LES MAITRES D'ETAMPES
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La pari prépondérante cpie nous avons accordée à des commellants dans l'élaboration el la mise en train du portail ne saurail nous faire méconnaître les mérites divers des artistes qui onl travailléàsa construction el à sa décoration. Nous avons rendu justice aux premiers, parlons mainlenanl des seconds.
L'examen du portail el des combinaisons auxquelles il ;i donné lieu nous révèlenl une collaboration de plusieurs artistes, architecte el sculpteurs.
L'Architecte. — L'architecte, qui fui si génial, devail être Français cl vraîsemblablemenl à la disposition ordinaire du roi Louis VI. Il pouvait être ;"i ce moment même occupé à quelque travail important dans l'église Notre-Dame. Peut-être était-il un moine de Saint-Denis, on de toute autre grande abbaye royale parisienne, voire même bourguignonne. Moins probablement, à notre avis, il vint de Chartres 011 de l'abbaye <!<• Tiron I . Après les commettants,
vl bans le voisinage île Chartres. — M. Albert Mayeux Les grands portails du XII' siècle et les Bénédictins de Tiron, Revue Mabillon, 1906 a exposé un grand nombre de petits faits, circonscrits entre les années lin et li32,puis entre 1138 et 1141, qui semblent prouver que l'abbaye de Tiron, à laquelle beaucoup d'artisans habiles étaient attachés, participa de façon importante aux constructions de la cathédrale de Chartres. En somme, .M. .Mayeux pense que 1rs artisans el artistes de Tiron, qu'ils fussent moines ou laïques employés par les moines, ont travaillé au portail de Chartres et aux antres portails du même type.
En ce qui concerne Étampes, l'intervention de Tiron esl improbable,
'.Il
['architecte fût le grand maître de l'œuvre I , mais songeons que tout le travail architectural ;i fort bien pu être exécuté sous le contrôle personnel d'un des commettants, car les évêques el abbés de l'époque étaienl Unis plus ou moins familiers avec l'architecture el ses ardus problèmes d'alors.
Les Sclli'Tei us. — Quanl aux sculpteurs, ils furent au nombre de trois ou quatre. Nous sommes 1res enclin à croire qu'ils venaienl d'Italie, peut-être du Mont-Cassin où l'abbé Didier avail tenté une Renaissance artistique au déclin du xi" siècle, en faisant venir de Grèce Mes praticiens de tous genres el notammenl des sculpteurs. Dans ce cas, les sculpteurs étaient-ils Italiens? N'étaient-ils pas Grecs, plutôt? Qui les a amenés <>n l'ail venir? La question reste suspendue pour le moment : elle esl peut-être insoluble.
Il faul d'ailleurs aussi tenir compte que, vers le même lemps, la Lorraine el l'Allemagne nous onl envoyé des arlisles - . Mais l'histoire de l'arl en ces pays n'esl pas mieux connue que la nôtre. Là-bas comme ici, on constate «les résultats, «ni sait mal les causes. Sans doute il y existait depuis longtemps une école pseudo-byzantine, mais on ignore de façon précise commentelle s'entretenait. Kl même parmi les artistes venus chez nous d'Allemagne, d'aucuns pouvaient n'être pas des Allemands el avoir seulemenl séjourné dans le pays plus ou moin- longtemps. En fait,
l'Allemagne était un passage coj e un autre entre 1 Orienl
el la France •» •
Marqi'es d'influence étrangère. — Nous pouvons expliquer pourquoi nous croyons à l'origine étrangère des artistes de l'atelier d'Étampes. Nos motifs sonl de plusieurs sortes : les uns dépendenl de l'iconographie, d'autres ressortenl du style de la sculpture ou de la composition architecturale; enfin d'autres encore sonl difficilement attribuables plus spécialement à l'une de ces trois choses.
parce que le portail étampois est antérieur à celui «le Chartres. Il n'y a pas non plus dans la région chartraine, même à Châteaudun, une seule œuvre «le même style qui sôil indubitablement antérieure à celle d'Étampes. Dès lors, logiquement, c'est Étampes qui a influé sur Chartres, et non pas le contraire.
<\ C'est lui >nie le I»r Vôge appelle Le Hauptmeister.
■i Cf., Molînier, Hist. de l'An. pp. 861 et S6:; : — André Michel Ibid., t. II, p. 133.
