SUR LES FAÇADES ET LES CLOCHERS
DE LA
CATHÉDRALE DE CHARTRES
RÉPONSE A M. MAYEUX
Après avoir essayé d'établir, au Congrès archéologique de 1900, que les portails occidentaux de la cathédrale de Chartres avaient toujours occupé le môme emplacement ', M. Mayeux a consacré à la crypte une étude 2 dont j'ai critiqué les conclusions 3. Dans un travail plus récent 4, il conteste l'exactitude de mon plan des fouilles de 1901 et la portée de mes recherches sur les états successifs de la façade 5. Bien qu'il s'attaque à plusieurs points de détail au lieu de répondre à mes principaux arguments ou de proposer
1 La façade de la cathédrale de Chartres du Xe au, XIIIe siècle. Chartres, Garnier, 1900, in-8°, 18 p.
- L'abside de la cathédrale de Chartres du IIIe au XIII0 siècle dans les Mémoires de la Société archéologique d'Eure-et-Loir, t. XIII, p. 49.
3 Le puits des Saints-Forts et les cryptes de la cathédrale de Chartres dans le Bulletin Monumental, t. LXVI1, 1903, p. 389.
4 Réponse à M. Eugène Lefèvre-Pontalis sur son article Les façades successives de la cathédrale de Chartres au XIe et au XIIe siècle dans les Mémoires de la Société archéologique d'Eure-et-Loir, t. XIII, p. 414.
Ibid., t. XIII, p. 1.
des restitutions différentes, une nouvelle discussion ne peut manquer d'intéresser les archéologues. Sans avoir la prétention de résoudre tous les problèmes qui se posent depuis mon exploration du sous-sol entre les deux tours et dans les deux premières travées de la nef, je crois avoir éclairci l'histoire des façades bâties au xie et au xne siècle. Les critiques de M. Mayeux tendent à renverser également les opinions de plusieurs membres de la Société française d'archéologie sur la façade de la cathédrale. J'ai donc le devoir de les réfuter à l'aide de nouvelles observations.
Je tiens a expliquer .tout d'abord dans quelles conditions j'ai entrepris les fouilles. Pour ne pas gêner le service du culte, il a fallu reboucher les tranchées tous les dimanches, ce qui m'a empêché de fouiller successivement le côté nord et le côté sud de la nef. Je me suis contenté de faire creuser de nombreux trous de sondage pour m'assurer de l'emplacement et de la direction des murs de fondation. Il en résulte que le plan fort exact, dressé par M. l'architecte Mouton ', inspecteur des travaux, qui m'a servi à établir le mien, ne suffit pas à indiquer les substructions enfouies entre la façade et le labj-rinthe. Pour l'interpréter comme je l'ai fait, en constatant l'existence de tel ou tel mur sur le même alignement et à quelques mètres d'intervalle, j'ai suivi les fouilles avec le plus grand soin, en tenant un journal rempli d'observations techniques, tandis que M. Mayeux n'a pu voir qu'une seule tranchée ouverte contre la façade de la cathédrale de Fulbert du côté sud.
Le plan officiel, qui marque la limite des parties fouillées et les tranchées où l'on n'a pas rencontré de maçonneries, ne peut pas rendre service aux archéologues dans son état actuel, parce qu'il n'indique pas les dates des fondations découvertes sous le dallage. M. Mayeux en a fait tellement réduire l'échelle que les lettres sont illisibles. Je n'ai d'ailleurs fait état dans mon article que des résultats constatés par mes propres yeux et non pas de certains renseignements acceptés sans contrôle, de faux relevés ou documents incomplets, comme M. Mayeux voudrait le faire croire pour diminuer l'importance de mon travail personnel.
1 Article Mayeux. p. Ilti. fig, 1.
La façade de Fulbert et le porche de Raimbaud.
La première erreur que j'aurais commise, ce serait d'avoir affirmé que le gros mur A B, tangent au labyrinthe, est le soubassement de la façade de la cathédrale de Fulbert. Son alignement serait inexact : voici comment M. Mayeux essaie de le démontrer. Du côté sud, j'ai fait soigneusement dégager sur ses trois faces un ressaut du xne siècle plaqué obliquement après coup contre cette façade. J'ai même figuré son appareil avec les chaînages d'angle sur une planche spéciale \ mais M. Mayeux prétend que la face occidentale de ce ressaut donne un alignement qui ne se raccorde pas avec le parement du mur. Or, j'ai vu parfaitement comment les maçonneries se rejoignent, puisque ce ressaut, large de2m15, fait au nord une saillie de 0m62 et au sud une saillie de 0m50. D'ailleurs, M. Mayeux reconnaît plus loin que ce ressaut et celui qui fait pendant du côté nord sont des contreforts, puisqu'il me reproche de les avoir supprimés dans la restitution du porche de Raimbaud pour la bonne raison qu'ils n'existaient pas au xie siècle.
