BRONZE, CUIVRE, FER FORGÉ CLOCHES
Tout le monde est prêt à supposer que les objets de cuivre sont, parmi tous ceux du Moyen Age, à cause de leur matière inaltérable, les pièces de curiosité qui ont le mieux résiste aux malices du temps. Il n'en est rien. Le sort de beaucoup, principalement des cloches, fut d'être fondus et refondus souvent, justement à cause de leur matière indéfiniment utilisable et transformable. Leurs propriétaires, parfois dans le but illusoire d'améliorer, pour grossir ou faire plus beau, furent ainsi poussés à les détruire. C'est ia mode qui fit disparaître la grande suspension de tabernacle en cuivre en forme de crosse, placée au-dessus de l'autel de l'église Saint Gilles jusqu'en i63 2 (1). Et puis il y eut à certains moments des besoins urgents de métal, il fallait des canons ou des sous. Bref, dans des milliers de cas, colonnettes, statues, bénitiers, candélabres, encensoirs, mortiers et même tombeaux (2) défilèrent pour aller à la destruction, devant les statuettes de bois sujettes à pourriture. On peut dire, — cloches à part, car beaucoup fuient sauvées par leur utilité reconnue de tous, mais encore les cloches tièb anciennes sont d'une rareté exceptionnelle, — que les bronzes du Moyen Age sont relativement en nombre très inférieur, presque en nombre infime, comparativement aux autres objets fragiles.
(1) Fleuteau, ouv. cité, p. 443. La coutume n'était pas, au Moyen âge, de conserver les espèces consacrées sur l'autel, on avait des armoires, secretaria, ou même des grands tabernacles placés ailleurs. Plus rarement, les espèces pouvaient êtie enfermées dans une petite boiie en métal, parfois affectant la forme d'une colombe, et ainsi suspendues au-dessus de l'autel comme à Saint-Gilles.
(2) En 1446, un compte signale neuf tombes de cuivre dans le chœur de la cathédrale de Sens (H. Bouvier, Hist. de l'Eglise et de l'archidiocèse de Sens, p. 412 . Il n'en reste plus trace.
Pourtant je reconnais la possibilité de surprises, et le jour où un homme de compétence spéciale regardera de près certains objets peut-être découvrira-t-il des œuvres anciennes méconnnes (i).
Pour illustrer les précédentes réflexions nous avons d'abord l'exemple d'un « petit lutrin » de cuivre cité dans le compte de fabrique de i5i5, qui se composait principalement d'un aigle tenant un petit serpent dans ses serres (2). Il a disparu et a fait place à un gros lutrin de même métal, très beau, très décoratif, mais certainement moins original que son prédécesseur.
Vraiment les bouleversements successifs ont emporté tant de choses que sans les cloches il ne me resterait plus un objet de cuivre à enregistrer parmi ceux qui subsistent. Mais j'ai à parler d'un intéressant lot de petites statues et de colonnes en bronze.
Marché passé en 1 5 3 '^ pour la fourniture de huit statues en cuivre. — Ce marché fut passé exactement le 21 août entre Cantien Canivet et Anthoine Paris, proviseurs et marguilliers de Notre Dame d'Etampes, d'une part, et d'autre part honorable homme sire Gilles Jourdain, marchand maître-fondeur en cuivre, demeurant à Paris, rue Saint-Martin, à l'enseigne Saint-Jacques (3).
Gilles Jourdain s'engageait à fournir huit colonnes de cuivre de huit pieds de hauteur surmontées de huit statues, également en cuivre, représentant la Vierge et l'Ange de V Annonciation, et six autres anges portant les instruments de la Passion. " Un pot de lis en cuivre" devait être aussi procuré pour être placé entre la Vierge et l'Ange.
Le poids prévu de tout l'ouvrage s'élevait à trois mille trois
(1) Dans l'église Notre-Dame il y a une belle lampe de sanctuaire de si vie Louis XV, et une grande couronne de lumière qui est une bonne imitation. La garniture d'autel est aussi très importante.
(2) Ouv. cité, p. 1 1 3.
Viollet-le-Duc cite le lutrin de Saint-Symphorien, à Nuits, qui est en bois et du milieu du xve siècle, représentant un aigle tenant dans ses serres un dragon. (Dict. du mobilier, art. Lutrin). Dragon ou serpent, au Moyen âge, se confondaient. Or, on sait que l'aigle symbolise saint Jean l'évangéliste, et celui-ci est encore souvent représenté tenant un calice d'où il soit un serpent.
(3) Voir ci-dessus, p. 7. On connaît un autre marché de Gilles Jourdain avec le Collège de la Sorbonne, pour la fourniture d'un aigle de cuivre formant lutrin, avec personnages (Papiers Champeaux, Mss, Biblioth. des Arts décoratifs et Biblioth. d'Art et d'Archéologie)
cents livres, et le prix à payer était de 18 livres 10 sous tournois par cent livres de poids (i), ce qui, je crois, devait produire pour toute la fourniture, quinze à vingt mille francs de nos jours.
