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LES GRANDES STATUES

Notre étude approfondie du portai] nous permel presque d'affirmer non seulement que des changements ont eu lieu dans l'emplacement des statues, mais encore que ers changements onl été opérés comme il suit :

1° Dans le premier (Hat, les statues nos 7 el <S étaient a la place des statues nos 9 et 1») Fig. '-' .

2° Pour ajouter ces dernières, ont fit remonter les statues qos 7 cl <S au-dessus de l'endroit où elles se trouvaient, là où

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Fi'/. 2. Schéma montrant le portail dans son deuxième état, au complet en 1140, avec le nom et remplacement 'les statues.

l'une d'elles sulisisic encore actuellement, à gauche. De la un deuxième étal.

3° Quand on construisit le bras sud «lu transept - l'aile de bâtiment très élevée qui est venue si inopinément recouvrir l'extrême partie droite du portail - - on fut obligé de déplacer la statue n° |0 représentant sainl Pierre. Peu

d'années après, "ii l'utilisa à l'intérieur de l'église pour l'ornementation d'une chapelle : saint Paul fut alors enlevé également du portail pour aller faire pendant à saint Pierre 1 . Huant à la statue o 8, déplacée également pour la construction du transept, elle fut mise à l'angle <lu nouveau bâtiment, où son emplacement vide existe encore : elle a été détruite à une époque inconnue. De là l'étal actuel ou troisième état.

De sorte que. au point de vue des grandes statues, l'étal actuel diffère peu sensiblement de l'état primitif. A part la statue détruite, toutes les autres subsistent : et la statue n° 7 est la seule qui ne se trouve pas à sa place première.

De ces changements nous avons plusieurs preuves : 1 La statue n° S a été sciée en (h'ux : les statues de Pierre et de Paul ont chacune un anneau de fer scellé' à leur sommet, au dessus du dais. Voilà des laits matériels 1res précis qui indiquent des circonstances anormales et le plus vraisemblablement un déplacement.

En outre les statues de Pierre et de Paul sont d'une époque postérieure aux autres. Cela ne -aurait être mis en doute par personne, tout d'abord parce qu'elles ne sont pas sculptées dans îles [lierres de même nature 2 . et ensuite (tarée qu'elles sont d'un style beaucoup plus avancé et marquent un progrès qui n'aurait pas pu se produire brusquement entre la huitième et la neuvième statue. Les différences sont très notables dans le costume .'! . dans l'anatomie 5 . et dans le style des draperies.

1 Avec M. W. Vôge, nous sommes d'accord que Ils statues il'' Pierre et Paul n'ont pas été destinée- primitivement à orner l'intérieur

■ te l'église. La reconstruction de la chapelle, où elles sont reléguées aujourd'hui, est peut-être postérieure aux statues dune cinquantaine • Tannées. Oui:, rit., p. 214.

•2 Les slalues du portail sont en calcaire grossier importé des environs de Paris. Au contraire, les statues de Pierre et de Paul sont taillées dans une pierre beaucoup plus dure, un calcaire siliceux d'eau douce très probablement d'origine étampoise. Ces renseignements nous

■ nt été confirmés par M. G. Courty

.; Les tuniques de dessus ne découvrent qu'un seul genou : les manteaux descendent plus bas sur la poitrine.

i Les corps sont moulés de façon moins outrée que les autres. Les tailles se sont allongées au détriment de l'abdomen qui, au lieu d'être exagérément mis en relief, ne se distingue presque plus. Les bras, plus complètement appliqués au corps, ont des avants très réduits : de là, suppression d'une rondeur superflue qui n'embellissait pas les statues du portail.