Ce qu'il était important de constater, c'était l'existence de ce mur dans l'axe de la nef, son épaisseur de 2m25 et la nature de sa maçonnerie qui n'est pas en mauvais appareil, ni en moellons, comme le prétend M. Mayeux, mais en blocage de silex noyé dans du mortier très dur entre deux parements de petites pierres cubiques irrégulières. Si je l'ai identifié avec celui de la façade de Fulbert, c'est qu'il coïncide avec le point où s'arrêtaient les bas-côtés de la crypte vers 1024, avant leur prolongement d'une travée jusqu'au pied des deux tours au xne siècle. M. Mayeux s'étonne que ce mur ne renferme pas la trace d'une porte, mais à mon avis son niveau actuel n'atteint pas celui du seuil primitif. On se trouve en présence d'un mur de fondation et non pas d'un mur en élévation. Voilà pourquoi il ne présente aucune trace de baie, de même que les autres façades découvertes dans la première travée de la nef et entre les deux clochers.
' Mémoires de la Société archéologique d'Eure-et-Loir, t. XIII, p. 4.
Dans un article précédent ', M. Mayeux a prétendu que la nef de la cathédrale de Fulbert était enfouie sous celle du xine siècle, mais, si ses travées communiquaient avec les bascôtés de la crypte, les murs adossés au terre-plein dans les galeries souterraines seraient des maçonneries de remplissage au lieu de faire corps avec les pilastres intermédiaires 2. En outre, on verrait les angles des anciennes piles et le revers des grandes arcades. D'ailleurs, si le dallage de la nef du XIe siècle avait été au niveau ou même plus bas que le carrelage actuel de la crypte, on aurait trouvé la trace de baies latérales en descendant à 3m65 de profondeur contre le mur du nord du porche de Raimbaud, dont les substructions étaient caractérisées par des bavures de mortier3.
On m'a reproché de ne pas avoir fouillé le sol plus profondément devant la façade de Fulbert, dans l'espoir de retrouver le portail central dont le seuil aurait coïncidé avec le dallage de la crypte. Cette théorie, qui se trouve énoncée dans l'ouvrage de M. l'abbé Hénault 4 et que M. Mayeux s'efforce de rajeunir, est absolument contredite par une fouille faite vers 1849. M. Lassus fit pratiquer dans la première travée de la crypte une galerie de sondage horizontale, longue de deux mètres, qui s'enfonçait sous le terre-plein de la nef, mais il n'a rencontré aucune construction 5. il est possible qu'un mur de façade plus ancien passe au centre du labyrinthe, mais en l'absence de tout plan des fouilles de 1849, il est difficile d'être aussi affirmatif que M. Lecocq sur ce point. Si je n'ai pas fouillé en arrière des fondations de la façade de Fulbert, c'est que la remise en état du labyrinthe aurait été très coûteuse.
M. Mayeux nie l'existence des soubassements du porche de Raimbaud du côté nord et supprime du même coup le texte
1 L'abside de la cathédrale de Chartres du lllp au XIIIe siècle dans les Mémoires de la Soc. arch. d'Eure-et-Loir, t. XIII, p. 49.
- Cf. E. Lefèvre-Pontalis. Le puits des Saints-Forts et les cryptes de la cathédrale île Chartres dans le Bulletin Monumental, t. LXVII, 1903, p. 398.
:) E. Lefèvre-Pontalis. Les façades successives de la cathédrale de Chartres au XIe et au XIIe siècle, fig. 2.
4 Recherches historiques sur la fondation de l'église de Chartres, p. 430.
5 Paul Durand. Monoijraphie de Notre-Dame de Chartres, p. 4.
de l'obituaire qui fait mention du porche ajouté par ce chanoine devant la façade de la cathédrale de Fulbert, vers le milieu du xr siècle '. Si je n*ai pas retrouvé le mur méridional K de ce porche dont les fondations furent sans doute arrachées au xine siècle, il n'en a pas moins existé. Ce que j'ai bien constaté, c'est que l'architecte du xme siècle avait adossé les substructions des deux premières travées contre celles du mur nord D du porche de Raimbaud qui venait buter en L contre la façade de Fulbert. Ce mur a lm90 d'épaisseur et ses assises de moyen appareil sont reliées par de gros joints. J'ai reconnu également qu'à six mètres de la façade, au point marqué G sur mon plan, il se retournait d'équerre vers le sud et qu'il avait été coupé quand on avait établi les fondations de la première façade du xne siècle qui se trouvait en arrière des tours.
