‹ Collected papersChapitre 77 sur 84 · LA QUESTION DL" STYLE ÀKCIIITECITUAL · texte numérisé non relu

LA QUESTION DL" STYLE ÀKCIIITECITUAL

Encore plus étonnanl que le symbolisme du portail «1 Ktampes esl peut-être son arrangemenl matériel, son architecture el son exécution, si l'on songe qu'il fut probablemenl le premier de son lypeavec un arc brisé et de grandes statues-colonnes.

\ Ce propos une question se dresse ici à laquelle nous voyons beaucoup de personnes s'intéresser. Le public, très simpliste, connaîl deux styles, le roman el le gothique : el il classe tôul dans ces deux catégories, en ue considéranl que la forme des portes el des fenêtres. Le portail de Noire- Dame ayanl un arc brfsé, le public dit qu'il est gothique. C'est une erreur, car on s'esl aperçu depuis plus de soixante ans que l'arc brisé apparaissail couramment dans des constructions datant de la pleine période romane, principalement à la base des clochers I . Il esl «loue admis par tous aujourd'hui que l'arc brisé ne peut pas constituera lui loul seul le caractère gothique - .

I -, L'arc brisé semble inconnu en France avant la seconde moitié du xi" siècle, rare avant les premières années du xir. usuel dans 1rs arcades, doubleau.x et voûtes en berceaux depuis le deuxième quart de ce siècle. ■ Camille Enlart, Manuel d'archéologie française, I. !. p. 295.

■2 Nous avons retrouvé une phrase de Mérimée qui disail la même chose dès 1836 : « si, au sm« siècle, ['arc brisé devint une forme constante, on ne doil pas pour cela le considérer comme un caractère distinctif de l'architecture gothique qui, née longtemps après lui, n'a

fait j r ainsi dke que le mettre en évidence. - Koles d'un voyage

dans VOuest de la France, Paris. 183C», p. ::■'". Nous nous s. .mines permis de changer un mot pour moderniser la phrase.

Les arcs-boulants el principaleinenl la voûte dite « à croisées d'ogives » servenl maintenant de base à la classification. Les ogives sonl «1rs parties de voûtes: d'elles est venu le terme d'ogival qui ne saurail s'appliquer ;"i t\e> ouvertures de fenêtres ou de portes. Sans doute, dans le style gothique, ees ouvertures sont toujours à arc brisé. C'esl pourquoi pendant si longtemps on avait indissolublement associé I arc brise5 au style gothique.

On ne doit pas perpétuer indéfiniment celte erreur, el le portail d'Etampes ne peut plus être classé ex abrupto dans le style gothique à cause de son arc brisé. Sans doute, par I harmonie générale de sa construction, le portail se rapproche <lu style gothique, mais par sa décoration, il est sans conteste de style roman, d'un roman très beau, très savant, très avancé, mais néanmoins absolument pur. De plus, même la ligne gothique de son arc est née spontanément avec lui pour des causes tout à Fait indépendantes des causes qui amenèrent la création des voûtes gothiques.

L'événement peu banal dont non-- parlons s'étanl très probablement passé à Etampes, il vaut la peine de l'expliquer ici.

Comme nous le disions loul à l'heure, les commettants du portail de Notre-Dame se décidèrent, pour un motif purement politique el religieux, à le décorer avec de grandes statues; ils ne furent pas longtemps embarrassés pour cela. Les plus beaux portails du jour possédant des colonnes qui leur parurent occuper exactement la place la plus propice pour les statues, ils décidèrent de mettre celles-ci à l'endroit favorable; mais comme, pour supprimer les colonnes il eût été nécessaire de changer quelque chose dans la disposition architecturale, comme probablement ils \ virent alors des difficultés, ils se contentèrent de sculpter les statues attachées aux colonnes elles-mêmes: ils suivaient ainsi à un détail près le vieux principe grec ^\t'S cariatides.

Cependant les coin unes descendaient ire s Pas près du sol : avec les statues on jugea que c'était un inconvénient. On désira éloigner les saintes images des mains des passants: on trouva également qu'il serait plus conforme à leur caractère, à leur majesté de le-, élever aU-deSSUS i\i'> leles des

spectateurs. D'ailleurs si les statues avaient été placées en lias, elles eussent été fréquemment cachées par le passage <\*"> (idoles. Bref, le remède était facile: on rehaussa les soii-

bassement^ I , on remonta les colonnes, el il' un seul coup, parcelle manœuvre, la physionomie du vieux purlail roman se trouva changée. Le portail roman primitif élail plus <>>i moins trapu, le nouveau lui frauchemenl élance 2 .