Gilles Jourdain s'engageait à mettre les six anges en place avant la fête de Noël, et les deux dernières statues avant le Ier mars.
L'acte n'indique pas l'endroit auquel cet appareil décoratif était destiné. On peut croire cependant qu'une partie devait remplacer colonnes et anges en bois placés autour d'un autel du chœur (2) et servant de supports aux tringles des custodes ou courtines. Il ressort des textes que le chœur de Notre-Dame contenait au moins deux autels, et ce n'était pas le maître-autel qui était entouré de courtines (3). En outre le nombre des colonnes était généralement de quatre et non pas six (4 : les seules exceptions que je connaisse sont les autels de Saint-Waast et de la cathédrale d'Angers. Ceci en vérité ne doit pas inquiéter outre mesure, mais le cas est tout différent en ce qui concerne l'Annonciation que je ne vois pas clairement faisant l'ornementation d'un autel. Il est d'ailleurs remarquable que les deux dernières statues étaient livrables deux
1 Dans le marché de la Sorhonne, Jourdain avait demandé 20 livres tournois pour le cent de métal.
(2) Voir ci-dessus, p. 3o et ci-dessous, p. 78.
(3) Voici une phrase que j'ai relevée dans le Compte de fabrique de 1 S 1 4-
I j 1 5 : « Pour l'achat de quarante-trois aulnes de roulleaux pour faire
des custodes en tous fentour , l'autel du cueur avecques ung tapis pour couvrir le maistre autel » (Manuscrit, p. 107). — Le maître-autel devait être en avani, et l'autre autel plus loin vers le fond. A Saint-Denis, c'est également l'autel du fond, dit matutinal, qui était entouré de custodes (Viollet-le-Duc, Dict. de l'architecture, t. II, p. 26), Il semble en outre que les reliques étaient exposées sur le maître-autel ou grand-autel, ou encore appelé par Fleureau « autels des saints martyrs », dans le passage suivant : « la messe fut solennellement chantée à l'autel des saints martyrs, qui est le principal du chœur ■> (ouv. cité, p. 36o). Et pourtant la question n'est pas vidée. Il ressort aussi du pouillé du diocèse de Sens rédigé par Amené, secrétaire de l'Archevêché, dont la copie commencée en 1695, fut terminée en 1732, que, au xvne siècle, on employait couramment le terme « chapelle du chœur » pour désigner une chapellenie à la collation du chapitre. C'est ainsi que le pouillé mentionne « dixsept chapelles du chœur », et a oute : « ...et en outre les dix-sept chapelles cydessus il y en a encore quatre qu'on nomme royales étant à la collation du roy, mais ne sont pas du chœur •> (Ernest Menault, Essais histor. sur les villages de Beauce, Morigny, Paris, 1867).
(4) Exemples des cathédrales de Paris, Sens, Chartres, Rouen, et des églises Saint-André de Chartres, Saint-Ouen de Rouen, Saint-Seine (Côte-d'Or).
mois après les premières et par conséquent n'étaient pas indispen sables à l'arrangement auquel participaient celles-ci. L'Annonciation devait constituer un motif à part, toutefois en harmonie avec la décoration de l'autel, si l'autel est en cause, ce qui n'est pas sûr. Le tout faisait un ensemble pittoresque et joli, c'est évident; mais il est difficile de préciser l'emplacement de tous les éléments cités ( 1 ), d'autant plus qu'ils étaient accompagnés d'autres inconnus ou mal connus, et que même l'emplacement et l'utilisation des autels, facteurs très importants, ne sont pas encore élucidés avec complète certitude.
Grille de l'Abbaye de Morigny. — Je ne saurais dire si le fer forgé fut particulièrement en honneur à Etampes au Moyen âge. Aucun petit objet intéressant n'a survécu ou n'est resté sur place ; les peintures des portes ont été enlevées. En fait de grilles nous en avons une à citer qui du moins est un important morceau : c'est celle de l'abbaye de Morigny dont l'époque, très difficile à préciser, se place entre le xnB et le xive siècles. Il faut l'ajouter aux listes déjà publiées de ces jolies fermetures de chœurs ou de chapelles, faites de multiples rinceaux, pour lesquelles d'habiles serruriers ont « frisé » le fer et lui ont donné une légèreté de dessin que brodeurs et dentellières se sont empressés d'imiter(2). Je rappellerai surtout le souvenir de la grille de Saint-Denis parce que, au Moyen âge, entre Etampes et l'illustre abbaye, les relations furent étroites, et aussi celui de la grille de Saint-Germer (Oise) parce que ce sont
(1) En i5o8, un fondeur parisien a livré à la cathédrale d'Angers, pour 120 livres, huit colonnes et autant d'anges, pour être placés à 1 mètre So cm. de distance les uns des autres, sur les faces latérales de l'autel ; mais il s'agissait d'un véritable sanctuaire et les colonnes ne portaient pas de rideaux, elles soutenaient une cloison de bois. (L. de Farcy, Monographie de la cathédrale d'Angers, t. II, p. 5 '.
