. » Curieuse scène de comédie, vengeance bien française, qui dérida un moment le visage hautain et morne du sinistre fils de Charles-Quint!
Le dimanche suivant, jour des Rameaux, l'amiral alla faire visite à l'empereur, qui résidait aux portes de Bruxelles, dans une petite maison où, tout en ayant l'air de commencer la vie d'ermite qu'il allait mener à Yuste, il n'en continuait pas moins, en compagnie du fameux Granvelle, à diriger toutes les affaires d'État.
Charles-Quint était habillé avec l'extrême simplicité qu'il avait toujours affichée; la goutte l'obligeait de rester étendu sur une chaise. La pièce où il se trouvait était tendue de drap noir, ainsi que tout l'ameublement.
« Sire, lui dit l'amiral, le plus grand souhait que le roi très chrétien, mon seigneur souverain, a toujours eu, a été qu'il plût à Dieu de bénir son règne d'une parfaite paix et amitié avec tous les princes chrétiens, ses voisins. Ce bénéfice a commencé à produire son germe avec vous par une trêve convenue le cinquième jour de février dernier, qui enfantera, s'il plaît à Dieu, une paix indissoluble entre vous, vos royaumes, États et sujets. 11 a plu audit seigneur me députer par devers vous pour être présent au serment accoutumé et qu'il vous plaira faire pour l'observation de ladite trêve,
ainsi que vous verrez par les lettres qu'il vous écrit et que je vous présente de sa part. »
La réponse de Charles-Quint fut affable et noble. Il tendit la main pour recevoir la lettre du roi; mais, quand il voulut la décacheter, ses doigts, raidis par la goutte, lui rendirent la tâche très difficile ; Granvelle s'avança pour l'aider. Mais l'empereur, avec la bonne grâce qu'il savait si bien montrer à ses heures : « Gomment, monsieur d'Arras, lui dit-il, me voulez-vous ravir ce devoir dont je suis tenu envers le roi, monsieur mon bon frère? jà n'advienne qu'un autre le fasse que moi. » Et se tournant vers Coligny : «c Que direz-vous de moi, monsieur l'amiral? Ne suis-je pas un brave cavalier pour courir et rompre une lance, moi qui ne peux qu'à bien grand'peine ouvrir une lettre? »
Après avoir lu le message du roi, l'empereur engagea avec Coligny un entretien sur un ton familier. Il se glorifia de descendre, par Marie de Bourgogne, de la maison de France. « Je tiens à beaucoup d'honneur, dit-il, d'être sorti, du côté maternel, de ce fleuron qui porte et soutient la plus célèbre couronne du monde.» Il demanda des nouvelles de Henri II, qu'il avait vu autrefois en Espagne lorsque la France l'y avait envoyé comme otage en remplacement de son père. « Il n'y a par manière de dire, continua-t-il, que trois jours qu'il était en Espagne jeune prince, enfant, sans poil de barbe. » L'empereur voulait savoir s'il commençait à grisonner. Coligny lui dit : « Sire, à la vérité, le roi a deux ou trois poils blancs : aussi ont bien d'autres plus jeunes que lui. — Eh ! ne vous ébahissez de cela, reprit l'empereur, c'est moins que rien. Je demande de l'état d'au-
trui ; je veux vous rendre compte du mien. Quasi en même âge, venant de mon voyage de la Goulette jusques à Naples (monsieur l'amiral, vous savez la gentillesse de la ville, la beauté et la bonne grâce des dames qui y sont), je suis homme, je voulais mériter leurs faveurs comme les autres. Le lendemain de mon arrivée, au matin, j'avais fait appeler mon barbier pour me testonner, friser et parfumer ; on me présente un miroir, je me regarde et reconnais en moi le même qu'au roi, monsieur mon bon frère. Ébahi et étonné, je demande : Qu'est-ce que ceci? Mon barbier me dit : Deux ou trois poils blancs. Il y en avait plus d'une douzaine. Otez-moi ces poils, dis-je à mon barbier, et n'en laissez aucun, ce qu'il fit. Savez-vous ce qu'il advint (adressant sa parole à tous les seigneurs français) ! Quelque peu de temps après, me voulant revoir au miroir, je trouvai que, pour un poil blanc que j'avais fait ôter, il m'en était revenu trois; et si j'eusse voulu faire ôter ces derniers, en moins de rien je fusse devenu blanc comme un cygne. »
Le reste de l'entretien fut du même genre ; l'empereur, reconnaissant Brusquet dans l'entourage de l'amiral, lui demanda s'il se souvenait de certaine bataille où le maréchal de Strozzi, auquel Brusquet appartenait alors, s'était enfui devant lui. « Oui, sire, il m'en souvient très bien, répondit le fou ; ce fut alors que vous achetâtes ces beaux rubis et escarboucles que vous avez aux doigts. » Tous les yeux se portèrent sur les doigts de Charles que la goutte avait enflés et rougis, et les assistants et l'empereur lui-même ne purent s'empêcher d'éclater de rire : « Je sais maintenant, dit
Charles-Quint an bouffon, qu'il ne fant pas juger les gens sur ce qu'ils paraissent être ; car tu fais le fou, et je f assure que tu ne Tes pas. »
Le 29 mars, l'empereur dut prêter à son tour le serment d'observation de la trêve de Vaucelles. Coligny eut donc encore l'occasion de revoir Charles-Quint, et c'est sans doute dans cette entrevue qu'il faut placer une conversation dont parle Brantôme et dans laquelle Charles-Quint jugea les capitaines de son temps. Il mit au premier rang lui tout d'abord, « se donnant le premier lieu, comme de raison, monsieur le connétable pour le second, et le duc d'Albe pour le tiers. » Cette haute opinion des capacités militaires du connétable peut surprendre sur les lèvres d'un si bon juge. Peut-être Charles-Quint ne voulut-il, en l'exprimant, que faire un compliment à l'amiral; peut-être se souvenait-il de la tenace et victorieuse résistance que Montmorency lui avait opposée en Provence.
