RUE FROIDE. 2 ET
Extrait du Bulletin Monumental. — Année 1901.
DE
Au dernier Congrès archéologique, l'intéressante étude de M. Mayeux sur les modifications successives de la façade de la cathédrale de Chartres avait soulevé des problèmes très délicats (1). Sans adopter les idées de M. Marignan, qui attribue les sculptures des trois portes à une date postérieure à l'incendie de 1194 2 . M. Mayeux s'était efforcé de prouver que les trois portails avaient toujours occupé le même emplacement. Au contraire, plusieurs archéologues, comme M. Paul Durand (3), M. l'abbé Bulteau 4 . M. l'abbé Clerval (5 .
(1) La façade de La cathédrale de Chartres du Xe au XIIIe siècle, 1900, in-8°, 18 p.
(2) Le portail occidental de Xotre-Dame de Chartres, dans Le Moyen Age, 1898, p. 341.
(3) Monographie de Xotre-Dame de Chartres, 1881, p. 27.
(4) Monographie de la cathédrale de Chartres, 2« édit., 1887, t. I, p. 111.
(5) Chartres, sa cathédrale, ses monuments, p. 28.
M. Lanore (1) et M. de Lasteyrie (2), avaient admis que ces belles portes romanes furent démontées au XIIIe siècle et reportées en avant des tours, quand la cathédrale fut reconstruite sur un nouveau plan. Pendant la visite des membres du Congrès à la cathédrale , j'avais eu l'occasion d'exposer sur place les raisons qui m'empêchaient de partager lavis de M. Mayeux, mais, comme la discussion contradictoire ne pouvait se prolonger trop longtemps, l'idée me vint que le sous-sol de la cathédrale renfermait la solution du problème, car les architectes du moyen ào-e n'avaient pas l'habitude d'arracher les fondations.
Quand Lassus fit remanier le dallage en pratiquant quelques sondages (3), il n'avait pas songé à rechercher les anciennes substructions qui pouvaient exister en arrière des deux tours. Sa curiosité s'était bornée à faire une fouille au centre du labyrinthe au mois de janvier 1849. Il reconnut en cet endroit le passage d'un mur en petit appareil avec cordons de briques, et il mit au jour les marches d'un escalier, des plaques de marbre de Campan, des tuiles à rebord et un ancien dallage formé de larges carreaux de 0m50 (4). On peut
(1) Reconstruction de la façade de la cathédrale de Chartres au XII- siècle, dans la Revue de l'Art chrétien, t. XI.
(2) Académie des inscriptions et belles-lettres. Compterendu des séances, 19 et 26 janvier 1900.
(3) Cet architecte avait probablement dégagé le mur de la façade de la basilique de Fulbert du côté sud, car les ouvriers ont constaté que les terres avaient été remuées.
(4) Lecocq : La cathédrale de Chartres et ses maîtres de l'œuvre, dans les Mémoires de la Société archéologique d'Eure-et-Loir, t. VI, p. 421 .
supposer que la façade de lune des cathédrales carolingiennes bâties après l'incendie de 858 ou après le sinistre de 962 s'élevait sur cet emplacement qui correspond à l'axe de la troisième pile de la nef. Il était évident que le mur de la façade de la basilique de Fulbert se trouvait plus à l'ouest, en prenant pour point de repère l'ancien mur de fond des deux galeries de la crypte, qui fut détruit au XII^ siècle, quand on allongea d'une travée ces deux bas-côtés souterrains pour les faire communiquer avec les chapelles basses des deux clochers.
Au mois de février dernier. M. Selmersheim , le savant architecte de la cathédrale, voulut bien s'intéresser à ces recherches, en me faisant obtenir de la Direction des Cultes l'autorisation nécessaire pour ouvrir des tranchées depuis le labyrinthe jusqu'au mur de la façade. J'ai pu mener ces fouilles à bonne fin et je tiens à en exposer les résultats avant d'écrire, en collaboration avec mon confrère, M. René Merlet, un article plus développé sur les remaniements de la façade que je me propose d'insérer dans le volume du Congrès archéologique de Chartres.
