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L'ORIGINE DES TAILLOIRS RONDS ET OCTOGONES AU XII* SIÈCLE

Il est toujours intéressant de rechercher les origines des formes architecturales qui sont d'abord des exceptions et qui deviennent, peu à peu, d'un visage courant. Tel est le cas des tailloirs ronds et octogones si répandus au xiii^ siècle, mais dont il existe plusieurs exemples au xii^ siècle. Les constructeurs des églises romanes donnaient, avec raison, la préférence aux tailloirs carrés qui s'adaptaient mieux à la retombée et à l'épaisseur des grandes arcades et des doubleaux, tandis que les architectes gothiques abandonnèrent cette forme vers 1230 pour adopter les tailloirs octogones ou circulaires. Le plan des tailloirs ne coïncide avec celui des supports que sur les piles rectangulaires ou sur des pilastres et, quand il est rond, sur des grosses colonnes dans les églises anglonormandes, mais, généralement, leur forme est différente. Ainsi, la plupart des colonnes isolées sont surmontées de tailloirs carrés ou octogones. De même, les piliers octogones du xii^ siècle des deux églises de Neuwiller (Bas- Rhin), sont couronnés de tailloirs carrés. Dans le transept et le chœur de la cathédrale de Peterborough et à Sainte- Marie de Sutton, des tailloirs cruciformes (1) correspondent à des piles octogones (2).

C'est vers la fin du xi^ siècle que les tailloirs circu-

(1) Autres exemples du xii« siècle à la cathédrale d'Ely (transept), à la Sainte-Chapelle de la cathédrale de Canterbury, à Tilney (AU Saints), à Walsoken, à Waltham-Abbey, à "Wimborne et en France à Gargilesse (Indre), à Saint-Sever (Landes), à Civaux (Vienne) et à Notre-Dame d'Etampes.

(2) Bond (F.). Golhic archileclure in England, p. 42.

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laires firent leur apparition en Angleterre, sur les piles rondes de la nef, dans les cathédrales de Gloucester et de Tewskesbury (1) et à l'église abbatiale de Malvern. On en rencontre d'autres exemples du xii^ siècle à Steyning, à Malmesbury, à New-Shoreham, à Ketton, à South-

E. Sharpc del.

Chapiteau de la nef à Steyning.

well, à Shrewsbury, dans la crypte orientale de la cathédrale de .Cantorbery (2), à Saint- Jean de Chester, à Cuddington, à Dore, à Leominster, à Old Sodbury, à Romsey et à Stock-Orchard. Vers le milieu du xii^ siècle, quelques architectes normands en font usage à Dernières, à Ouistreham (Calvados) et à Manéglise (Seine- Inférieure). TSotre confrère, M. Enlart, signale dans son Manuel (3), d'autres tailloirs ronds du xii^ siècle, à Lannieur, Perros- Guirec, Tréguier (Côtes-du-Nord), à Aigues-Vives, à Montrichard (Loir-et-Cher), à Avesnières (Mayenne et dans

(1) Bond (F.), op. cil., p. 26 et 297.

(2) Ibid., p. 273, 412, 421, 440, 520 et 521.

le portail de Sérignac (Lot-et-Garonne). J'y ajouterai celui qui devait surmonter un chapiteau roman du musée de Soissons, cerclé de fleurs à quatre pétales (1).

Les piles formées d'un noyau cylindrique entouré de colonnettes, comme celles de la nef de Saint-Remi de Reims, qui furent élevées vers 1005, et celles de certaines éq;lises du Poitou, comme à Javarzav, à Saint-Pierre de

E. Chauliat del.

Chapiteau de la nef à Durham.

Melle (Deux-Sèvres), à Nieuil - sur - Autise (Vendée), devraient être amorties par un grand tailloir circulaire, mais les architectes trouvèrent préférable d'obtenir un plan carré au niveau des sommiers. Cependant, le constructeur de la nef de Guérande (Loire- Inférieure), qui travaillait vers la fin du xii^ siècle, eut l'idée de coiffer les huit chapiteaux des grosses piles rondes d'un tailloir commun de la même forme (2), comme à Bernières et

(1) Congrès archéologique de Reims, 1911, t. I, p. 362.

(2) Viollet-le-Duc. Diclionnaire d'archiledure t. VII, p. 157.

D L ORIGINE DES TAILLOIRS RONDS ET

à Ouistreham (Calvados). On peut signaler une disposition du même genre en Angleterre au xiii^ siècle à Lichfield, à Moulton, à West-Walton, à Weston, à W'haplode et à Yarmouth (1). A cette époque, les tailloirs circulaires se répandirent également en Normandie (2) et en Champagne (3).