Cette observation m'a permis de soutenir que le porche de Raimbaud mesurait six mètres de largeur dans œuvre et que sa façade il se trouvait dans l'axe de la première travée de la nef actuelle. J'ai eu soin de faire remarquer également que le parement seul du mur occidental de ce porche s'était conservé au revers sur une longueur de 0ra25 et que l'angle nord-ouest avait été pioché pour établir les fondations de la cathédrale gothique.
La coupure qui existe entre le retour d'angle du porche de Raimbaud et les substructions de la première façade du xne siècle est parfaitement indiquée dans la coupe C H relevée par M. Mouton 2 et dans une planche de mon article 3, mais ce fait bien constaté n'empêche pas M. Mayeux de prétendre que le mur du porche de Raimbaud passe par dessus les fondations de la façade bâtie derrière les tours au xii" siècle, ce qui est absolument faux. Pour trouver un moyen de réfuter ma théorie, il me fait dire que le retour
* Obiit Ragemboldus, subdiaconus el canonicus Sancte .Marie qui dédit magnam partent sue possessions ad edincationem vëstibuli frontis bujus
aecclesia?. René Merlet et l'abbé Clerval. Un manuscrit charlrain du XIe siècle,
2 Cette coupe d'ensemble de la fig. '1 reproduit la face h g e d c b dont parle M. Maveux.
3 Mémoires de la Société, t. XII! p. 8.
d'angle du porche en question vient buter contre un massif du xnr siècle, tandis que j'ai eu soin d'imprimer « massif du xir siècle », ce qui est bien différent. M. Mayeux critique ensuite ma restitution du plan du porche de Raimbaud, sous prétexte qu'au retour d'angle G le mur de sa façade n'a plus que nm71 d'épaisseur aujourd'hui et que je lui donne lm50 pour y mettre une porte et des baies jumelles, mais faut-il répéter encore que l'épaisseur de ce mur était plus grande au xi" siècle et qu'une amorce de son parement fut seule conservée au xme siècle?
Comme le mur du nord D avait 1™90 en fondation, je me suis autorisé à donner lm50 en élévation à la façade de ce porche, en restituant son plan primitif par des lignes pointillées. On devait y monter par un escalier de plusieurs marches quand la tour du nord fut bâtie. M. Mayeux dit qu'il n'y a plus rien en cet endroit, mais le retour d'équerre du mur du porche vers le sud, au point G, prouve la direction de son alignement. On arracha ses fondations vers le milieu du xne siècle pour établir celles de la façade qui fut montée derrière les tours à cette époque. En creusant la cave du calorifère dans le croisillon nord en 1803, on a découvert les soubassements d'un porche du même genre qui avait été bâti aux frais du chanoine André, mort vers 1090, suivant une mention de l'obituaire. M. Merlet, qui a rendu compte de ces fouilles, évalue le terre-plein de ce porche à 11 mètres de longueur sur 8m50 de largeur '. Cette dernière dimension est identique à la largeur hors œuvre de l'ancien porche de la façade.
La façade de la cathédrale de Fulbert devait être percée d'un portail en plein cintre dans l'axe de la nef et de deux fenêtres latérales qui éclairaient les bas côtés. C'est une disposition tout à fait normale et M. Mayeux l'avait lui-même adoptée dans une étude antérieure 2 quand il admettait aussi que cette cathédrale avait deux étages, mais aujourd'hui, comme il a changé d'avis, il soutient que j'ai fait une œuvre d'imagination.
' Mémoires de la Société archéologique tï Eure-et-Loir, t. X, p. 302.
2 La façade de la cathédrale de Chartres du Xe au XIII" siècle, fier. 7 et 8.
Les deux autres façades primitives.