Ce iiCsi pas tout. L'arc de l'ancien portail élail en plein cinlre. Les Maîtres du portail de Notre-Dame ayant décidé

de mettre dans le tympan une image du Chrisl de! I. ils

eurent l'idée, pour avoir plus de hauteur, de briser l'arc plein cinlre. C.'esl toul juste s'ils sont arrivés à leur but, car la tète du Chrisl empiète sur la bordure du Lympan '■'> .

Voilà (Inné comment s'est opérée, probablement à btampes même, la transformation du style roman dans l'architecture

I Plus tard, les soubassements de Saint-Gilles-du-Gard furenl élevés à ce poinl que les pieds (1rs statues sont à 2m50 au-dessus du sol.

■i c.Csl te principe de la transformation que nous venons d'exposer. A Élampes, c'est tout le changement qu'on s'esl occupé d'accomplir; mais de nombreuses améliorations ont suivi les unes après les autres. Ainsi, on diminua l'importance des lourds soubassements en rallongeant les colonnes par le bas, ou par divers autres procédés successifs, sans pour cela nécessairement changer le niveau des statues; on louilla les col, muettes de pierre avec le même soin qu'un morceau d'ivoire; peu à peu. par la recherche incessante d'une plus parfaite stabilité, on arriva a supprimer les dais, d'ailleurs pour les rétablir plus tard; dans le même but, la statue cessa d'être accrochée ù une colonne peur reposer solidement sur une table horizontale el an long d'un mur qui devint bientôt toul à fait plal : etc. Voir ci-dessous, chap. Vil.

3 On peut dire que la forme du contenu influe très souvenl sur le contenant. Ainsi n'est-ce point des considérations du même ordre qui ont l'ail changer la forme des sceaux, quand un ciseleur allongea en ovale le sceau de Robert-le-Pieux. Il n'y avait pourtant pas de préoccupation ogivale en 997. L'artiste y fut presque totalement contraint par son sujet; il s'agit, qu'où s'en souvienne, du premier sigtllum royal, succédant au dernier annulus royal, avec la représentation du roi a rai-corps, au lieu d'un simple buste comme précédemment. I.ccoy de la Marche, les Sceaux, pp. 39-40 el 67-68.

Le sceau de la reine Constance, femme de Louis Vil 11 54-1160 a les angles de ses arcs brises encore plus aigus parce que la reine esl représentée deboul el en pied. [Ibid, pp. 64-161.

Enfin signalons aussi le sceau que S. Bernard fil graver avant IL.I : il a également la rorme d'un ovale aux extrémités assez pointues L'abbé v esl représenté en pied, niais assis.

Du reste, depuis longtemps un Allemand. F. Rerrick, a prétendu que ['arc brisé a été suggéré parla figure représentée sur les sceaux religieux la vesica piscis ou amande Mémoire de VArchœologia, I. XVI, 1812;' — cf. I». Ramée, Manuel, 1843, t. Il, p. 24i. Cette opinion n'est pas sans rapport avec la nôtre.

des portails. Toul cela n'a rien de commun avec la transformation des voûtes, origine du style gothique, lit encore Faut-il ajouter que la transformation ne lui pas du jour au lendemain définitive. Longtemps après l'érection du portail d'Étampes, on rontinua à ériger des portails sans statues, et même avec statues, selon le vieux style à plein-cintre.' Il esl remarquable que, dans ces portails ornés à arc plein-cintre, le Chrisl esl représenté, aon plus deboi t comme à Ëtampes, mais assis sur son trône, « en majesté ». Toul ('('la démontre bien que la forme architecturale du portai! étampois n'est pas le résultai d'un goûl particulier des constructeurs pour une mode ancienne : au contraire, les Maîtres d'Étampes l'uni créée, celle mode, après avoir rompu avec les modes anciennes, et en n'obéissanl qu'à des convenances religieuses el techniques.

Mais .dors, dira-l-on, de quel style esl donc le portail d'Étampes? La réponse à celle question n'est pasencore Irouvée : les arbitres de l'archéologie n'ont encore rien décidé sur ce sujel toul neul' qu'on n'a jamais entrepris de discuter a fond.

Cependanl l'opposition qui existe entre le style décoratif el le style architectural dans les portails d'Étampes el de Chartres constitue une sorte de formule transitoire entre le roman el le gothique. Alors, ne pourrait-on pas dire du portail d'Étampes qu'il appartient au style de transition? Cela n'occasionnerai! pas grande confusion, car saconstruc lion, et la transformation architecturale qu'il a inaugurée, mit eu lieu en plein dans la période de transformation des voûtes, appelée égalemenl période de transition. Néanmoins cet argument ne détruit pas les objections que nous avons nous-même données ci-dessus, et, dans ces circonstances. il est plus sage de laisser la question momentanément en suspens.

LES ALTEl'RS hl PORTAIL, LES COMMETTANTS.

