Ille-et-Vilaine
ha Somme, Calvados, Côtcs-du-Nord, Creuse, Finistère, Manche, Orne, Pas-de-Calais, Seine-Inférieure et Nord, n'ont pas de vignes sérieuses.
1° p^allée de la Garonne, de la Charente et de VAdour. Elle cultive 900,000 hectares, et produit les vins de France les plus en réputation au dehors, et les plus facilement transportables. Elle possède les fameux vignobles du Bordelais, dont les produits peuvent acquérir, quand ils sont supérieurs, une valeur de 6,000 fr. par tonneau (912 litres). Finesse et agrément du bouquet, délicatesse de la. sève, goût légèrement styptiquc sans âpreté, couleur franche et prononcée, limpidité incomparable, qualités toniques et apéritives, innocuité lorsqu'on en use avec
modération, tel est l'ensemble de perfections qui a rendu les grands vins du Bordelais célèbres depuis des siècles, et dans toutes les contrées du globe. Il faut ajouter que les producteurs soignent admirablement la vinification et la conservation. Des commerçans en petit nombre et de bas étage encourent seuls le reproche de gâter de belles qualités par des mélanges qui, alors, deviennent de véritables falsifications. Il est trop certain que quelques hommes à petites pacotilles ont gravement compromis à l'étranger le renom de nos meilleurs vins et la réputation de nos commerçans des ports de France, en trompant sur la capacité des vases comme sur la qualité des liquides. D'un autre côté, l'on ose imiter les vins de Bordeaux en pays étranger ; et si, à Londres, on fabrique de toutes pièces X eau-de-vie de Cognac supérieure , Amsterdam, dit-on, excelle dans la création des fins Médocs.
Nous ne déroulerons point ici la liste magnifique des productions variées et précieuses de la Gironde ; une classification même générale est très difficile, tant elles diffèrent entre elles par le goût, la couleur, le bouquet, la durée, et mille nuances imperceptibles. Cependant le commerce a établi deux classes qui paraissent maintenant bien admises, et qui peuvent guider dans les achats ; nous les exposerons donc rapidement, avec cette observation indispensable que les liquides rangés dans chacune d'elles n'ont point toujours une ressemblance absolue, et que les différences ressortent en raison de la bonté des récoltes,
toute distinction s'effaçant dans les mauvaises années.
Première classe. — Château-Margaux, Château- Laffiite , Lalour, Haut-Brion. Le produit de ces quatre crûs peut être de 400 à 450 tonneaux, dont la valeur, année de récolte, est en moyenne de 2,400 à 3,000 fr. Nous avons dit que cette valeur se doublait quelquefois, lorsque l'âge avait développé toutes les perfections de ces précieux liquides. Le Haut- Brion semble depuis quelques années être moins en faveur 5 son prix est toujours un peu plus faible que celui de ses trois rivaux.
Deuxième classe. — Rauzan, B ranne -Mouton y Léoville, Gruau, Larose, Pichon-Longueville, Dur- Jort, Degorse, Lascombe, Cos-Destournelle, 850 tonneaux à 2,000 et 2,100 fr.
Troisième classe. — Château-d'Issan, Pougets, plusieurs clos de Contenue et de Margaux, Malescof, Ferrière, Giscours, Langoa, Bergeron, Cabarus, Ca/on-Ségur, Montrose, Lanoir, 4,400 tonneaux de 1,700 à 1,800 fr.
Quatrième classe, avec deux divisions. — l,e, Saint-Julien, Béchevelle- Saint- Pierre, Château-de- Béclievelle, Château- Curnot, quelques Margaux et Cantenac, 650 tonneaux de 1 ,200 à 1,500 fr.; 2e dans laquelle sont rangées les grandes propriétés de Pauillac et Saint-Estèphe, et quelques autres de Laharde a Margaux, 1,000 tonneaux de 1000 à 1200 fr.
On établit une cinquième classe clans laquelle se rangent beaucoup de vins encore 1res estimés de Pauillac 3 Saint-Estèphe , Saint-Julien , Soussans , Laharde, Ludon, Macau, Canlenac. La valeur du tonneau peut être de 7 à 800 fr. (Statistique de la Gironde).