Les plus anciens tailloirs octogones couronnent les chapiteaux cubiques à huit faces des piles cylindriques de la nef de la cathédrale de Durham, terminée en 1128 (4), mais les colonnes à huit pans de la crypte romane de Nesle (Somme), détruite par les Allemands étaient couronnées de chapiteaux à tailloirs carrés. La nef de l'église de la maladrerie de Saint-Lazare, près de Beauvais, bâtie vers le milieu du xii^ siècle, est bordée de supports octogones (5) surmontés de chapiteaux et de tailloirs de la même forme, comme à New-Shoreham, en Angleterre (6).

Dans la salle capitulaire de l'abbaye de Fontenay (Côted'Or), les faisceaux de huit colonnettes qui reçoivent les retombées des voûtes d'ogives du xii^ siècle sont couronnés d'un tailloir commun à huit pans comme dans la nef de Kirkstall, en Angleterre (7). Les piles octogones d'une salle voisine ont un tailloir à huit faces très épais et dépourvu de moulures où viennent s'appuyer quatre doubleaux nus et quatre ner\'ures toriques (8) comme

(1) Bond (F.). Golhic archiieclure in England, p. 422, 423.

(2) Absides des cathédrales de Bayeux, de Coutances, de Lisieiix, de Rouen, église de Norrey.

(3) Montérender, Mouzon.

(4) On remarque des tailloirs romans demi-octogones dans le chœur de la cathédrale de Durham et dans la nef de Fountains-Abbey.

(5) M. Enlart cite les piles octogones de Bohain, de Borres et d'Haspres (Aisne) dans son Manuel.

(6) Bond. Golhic archiieclure in England, p. 273.

(7) Bilson (John). Le chapiteau à godrons en Anglelerre, dans le Congrès de Caen, 1908, t. II, p. 643.

(8) Bégule (L.). L'abbaye de Fonlenay el l'archileclure cistercienne, p. 37. 38, 40 et 41.

dans les salles capitulaires de Noirlac et de Fonmorigny (Cher). D'autres exemples de tailloirs octogones se voyaient à Dommartin (Pas-de-Calais) sur de gros chapiteaux dont l'un est moulé au musée du Trocadéro. A Saint-Remi de Reims, les colonnes qui séparent les bas côtés doubles du chœur, terminé vers 1170, ont des tailloirs octogones au-dessus de leurs chapiteaux : l'un d'eux est entouré de feuillages et de huit figurines qui soutiennent les angles du tailloir.

Les architectes des déambulatoires de Saint-Germain-

H. Heuzé phot.

Chapiteau du déambulatoire à Saint-Remi de Reims.

des-Prés et de Notre-Dame de Paris qui furent, l'un terminé et l'autre commencé en 1163, avaient bien eu l'idée d'abattre légèrement les angles des tailloirs carrés des grosses colonnes isolées, comme Guillaume de Sens dans l'abside de la cathédrale de Cantorbery, à Auvers-sur- Oise, à Nesîes-la-Vallée et dans les déambulatoires de

L ORIGINE DES TAILLOIRS RONDS ET

Deuil, de Gonesse et de Mantes (Seine-et-Oise). La nécessité de poser sur ces tailloirs les trois colonnettes destinées aux ogives et aux doubleaux les avait sans doute empêchés de leur donner le plan d'un octogone régulier. Cette difficulté fut résolue par l'architecte de la cathédrale de Soissons qui prit le parti d'accoler une colonnette aux colonnes du sanctuaire inauguré en 1212, afin de loger les trois fûts dans un triangle limité par deux pans coupés plus longs que les autres (1).

Une autre solution, qu'on trouve applicjuée à Bagneux (Seine), à Beaumont-sur-Oise, à Triel (Seine-et-Oise), à Saint-Père-sous-Vézelay, à Notre-Dame-en-Vaux de Châlons-sur-Marne, consistait à donner aux tailloirs le plan d'un octogone irrégulier dont les giands côtés font face à la nef, aux bas côtés et aux giandes arcades et dont deux petits côtés correspondent aux ogives inférieures. Au chevet des cathédrales de Chartres et de Reims, dans les nefs d'Ambleny, de Braine, de Lesges (Aisne), de Champagne, de Gonesse, de Taverny, dans le chœur de Triel (Seine-et-Oise) et à Notre-Dame de Dijon, les tailloirs ont huit pans réguliers. La diminution de l'épaisseur des grandes arcades avait, d'ailleurs, facilité la solution du problème de la retombée des claveaux sur des tailloirs octogones.