Près de la clef de voûte de la seconde travée de la nef, une petite croix rouge, peinte en 1771, quand le chapitre fit badigeonner la cathédrale (1), correspondait à une dalle qui portait les traces d'un anneau dans l'axe de la nef. Comme cette pierre pouvait recouvrir
11) Les frères Borani. peintres milanais chargés de cette déplorable entreprise, badigeonnèrent également les cathédrales de Tours et de Senlis, les églises abbatiales de Saint-Denis et de Marmoutier et les églises de Saint-Eustache de Paris et de Saint-Maclou de Pontoise. Cf. E. Lefèvre-Pontalis : Monographie de l'église Saint-Maclou de Pontoise, p. 55.
une cachette à reliques analogue à celle qui se trouve dans la plus ancienne partie de la crypte, je la fis soulever. Au premier coup de pioche, donné le 9 février 1901, les ouvriers constatèrent la présence d'un mur très résistant à (Tlo sous le dallage. C'était le soubassement de la façade de la basilique construite par L'évêque Fulbert de 1024 à 1028 (1), qui fut simplement démolie au XIIe siècle au ras du sol. Cette façade, désignée sur le plan par les lettres A et B. s'élevait sur un alignement oblique par rapport à celui de la façade actuelle. Elle précédait une nef non voûtée el des bas-côtés aussi larges que dans la cathédrale du XIIIe siècle, comme le prouvent les baies des deux galeries du XIe siècle qui s'ouvrent à l'aplomb des fenêtres des bas-côtés gothiques.
Dans sa partie centrale, le labyrinthe empiète de Um20 sur cette épaisse muraille, dont le parement intérieur se compose de petites assises cubiques mesurant 0m18 en moyenne. A l'extérieur, le parement intact du côté sud. avait été arraché du côté nord et laissait voir le blocage central avec ses rognons de silex noyés dans un mortier aussi dur que celui des enceintes gallo-romaines. L'épaisseur du mur était de 2 m 25, mais à peu de distance de l'axe, vers le nord, le blocage en arrachement atteignait 2m41, ce qui laissait supposer l'existence d'un contrefort près du portail central. En recherchant si ce ressaut se rencontrait du côté sud. j'ai fait dégager en D un massif long de 2U1 15 et haut de 0m92 plaqué obliquement contre la façade au XIIe siècle. Ses deux assises d'angle, en pierre de
il) René Merlet et l'abbé Glerval : Un manuscrit chartrain du XIe siècle, p. 67.
Berchères, qui reposent sur une fondation irrégulière, font une saillie de 0m 60 à gauche et de 0m 50 à droite sur le mur du XIe siècle. Elles sont engagées dans un blocage central de siiex et de mortier qui se relie à celui de la façade. De là l'épaisseur anormale du mur du côté nord, en C. au point où se trouvait le ressaut correspondant, qu'il ne faut pas regarder comme le soubassement d'un contrefort . mais plutôt comme celui d'une pile.
En dégageant ce gros mur vers le nord, on en rencontra un autre perpendiculaire à la façade de la basilique de Fulbert et désigné par la lettre E sur le plan. Ses assises bien taillées, en pierre de Berchères, venaient se coller contre le parement sans aucune liaison, et une petite tranchée permit d'évaluer son épaisseur à lm90. caries enrochements du XlIIe siècle, qui relient toutes les piles de la nef, viennent s'appliquer du côté nord sur son parement extérieur. Les terrassiers suivirent ce mur, qui se trouve à 0m35 de profondeur, sur une longueur de 6 mètres, dans la direction de l'ouest. A ce point, il formait un retour d'angle de 0m25 vers le sud, qui venait buter contre un massif du XIIe siècle, dont je parlerai plus loin.
On a creusé dans cet angle G jusqu'à 3m65 de profondeur , sans pouvoir rencontrer le premier lit de la fondation. Quatorze rangs d'assises bien taillées, dont l'épaisseur varie entre 0m 13 et 0m 38, furent ainsi dégagés. Leurs gros joints bien caractéristiques indiquaient nettement qu'on se trouvait en présence d'une construction du XIe siècle. En effet, l'obituaire de la cathédrale nous apprend que le chanoine Raimbaud, mort le 13 avril 1050, avait fait bâtir à ses frais un porche devant la façade de la basilique de
Fulbert (1). En creusant la cave du calorifère, dans le croisillon nord, au mois de novembre 1893. on a retrouvé les fondations d'un porche du même genre 2 . construit avec un legs du chanoine André, mort vers 1090. Le médecin Jean, décédé vers 1080. avait également fait ajouter un porche en avant du croisillon sud, d'après l'obituaire 3 . Ces trois porches romans, ajourés par des baies en plein cintre, étaient recouverts d'une simple charpente.