L'élude des draperies de nos deux statues esl tout à l'ail intéressante. Les luniques onl perdu leur raideur; elles flottent avec fantaisie dans leurs parties basses pour orner le liane visible des colonnettes. Cette recherche s'explique, puisque, selon noire théorie, les statues avaient étédeslinées à orner les angles extérieurs en équerre du portail; ainsi elles n'auraient pas pu sans quelque artifice cacher la laideur des colonnettes auxquelles elles étaient accrochées. L artiste obvia a l'inconvénient en attachant son personnage à la colonnette, non plus par le milieu du dos, sur la ligne de l'épine dorsale, mais par l'épaule droite ou gauche 1 : la posture oblique du personnage le mettait ainsi plus convenablement en évidence; l'enjolivement de la colonnette avec les pans des tuniques des saints et plus spécialement d'un ceriain côté, fut un autre effort vers le même but 2 . Alors, de ces faits on doit tirer nue déduction intéressante, c'est que Paul avait été placé à gauche, c'est-à-dire à la droite du Christ figuré dans le tympan.

Les Plis obliqiants. — 11 y a un délai! de sculpture 1res notoire qui donne aux -laines de Pierre et de Paul une originalité exceptionnelle. Sur les statues restées au portail, les plis nombreux, profonds et parallèles des tuniques sonl creusés régulièrement depuis leur point de départ jusqu'à leur extrémité. Au contraire, dans les vêtements de Pierre et de Paul, les arêtes extérieures des plis onl — à deplaces choisies avec soin pour réaliser un effet d'ensemble une sorte d'arrêt brus. pie et de déviation oblique. L'arête du pli traverse la ligne creuse qui la sépare de l'arête du pli voisin : elle va rejoindre ce dernier en accomplissant un crochet gracieux, tandis qu'une nouvelle arête de pli repart

1 M. \\ . Voge avait fait cette remarque, mais pour S. Pierre seulement. De plus, à notre avis, il en a tiré une conséquence inexacte Die Anfange... etc.. p. 214, noie 2 .

■i Celte combinaison savante n'a pas été utilisée pour la statue ir 7, ce qui prouve une fois de plus qu'un temps de progrès d'une ou plusieurs années s'est écoulé entre les deux œuvres. Il esl aussi notable que les deux statues de Chartres dont le style se rapproche le plus des statues d'Étampes n'ont pas les hases de leurs colonnettes ornées par une envolée de draperie : ceci s'explique puisqu'elles ne sont pas placées à la pointe extrême d'un angle droil comme leurs congénères élampoises, mais devant un mur. Mais en outre, il faut reconnaître que les deux statues d'Étampes marquenl un progrès déplus, et c'est une preuve de leur postériorité. Nous aurons lieu de reparler de ceci.

immédiatement à l'endroit même <ui le pli précédent vienl de dévier. Le résultat effectif de cette recherche originale esl que les lignes creuses des pli?- se trouvent interrompues brusquement à intervalles réguliers par une boucle qui enlève de la monotonie à la draperie, mais en lui ajoutanl une préciosité de plus donl le goût esl discutaille. Les mêmes accidents de plis sont reproduits une douzaine de fois sur le saint Paul et presque trente fuis sur le saint Pierre 1 .

Ces plis à crochets, ces plis obliquants, — comme nous demandons la permission de les désigner dorénavant, — sont un détail typique qui constitue par sa rareté une sorte de marque de fabrique. Us équivalent à une signature d'artiste. Nous croyons découvrir leur origine dans le manteau de la statue n° 3 du portail, sur la poitrine du personnage, où ils sont à l'étal embryonnaire pour ainsi dire. Chose très curieuse, nous les trouvons ensuite complètement formés au bas de la tunique d'une statue du portail occidental de Chartres, que nous croyons représenter Melchissédech. Mais à Chartres, l'artiste a dissimulé la fantaisie hardie de son ciseau sur les côtés seulement du personnage, et c'est un essai timide qu'il a tenté quatre ou cinq fois tout au plus -2 . Il a fallu qu'il revienne ensuite à Ëtampes pour pousser à la perfection ses plis obliquants et. comme un enfant qui s'amuseet s'exciteaujeu, les multiplier d'abord très fréquent sur le saint Paul, et exagérément répétés sur le saint Pierre.