(2) Vers 1880, la grille servait de fermeture extérieure au jardin du Château, propriété de M . le comte de Saint-Péner, et élevé sur l'emplacement de l'Abbaye. Elle est maintenant dans les communs : pour l'adapter à son nouvel usage, on l'agrandit discrètement de deux panneaux neufs à droite et à gauche. — On a cité les grilles de Reims, Auxerre, Braine, Noyon, Saint-Quentin, Cluny, Cravan, Béziers, le Puy, Conques, Cadiac. J'ajouterai à cette liste celles du chœur de Coustouges (Pyrénées-Orientales), deux portes à l'entrée de l'église de Saint-Jean-de-Malte à Aix-en-Provence, et celle du musée Singhers, au Mans. — Mais n'oublions pas les cages d'oiseaux qui, jusqu'au xvie siècle, furent traitées de la même façon (Exemples du Musée de Lyon et de la collection Victor Gay. Voir Gay, Glotsaire archéol. du Moyen Age et de la Renaissance, 1887, art. cage).
des religieux de cette abbaye qui fondèrent le monastère de Morigny.
La grille a 2 mètres 42 cm. de hauteur sur 2 mètres 16 cm. de largeur. On n'a aucune indication sur la place qu'elle occupait primitivement dans l'abbaye. Le motif des rinceaux est uniforme, serré, et très fin (1). Il n'y a aucun couronnement.
Cloches. — Le 17 novembre 1793, rapporte Léon Marquis, dix-huit à vingt voitures chargées uniquement de cloches retirées des églises d'Etampes, quittèrent la ville pour Paris. Les cloches réquisitionnées dans le reste de l'arrondissement ou du district suivirent la même voie le 2 avril suivant. C'était en exécution de plusieurs lois ou décrets dont le but final fut de trouver du bronze pour des canons nécessaires à la guerre 2). En principe, on réserva pour chaque clocher une cloche civique; par suite de mal-entendus des églises bénéficièrent d'un changement à leur avantage. La suppression subséquente de quelques tours a aussi amené des transferts de cloches (3 .
Durant le xixe siècle, on eut la bonne idée, quand on refondait une cloche, de rappeler l'inscription de celle qu'on détruisait ; des renseignements anciens se trouvent ainsi avoir été sauves 4 .
Si les cloches sont assez nombreuses aujouid'hui dans la région, c'est parce que depuis la Révolution on en a ajouté beaucoup de nouvelles: les trois cloches de Saint-Basile datent toutes tiois, seulement de 1829 (5) ; deux clochesde Saint-Martin ont étéfondues
(1) Ce genre de rinceau très spécial à la ferronnerie a été pourtant imité en pierre exceptionnellement, comme dans une archivolte du portail roman de Lescure (Tarn).
(2) Léon Marquis, ouv. cité, p. 78. — Il faut noter l'exception du village d'Autruy qui a conservé ses trois anciennes cloches parce que les paysans s'opposèrent par la force à leur descente (lbid., p. 79).
(3) Une des quatre cloches du village de Chalo-Saint-Mard provient de Saint-Basile d'Etampes ; elle est datée 1672 [lbid., p. 2391. Une autre datée 1 658 était originairement au hameau voisin de Saint-Hilaire (Max. Legrand, Etampes pittoresque, arrondis?., t. I, p. 24!).
(4) A Saclas, la cloche de 1845 mentionne la date de l'autre, 1 586 (lbid., t. II, p. 509 . A Torfou, deux dates également 1826-1889. A Angerville, deux cloches de 1834 remplacèrent celles de 1657 et de 1784. A Chalou, une cloche provient de Moulineux, datée 1766 ; la seconde, moderne, fut fondue avec le métal de deux autres, dont l'une avait été faite par Claude Larmet en 1 58 3 (lbid , t. I, p. 299), fondeur qui ne doit pas avoir été cité jusqu'à présent dans les ouvrages spéciaux.
(5) L. Marquis, ibid., p. 257-258.
respectivement en 1804 et 1862, et une troisième, de 1600, porte une inscription un peu énigmatique (1). A Saint-Gilles, de deux cloches, la petite estmoderne (i85o), et la grosse ancienne (1578). D'après Marquis, celle-ci a 1 mètre 02 cm. de hauteur pour 1 mètre 14 cm, de diamètre ; « elle porte sur une seule ligne, en caractères gothiques, cette courte inscription, précédée d'une croix et dedeuxécussons aux armes de France: GILLES SUIS NOMMÉE L'AN MIL VCLXXVIII » (aï.
Dans l'église Sainte-Croix d'Etampes, au temps où Geoffroy- Saint-Hilaire était l'un de ses desservants, quatre cloches sonnaient les offices (3).
A la Congrégation de Notre-Dame, dont les religieuses émigrèrent en 1905, on se servait d'une cloche que l'on dit avoir été donnée par un maire d'Etampes, le général Romanet, dans la première moitié du xixe siècle, et qui provenait de la Prison, c'est-àdire de l'ancien palais royal. Cette cloche, ayant 4!) cm. de diamètre et 40 cm. de hauteur, portait cette inscription: « je fu