Les fouilles de 1901 ont confirmé l'exactitude du texte de Tobit du chanoine Raimbaud. Le porche, ajouté après coup vers le milieu du XIe siècle, avait 6 mètres de largeur dans œuvre, et sa longueur pouvait atteindre 12 mètres. En faisant une fouille du côté sud. au point où ce porche devait venir se coller contre la façade de l'église de Fulbert . on a rencontré en F un gros mur en blocage du XIIIe siècle, à l'alignement des piles de la nef, qui vient couper très nettement en K' les substructions de la façade du XIIe siècle bâtie derrière la tour du sud. Cette fondation, surmontée de deux gradins en pierre, forme des encoches parce que le blocage fui coulé au fond d'une tranchée, mais si e'était un mur du XIe siècle dont le parement est arraché, on verrait la trace des boutisses
(1) Obiit Ragemboldus . subdiaconus et canonicus Sanete Marie, qui dédit magnam partem sue possessionis ad edificalioncin vestiliuli frontis liujus secclesise. René Merlet et L'abbé Clerval : Un manuscrit chartrain du XI* siècle, p. 159.
(2) René Merlet: Fouilles dons la cathédrale de Chartres pour l'établissement d'un calorifère, p. 11 et 12 du tirage à part.
3) René Merlet et l'abbé Clerval: Un manuscrit chartrain du XIe siècle, p. 149 et 177.
et des parpaings et son alignement serait oblique, comme au nord.
Si l'architecte du XIIIe siècle n'a pas utilisé au sud les soubassements du porche de Raimbaud, c'est que le porche pouvait être adossé de ce côté à un clocher carolingien , bâti hors œuvre par l'un des prédécesseurs de Fulbert, et relié par cet évêque à l'angle du bas-côté méridional et de la façade de sa basilique. Cette tour fut peut-être reconstruite dans le dernier quart du XIe siècle, grâce aux dons généreux du doyen Adélard (1), mort le 26 août 1092 (2). A l'ouest, le parement extérieur du porche a été complètement arraché à partir du retour d'angle . car on a mis à découvert sur deux mètres de longueur, un blocage de silex et de mortier dont la largeur se trouve réduite à 0m72. tandis que l'épaisseur des substructions primitives était de lm90.
Après l'incendie de 1134, les fondations de la façade du porche roman furent détruites pour établir deux gros massifs reliés par un large mur dont les soubassements descendent aussi bas que celles du porche du XIe siècle. Le premier, du côté nord, marqué H sur le plan, mesure 3m10 de largeur et 4m25 d'épaisseur. Aux deux extrémités de sa face orientale.
ili René Merlet et l'abbé Glerval : Un manuscrit ehartrain du XIe siècle, p. 174. M. Lanore a placé ce clocher du côté nord, mais le choix de cet emplacement aurait bouché l'entrée primitive de la crypte.
(2) Il est impossible de supposer qu 'Adélard fit rebâtir un autre clocher qui se trouvait au nord, à la naissance du déambulatoire, car les fondations de cette tour carolingienne, endommagée par l'incendie de 1030 , avaient été utilisées par l'évêque Thierri pour bâtir un transept ajouté après coup à la basilique de Fulbert.
ce massif forme deux retraits comme ceux des jambages d'une porte, mais il est posé un peu obliquement par rapport au mur en retour déquerre du porche qui fut coupé pour le bâtir. Ses pierres d'angle, extraites des carrières de Berchères, encadrent un blocage central, mais les enrochements inférieurs, dont l'alignement n'est pas le même, se composent de petits
moellons.
A une époque plus avancée du XIIe siècle, le massif en question fut dérasé à ln,30 sous le dallage, et une pile carrée M, qui mesure 2m47 sur chaque côté, fut bâtie sur un alignement à peu près d'équerre avec celui de la nef actuelle. On a retrouvé, à 0m45 sous le dallage, deux lits d'assises de cette pile, le premier haut de 0m50, le second de 0m 35, mais comme le blocage central monte plus haut que le second rang, il faut conclure à l'existence d'une troisième assise de 0m40 environ. Du côté nord , les maçons avaient racheté une différence de lit en posant sur la seconde assise des grands carreaux de briques. Sur la même face, j'ai remarqué deux briques posées de champ dans des joints. C'est une disposition en quelque sorte traditionnelle à Chartres, car on la retrouve dans les piles el dans les fenêtres de la petite crypte carolingienne, dans les baies de la crypte de Fulbert et même dans les soubassements du clocher sud.
