‹ Collected papersChapitre 4 sur 84 · MILE ARTIFEX · texte numérisé non relu

MILE ARTIFEX

SCRIRPSI TV PRI VSVRA

Les deux premiers mots ne désignent pas un architecte de l'église, mais bien un démon cité par l'auteur d'une Vie apocryphe de saint Martial. Le troisième contient deux fautes ; il faut lire SCRIPSIT au lieu de SCRIRPSI, mais les erreurs des lapidaires sont fréquentes à cette époque. Quant au cinquième mot. on peut le considérer comme l'abréviation de PERIISTI, en adoptant la lecture proposée par M. de Lasteyrie au sujet de la légende identique d'un chapiteau de Notre-Dame du Port (1).

Les sculpteurs ont taillé sur d'autres chapiteaux des feuilles d'acanthe et des masques, des aigles aux ailes éployées, comme à Chanteuges, des sirènes qui tiennent des palmettes. des griffons qui mettent une de leurs pattes dans un calice, des dragons affrontés. A côté, des hommes portent* des moutons sur leur dos; deux personnages nus et ailés domptent des chimères; deux hommes barbus donnent le bras à deux ânes qui jouent de la harpe ; des démons ailés saisissent des damnés. On voit plus loin un combat entre des guerriers armés de lances et de grands boucliers en amande; des cavaliers, vêtus d'une cotte de

(1) On y lit autour de la même scène : MILLE ARTIFEX SCRIPSIT TV PRISIST VSSVRA

mailles et coiffés d'un casque en forme de calotte, qui croisent les fers de leurs lances; les saintes femmes au tombeau, qui est gardé par un ange assis devant un édicule à dais ajouré, comme à Mozac (Puy-de-Dôme) ; deux anges tenant une banderole avec cette inscription SCS MATEVS. Le profil des tailloirs se compose d'un cavet sous un méplat.

L'architecte qui entreprit de rebâtir le chœur sur un nouveau plan, vers la fin du XIP siècle, se trouva en présence d'un transept plus anciemdont il remania les piles avec des colonnettes d'angle (1), en remplaçant les anciens doubleaux par des arcs en tierspoint ornés de deux tores. Comme la croisée était disposée pour servir de soubassement à une tour lanterne, il établit une tribune dans chaque bras du transept, au moyen d'un arc en tiers-point àtrois boudins qui encadre une voûte d'arêtes, puis il fit monter après coup sur le dallage de la tribune deux pilastres cannelés pour soutenir un arc qui épouse la forme de la voûte en berceau brisé des croisillons et quatre colonnettes qui reçoivent un gTOs boudin en saillie sur le carré du transept.

Ce collage permit de faire reposer plus haut dans les quatre angles les nervures toriques d'une voûte d'ogives à œil central, renforcée par quatre formerets qui encadrent des fenêtres en tiers-point flanquées de deux colonnettes. M. Thiollier a fait observer qu'un passage ménagé dans l'épaisseur du mur traverse la baie occidentale qui s'ouvre sur la nef. Dans le croisillon

(1, Au XIII* siècle, on coupa ces colonnettes et les colonnes en avant du transept pour les faire reposer sur des tètes qui portent des consoles ornées de feuillages.

CQ ë

ipt -^mpi

Saint- Julien de Brioude.

Chapiteaux de la nef.

A. Ventre, del.

MIMMÊ

J*a«ffi,;:

Saint- Julien de Brioude.

Chapiteaux de la nef.

A. Ventre, del.

,/yy-.

^ Ifll.J.'IlIli/,- -

i/.'.'iiiiim

[If Vil ( 111 ( \ 1 1 ' ( // '

A. Ventre, del.

Saint- Julien de Brioude.

Chapiteaux de la nef.

~lr\

^ :i,!V&W,î!'!.,.ll

Saint-Julien de Brioude.

Chapiteaux de la nef.

en

sud, il faut signaler, sous la fenêtre, le réemploi d'un débris de bandeau à entrelacs d'un type différent.

Le chœur, voûté en cul-de-four brisé, semble plutôt disposé pour recevoir six branches d'ogives. Les chapiteaux à feuillages de ses quatre colonnes monolithes soutiennent cinq arcs en tiers-point très surhaussés, garnis d'un seul boudin sur leur arête. Plus haut s'ouvrent cinq fenêtres dont l'archivolte en plein cintre, ornée de deux tores et d'un cordon mouluré, s'appuie sur quatre colonnettes.