3 N'est-ce pas la rouir que les Croisés ont prise en 1141 ?
D'abord, à noire avis, les scènes des chapiteaux contiennent des traditions orientales el italiennes ne nous paraissant pas avoir été d'usage couranl en France à l'époque où on entrepril de les sculpter. Le sujel de VAgnus Dei choisi pour le tympan esl formule ilalo-grecque par excellence I : la position du saiul Paul a droite <lii Christ esl égalemenl selon une tradition italienne qui n'a pas réussi à s'implanter en France 2 .A Chartres, VAgi\ us Dei du portail occidental (tympan de la baie de gauche , œuvre d'un art i sic venu d'Étampes, le Chrisl esl représenté seulemenl jusqu'à mi-corps selon nue conception prétendue byzantine <l après le témoignage précieux de Guillaume Durand .'! . Autre tradition italienne sans exemple à Ëtampes, mais qui se retrouve à Chartres el dans des endroits où les sculpteurs de la même école ont passé : les mains des saints enveloppées dans le manteau en signe de respect pour tenir le Livre, à l'exemple de S. Pierre dans les i ma^es ilalia no-hvzanl ines
de l'Antiquité \ .
Les doux grands anges de l'extrados sont des copies de l'antique (S) dont on chercherai! vainemenl les pareils en Franco au \n" siècle ; leurs semblables abonderonl seulement quelques siècles pins lard, quand la Renaissance ita-
1 A Capoue, le portail d'une ancienne église, dédiée à S. Jean Baptiste et attribuée à l'abbé Oderisius vers l'an 1 100 Gf , Em. Bertaux, L'Art dons l'Italie méridionale, t. I. pp. 159 et 173 possède une archivolte ornée à la clef d'un Agneau figuratif. Si le portail était avec certitude du commencement du xn" siècle, nous pourrions le considérer comme un monument faisant date dans l'histoire de l'iconographie chrétienne ; mais ce portail n'est peut-être que postérieur aux œuvres françaises.
(2 11 est juste de dire que les deux derniers faits peuvent avoir été suggérés par l'un des commettants. — Déjà l'exposition des images à l'entrée des églises était, dit-on. une coutume des Grecs l'.-J. Goar, In nolis ad Euchol. Grœc, p. 29) : — Cf.. Barthélémy. Rational de Cuil. Dura/u/, t. I. p. 307, note l . — En Italie, existait depuis longtemps la tradition des portes aux panneaux décorés d'images bibliques ou évangéliques.
(3 Rational des divins offices, L. 1, ch. III, par. i». — Guil. Durand fut chanoine-doyen de Chartres en 1279.
1 Martigny, Dict. des Antiquités chrétiennes, art. mains;— Pératé, VArchéolog. ckrét., p. 317. — A Chartres, les Vieillards apocalyptiques des voussures ne touchent pas non plus les vases avec leurs mains.
.">. Le Dr Vôge avait exprimé avant nous la même idée . « Ce molil vient en tout cas de l'Antique. Das Motis Komint jedenfalls von >\n- Antike lier. » [Die Anfange p. 212, note 4.
tienne se sera développée jusque < 1 =• 1 1 1 -> noire pays. IHi reste, ,-,. ne sonl pas seulement les anges de l'extrados qui inéritenl l'attention : ceux du tympan possèdent un type commun dans huile l'Italie, à Rome comme à Ravenne, duranl les hautes époques chrétiennes. Enfin, on ne sail |»;'.s non plus si l'idée singulière des statues-colonnes n'esl pas un souvenir des cariatides anl iques I .
Décadence ni Style de la Sculpture. — Le style «le la sculpture esl ce qui mérite le plus de retenir l'attention. En ilepil d'imperfections semblanl dénoter un arl jeune el débutanl -1 . il esl dune extravagante décadence; il esl décadenl ;i l'extrême. Or, vers 1130,1a sculpture française ne pouvait pas tomber en cel état, puisqu'auparavanl elle n'existai! pour ainsi dire pas. Donc celle décadence-là n esl pas d'un arl français, elle ne peut venir que d'un arl déjà 1res vieux, comme la sculpture grecque.
1,;, sculpture du portail d'Ëtampes esl pleine de eoavention, «le traditions, de système : elle esl due à des praticiens qui n'auraienl pas pu libérer leur œil, leur esprit ni leur main d'habitudes invétérées, el qui, au contraire, étaient organisés pour cvr*'i des détails excessifs : «'l cela, ils I ont
fait à Étampes.