La pile ainsi dégagée du côté nord se trouve à peu près dans l'axe de la première travée de la nef, à 2m20 en arrière de l'alignement du mur du clocher nord. Ses assises de Berchères mesurent de 0m50 à 0m85 de longueur. La couleur rougeàtre de mortier des gros joints est due au sable encore employé aujourd'hui à Chartres, qui provient d'une carrière située à trois
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Cathédrale de Chartres.
Fouilles faites dans la nef en 1901 .
kilomètres de la ville, sur la route d'Ablis. Il faut considérer cette pile et son soubassement comme des fondations, car les tlaches ou bavures de mortier qui séparent les assises auraient été remplacées par des joints réguliers en élévation. En outre, comme le mur de la façade de Fulbert est à 0m15 sous le dallage, et comme la dernière assise du mur du porcbe se trouve à 0m35 de profondeur, les fidèles seraient venus buter contre ces substructions du XIe siècle, si ces massifs s'étaient élevés au-dessus du sol primitif.
Cette découverte m'a décidé à faire ouvrir une tranchée vers le sud pour savoir à quelle distance de la pile du nord se trouvait le massif correspondant. A 2m56 de distance et à lm30 sous le dallage, vis-à-vis de la première travée du midi, on a reconnu l'existence d'un soubassement I du même genre, qui forme deux angles rentrants du côté de l'est. Sa largeur est de 3m46 et son épaisseur doit être aussi grande que celle du massif nord. Cette fondation inférieure est également surmontée d'une pile carrée N de 2m47 sur 2m43, qui mesure 0m96 de hauteur. Ses trois lits de pierres de Berchères sont encore intacts à 0m35 sous le dallage. La plus longue assise mesure lm10. mais les autres varient entre 0m35 et Om75. On peut évaluer l'épaisseur moyenne des joints à trois centimètres. Il est difficile d'expliquer pourquoi on a remonté sur un soubassement plus ancien cette pile carrée, qui fait pendant à une autre pile semblable déjà signalée du côté nord, à 3m 75 de distance.
Il était très important de déblayer tout l'espace K compris entre les deux massifs H et I. dans l'axe de la nef, pour voir s'ils étaient reliés par un mur, suivant la règle invariable de construction qui consiste à établir
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c'est-à-dire du côté extérieur de la façade. Cette dislocation fut sans doute la véritable cause du démontage de la façade primitive du XIIe siècle, qui se lézardait dans sa partie centrale.
L'emplacement d'une porte latérale n'était pas moins utile à dégager que les fondations de l'entrée principale. J'ai donc fait pousser une fouille vers le nord, entre le massif découvert du même côté et les marches delà première travée. Un gros mur, dérasé à lm30 de profondeur et plaqué contre les débris du mur occidental du porche de Raimbaud (1), reliait les montants de la porte en passant sous le seuil, nuis le soubassement du petit piédroit du nord, qui était décoré de trois statues, a été détruit. En effet, à 2m37 du massif nord . les terrassiers se sont heurtés au mur du XIIIe siècle qui relie toutes les piles de la nef. Ce mur était formé de trois lits d'assises posés sur un blocage inférieur. Les ouvriers avaient utilisé des matériaux plus anciens et notamment trois petits claveaux. Ce résultat, qui concorde avec une fouille faite du côté sud, était facile à prévoir, quand on connaît l'épaisseur des fondations de la cathédrale actuelle (2).
Ces importantes substructions permettent donc d'affirmer aujourd'hui que la façade bâtie après l'incendie de 1134 se trouvait à 2m20 environ derrière la tour du nord (3), et non pas, comme on l'a souvent répété.
(1) Ces restes sont enfouis à 0»35 sous le dallage.
(2) Les fondations du croisillon nord, dégagées en 1893, quand
on a creusé la cave du calorifère, descendent à 5 mètres de profondeur et forment des gradins successifs posés sur des murs en blocage.