Ce sont toutes ces constatations qui nous ont amené à découvrir que le sculpteur des statues du portail d'Etampes. après sa première tache terminée dans cette ville, s'était ensuite rendu à Chartres où il avait sculpté les deux statues du portail occidental qui sont identiques aux statues nos 1 et 3 du portail étampois. Puis, nous ne savons au juste après quel temps ni quels événements, il est revenu à Ëtampes pour sculpter les statues de Paul et de Pierre qui furent ajoutées après coup au portail depuis longtemps terminé (3 .

! En comptant certains crochets, il faut dire vingt et quarante

accidents de plis.

± Les accidents de p;is des statues de Chartres, assez difliciles à découvrir, nous ont été signalés par M. Albert May eux.

3 Le D' Vôge, après de Guilhermy, a suggéré que les statues de Pierre et de Paul avaient été peut-être destinées à un deuxième portail ouv. cité. p. 214 . 11 nous est impossible d'adopter cette théorie.

D'autres inexactitudes "ni encore été publiées au sujet de ces sta-

l'il

C'esl intentionnellernenl que nous a roons Paul <1 aboi

car. en raison «le l'excédenl de plis sur la statue de Pierre el en raison de la loi naturelle du progrès, il est presque

certain que la stat le Paul fui exécutée la première. Ceci

concorde d'ailleurs avec une de nus observations, à savoir que statues «m chapiteaux de la partie gauche du portail avaient été méthodiquement exécutés les premiers par les deux artistes qui entreprirent ces travaux. La pratique est logique puisque dans l'iconographie chrétienne, c'est toujours à gauche des images, dans le sens subjectif, que commence leur récit. En outre, S. Paulétanl accroché à sa colonnette par l'épaule gauche I . il est certain qu'on avait voulu le mettre plus eu évidence sur sa l'ace gauche el lui l'aire tourner légèrement le dos au mur de l'église placé à sa droite. La disposition contraire avant été adoptée pour S. Pierre, les deux faits se continuent l'un l'autre, el ou

doit en conclure que les deux statues avaient Lien été destinées à occuper les places que nous leur avons assignées dans notre schéma fig. '1 • S. Paul à gauche, el S. Pierre à droite. Mais, de plus, la place d'honneur étant à la droite du Christ, il est curieux de constater que S. Paul l'occupait au détriment de S. Pierre, dans le portail d'Ëtampes (2).

Nimbes, Dais. - - L'identité d'aspect et de facture des deux statues mentionnées de Chartres avec les deux statues n"s I

tues. Nous nous contenterons de rétablir les faits : les nimbes des statues des saints Pierre el Paul sont anciens. Ils appartiennent au même bloc de pierre que les statues. Le seul nimbe du saint Paul est crucifère et nous parait avoir été retaillé dans les temps modernes. Tandis que celui de Pierre est large, franchemenl concave, et porte encore de larges traces de peinture antique, le nimbe de Paul est absolument net, bombé, et d'un rayon plus court.

Le nimbe crucifère de la statue de Paul ne doit pas nous égarer et nous laisser croire que nous nous trouvons en présence d'une statue de Jésus-Christ provenant, par exemple, d'un trumeau. Nous nous promettons d'expliquer pourquoi. Au reste, M. Albert Mayeux nous a informé que plusieurs statues du xin" siècle placées à coté les unes des autres pour orner le portail de la cathédrale de Perpignan, possèdent des nimbes qui sont tous crucifères ! — Enfin, à notre avis, c'esl au xu" siècle que les statues de Pierre et de Paul furent enlevées du portail, et, en somme, bien peu d'années après y avoir été ajoutées. 1) Voir ci-dessus, p. 20.

,± On avait alors un puissant motif de relever le plus possible

l'autorité de S. Paul, car certains hérétiques rejetaient ses Épitres

Cf. Vacandard, Vie de S. Bernard, t. II. p. 205V Voir plus loin. p. 35,

el :> du portail d'Étampes s'affirme encore dans des détails accessoires comme l'absence de nimbes el la similitude des dais el des supports I .