Toutes les figures du portail révèlenl des marques diverses ,1,. décadence. Parmi les grandes statues, principalement relies de Pierre el de Paul représentent à nos yeux le triomphe de l'habileté el du dilettantisme dans des œuvres extrêmemenl imparfaites à certains égards -5 . Voilàbien la
1 Ne serait-on pas plutôt tenté de donner un sens symbolique aux statues-colonnes placées sous les chapiteaux consacrés à l'Évangile : c'est en effet l'image de l'Ancien Testament supportant le Nouveau. Cri te pensée a été mise en formule de la manière la plus précise au xiu' siècle, dans les vitraux de Chartres, où l'on a ligure des Apôtres à califourchon sur les épaules de plusieurs prophètes.
■l Ce caractère est flagrant dans les statues-colonnes, mais il doit être la conséquence de la nouveauté de la tâche imposée à l'artiste. Voir plus loin, p. 1 10.
3 Bien entendu, nous mettons nu même rang toutes les œuvres où se retrouve le même style uutrancier -, mais n'oublions pas que les plis obliquants sont une spécialité de l'atelier étampois, dans sa seconde période. — A propos des chapiteaux quelques observations tiouveronl leur place ici. Ils contiennent des indices certains d un arl Mrs avancé sinon arrivé à la perfection. Tel ange est .l'une originalité charmante. Les personnages se présentent de toutes manières, de face, de profil, de Lrois-quarts, el même de dos. Le talon du pied
décadence : à force de chercher le moyen de plaire cl de se distinguer, elle outrepasse l;i nature; dans sa |>assion des détails plus mi moins naturels, elle arrive à en inventer < | « i » ne sont point dans la nal ure I .
Mais ayant déjà décrit les plis obliquants des (uniques, nous ne parlerons plus ici que des caractéristiques envolées de draperies qui accompagnent plusieurs figures, c està-dire : 1°. les anges du tympan; â° les anges de l'extrados; .'!" les Mages et Uérold, dans les chapiteaux du jambage gauche subjecl if .
Tanlôl la tunique Hotte soulevée miraculeusement par derrière le personnage comme un manteau de spadassin an temps de Louis Mil. lantôl le ma ni eau s'allonge plus encore comme une robe à traîne de cour que le vent ferait gracieusement onduler. Quand c'est un ange volant dans les airs, quand c'est un Mage s'élançanl vers l*Enfant-Dieu, de tels détails visent à la réalité même en la faussa ni. Mais quand il s'agit du roi Hérode assis sur son trône, il n'j a plus I excuse iln mouvement et de l'air rapidement traversé. Il s'agit alors d'un pur motif ornemental qui rappelle les manies de certains scribes trop habUes ne pouvant écrire un mol sans \ ajouter, presque malgré soi. des paraphes fantaisistes.
De similaires effets sont assez fréquents dans nos monuments du mi' siècle : on les connaît bien.
Mais le plus souvent ils se distinguent de ceux il Etampes par un détail d'exécution passé jusqu'ici inaperçu. Les draperies d Étampes, peut-être exécutées de chic, ondulenl avec assez de sou|iles-,e ei de rondeur. Au contraire, les autres draperies dont nous parlons ont l'air il avoir été trop fidèlement dessinées d'après une étoffe qui, pour être maintenue dans sa pose, lui supportée par un bâton ou
de derrière d'un personnage en mouvement est franchement relevé et séparé du sol. Le sculpteur n'éprouve .•mena embarras et connaît huiles les ressources de la composition. Il y a un 1res grand rapporl entre les compositions des chapiteaux et relies îles bas-reliefs des sarcophages ravennates des vn« et ira' siècles, mais l'œuvre étam poise est seule marquée des stigmates d'une décadence à son apogée. 1 La décadence dans l'art ne mais paraît pas être comprise de la même façon par tout le monde. A propos de Baudelaire, M. Paul Bourget a défini la décadence dans la littérature Essais de psychologie contemporaine . Nous-même avons aussi traité de la décadence et dans la littérature et dans les arts Sous le pseudonyme de Pierre Caume, Causeries sïir Baudelaire, Décadence et modernité. Nouvelle Revue, 1899 . Il reste beaucoup à dire sur ce sujet.
— On
soutenue par une ficelle en un poinl unique. Ainsi h draperie sculptée esl disgraciée à sa partie supérieure par une cassure communiquanl de la raideur à l'ensemble el rendanl le truquage trop visible I .