(3) La façade n'était séparée de la tour du sud que par un intervalle de 0°' 50 environ, parce que la face orientale de ce clocher se trouve en avant de celle du clocher nord.
entre les deux piles du XIIIe siècle, plaquées à l'angle des clochers. Elle était reliée aux deux tours par des murs, car les bas-côtés avaient été prolongés en même temps jusqu'à la face orientale des clochers, comme l'indiquent un solin en pierre ménagé sur les assises de la tour du sud et les traces de couvertures primitives visibles en montant sur le toit des collatéraux. Les trois portails romans, destinés à donner accès dans un porche ouvert, s'élevaient donc à peu près dans l'axe de la première travée de la nef. D'ailleurs, les terrassiers n'ont rencontré aucune substruction au droit des faisceaux de colonnettes du XIIIe siècle, sur l'alignement indiqué oar M. Lanore (1 et par M. May eux (2).
Sans vouloir énumérer ici toutes les preuves du démontage des trois portails, je me bornerai à en développer une. La porte du nord mesure 2m32 de largeur, tandis que celle du sud a 2m22 seulement. Cette différence s'explique en constatant que les deux registres inférieurs du tympan du portail méridional ont été sciés à droite de 0m 10, car on voit un berger et un personnage coupés par le milieu du corps. Les trois portails, qui mesurent aujourd'hui 16m 13 entre les deux tours, se développaient donc sur une longueur de 16m 23 dans leur état primitif. Mesurons maintenant à l'intérieur la distance de 15m 65, qui sépare deux bases de colonnes R et S à tore aplati, dont les fûts, aujourd'hui coupés, soutenaient à l'origine la retombée d'une
,li Revue de l'Art chrétien, t. XI, 1900, p. 32, fig. 6. Ce plan a été retourné par erreur.
(2) La façade de la cathédrale de Chartres du Xe au XIIIe siècle, p. 17, tig. 14.
arcature des clochers. La différence entre ces deux'cotes étant de 0m 58, il serait impossible de remonter aujourd'hui les trois portails dans leur état primitif entre ces deux socles, c'est-à-dire en avant des deux faisceaux de colonnettes engagés dans l'angle des tours.
En réalité, l'espace disponible au XIIe siècle entre les deux tours, près des deux bases actuellement coupées au-dessus du dallage, ne dépassait pas 14m 23, car une petite fouille m'a permis de constater que la base R, visible contre le clocher nord, fait bien partie du soubassement primitif de la tour, comme le prouve le retour d'angle d'un petit glacis caché sous le dallage. La colonne posée sur ce socle était engagée dans un retrait de lm 13. Au XIIIe siècle, on a coupé cette saillie, dont une grande assise, enfouie dans le sol, conserve la trace, et la fondation primitive fut ilanquéc d'un enrochement qui forme l'assiette du faisceau de colonnettes gothiques. En face, la colonne coupée S qui est engagée dans le pied de la tour du sud était placée dans un retrait de 0m94. comme l'indique un joint vertical sur le socle de la pile du XIIIe siècle. La façade ayant l(3m23 de longueur n'aurait jamais pu tenir sur un alignement qui mesurait deux mètres de moins.
Revenons en arrière pour voir si on peut placer sur les deux gros massifs, découverts dans la première travée de la nef, les piédroits de la porte centrale. Ils mesurent 2m48 d'épaisseur, sans y comprendre la saillie de 0m 66 faite par la base de la colonne engagée au revers du mur. Leur largeur atteint au centre 3m38 pour se réduire en arrière à 2m 76 et en avant à 0m 89 par suite de retraits successifs. On pourrait les inscrire
dans un triangle surmonté d'un rectangle. Comme l'épaisseur des soubassements mis au jour par les fouilles est de 4m25. il suffit de se préoccuper de la largeur respective des deux massifs, qui atteint 3m 10 pour celui du nord et 3m 46 pour celui du sud. Or, en reportant sur les fondations les plans des deux piédroits du portail central et en les écartant de 3m02, distance qui correspond à la largeur de cette porte au niveau du sol, on voit que ces deux piles reposent solidement sur les maçonneries enfouies sous le dallage. La troisième planche jointe à cet article montre le résultat de cette transposition.
En effet, il faut regarder le soubassement de cette façade primitive comme formé d'un gros mur renforcé à l'intérieur et à l'extérieur par deux larges contreforts. La largeur de 3m 38, qui correspond à l'axe des piédroits du portail central, se retrouve facilement sur une fondation continue. Ainsi rien ne s'oppose à la concordance, et cette façade du XII* siècle a simplement remplacé le mur occidental du porche bâti vers le milieu du XIe siècle aux frais du chanoine Raunbaud. Les trois portails romans ne s'ouvraient pas sur la nef de l'église, mais sur le porche remanié qui la précédait. Le plan des piédroits de la porte centrale, l'absence de trumeau, le défaut de contreforts de chaque côté de l'entrée principale et les feuillures taillées après coup suffisent à prouver que ces beaux portails donnaient accès dans un porche.