Labsence de nimbes doil être considérée comme une desnombreuses preuves de l'antériorité du portail d Ëtampes, par bien peu de temps après sa construction, l'usage s'est établi de nimber les saints de l'Ancien Testament -2 .

Les Supports oi Semelles. — Les supports étampois, très élémentaires, onl une Forme spéciale el loul à fait caractéristique qui nous a suggéré de les distinguer des autres supports par le nom de semelles : on dirail en effet de gros patins composés de trois fortes semelles de grandeurs différentes, serrées l'une contre l'autre el la plus large étant par dessous. Cherchanl à éviterla laideur, ces semelles se creu.senl avec souplesse au centre, sous les talons, pour fléchir aux extrémités, el sonl découpées selon la forme des pieds qu'elles dépassenl légèremenl : elles ne sont qu'une forme améliorée, ornée, el surtoul assouplie «les patins grossiers qu'on voit sous les pieds des anges de l'extrados et même sous les pieds des trois personnages du tympan, supports primordiaux par excellence 3 .

Différences de niveau et inégalité de dimension. — Rnfîn les statues d'Étampes, ainsi que celles de Chartres, onl été souvent l'objet de discussions à cause des différences de leur-- niveaux respectifs, el a cause de l'inégalité de leurs

1 M. Albert Mayeux a fait une étude comparative de ces accessoires dans son ouvrage Les Grands portails du XII' siècle el les Bénédictins

,le Tiron, ouv. cité. Voir également ci-dessous, chap. IX.

■2 Une fois reconnue la nécessité de rendre aux saints de l'Ancien Testament le rançr glorieux qu'ils méritaient — pour des motifs qu on trouvera expliqués plus loin — on cessa de les faire figurer dans les pavements sur lesquels les pieds des fidèles se posaient irrévérencieusement, puis on fit mieux : on leur accorda une place prépondérante aux portes des églises : on leur donna des statues quatre, cinq ou six fois plus grandes que les figurines des Apôtres. Et pourtant on avait oublié de les nimber pour îes mettre au rang de tous les saints. Des qu'on eut reconnu en cela un manque d'égard, Mekhissédech et la reine de Saba furent nimbés au même titre que saint Pierre et sainte Madeleine.

:; on retrouve des semelles sous deux statues de Chartres ; nous avons cru également en reconnaître sous deux statues de la façade de Châteaudun, celles qui sont numérotées 7 et 8 par Lancelot et Sitnonneau. Hist. de l'Acad. roy. des Inscr. et Belles-Lettres, l. IX. p. 185.

dimensions I . A notre humble avis, pour ce qui concerne seulement les grandes statues des portails d'Étampes el de Chartres, ces bizarreries sonl dues : I à l'inégalité de longueur des pierres que les artistes utilisaient. Le fail esl ridicule, mais nous avons de sérieux motifs de le croire exact; - à I inexpérience des maîtres de l'œuvre, el à la nouveauté de la lâche qu'ils avaienl entreprise. En tous cas, ces défectuosités ne sauraient prouver un remaniement ; pour nous c'esl un témoignage d'ancienneté, car, en principe, plus il y ;i ilf fautes dans un monument, plus il \ ;i motif de croire à -<»n origine primordiale. C'esl certainemenl le cas du portail d'Étampes, car l'histoire de la ville el de l'église au \u" siècle ne permel pas de supposer que celle porte royale fui seulemenl une œuvre rustique el retardataire - .

Identification des crandes Stati es. — Les statues représentent Melchissédech, Moïse, David, Salomon, Esther 1 . la Reine de Saba nu peut-être, mais moins probablement, la reine Bethsabé, mère de Salomon. Nous les énumérons dans I ordre indiqué par les chiffres «lu schéma ci-joinl fig.3 : l'ordre chronologique el la pensée symbolique sonl ain^i tour à lour respectés.