Dans les piles rondes cantonnées de quatre colonnes de la nef des cathédrales d'Amiens, de Chartres et de Reims, les quatre petits tailloirs font saillie sur celui du gros chapiteau central, sauf dans le chœur de la cathédrale d'Auxerre où les cinq supports sont coiffés d'un seul grand tailloir octogone, comme à Sainte-Marguerite de Lynn, en Angleterre. L'architecte du déambulatoire de Yilleneuve-sur-^onne, prit le môme parti pour couronner les faisceaux de colonnettes. Par contre, les piles inter-

(1) On voit une disposition du même genre à La Chapelle-sous- Crécy (Seine-et-Marne).

médiaires des bas côtés doubles de Notre-Dame de Paris sont cerclées de douze colonnettes qui ont leur tailloir particulier, comme dans les dernières travées de la nef à Notre-Dame de Laon et à la cathédrale de Bourges. Quant aux piles octogones aussi rares dans les églises gothiques que dans les églises romanes, on peut en citer des exemples au xiii*^ siècle dans la nef et entre les deux galeries du déambulatoire de Chartres, dans les églises d'Etchingham et de Trunch, en Angleterre.

Vers le milieu du xii^ siècle, l'architecte du sanctuaire de Saint- Martin-des-Champs à Paris, avait fait poser de-; tailloirs à deux pointes sous la première voûte d'ogives de la chapelle centrale tréflée. Ce sont les prototypes d'une variété de tailloirs en usage au xiii^ siècle, caractérisée par sa forme pointue cpii s'explique par le

désir de faire coïncider la pointe du tailloir avec l'arête du tore en amande qui vient y retomber. En réalité, le plan de ces tailloirs pointus est un pentagone irrégidier, car les faces latérales sont de petite dimension. On en remarque des exemples précoces dans la galerie haute de la tour du sud à Notre-Dame de Paris où les tailloirs hexagones ont deux pointes latérales. C'est une véritable anomalie, cardans l'Ile-de-France, les chapiteaux du triforium restèrent carrés pendant la première moitié du xiii^ siècle,

E. Chauliat del.

Chapiteau de la chapelle centrale à Saint-Martin-d es- Champs.

L ORIGINE DES TAILLOIRS RONDS ET

sauf à Brie-Comte-Robert (1), pour donner une meilleure assiette aux sommiers. Il faut signaler d'autres prototypes BOUS le clocher-porche de la collégiale de Saint- Quentin, dans la chapelle haute du croisillon sud à la cathédrale de Soissons et dans les chapelles rayonnantes du même édifice, ainsi que dans celles des cathédrales de Chartres, de Reims, d'Amiens et deTroyes (2). puis dans la Sainte- Chapelle de Paris, consacrée en 1248 et dans celle de Saint-

E. Lefèvre-Pontalis phot.

Chapiteaux de l'église de Creil.

Germain-des-Prés, dans la nef de l'abbatiale de Saint-Denis, dans le cloître de Notre-Dame de Noyon et dans beaucoup d'autres églises bâties sous le règne de saint Louis (3).

(1) Le triforium de la nef à la cathédrale d'Amiens et à Saint- Denis, comme celui du premier bas côté de la cathédrale de Bourges se distinguent également par des chapiteaux à tailloir polygonal.

(2) A Saint-Quentin, la pointe centrale des tailloirs des colonnes qui barrent l'entrée des chapelles rayonnantes porte une colonnette, comme sous la retombée des nervures centrales des voûtes sexpartites, à Limbourg-sur-la-Lahn.

(3) Creil, Montataire (Oise), chapelles rayonnantes de la cathédrale de Beauvais, Lagny, Saint-Urbain de Troyes.

E. Chauliat del.

Chapiteau de la tour du sud à Notre-Dame de Paris.

E. Chauliat del.

Chapiteau du chœur de Nogent-Ies-Vierges.

12 L ORIGINE DES TAILLOIRS RONDS

En appliquant le même principe aux tailloirs qui reçoivent les boudins amincis de plusieurs arcs, l'architecte de la chapelle basse du Palais à Paris imagina les tailloirs à huit pointes qui couronnent les fûts en bordure des étroits bas côtés. D'autres tailloirs à pointes multiples se voient sous le porche du même édifice, dans le chœur de Nogent-les-Vierges (Oise) et dans les bas-côtés de Saint- Jacques de Compiègne, mais ce type est de la plus grande rareté,

E. Lefèvre-Pontalis.

PAKIS. SOC. GÉNÉR. o'iMPll. ET d'ÉDIT., 71, BUE UE BE^^ES.

L'ÉGLISE DE TAVERW

Eugène LEFÈVRE-PONTALIS

DIRECTEUR DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE d'aRCHÉOLOGIE

PROFESSEUR A L'ÉCOLE DES CHARTES

MEMBRE DE LA COMMISSION DES MONUMENTS HISTORIQUES

PARIS SOCIÉTÉ GÉNÉRALE D'IMPRIMERIE ET D'ÉDITION

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