Je vais exposer maintenant le résultat des fouilles faites entre les deux tours, qui ont fait découvrir une troisième façade, à 4-50 derrière la façade actuelle et à 5m60 en avant de la façade mise au jour dans la première travée de la nef. Une large tranchée, qui se
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dirigeait vers l'ouest, en partant de la pile nord M, fut ouverte jusqu'à lm35 de profondeur. On ne trouva aucune substruction au droit des faisceaux de colonnettes du XIII* siècle, ce qui n'a rien d'étonnant, puisque la façade était en arrière ; mais aucune fondation ne fut découverte sur l'alignement des deux bases R et S coupées au-dessus du dallage, qui devait correspondre à une pile isolée, suivant l'opinion de plusieurs archéologues.
Un peu plus loin, à 4 mètres au sud du clocher nord, un contrefort O, large de 2m08, fait une saillie delm17 sur un mur épais de 3m35, découvert le 21 mai dernier à 0m40 de profondeur (1). A 4m20 de distance vers le sud, on a reconnu l'existence d'un contrefort P tout à fait identique. Le gros mur intermédiaire, désigné par la lettre Z, passait sous une porte centrale flanquée à l'ouest de deux contreforts qui font une saillie de lm46 au droit des ressauts intérieurs. Une distance de 3 mètres les sépare de la façade actuelle bâtie sur le même alignement.
Les grosses pierres d'angle des quatre contreforts, extraites du banc de Berchèresr encadrent un blocage de silex et de moellons très minces. L'examen minutieux des points où le mur central est flanqué de ressauts, a prouvé qu'il y avait une liaison parfaite dans les angles. Les parements de ce mur, formés de petits moellons de Berchères mal taillés (2), sont réunis par
(1) Cette nouvelle fouille complète les premières recherches faites au mois de février que j'avais indiquées dans la livraison précédente, p. 193.
(2) L'épaisseur des lits ne dépasse guère 0'13. A l'ouest, entre le contrefort du nord et les fondations du clocher, on voit deux assises épaisses de 035.
un blocage de mortier et de silex. Son axe longitudinal correspond à peu près à celui de la seconde arcade de la chapelle du clocher nord.
Si cette façade était remontée sur son ancien emplacement, elle viendrait masquer l'une des entrées des deux chapelles basses. On serait donc tenté de conclure qu'elle est antérieure à la tour du nord, mais en faisant découvrir à 0m85 de profondeur les épaisses fondations en blocage de ce clocher, qui débordent de 2m50, j'ai vu deux lits d'assises de la troisième façade posés sur les soubassements de la tour au point marqué Z ' sur le plan. L'empiétement d'une maçonnerie sur l'autre prouve que la troisième façade remonte à une époque plus récente que le clocher nord.
En poussant la tranchée jusqu'à la façade actuelle, on a rencontré ses fondations à Oul77 de profondeur. Elles font une saillie de 0m90 sur la face intérieure du mur, au pied du portail central. Cette observation permet d'évaluer à 4 mètres d'épaisseur les soubassements des trois portes romanes. L'axe de la porte principale coïncide avec celui de la troisième façade, dont le portail central pouvait avoir la même largeur entre des contreforts espacés de 4m20.
L'emplacement de la façade de Fulbert et de celle qui se trouve derrière les tours pouvait être déterminé par une déduction scientifique, mais la troisième façade, si rapprochée de la façade actuelle, est une véritable surprise archéologique. Le collage de ses fondations contre celles du clocher nord et l'analogie des grosses pierres d'angle des contreforts avec les fondations de la seconde façade bâtie en avant de celle de Fulbert ne permettent guère de l'attribuer à une date antérieure au milieu du XIIe siècle , car ses
soubassements n'offrent pas les mêmes caractères que ceux de la façade de Fulbert et du porche de Raimbaud.