En prétendant que l'évêque Thierri,.qui consacra la cathédrale de Fulbert en 10:57. avait ajouté deux travées à la nef, M. Mayeux s'expose à la critique, car les fouilles n'ont pas confirmé ce remaniement. Il ne veut pas admettre l'existence successive derrière les deux clochers du porche bâti parle chanoine Raimbaud vers 10c I d'un second porche construit ver- le milieu du xiie siècle qui était précédé des trois portails de la façade actuelle, mais il ne donne pas son opinion sur le gros mur large de lm97 que j'ai découvert dans l'axe de la première travée de la nef et qui est flanqué de ressauts à l'intérieur et à l'extérieur. Je ne répéterai pas ce que j'ai dit au sujet de ce mur dans mon étude précédente ', mais comme j'ai reporté sur ses fondations la première façade du xn" siècle, en faisant observer qu'on avait remonté après coup des piles carrées désignées par les lettres M et N sur mon plan général des fouilles -. on peut se demander pourquoi j'ai attribué ces substructions au xne siècle plutôt qu'au XIe siècle.
J'ai remarqué d'abord que cette maçonnerie ne ressemblait en rien a celle de la façade de Fulbert, revêtue de petites [lierre- cubique-, et a celle du mur nord du porche de Raimbaud, dont les assises de moyen appareil sont reliées par de gros joints. Ce qui caractérise les fondations de la première façade du xn" siècle, ce sont les chaînages d'angle de ses ressauts. Or, ces chaînages se retrouvent sur le soubassement du contrefort plaqué après coup contre la façade de Fulbert du côté sud et sur le gros mur enfoui dans Taxe des deux tour< qui vient recouvrir les substructions du clocher nord. D'ailleurs, j'ai constaté qu'on avait coupé le mur de façade du porche du xi" siècle pour établir les importantes fondations mises au jour dans la première travée de la nef. 11 faut donc les attribuer a une date moins reculée.
! Mémoires de la Société, i. XIII. p. N à 1-1. -1 Ibid., p. -J.
La dureté et la couleur grise ou rougeâtre des mortiers accentuent encore la différence entre ces maçonneries qui ne sont pas établies en gradins, comme les soubassements de la cathédrale gothique. Enfin, les bases et les chapiteaux des deux colonnes engagées au revers de la façade, qui portaient des voûtes d'ogives quand les trois portails romans étaient derrière les tours, ont achevé de me convaincre que les fondations de cette ancienne façade ne pouvaient pas être antérieures au milieu du xne siècle.
Avant d'étudier la restitution des faces des deux clochers comprises aujourd'hui dans l'intérieur de la cathédrale, je liens à rendre compte d'une nouvelle fouille que j'ai faite pour éclaircir le problème de la façade K qui s'élevait à 4m50 derrière la façade actuelle. Son axe correspond à peu près avec celui des arcades voisines de la première travée de la nef qui donnent accès dans les chapelles basses des clochers. Le 21 mai 1901, j'avais reconnu l'existence de ses fondations, larges de 3m 35, et des contreforts M et N qui se trouvent au revers. J'avais fait dégager également le contrefort occidental O, large de 2m25, qui fait une saillie de l'MG sur le nu du mur. Une fouille récente, en date du 5 juin 1003, a mis au jour le contrefort P dont M. Mayeux contestait l'existence. Séparé des fondations du clocher sud par 2 mètres de distance, il mesure 2m32 de largeur et lm47 de saillie. Ses grandie assises en pierre de Berchères viennent s'engager dans le blocage du mur, comme celles des autres contreforts. Cet appareil offre beaucoup de ressemblance avec les fondations de la façade primitive du xne siècle découvertes dans la première travée de la nef.
Il y a deux ans, j'avais étudié la jonction de ce gros mur avec les fondations du clocher nord qui débordent de 2m50 vers le sud. J'avais constaté que les derniers lits du blocage de cette façade venaient recouvrir les soubassements de la tour du nord au point marqué L sur le plan. Il fallait donc en conclure que la façade en question était postérieure à la construction du clocher nord. La curiosité archéologique m'a poussé à étudier le raccord de ses fondations avec celles de la tour du sud au point R. Le 5 juin 1903, les terrassiers ont rencontré, à 0m70 de profondeur, le blocage de ce gros mur. tandis que les fondations du clocher sud. en saillie de 1 ,n 01
vers le nord, se trouvent à 0™ 25 en contrebas, soit à 0m 95 sous le dallage. J'avais déjà remarqué cette différence de ni\ eau au pied de la tour du nord dont les fondations sont plus larges, mais en dégageant quelques silex à la pince, j'ai reconnu, d'accord avec tous les hommes du métier, que l'architecte du clocher sud avait coupé le mur K pour établir les soubassements de cette tour du côté nord. Cette façade aurait donc été commencée après le clocher