La différence qui règne entre les cinq classes supérieures et les vins récoltés parles petits vignerons, vins qui se vendent de 300 à 450 fr., tient beaucoup moins à l'essence des cépages et à la nature du sol, qu'à des circonstances tirées du manque de capitaux, et du désir d'obtenir la quantité aux dépens de la qualité. La supériorité industrielle et commerciale de la grande sur la petite propriété, question tant agitée par les économistes, se résout d'une manière affirmative et fort claire, en ce qui touche aux intérêts vinicoles bordelais. Résumant à grands traits la production œnologique de notre pays, nous sommes forcés de passer sous silence des vins qui, dans un traité spécial, occuperaient chacun un chapitre. Cependant, indépendamment du Sauterne, rival du vin du Rhin, selon quelques habiles dégustateurs, vin délicieux qui est aux blancs du Bordelais ce que le Château-Lafiïtte est au rouge, et c'est tout dire : nous devons encore citer le Saint-Emilion, si beau de couleur, si délicieux de corps et de bouquet; les Graves, dont il se fait un grand commerce et dont le prix s'élève quelquefoisjusqu'à 3,000 fr. le tonneau. Encore une fois, nous n'entendons point faire une nomenclature complète, mais donner un simple aperçu
MONOGRAPHIE L»ES vî\s = 403
de ce que nos vignobles produisent de mieux. Pour ce qui est de nos jugemens, nous ne les imposons pas. En fait de vins, les opinions sont si diverses, que c'est surtout pour cette délicate production qu'on peut dire ajuste titre : les goûts ne sont et ne peuvent être matière à contestation. En somme, cette belle contrée livre à l'exportation 30,000 tonneaux devins d'un très haut mérite. Un jour, quelque ministre de l'agriculture et du commerce, prenant au sérieux des intérêts aussi graves, favorisera ce pays en lui ouvrant de nouveaux débouchés, encouragera la bonne production, le commerce loyal et bien fait, et doublera cette richesse, au grand profit de toute la France.
La production du Bordelais est très variable ; elle a été en 1837, pour tout le département, de 2,213,624 hectolitres, et en 1838, de 1,149,116. Les gelées printanières, les pluies au moment de la floraison, les orages versant de la grêle, la multiplication quelquefois prodigieuse des insectes nuisibles, semblent attaquer ces précieux vignobles plus cruellement que tous ceux de la France. On a parlé plusieurs fois d'une grande assurance mutuelle contre quelques-uns de ces risques entre tous les vignobles français, plusieurs essais même ont été partiellement tentés, mais les difficultés sont énormes. Pour les vaincre, il faudrait que l'association fut générale ; et l'esprit de concorde et d'union dans notre siècle, qui cependant en comprend très bien les avantages, le cède en toute chose à l'antagonisme industriel et commercial.
Dordogne. — ~ Les vins blancs de la gauche de la
rivière sont fort estimés pour la couleur et le parfum; on fait grand cas des vins de Bergerac.
Lesdeux Charente n'ont pas de vins remarquables ; à moins que ce ne soit déjà une grande perfection que de donner la première eau-de-vie du monde. Cette production est en souffrance, et le commerce décroît d'une manière inquiétante.
Le Lot n'a point de vins de qualités supérieures; mais il en produit de très corsés, et d'une couleur si prononcée, qu'on les utilise pour remonter les vins faiblement pourvus. Ce sont donc des vins utiles pour le commerce; on les prépare avec des soins fort intelligens.
Le Tarn fournit des liquides qui entrent en comparaison avec les bons troisièmes crûs de Bourgogne; aussi Alhy et Gaillac font-ils un commerce lucratif avec la Hollande et les colonies par Bordeaux, où se chargent leurs vins.
La Haute-Garonne a d'excellens vins qui se vendent à vil prix sur les lieux , faute de débouchés.
Le Gers convertit ses vins en eau-de-vie, connue dans le commerce sous le nom d' Armagnac. Elle n'a pas le brillant parfum du Cognac supérieur, mais elle est plus douce. Elle est très moelleuse, et se distingue par une extrême finesse. Ce qui se fait de meilleur en vin dans le département se vend à Bordeaux pour le commerce étranger.