Faut-il supposer qu'on avait formé le projet de monter la façade actuelle au milieu des tours et que les travaux furent abandonnés en cours d'exécution? Le chapitre avait-il chargé un architecte d'ajouter une travée voûtée au porche du XIe siècle. Les ressauts intérieurs O et P de la troisième façade pouvaient correspondre aux piles qui supportaient les doubleaux. mais l'épaisseur des fondations trop larges pour un porche et la difficulté de monter trois portails sur cet emplacement, sans boucher la seconde arcade des chapelles, soulève de nombreuses objections. Ce n'était pas un mur de jonction entre les deux tours, car il serait dépourvu de contreforts. Enfin, ce n'est pas Jean de Beauce qui a fait jeter ces soubassements en 1519. quand il fut chargé de construire une tribune d'orgue, car le chapitre lui avait imposé l'obligation d'éviter toute pile intermédiaire (1).
Il reste encore à examiner la question très délicate des porches bâtis entre la façade de Fulbert et les trois façades successives de la cathédrale du XIIe siècle. Le premier, recouvert de charpente, avait été construit vers 1050. grâce aux dons généreux du chanoine Raimbaud : son plan rectangulaire est facile à restituer à l'aide des fondations découvertes sous le dallage. Le second, qui devait être voûté d'ogives, fut bâti sur le même emplacement après l'incendie de 1134, derrière les trois portails romans qui s'élevaient sur les soubassements encore intacts dans la première travée
ill Bulteau (Labbé) : Monographie de la cathédrale de Chartres, 2e édit., t. I. p. 165.
de la nef actuelle. Pour établir ce nouveau porche, qui devait communiquer avec les bas-côtés prolongés jusqu'aux tours, il fallut démolir entièrement l'œuvre de Raimbaud et le clocher rebâti par Adélard au XI« siècle. Faut-il admettre l'existence d'un troisième porche entre les deux tours, après le transport de la façade en avant des clochers, ou bien peut-on prouver que cette construction ne fut jamais exécutée ? Examinons d'abord la première hypothèse.
On ne doit pas regarder comme des débris de ce porche les deux bases romanes R et S qui se trouvent au pied des piles du XIIIe siècle, car elles ne furent pas ajoutées après coup avec une colonne destinée à soutenir une voûte. Le chapiteau de ces fûts recevait les claveaux d'une arcature en tiers-point contre le clocher nord et d'une arcature en plein cintre contre la tour du sud, dont la trace est bien visible. D'ailleurs, les architectes des deux clochers n'avaient jamais songé à relier les tours par un porche. L'opinion de certains archéologues, comme M. Paul Durand (1) et M. l'abbé Bulteau (2), qui placent les trois portails romans au fond d'un porche voûté d'ogives entre 1150 et 1194, est une lourde erreur, car il suffit d'étudier les piédroits du portail central pour reconnaître qu'ils ne sont pas destinés à recevoir les doubleaux et les nervures d'une
voûte.
En outre, les deux colonnettes T et U, qui se trouvent dans l'angle formé par la façade et les clochers, et les deux arcatures qui retombent sur leurs
11) Monographie de Notre-Dame de Chartres, p. 27. (2) Monographie de la cathédrale de Chartres, 2' édit., t. II, p. 25.
chapiteaux ne furent posées qu'en 1519 par Jean de Beauce quand il entreprit la construction d'une tribune d'orgue. dtTnt les travaux furent bientôt interrompus. Les fûts qui soutenaient la première arcature des clochers dans leur état primitif, ont été englobés dans le mur de la façade. Quant aux grosses colonnes X et Y, engagées de chaque côté de la porte centrale à l'intérieur, elles ont pu supporter les voûtes du second porche, en restant sans emploi après le transport du mur tout entier avec ses arcatures supérieures.
Malgré ces observations, la trace de formerets autour de l'archivolte intérieure des trois portails (1), l'exhaussement après coup du gros chapiteau W qui se trouve entre les deux arcades de la chapelle basse du clocher sud, les piles carrées M et N, remontées sur les deux massifs de la seconde façade, qui coïncident avec le ressaut plaqué contre le soubassement de la façade de Fulbert du côté sud. sont des indices très sérieux de l'existence d'un porche après le démontage des trois portails romans, qui eut lieu avant l'incendie de 1194. En admettant que la façade de la basilique de Fulbert se soit conservée intacte en arrière des tours jusqu'à ce dernier sinistre, faudrait-il donc hasarder la restitution d'un grand porche voûté d'ogives qui s'étendait depuis la façade actuelle jusqu'à celle de Fulbert? (2).