Nous n'avons aucun renseignement sur la -laine n" <S. mais nous pouvons présumer qu'elle représentai! un pa- Iriarehe ou un prophète — Aaron, Abraham, Isaïe, ou Jérémie, par exemple, voire même Adam ou Abel -- comme la statut n" 7 que nous n'avons pu identifier exactement.

Esther el la Reine de Saba <jui se font opposition, constituent à elles seules une donnée symbolique particulière. La première représente l'Église juive design;''!' -nus |(.N noms divers d'Église de Jérusalem, des Circoncis, ou encore de Jésus-Christ; la seconde, de son euh', ligure l'Église de Bethléem, ou des Incirconcis, «m des Gentils, ou des Païen-. tous mots t[ui dans la circonstance veulent dire à peu près la même chose.

Comme on le voit, tous les personnages sont des rois el

l Voir notamment YV. Vnge, h'»* Anfange p. 215-216.

-1 S ce sujet, voir notre Étampes el ses Monuments aux XI el Ml siècles, chap. VU.

I Notre confrère M. Albert Mayeux avait attiré notre attention sur L'une des statues d'Étampes comme devant figurer Esther, ce que nous avons reconnu exact.

des reines, a l'exception de Moïse qui néanmoins est un pasteur de peuple. Tous étaient clone parfaitement choisis pour se dresser au long dune porte royale : en les honorant on honorait aussi le roi à son passage.

Melchissédech. — Nous devons aussi l'aire remarquer le symbolisme spécial attaché à Melchissédech. Comme les quatre autres personnages-hommes il est une figure mys- Lique de Jésus-Christ ; mais en outre, pour avoir le premier accompli le sacrifice du pain et du vin. un lien mystérieux l'unit à l'image du tympan qui, comme nous le verrons plus loin, symbolise dans une grande mesure le sacrement de l'Eucharistie.

C'est après avoir identifié la statue étampoise que, poursuivant plus loin nos études, nous avons proposé de reconnaître également des Melchissédech dans plusieurs portails du même temps, ceux de Saint -Germain des Prés, de Sainte-Marie de Xesle.de la Madeleine de Chàteaudun. Dam .•.•s monuments, Melchissédech aurait revêtu le costume d'un évêque (1) selon un usage qui a pris naissance des l'Antiquité (2), mais qui est devenu constant au plus lard dans le mit' siècle. Alors ou vit Melchissédech sous la tiare, avec un encensoir cl un calice, ou faisant communier Abraham (3), etc.

Au portail royal de Chartres, nous avons cru reconnaître

1) Plus qu'un sacrificateur ordinaire. Melchissédech était grandprêtre. Guillaume Durand, évêque île Mende au xmp siècle, a assimile le Pape à Melchissédech, à lui dont le sacerdoce ne peut être comparé aux autres, dont le sacerdoce est au-dessus des (mires, national des Divins offices, lib. 11. 1. XVII). Ives, évêque de Chartres, avait lui aussi expliqué dans une lettre les mérites de Melchissédech, et cela au xii* siècle, quelques années avant le premier coup de cise.'-u donné à la statue du roi juif qui devait orner le portail royal de Chartres. Lettre n° 264). Le sujet était familier à saint Ives, puisque nous connaissons encore de lui un sermon sur les Rapports du sacerdoce antique et du sacerdoce nouveau. Abbé Clerval, Les écoles de Chartres. Mém. de la Société arcli. cV Eure-et-Loir, t. XL 1S95, p. 152.) — Dan< le portail de Nesle-la-Reposte, Melchissédech est passé à droite, il fait vis-à-vis à S. Pierre: on voit le symbole.

•2 Mosaïque de Saint-Vital, à Ravenne vr siècle). Melchissédech ne porte pa* une tiare, mais il est revêtu du costume du prêtre officiant, avec l'étole ; de plus, il est nimbé.

:; Voir Emile Mâle. L'Art religieux au Mil' siècle, eu France. pp. 18G-187.

également un Melchissédech, mais c'est uniquement à pause de (''identité rie la slalue avec celle d'Ëtampes I .