Les Basses-Pyrénées ont leur célèbre Jurançon
blanc et rouge. C'est un vin de premier ordre, d'une très belle couleur, avec une sève fort riche et un bouquet extrêmement agréable. Bayonne fait un bon commerce de vins.
2° Voilée de la Méditerranée. — Le Jura expédie plus de 300,000 hectol. en Suisse. Il a des vins précieux. L' \Arbois et le Château- Châl on s ont conservé leur antique réputation. Il faut encore citer les Arsures pour la vivacité , la finesse , et un arôme léger de framboise. Mais ces vins viennent peu dans la capitale, où ils sont à peine connus. La capitale a tort; car, au fond, ces excellons liquides sont supérieurs à beaucoup de vins étrangers qui se paient quatre fois plus cher. Si le consommateur ne sait pas cela, c'est que le commerce ne se donne pas la peine de le lui apprendre.
La Câle-d'Or, qui, pour l'étendue des vignobles, est classée au 31e rang des départemens vinicoles , doit être aux premiers pour la qualité. Dans les bonnes années, elle produit des vins parfaits, dans toute la rigueur du terme. Les amateurs qui préfèrent les grands Bordeaux , reconnaissent aux premiers Bourgogne une couleur, un bouquet incomparables. Vougeot, Vone, Chambolle, Nuits, Beaune, jiloxe, Savigny, Volnay, Pomard, Romanée, Meursault, Puligny, Montrachet, Chassagne, Santenay, Chagny, Cliambertin, Carton, Richebourg, quelle brillante et noble famille ! quel opulent amas de richesses incalculables pour l'heureux département qu'elles
animent (1) ! Depuis une dizaine d'années, on a introduit la fabrication des mousseux. Us sont corsés, hauts en goût et en bouquet ; mais ils manquent de légèreté, ce qui n'empêche pas qu'on n'en fasse un très grand commerce.
Les produits de Saône-et- Loire n'égalent point les premiers crûs de la Côte-d'Or ; mais plusieurs en approchent de très près, et sont plus solides en général, c'est-à-dire qu'ils voyagent avec moins de danger, et sont moins exposés à ces altérations fréquentes qui font la ruine du commerçant. Châlons et Mâcon ont des vins d'un très haut mérite, et dont les qualités hygiéniques sont passées en proverbe. Romanèche, dans le même département, renferme le célèbre crû des Thorins , et le non moins renommé Moulin-à-Vent. Le Pouilly fuisse se place au troisième rang des vins blancs de France ; il ne mérite pas toujours cet honneur.
Dans le Rhône, les vins du Beaujolais rentrent dans la classe qui vient de nous occuper, et se vendent
(!) Pour ce qui est du Clos-Vougeot, le vin qui a eu peut-être le plus de célébrité en France, il est certain qu'il se perd. Ce n'est plus une production ^artistes, mais une affaire de négoce, purement et simplement. Lorsqu'il était propriété monacale (nous devons aux monastères les plus beaux vignobles de la France), ce vin était fait avec des soins infinis, et conservé précieusement jusqu'à l'âge ou seulement il développe toutes ses perfections. MM. Tourton et Ravel avaient recueilli et pratiqué les bonnes traditions, mais depuis, les récoltes ne se font plus rationnellement, elles se livrent en pièces, et on ne sait au juste si le liquide arrive au consommateur dans un état de virginité bien intacte.
pour Màcon. Chénas , Fleury , Morgon , Juliénas, sont en réputation ; on ne s'en procure pas facilement d'authentiques. Le sud du département a le Côte-rôtie et le Condrieu , d'une sève extrêmement riche et du plus agréable parfum.
VArdèche envoie beaucoup devins à Bordeaux, soit pour les coupages, soit pour l'expédition au nord de l'Europe. Saint-Péray a des blancs et des rouges d'un bouquet fort distingué; les blancs offrent de l'agrément par leur mousse légère.