(Il Ces courbes en plein cintre correspondent peut-être à trois arcatures lancées par Jean de Beauce en 1519.
(2) M. Lanore, M. Mayeux et la plupart des archéologues ont supposé cpie le porche bâti entre les tours avait deux travées et six voûtes d'ogives, mais M. l'abbé Bulteau donne au porche une profondeur deux fois plus grande. Monographie de la cathédrale de Chartres, 2e édit., t. I, p. 98.
La principale objection qui puisse être formulée contre cette hypothèse et contre l'existence du troisième porche, c'est l'absence de soubassements pouvant correspondre aux piles de sa seconde travée. On aurait pu monter le premier pilier sur les fondations de la troisième façade, mais les contreforts intérieurs O et P s'arrêtent avant d'atteindre l'alignement donné par les bases des colonnes R et S.
Désirant me borner à exposer le résultat des fouilles, je ne veux pas développer ici toutes les raisons qui me décident à reporter vers 1175, et non pas après l'incendie de 1194, le déplacement des portails actuels et des trois fenêtres ouvertes au-dessus de leur archivolte. L'architecte du XIIIe siècle se contenta de monter la grande rose, après avoir supprimé le pignon du XIIe siècle, et il lança deux grandes voûtes d'ogives entre les tours, en plaquant des fausses fenêtres contre
leur second étage.
La restitution des cinq états successifs de la façade au XIe et au XIIe siècle soulève bien d'autres problèmes que j'essayerai de résoudre dans un nouvel article, de concert avec M. René Merlet, mais je ne veux pas terminer ce compte-rendu des fouilles sans remercier tous ceux qui ont contribué à les faciliter, et notamment MM. Mouton et Esnault, qui m'ont aidé à en relever le plan exact. Je suis heureux d'avoir pu remettre au jour les fondations de la façade élevée par Fulbert entre les années 1024 et 1028. le porche ajouté après coup en avant de la basilique vers le milieu du XIe siècle, les soubassements de la façade bâtie derrière les clochers après l'incendie de 1134 et les substructions d'une autre façade du XII* siècle enfouie dans le sol entre les deux tours. Les archéologues
pourront discuter maintenant sur des fondations encore intactes sous le dallage, au lieu de multiplier les hypothèses pour expliquer les remaniements de la façade de la cathédrale.
Gaen. — Itup. H. Delesques, rue Froide. 2 & 1.
LES DATES
DE
PAR
Eugène LEFÈVRE-PONTALIS,
DIRECTEUR DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE d'aRCHÉOLO GIE ,
MEMBRE DU COMITÉ DES TRAVAUX HISTORIQUES
ET DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES DE FRANCE
sas
GAEN
HENRI DELESQUES, IMPRIMEUR-ÉDITEUR 34, rue Demolombe, 34
DU MEME AUTEUR
Études sur la date de léglise de Saint-Geriner, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, t. XLVI, 1885, et le Bulletin monumental, t. LU, 1886.
Étude sur le chœur de réalise Saint-Martin-des-Champs à Paris, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, t. XLVIÎ. 1886.
Monographies des églises dÉpone, dHardrieourt, de Juziers, de Meulan. de Triel et de (iassieourt. dans le Bulletin de la Cm, .mission des antiquités et des arts de Seine-et-Oise, t. V, VI, VII et VIII, 1885 à 1888.
Étude historique et archéologique sur léglise de ParayleOIonial, dans les Mémoires de la Société èduenne,
2' série, t. XIV, 1886.
Croix en pierre des XP et XIP siècles dans le nord de la France, dans la Gazette archéologique, 1885.
Étude sur les chapiteaux de léglise de Chivy (Aisne), dans la Gazette archéologique, 1887.
Notices archéologiques sur les églises de Santeuil et de Gonesse, dans les Mémoires de la Société historique de Pontoise et du Vérin, t. X et XI, 1886 et 1887.
Monographie de léglise de Villers-Saint-Paul (Oise), dans les Mémoires de la Société académique de l'Oise, t. XIII, 1886.
Notice archéologique sur léglise Saiut-Gervais de Pontpoint (Oise), dans les Mémoires du Comité archéologique
de Sen/is, 1887.
Étude sur la date de la crypte de Saînt-Médard de Soissons.
dans le Congrès archéologique de Soissons, 1887.
LES DATES
DE