Leurs relations n'allèrent pas au delà de ces banalités.
C'était une coïncidence singulière que celle qui avait ainsi mis en présence le vieux souverain qui avait si longtemps porté le poids de la direction de l'Europe catholique et le jeune capitaine qui allait, à quelques années de là, prendre le premier rang dans le parti protestant. Pas un mot ne fut échangé entre eux sur la formidable controverse qui divisait l'Europe en deux camps.
Coligny ne devinait pas encore la grandeur du rôle qui l'attendait, et Charles-Quint, dont la sagacité a été trop vantée, n'a pas soupçonné un seul jour que
l'avenir du monde se jouât dans celle lulle religieuse hit vu, trente ans auparavant, apparaître titrant lui, à la diète de Worms, le premier champion amie du- ce petit moine augustin qui n'avait ■ liez lui qu'un mouvement de dédain.
Coligny ne tenait pas sa mission pour accomplie s'il BSktbcI pas résolu la question relative aux prisonniers Al guerre, parmi lesquels se trouvait son frère d'Anfelot 11 s'aboucha donc dans ce but avec le funeste le Philippe H, Granvelle, dont la politique pwfide et cruelle allait peser d'un poids si lourd sur ireux Pays-Bas. Granvelle lui opposa, dil 'amiral, des « interprétations cornues, o (1) qui remî- Wif PD question les conditions sur lesquelles il semblait que l'on fût tombé d'accord.
A. la fin d'avril, Coligny était de retour en France. *P r ès un court séjour eu Picardie, il se rendit à ïiham- M1 i*rî, où. résidait alors Henri II. Le roi, comme pour témoigner sa reconnaissance des grands services ilveuait de rendre à la France, alla, le mois sui- : quelques jours à Chalillou-sur-Loing. On -M dire que ce moment marque l'apogée de Coligny ■**8 la faveur royale. Il intervint d'une manière puis- 1e dans les délibérations relatives aux rançons des *-sonniers. Philippe II avait envoyé à cet effet auprès la cour de France le conseiller Renard, avec lequel ■ Unit par s'entendre.
Au commencement de juillet, d'Andelot revint d'Ita- :, où il avait subi une dure et longue captivité, qui,
*.\) Lrtlre en Jiile ilu M avril 155li.
76 VIE DE GOLIGNY.
pendant plusieurs mois, avait été jusqu'à la mise au secret, sans aucune liberté de correspondre avec les siens. Le lendemain de son retour, Coligny lui transmit sa charge de colonel général de l'infanterie française (1). On put craindre un moment que François de Montmorency ne vit sa captivité se prolonger beaucoup plus longtemps. En effet, le duc d'Arschot, qui était, de tous les prisonniers impériaux, celui dont la situation correspondait le plus à la sienne, venait de réussir à s'évader du fort de Vincennes. Cependant Montmorency put, lui aussi, retrouver sa liberté au moyen d'une très forte rançon, et, le 17 août, il prit possession de ses fonctions de gouverneur de Paris et de l'Ile-de-France que Coligny n'avait conservées qu'en vue de les lui transmettre. Quant à l'infortuné La Marck, duc de Bouillon, il recouvra également sa liberté, mais ce fut pour succomber peu de jours après, et la rumeur publique accusa les Espagnols de l'avoir empoisonné.
(1) M. Delaborde clic 6 ce sujet un Irait louchant et qui montre 1 quel point n'aimaient ces deux frère». Le 1! juillet, Coligny écrivait une lettre relative aux affaire* de Picardie; il ue la signait plu» que comme gouverneur, laissant à ton frère le soin de l'achever eu y mettant sa signature de colonel général (t. I", p. 228). Cette charge avait été promise a d'Andelot par le roi, au moment où Coligny avait été nommé amiral.