Encadré de chaque côté par un doubleau en plein cintre flanqué de deux boudins, le déambulatoire est recouvert d'un berceau annulaire coupé par une voûte d'arêtes en face de chacune des cinq chapelles rayonnantes. Viollet-le-Duc a signalé l'intérêt de ces voûtes tournantes qui sont fort bien appareillées, mais il a trop vieilli le chevet en l'attribuant sans preuve à l'année 1140 (1). Quatre chapelles en hémicycle, dont la voûte en cul-de-four est précédée d'un arc en tiers-point revêtu d'un boudin, sont éclairées par trois fenêtres en plein cintre du même type que les baies hautes du sanctuaire: un rinceau passe sous leur appui. La chapelle de l'axe diffère des autres par ses deux branches d'ogives à tores accolés, qui reposent sur des colonnettes jumelles soutenues par une console à tète d'animal. Cette voûte n'avait pas été prévue, mais elle remonte bien à la même date que l'abside. D'ailleurs, il est évident que l'architecte aurait bien voulu mettre en œuvre tous les éléments du style gothique, mais il fut obligé de se conformer aux méthodes de construction en usage dans le pays.

(1) Dictionnaire d'architecture, t. IX, p. 49(5.

Entre les chapelles s'ouvre une grande baie en plein cintre : son archivolte s'engage dans une lunette de la voûte et ses deux boudins retombent sur quatre colonnettes (1). Au-dessous, on voit deux arcatures trilobées, comme celles qui décorent le mur extérieur de la nef à Chamalières-sur-Loire et à Chanteuges et la façade de Notre-Dame du Puy : un banc bordé de grosses perles contourne le chevet. Les chapiteaux des fenêtres du déambulatoire sont garnis de feuillages variés, d'animaux affrontés et de quelques figurines: le profil de leur tailloir se compose d'un filet et d'une doucine qui remplace le cavet

signalé dans la nef.

Au dehors, l'abside produit un effet imposant. Les chapelles rayonnantes, épaulées par deux contreforts, conservent quelques inscriptions funéraires en lettres onciales. Leurs fenêtres cintrées s'ouvrent entre deux colonnettes sous un boudin qui précède un cordon de palmettes ou des rinceaux variés. Deux baies de la première chapelle du côté nord sont encadrées par des bâtons brisés. Les masques grimaçants de la corniche des absidioles, séparés par une fleur aux pétales épanouis, n'ont pas été refaits comme ceux des autres corniches où l'architecte Mallay a répété le type des modillons à copeaux et des entablements a damiers des églises auvergnates. Chacune des fenêtres hautes du chœur est flanquée de deux arcatures moulurées qui s'appuient sur des colonnettes. Audessus, des rosaces, des triangles et des losanges forment une marqueterie noire sur fond blanc qui précède la corniche.

(\) Cf. Viollet-Ie-Duc: Dictionnaire d'architecture, t. IX, p

E. Lefèvre-Pontalis, phot.

Saint-Julien de Brioude.

Abside.

La tour centrale a perdu sa valeur archéologique, car c'est une infidèle copie de l'ancienne, mais les étages supérieurs du clocher de la façade sont une œuvre de fantaisie de M. Mallay, auteur de tant de restaurations déplorables (1). La cage carrée, épaulée par des contreforts d'angle, qui forme lanterne au centre du transept, est intacte. Ses baies en tierspoint, encadrées par deux colonnettes, un boudin et un cordon saillant, sont du même style que celles des deux étages octogones où les archivoltes inférieures sont en cintre brisé et les archivoltes supérieures en plein cintre, suivant une disposition assez rare qu'on peut également signaler dans le clocher octogone de l'église de Cambronne (Oise). Une ancienne photographie, où les baies du dernier étage sont encore bouchées ou rétrécies, prouve que l'alternance des assises et des claveaux de ton rougeâtre était bien moins régulière avant la reconstruction. En outre, la baie du nord de l'étage intermédiaire avait une archivolte multicolore.

En résumé, je crois qu'il faut distinguer six époques de travaux dans l'église de Saint- Julien de Brioude, sans tenir compte de ceux du siècle dernier.

A la première campagne, c'est-à-dire au premier quart du XIIe siècle, je rattache le narthex et sa tribune, la première travée de la nef et des collatéraux.