Là CAUSE PRIMORDIALE DE L'ÉRECTIO!S I>'i\ -I GRAND NOMBRE DE PORTAILS ORNÉS V \ll" SIÈl LE. — Chacun ici 1 1.» i<( ncrn que

toutes les statues actuelles, — qui sont, moins la statue détruite, toutes celles du portail en son premier état, — appartiennent à l'Ancien Testament.

Elles n'ont donc rien de commun avec les rois et les reines de France, comme on l'a supposé jusqu'en ces dernières années. M. Emile Mâle a Bni d'éclaircir cette question ridicule à laquelle les chanoines et bénédictins des \\i" et w -u" siècles nous avaient condamnés -1 .

Des erreurs de ce genre sont d'autant plus regrettables qu'elles suffisent à altérer la physionomie d'un siècle. Elles ont encore d'autres conséquences quand elles cachent ou obscurcissent l'histoire de l'art. On consentira peut-être ;ï le reconnaître quand dous aurons expliqué l'étrange coïncidence que nous avons découverte.

Nous disions donc que les grandes statues sculptées pour le portail d'Étampes, à-son origine, vers 1130, représentaient toutes sans exception des personnages de l'Ancien Test a me ni. N'y a-l-il pas là une preuve évidente, formelle, de la volonté des constructeurs de rendre un hommage éclatant à l'Ancienne Loi? Encore, si la manifestation s'était arrêtée là! .Mais point du tout : elle a pris, au contraire, nue extension inouïe tant par sa rapidité que par son universalité. Dans une courte période de temps, non seulement on a construit un grand nombre de portails dans plusieurs régions de la France, mais encore on a réservé pour l'Ancien Testament l'hommage des grandes statues dont ces portails étaient ornés. C'esl seulement après avoir exécute quelques œuvres qu'on >'esl avisé de ne pas exclure aussi radicalement le Nouveau Testament des honneurs prodigués à l'autre. Saint Pierre et saint Paul lurent donc appelé- à figurer aux côtés

1 Nous avons lu devant ta Société archéologique d'Eure-et Loir, dans sa séance du 11 septembre 1903, un long mémoire dans lequel étaient expliqués l'identification des statues d'Etampes et les motifs qui qous avaient amené à retrouver les mêmes personnages dans le portail royal de Chartres. En même temps, nous avons montré pourquoi il était impossible d'accepter la thèse ingénieuse de M. W. Vôge au sujet de ces statues. Bulletin de la Société arc h. d'Eure et-Loir, pmcès-verbaux, l. XII, 1906, p. 82.

■2 Voir K. Mâle, ouv. cité, lis. IV.

de Melchissédech el de In reine de Saba. Les deux statues complémentaires du portail d'Étampes sont un témoignage du remords — si nous pouvons nous exprimer ainsi -- des autorités ecclésiastiques l .

Toute cette majestueuse mise en scène aée subitement, puis qui s'est développée avec une si extraordinaire discipline, esl sans (Imite le résultat d'un vaste plan concerté d'avance. Si ce n'est pas une grande assemblée qui a décrété le mouvement, c'est au moins un petit cénacle où s'étaient réunis les maîtres de la destinée du peuple. Sa naissance et son extension ne peuvenl s'expliquer de façon satisfaisante par L'habituelle Lradilion iconographique chrétienne ± . ni seulement par une pensée orgueilleuse de l'art. C'est la première fois qu'on mettait l'Ancien Testament en pareil honneur. L'exécution du programme ;i en toute la rapidité possible, si l'on considère qu'il a fallu presque tout créer, magiquement : architecture, sculpture, et même les artistes, aucune circonstance de l'histoire ne justifie mieux l'exclamation de M. Jules Momméja : « Les architectes n'ont ne., créé; ils nul suivi les programmes! :i Toutefois il faut donner a la phrase un sens plus étendu que son auteur

n'avait prévu.

Cependant a celte entente, à ce programme, a cet ordre dont nous parlons il a fallu une cause. Selon qous, la voici.