Le Gard, si intéressant déjà par les développemens qu'a pris son industrie manufacturière, produit plus d'un million d'hectolitres de vins, dont plusieurs sont dignes d'attention et enrichissent ce laborieux pays. Ces vins grandissent dans l'opinion, parce qu'on travaille sans cesse à les améliorer. Il s'en exporte beaucoup. Tavel, Lirac, Saint-Geniez , Lanêdon, Saint- Laurent, Beaacaire, donnent des vins rouges, les uns légers et lins, les autres fermes et d'excellent goût. Calvisson, près deNimes, fait une clarette délicieuse. Les eaux-de-vie se vendent à Cette (d).
(1) Le vignoble de Saint-Gilles a beaucoup perdu de son ancienne réputation ; lui, aussi, vise surtoutà la quantité. Cependant, un très habile viniculteur, M. le docteur Baumes, cultive sur la côte dite de la Princesse, le plant hongrois Furmail qui, dans l'Hégy- Allya, donne le célèbre vin de Tokay. A force de talent, de sacrifices et de persévérance, M. Baumes est parvenu a obtenir un vin si parfaitement semblable à la liqueur hongroise, que quand ce vin a paru dans la capitale, vers la fin de 1 841, il y a produit la plus vive sen-
V Hérault passe quelquefois 2 millions d'hectolitres. Saint- Chrislol et Saint- Georges méritent leur renommée , bien qu'un peu chauds et manquant de légèreté. Maraussan et Sauvian approchent du Frontigna?i et du Limel, les premiers muscats du monde } et universellement reconnus pour tels , parce qu'ils joignent à une grande solidité le moelleux le plus exquis, la saveur la plus délicate, et un parfum dont l'agrément est infini. La variété de Lunel qui mérite peut-être le plus d'estime est celle qui se récolte à la Côte du Mazet; sa légèreté est admirable, sa finesse et son parfum sont exquis. Frontignan produit peu de muscat rouge, on se le procure assez difficilement, mais c'est une liqueur de premier ordre. Dans cette belle et riche contrée vinicole qui s'indigne avec raison des absurdes imitations qu'on ose faire de ses superbes liqueurs, se trouve une localité fort riche où se fabriquent de toutes pièces le Malaga , l'Alicante, le Xérès, même le Madère, à très bon compte. Sans doute cette fabrication est fort innocente, en ce sens qu'il n'y entre aucun élément nuisible à la santé; mais cela se vend et se livre en plus d'un lieu comme vins authentiques , et l'intérêt même que
sation. Rien n'est comparable à la magnifique limpidité, à la saveur exquise, à la charmante légèreté, au parfum délicieux du Tokay- Princesse-, c'est une brillante conquête pour la Fiance qui manquait de vins de liqueur au point d'en acheter à l'étranger, de 1res chers, et ordinairement falsifiés par Peau-de-vie. Le Tokay-Princesse déjà plus de moitié moins cher que les détestables vins-confitures qui se vendent 75 c. le petit verre dans nos élablissemens à la mode, deviendra l'honneur des desserts français.
nous portons à la prospérité du commerce des vins ne nous permettrait pas d'approuver une immoralité.
Au milieu des vins peu estimés de X Aude , Narbonne, Ginestaset Sijean se sont fait une belle réputation de couleur, de moelleux et de goût. Limoux et Magny font pour les dames un vin blanc doux, très léger, et d'un joli bouquet, mais qu'on livre trop souvent épais et bourbeux.
Les "Pyrénées-Orientales produisent le Bagnols, l'un des plus beaux vins de France, mais trop peu connu en France. Ce vin est corsé, moelleux, d'un goût excellent, d'une finesse rare dans le parfum. Nous avons dégusté ce vin âgé de cinquante ans; il était encore dans toute sa vigueur et sa beauté. Les vins de liqueurs du département sont connus dans le commerce sous le nom de Grenaches. Le Rivesaltes muscat marche de pair avec le Lunel ei\c Frontignan ; le Maccabeo rappelle d'une manière sensible le Tokay hongrois. Les vins de Roussillon s'exportent avec beaucoup d'avantage pour la Suisse, l'Allemagne et l'Amérique du Sud. Il s'en expédie beaucoup à Paris pour les mélanges. Quelques blancs forment la base du faux Madère.