Toutes 1rs parties du portail d'Étampes concourent donc à exprimer une même idée, très vaste, très élevée, universelle, la Rédemption. Cela constitue un ensemble merveilleusemenl étudié el combiné. Ine pensée > domine, sublime, el rare dan- l'espèce, puisqu'on oe la trouve pas d'ordinaire marquée avec autant d'insistance el de précision dans les œuvres monumentales primitives «lu \u" siècle, même à Chartres où le thème esl développé un peu plus richemenl et sur une surface beaucoup plus étendue.

On se complail donc à reconnaître ici l'inspiration d'un génie tout à la fois savant, mystique el ordonné. Nous avons cherché quel pouvait avoirété cel espril d'élite, mais devant la faillite des documents, nous sommes réduits aux hypothèses : nous ne pouvons citer que des nom-, plusieurs noms, sans pouvoir nous arrêter sur un seul avec certitude.

Ici, faisons une distinction. En ce moment, non- parlons seulement de l'élaboration de l'œuvre el non pas de son exécution. Comme l'a fort bien expliqué le Père Cahier, presque tout le mérite des œuvres d'art du Moyen Age appartenait à des personnages, abbés ou évèques, qui en réglèrent les exécutions, et non pas aux exécutants eux-mêmes simple- comparses, moines moitié artistes el moitié ouvriers. qui suivaient les indications des premiers. Ceux-ci, que le père Cahier appelle les commettants, ëtaienl les inspirateurs el les directeur- de l'œuvre ; à dos yeux il- doivent en être les véritables auteurs, même s'il- ne prenaient pas part à l'exécution en qualité d'artistes, ce qui arrivait quelquefois. Il faut donc rechercher séparémenl les commettants el les artistes.

Kiant donné < j 1 1 < > lu portail fui vraisemblablement érigé entre II2<> el II-*»-') environ 1 . il oous esl assez Facile de connaître les principaux personnages qui évoluèrent autour «1h l'église Noire-Dame d'Ëtampes à cette époque grandiose pour elle : huile l'autorité suprême, civile ou religieuse, s'est trouvée par instants concentrée là.

Citons en premier lien le roi Louis VI le Gros : c'est pour lui que le portail fui élevé, c'est vraisemblablemenl lui qui en paya la construction, soil au moyen de fonds spéciaux, soil au moyen <}*•> revenus assurés par ses ancêtres. Ne séparons pas de lui non plus la reine Adélaïde, femme à qui l'histoire rend hommage, H qui — détail important ici — : était la nièce 'lu pape Calixle 11. ancien archevêque de Vii-nne. Mais le monarque ci la reine doivent cire classés ù part dans l,-! liste, car ni l'un ni l'autre n'ont suggéré le symbolisme, ni réglé les scènes du portail : des ecclésiastiques avaient seuls le droit el la capacité d'inspirer ce genre d'ouvrage.

Parmi les seigneurs ecclésiastiques à mettre en ligne apparaissent les plus grands : les papes Calixte II el Innocent II -1 : Suger, abbé de Saint-Denis, ami el conseiller du roi, bienlôl régenl de France; puis l'abbé île Notre-Dame d'Ëtampes dont le aom nous esl inconnu; Etienne de (Jarlande, chancelier de Fivince, aumônier du roi el chanoine de l'église élampoise ; Algrin d'Élampes, autre palatin, aumônier royal, el membre du même chapitre île Notre-Dame d'Élampes; puis Henri Sanglier, évêque de Sens; (jeoflfroi ■ le Lèves, évêque île Chartres el légal du Pape; Thomas, l'habile abbé de Morigni : ci enfin Bernard île Clairvaux iliuii mi se racontait les miracles, puissance morale inouïe

1 Voir plus loin, ]>p. 91-92, ce que nous disens au sujet de ces dates.

2 Le premier fut reçu par le roi ci la ivine à Étampes en I i 19. Lé >nd était attaché à la ville et à l'église Notre-Dame par des liens

plus étroits. En effet, entre aou.1 et octobre 1130, un Concile national. réuni par le mi. fut lenu à Étampes, dans l'église Notre-Dame, an sujet du schisme i|ui divisait l'Église, par la tante d'un antipape. I /Église de France, entraînée par saint Bernard, confirma l'élection d'Innocent 11. Ce dernier, du 18 an -21 janvier suivant, séjourna à Étampes en même temps que le roi, la reine, saint Bernard. Geoffroy de Chartres. Ahélard. Suger, etc.. Il s'éloigoa vile, entraîné par ses devoirs politiques, mais il revint bientôt à l'abbaye de Morigni-lès- É lampes, où il lit un plus long séjour qu'interrompirent seulemenl n mort du prince héritier cl le Concile de Reims. Voir notre fclampes ri ses monuments aui XI' el XII' siècles, p. !'.;.

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