La seconde, la troisième et la quatrième travée de la nef et celles des bas-côtés qui leur correspondent

(1) Cf. Coupe: Les restaurations de l'église de Brioude, dans le Moniteur de Brioude du 19 janvier au 7 juin 1896.

doivent être attribués à une date voisine de 1130, avec le porche méridional et les piles de la croisée.

La coupole de la tribune du narthex remonte au milieu du XIIe siècle. Le porche du nord, la cinquième travée de la nef, les croisillons, la lanterne du transept et la tour octogone qui la surmonte, le chœur avec son déambulatoire et ses chapelles rayonnantes ont été bâtis vers la fin du XIIe siècle, car le chevet primitif avait pu être endommagé par le siège et le pillage de 1162. Malgré l'opinion de certains archéologues qui s'appuient sur les mots inceperit structura nobih ampliare, appliqués au doyen Milon et à l'église de Brioude dans la bulle de 1259, il est impossible que l'abside soit une œuvre de cette époque.

La quatrième et la cinquième voûte d'ogives de la nef, qui sont voisines du transept, furent appareillées au milieu du XIIIe siècle. Les voûtes et les fenêtres des trois premières travées portent l'empreinte du style du XIVe siècle.

Il s'agit de réfuter maintenant une opinion très répandue qui rattache Saint- Julien de Brioude à l'école auvergnate, malgré l'absence de tribunes voûtées en quart de cercle, comme dans les grandes églises de la région. Sans doute, le narthex de Notre- Dame du Port offre une certaine ressemblance avec celui de Brioude, mais l'école d'Auvergne n'eut pas le monopole des narthex. qui se rencontrent en Bourgogne comme ailleurs à l'époque romane.

' La nef n'offre pas d'analogie avec celle d'une église auvergnate où les piles n'ont généralement que trois colonnes (1), parce que la voûte est dépourvue de

(1) On peut signaler des piles flanquées de quatre colonnes à

doubleaux. En réalité, l'influence auvergnate ne se manifeste à Saint-Julien de Brioude que sur quelques chapiteaux de la nef, sur la marqueterie qui se trouve au sommet de l'abside et sur quelques modillons à copeaux des chapelles rayonnantes. En outre, on peut comparer le grand tambour carré qui s'élève audessus du transept à ceux de Notre-Dame du Port, de Chauriat. de Courpierre. d'Issoire, de Saint-Amable de Riom, de Saint-Nectaire et de Saint-Saturnin (Puy-de-Dôme).

Cette église appartient au groupe du Velay par les doubleaux qui sectionnaient la voûte en berceau brisé primitive, par la tribune des croisillons semblable à celles de la cathédrale du Puy et de Saint-Paulien et par certains détails de décoration, comme les assises et les claveaux de couleur du clocher central (1) qui ressemble aux tours octogones de Lavaudieu et du Monastier (Haute-Loire), et les bâtons rompus des fenêtres d'une chapelle rayonnante (2).

Ce qui caractérise la nef. c'est la hauteur de ses piliers et de ses bas-côtés, mais les églises de Chamalières-sur-Loire, de Chanteuges et du Monastier, où l'influence bourguignonne se fait sentir, présentent

Châtel-Montagne (Allier), à Gerzat, Le Crest, Saint-Hilaire-la-Croix (Puy-de-Dôme), aux Anglards-de-Salers, à Lanobre, à Montsalvy et à Mauriac (Cantal).

(1) Notre confrère M. Du Ranquet a démontré que cette alternance est spéciale au Velay et très rare en Auvergne. Cf. Les influences de l'école auvergnate en Velay, dans le Congrès archéologique du Puy, 1905, p. 305 à 307.

(2) Il suffit de feuilleter l'excellent ouvrage de MM. Thiollier pour constater l'usage assez fréquent des bâtons brisés dans le Velay. L'architecture religieuse à l'époque romane dans l'ancien diocèse du Puy, pi. lxxxix, cvi et cvm.

le même type de vaisseau moins élancé qu'à La Charité-sur-Loire et à Paray-lè-Monial. D'autre part, je crois bien que l'architecte chargé de reconstruire le chœur était originaire de la Bourgogne. Sans insister sur la ressemblance des arcades du sanctuaire avec celles du déambulatoire de Saint-Menoux (Allier), j'attirerai l'attention sur les pilastres cannelés Visibles dans les tribunes du transept, et sur la corniche des chapelles rayonnantes qu'il faut comparer à celle des bas-côtés de l'église de Vézelay (1).