Vu commencement du xue siècle, en France et ailleurs, la religion catholique était bien loin d'être définitivement établie

avec tous ses dogmes; les hérésies et les schismes pullulèrent, sous L'action de quelques hommes énergiques, et non -nus talent probablement, .fui surent s'imposer à l'esprit malléable de. foules. De celte façon Les plu- anciennes hérésies retrouvaient constamment de nouveaux adeptes au moment où on le. croyait à tout jamais exterminées. San- remonter plu- haut m1"' UUU nous rencontrons à

1 Nous considérons ces faits comme une des preuves de l'antérj rite du portail d'Étampes sur le portail du Mans, par exemple.

■> La mesure était sans précédent en France La tradition ne conoaWsait nue l'usage d'orner quelquefois les pavements des sanctuaires avec les images de L'Ancienne Loi. Puis tout à coup on les a élevées aux premières places d'honneur.

3 d'est le résumé de pensées déjà exprimées, voir Viol'et-le-Duc Dict. rais, d'archit., t. VIII. pp. 135-136 : - Cahier et Mart.u. Monographie <1» la Cathéd. de Bourges, l- part., 1841-1844, p, 220, uote 2

•(•lie dale les Bogomiles qui rejetaient une grande partie de l'Ancien Testament, notammenl le Livre <le Moïse.

Ed IH8, on s'occupe i\<"< Pauliciens; — en 1143, on signale les hérétiques d'Anvers el de Trêves: — puis c'esl Arnaud de Bresse ;-- puis ce son! les doctrines répudiées d'un clerc tourangeau, archidiacre el écolàtre du \i" siècle, Bérenger, <|ui persistenl el que l'on corabal énergiquëment, surtoul à Chartres ;-- c'esl Pierre de Bruys I el son principal disciple Henri qui émeuvenl toute la Chrétienté. Nous pourrions allonger la liste, mais nous ne citerons plus qu'Abailard pris à partie au sujel de la Trinité, el aussi accusé par S. Bernard de blasphémer sur le mystère de la Rédemption.

A toul instanl el dans les lieux les plus éloignés les uns des autres, les conciles fulminent contre les hérétiques. Signalons seulemenl le concile de Toulouse, présidé par le pape Calixte II, en H19;- le concile de 1129, dans la même ville, qui n'a pas rédigé moins de 17 canons contre les hérétiques; — le concile de Pise, en 1134, auquel assistèrent ions les plus puissants évèques ou abbés français, excommunia l'hérésiarque Henri 2 .

L'universalité de l'Église et la facilité des voyages rendaient dangereuse toute hérésie, fùt-elle née 1res loin de Rome ou de Paris. Nous en connaissons plusieurs exemples : nous citerons seulemenl celui des hérétiques d'Orléans, en 1022. Leur chef était le propre confesseur de la reine Constance; et le mouvement, découvert par un clerc de Chartres, avait été propagé, dit-on. par une femme italienne.

Or c'est là le poinl essentiel à considérer ici : toutes les hérésies s'attaquaient principalement à l'Ancien Testamenl el au mystère de la messe. Les adeptes élaienl même désignés par le nom de Nouveaux Manichéens, parce que les premiers répudièrent surtoul l'autorité de l'Ancien Testament.

Le mystère de la messe esl symbolisé dans le tympan «lu portail d'Ëtampes et nous reviendrons plus loin sur celle matière. En attendant, nous pouvons constater le rapport bien extraordinaire qui existe entre le sujel toul entier du

l il fut condamné au bûchera Saint-Gilles du Gard, entre U3lJ et 1 1 ;:; Vacandard, ouv, cité. t. II. o. 218 .

■i Henri dogmalisail en Provence quand il fut arrêté sur l'ordre de l'archevêque d'Arles, en 1 135.

portai] d'Étampes — Eucharistie, Rédemption, Ancien Testament — el les doctrines hérétiques dn même temps 1 .