V Isère, qui vante à juste titre la Côte-Saint- André, produit beaucoup de vins d'ordinaire, qui gagnent à voyager et à vieillir. Il s'en exporte en Suisse et en Allemagne.
V Ermitage } magnifique vignoble de la Drame,
peut , à notre avis , marcher de pair avec les plus grands vins de France. Sorti des celliers des plus habiles vinificateurs, c'est un vin que l'on peut dire admirable. Ce vignoble a trop d'intérêt, pour que nous n'exposions pas les classifications établies sur les lieux mômes ; nous empruntons ces renseignemens à l'un des plus habiles œnologues, propriétaires dans la montagne, et dont la perte récente est très regrettable (1).
Les quartiers de vignoble appelés mas se classent dans l'ordre suivant :
1° Mas de Greffieux.
2° — de Méal.
3° — de Bessar.
4° — de Beaumes.
5° — de Cocoules.
6° — de Murets.
7° Mas des Dionières.
8° — de l'Ermite.
9° — de Péléat.
10° — de la Pierrelle.
11° — du Colombier.
12° — de Varogues.
Le mas de Greffieux, peu étendu , donne le vin supérieur en finesse et parfum. Le Méal le suit de très près, et le Bessar, bien qu'ayant moins de finesse et de durée, a le précieux avantage d'être plus tôt prêt pour la vente. Les autres mas décroissent en qualité, tout en conservant encore un moelleux, une couleur, un parfum, qui leur donnent une grande valeur. Le meilleur vin d'Ermitage est produit par la réunion en portions égales et en cuvée des trois premiers mas. Ce vin n'entre dans le verre qu'après un séjour en fût d'au moins cinq ans, et s'accroît en perfections jusqu'à 25 ou 30. Il doit,
(i) M. Machon, Bulletin de la Société a" œnologie, Avril 1836.
pendant qu'il est dans le bois, subir au moins trois soutirages la première année , et deux la seconde ; en général, il exige des soins de conservation très attentifs et une surveillance continuelle, sous peine de dégénérescence et d'acidité. Le collage doit se répéter plusieurs fois avant la mise en bouteille. 11 se fait peu de blanc (250 à 300 hect.); mais ce blanc, produit des bonnes années, peut être regardé comme le meilleur blanc de France ; moelleux, riche de goût, rempli de vivacité, d'un parfum délicieux et tout-àfait à lui , participant de la fleur d'amandier et de celle de violette ; il se garde un siècle, et ne tombe jamais dans l'infériorité, même dans les récoltes peu favorables au rouge.
Les vins d'années supérieures sont enlevés par Bordeaux pour s'unir aux bons vins du Bordelais, et leur donner plus de vivacité et de couleur. Le peu qui se vend sur les lieux s'envoie en flacon. Le vrai et bel Ermitage, dans les meilleures récoltes, ne va pas à plus de 2,200 hectol. On en vend sous ce nom, et avec ce litre, plus de 50,000, ce qui fait grand tort à la réputation du crû et au commerce local.
Vaucluse exporte en Suisse et en Allemagne; son Château-Neiif-du- P ape est un vin supérieur qu'on trouve sur toutes les tables opulentes, mais très rarement à l'état d'authenticité. Nous avons dit combien le talent en dégustation était rare : comme on le voit, les faits viennent successivement démontrer la justesse de celle opinion. En Vaucluse, un grand nom-
bre de propriétaires font cuire le moût, qu'ils saturent ensuite d'eau -de-vie ; ils livrent ceîaau commerce comme grenache. Cela fait une liqueur tolérable ; mais est-il sûr que ce soit même du vin? En général, il faut se défier des grenaches. Vaucluse a des imitations deTokay dont on fait cas dans le pays, elles sont peu connues au dehors. Rochegude produit un délicieux vin d'entremets, sec, salubre, frais, offrant quelque analogie avec le Xérès-Abocado.