On rencontre les arcatures de l'abside au chevet d'un grand nombre d'églises dans la vallée de la Loire et dans le Berry, tandis qu'en Auvergne elles n'apparaissent que sur la partie droite du chœur, à Notre- Dame du Port, à Issoire, à Saint-Nectaire et à Saint- Saturnin. Il est juste d'ajouter qu'on retrouve la même façon de relier les fenêtres par des arcatures plus étroites, à l'extérieur de la nef de Chamalières-sur- Loire et au chevet de la cathédrale de Santiago de

Compostelle.

Ainsi Saint-Julien de Brioude présente certains caractères du style roman de la Bourgogne et du Velay, avec quelques traces de l'influence auvergnate. C'est un monument très original, digne d'être comparé aux plus belles églises du XIIe siècle du centre de la France par la puissance de son architecture, les scènes sculptées sur ses chapiteaux et ses curieuses peintures.

(1) Viollet-le-Duc : Dictionnaire d'architecture, t. IV, p. 324.

Caen. — Imp. H. Delesques, rue Demolombe, 34.

DU MÊME AUTEUR

Étude archéologique sur l'église de la Madeleine de Châteaudun, dans le Bulletin de I" Surine dunoise, t. V,

monographie de l'église saiut-Madou de Pontoise, 1888, in-4', 188 p. et 11 pi., dans les publications de la Société historique de Pantoise et du Vexin.

Étude historique et archéologique sur la uef de la cathédrale du Mans, dans la Reçue historique et archéologique du Maine, t. XXV, 1889.

L'architecture religieuse dans l'ancien diocèse de Soissons au XT et au XIT siècle. Paris, Pion, 1894-1896, 2 vol. in-lol., 237-228 p. et civ pi.

Labbaye de Xoiiiae (Cher), dans le Congrès archéologique de Bourges, 1900.

Histoire de la cathédrale de Xoyon, dans les Mémoires du Comité historique et archéologique de Noyon, t. XVII,

L'église de Chars (Seine-et-Oise), dans le Bulletin monumental, t. LXV, 1901.

L'éfflise de Fresnay-sur-Sarthe. dans le Bulletin monumental, t. LXVI, 1902.

L'église abbatiale de Chaalis (Oise), dans le Bulletin Monumental, t. LXVI, 1902.

Léirlise abbatiale d'Évron (Mayenne), dans le Bulletin monumental, t. LXVII, 1903.

L'architecture gothique dans la Champagne méridional ■ au XIII1' et au XVIe siècle, dans le Congrès archéologique de Troyes, 1903.

DU MEME AUTEUR

Les façades successives de la cathédrale de Chartres an

XIe et au XIIe siècle, dans le Congrès archéologique de ' Chartres, 1901.

Le puits des Saints-Forts et les cryptes de la cathédrale de Chartres, dans le Bulletin monumental, t. LXVII

Nouvelle étude sur la façade et les clochers de la cathédrale de Chartres. Réponse à M. Mayeux, dans les Mémoires de la Société archéologique d'Eure-et-Loir, t. XIII, 1904.

Les architectes et la construction des cathédrales de Chartres, dans les' Mémoires 'de la Société nationale des Antiquaires de France, t. LXIV, 1905.

Saint-Hilaire de Poitiers. Étude archéologique, dans le Congrès archéologique de Poitiers, 1904.

L'église de Jazeneuil (Vienne), dans le Congrès archéologique de Poitiers, 1904.

Jean Langlois, architecte de Saint-Urbain de Troyes, dans le Bulletin monumental, t. LXVIII, 1904.

Saint-Évremond de Creil. Notice nécrologique, dans le Bulletin monumental, t. LXVIII, 1904.

La cathédrale romane d'Orléans, dans le Bulletin monumental, t. LXVIII, 1904. En collaboration avec M. Jarry.

Le château de Lassay (Mayenne). Étude historique et archéologique, dans le Bulletin monumental, t. LXIX, 1905. En collaboration avec M. le marquis de Beauchesne.

Le déambulatoire champenois de Saint-Martin d'Étampes,

dans le Bulletin monumental, t. LXIX, 1905.

A travers le Beauvaisis et le Valois, dans le Guide archéologique du Congrès de Béarnais, 1905.

L'&G>iS-E".

DE

JAZENEUIL

(vienne]

PAR

Eugène LEFÈVRE-PONTALIS,

Page 1