( >n concoil mainlenanl comment nous fûmes entraîné à croire que la circonstance troublante des hérésies avait suggéré le choix de saints appartenant uniquemenl à l'Ancienne Loi ~2 . Selon de Portes probabilités, ce sérail donc s<>n> la pression d'une grande crise religieuse, el non pas sous l'inspiration de préoccupations esthétiques, que serait née la géniale idée de décorer les portes d'entrées îles églises avec d'imposantes statues-colonnes. Les colonnes existaient déjà : la nécessité pressante conduisit à l'innovation de sculpter des statues avec les colonnes. C'est donc aux hérésies contre lesquelles l'Église lutta si énergiquemenl au \n" siècle, que nous serions redevables de nos merveilleux portails et de la magnifique poussée d'art statuaire qui transforma la France du moyen âge en un vaste atelier de sculpture. Il en sortit d'innombrables chefs-d'œuvre qui font aujourd'hui l'admiration du monde.

Le procédé <pii a consisté à multiplier certaines images pour combattre des hérésies nétail pas nouveau an xne siècle. ( in en rencontre plusieurs exemples dans l'histoire do l'Église i\vs les pins hautes époques : l'abbé Martigny nous en a cité qui liaient du iv" siècle .'! . L'éclosion en apparence spontanée d'un si grand nombre d'œuvres n'est que l'exécution i\'\\n programme élaboré on décidé par la Chrétienté, programme qui lui exécuté avec précipitation on lenteur selon les régions, à cause de l'urgence on de l'inutilité momentanée, à cause de l'ardeur on de l'indifférence relative des évêques, à cause des ressources inégales des différents pays.

1 un avait reproché a Bérenger, entre autres choses, de prétendre que <• la crosse épiscopale n'était pas le signe de la juridiction spirituelle. » Abbé Glerval, Les écoles de Chartres. 1895, pp. 136-131 . La coïncidence est au moins étonnante que l'en ait mis tant de soin à donner des bâtons a toutes les grandes statues d'Etampes. — Voir également ci-dessus, p. 31. note 2, au sujet de S. Paul.

•J Dans le Midi. l'Ancien Testament est surtout représenté par certains prophètes : Isaïe, Jérémie, etc. C'est toujours la même grande idée directrice qui les a fait choisir ; mais là-bas, cm c'avait pas les mêmes raisons qu'à Étampes pour flatter les rois.

:; Dict. des Antiquités chrétiennes, art. Agneau, 6°;et art. Vierge ; etc. — Guillaume Durand cite un autre procède oui fut employé à l'égard de la Trinité attaquée au temps de Charleraagne National, lih. IV. c. I. XX \ III .

Il en esl de même de la diversité qu'on rencontre parfois

dans les moi nts, d'une région à l'autre, elle peul être due

simplemenl aux exigences ou fantaisies locales, aucune de ces différences ne constitue preuve <|u'il n'y ;i pas eu programme arrêté el décision générale du monde chrétien occidental (2).

An contraire, ne faut-il pas voir dans l'acharnemenl à détruire les images sculptées déployé par les protestants <lu wt siècle, le témoignage que ces images avaienl été dressées jadis contre leurs ancêtres hérétiques du xne siècle? Pourquoi l'opposition systématique des Huguenots envers les images ne serait-elle pas la résultante naturelle, transmise par tradition, <ln recours systématique aux images, que l'Église avail adopté au temps de sainl Bernard?

2 Nous sommes convaincu qu'il y a une vive allusion aux hérésies dans le grand portail du narthex de Vézelay. Certains personnagegrotesques du tympan et du linteau à L'extrémité de la partie droite figurent des hérétiques. Voir notre étude présentée au Congrès archéolog. de France, à Avallon, IU07.

Encore, dans l'imagerie du portail démonté de Souillac Lot . où l'Ancien Testament tenait une grande place, on croit reconnaître dans nm~ scène « la religion renversant l'hérésie » face droite du trumeau: cf.. Gab. Fleurv. ouv. cité, p. 103 ; même sujet à Arles, à Saint-Gilles du Gard, etc.

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