Est-il possible d'expliquer, par une simple influence, la décadence du stylç poussée à ce poinl el traitée avec celle habileté? Nous ne le croyons |>;is; el c'esl pourquoi nous estimons que les artistes du portail d'Étampes étaient étrangers : ils avaient de la maturité, obtenue par nue longue pratique exercée sur des œuvres peut-être beaucoup moins importantes, m;iis exercée surtout ailleurs, dans un lien où régnaient de vieilles traditions régulièrement transmises. Ce lien ne pouvait pas l'aire partie du Domaine royal où, comme nous le disions toul à l'heure, la grande statuaire monumentale n'existait pas, où même les anciens modèles gallo-romains avaient disparu. Il n'y avait autour de Paris. mais alors en assez grand nombre, que des sculpteurs de chapiteaux el de rnodillons, faisant du petil arl décoratif, de l'art primitif qui sans être toujours absolument rustique, était en tOUl cas resté simple el sans aucune tendance à l'exagérai ion décadente ' ~2 .
Par suite, il y a lieu de se demander si, en dehors du Domaine royal mais dans les limites de la Grande France, il n'exista pas nue Ecole de sculpture monumentale en étal de revendiquer parmi ses disciples les artistes d'Etampes, car évidemment ceux-ci offrenl l'intérêt le plus vif. En effet, si le monument étampois est, comme les apparences I indiquent, le plus ancien de la France proprement dite, il se trouve désigné avanl toul autre pour servir aux comparaisous avec les œuvres lointaines supposées être antérieures. Les artistes a vaut ainsi envahi l'Ile-de-France mil dû marquer leur empreinte plus fortement sur leur premier ouvrage, c'est-à-dire sur le portail étampois. Là ont dû se manifester, là doivent se découvrir tes particularités originales «le style qui constituaient la manière des artistes, manière soil individuelle, soil dérivant des principes généraux de leur Ecole. Là doit se retrouver avec toute sa vigueur de jeunesse.
l Ce dernier genre d'envolée de draperie se remarque à Souiltac
Siiint-Gilles-du-Gard, etc.
± Voir ci-dessous, p. 105 et suiv. — M. Anthyme Saint-Paul a <lit des artistes de celle sculpture primitive française qu'ils « n'eurent poinl de maîtres •> Histoire Monumentale de la France, 5' éd., 1899, p. 107 .
fin
|,,or inspiration native dans ses défauts el ses quahles, telle qu'elle s'exerçait avanl de s'être altérée, tempérée par I,. goùl el le sentiment contraires îles peuples autochtones auxquels les ouvrages élaienl destinés. Nous avons vu que les Maîtres dEtampes avaient répété presque identiquement à Chartres leurs premières grandes statues étampoises : relles-ci doivent de même répéter certains détails exécutés ailleurs antérieurement dans une grande u-uvre mnien-
lale.
I (. problème se borne donc à trouver une œuvre sculptée portant des preuves de son antériorité sur le portail 'I Étampes. ,.| nionlranl des marques spéciales de similarité iivec relui-ci
particulière ni en ce qui concerne la sculpture. Cherchons
le monument en question.
Ton-orsE n 1.1. Sid-Oikst. LTn ou plusieurs artistes étrangers ayant séjourné passagèrement dans Toulouse ou dans sa région, à la fin du m siècle ou au commencement ,!,, x,|'. ne eonstitueraienl pas une véritable École, avec maîtres pour enseigner el élèves pour aller produire au loin des œuvres inspirées dé l'enseignement reçu. Constatonsnous dans Toulouse ou ses environs beaucoup des productions que nette école du \i siècle aurail laissés? En vérité 1rs rares œuvres de grande dimension qu'on nous présente ne non-; paraissent pas d'une ancienneté bien authentique : nous voulons dire que ce ne si.nl pas des œuvres indubitablement sculptées au \i" siècle, voire même entre 1000 el
Certes Toulouse Fui au centre d'un pays où se voient encore d'admirables monuments; il a possédé un atelier qui a produit de jolis chapiteaux en grand nombre el d'autres sculptures plus importantes, el doit avoir rayonné jusqu audelà des Pyrénées. Mais rien ne prouve que l'École toulousaine devinl exportatrice d'artistes, de style, ou de Formules
bien avanl 1 150.
En somme, on a présumé l'existence d'une Ecole toulousaine de sculpture au commencement du \n" siècle, en se fondant sur l'étal de civilisation de l'Aquitaine, beaucoup plus que sur l'existence de nombreux monuments authenliques. La civilisation de Toulouse à cette époque n'est pas mise en doute; tout au plus pourrait on discuter sur son caractère probablement un peu Frivole; on pourrait surtout