Les Bouches-du-Rhône sont, comme le Gard, en progrès. La vinification y est parfaitement entendue, mais les vins manquent du principe conservateur et dégénèrent trop souvent. Les rouges des deux Se'on , de Saint- Louis et de Sainte-Marthe sont très estimés; les blancs de Cassis et de la Ciotat le sont plus encore. Marseille, place qui fait un beau commerce de vins, expédie beaucoup de vins cuits du déparlement pour la Hollande, où ils sont en grande faveur. Le département sèche une masse énorme de raisins excellens qui rivalisent avec les meilleurs d'Espagne, et qui forment un article important du commerce marseillais. Les spiritueux, enfin , sont encore une riche branche de commerce dans cette contrée productive.
Le Var donne un million d'hectol. de vins qui se boivent avec plaisir sur tout le littoral de la Méditerranée et en Amérique. Les vins de Bandol sont colorés, de bon goût, et gagnent à voyager.
Nous pourrions dire de la Corse ce que le lecteur
a pu lire de la Sardaigne. Quand la puissante fécondité de cette île sera comprise et exploitée , ses récoltes en vins, riches de corps et de goût, prendront un rang distingué dans le commerce, et répandront l'aisance parmi les insulaires. Hambourg et les villes anséatiques achètent des vins de Corse et des raisins secsexcellens. Le vin du Cap-Corse estleplusestimé.
Vallée de la Loire. — Le dép. de la Loire ne cite que son joli vin blanc de Château- Grillet , en réputation pour la vivacité et le parfum. Le Renaison joue à Paris un grand rôle pour les coupages.
La Nièvre n'a d'important vignoble que celui de P ouilly -sur-Loire i qui envoie ses vins à Paris pour les mélanges. Les belles qualités ont une ressemblance frappante avec les seconds Graves du Bordelais. Ces qualités sont quasi-inconnues dans la capitale, où elles réussiraient certainement. Pourquoi le commerce parisien n'essaie- t-il pas de mettre en lumière une foule de vins très jolis, de valeur modérée, qui seraient une bonne fortune pour 300,000 consommateurs, n'ayant, faute de le trouver, aucun liquide agréable au dessert? Nous osons dire que ce serait une source intarissable de profit pour les producteurs, et que c'est une mine vierge encore à exploiter par le commerçant.
Les meilleurs vinaigres d'Orléans se fabriquent avec quelques vins blancs du Cher : c'est un genre de mérite. Le Sancerre est agréable et surtout très léger, mais il ne vieillit pas.
Le Loiret est un pays de grande production. On y \ise surtout à la quantité, et il fait le meilleur vinaigre connu. lia quelques jolis vins très goûtés, en Normandie particulièrement. Les vignobles d'Orléans et de Beaugency vendent à Paris une énorme quantité de vins d'ordinaire.
Loir-et-Cher produit des vins appelés noirs, à cause de leur couleur extrêmement foncée, qui les rend propres aux mélanges. Mer produit un charmant vin de déjeuner, léger, fin, pétillant.
Joué et Bourgueil , dans Indre-et-Loire , donnent des vins d'un haut mérite, quand ils sont bien faits ; le Bourgueil, dans ces conditions, peut rivaliser avec la 4e classe du Bordelais. La Belgique et la Hollande importent des liquides de ce département, surtout le Wouvray , qui y est en faveur, bien que lourd et capiteux. Les vins de Ghinon ont une certaine importance commerciale. Un savant œnologue des environs de Tours fait (pour sa consommation de famille) un vin de paille (1) qui joue admirablement le Madère. « Il est à souhaiter, dit un jury de dégustateurs chargé déjuger cinq variétés de ce vin, que la méthode facile de vinification de M. le comte Odart se propage avec
(i) On nomme vins fapaille, ceux qui s'obtiennent de raisins sèches à demi sur la paille, en ayant soin d'enlever les graines gâtées et celles dont la maturité ne serait pas complète. On fait moins de liquide, mais sa perfection est quelquefois admirable. L'Alsace a des vins de paille qui se rapprochent du Tokay; celle pratique est usitée sur plusieurs points de la France^ il est à souhaiter qu'elle s'étende et se généralise.
Mo\0(;n\T*nii: des vins. VI 5
les cépages employés: ce serait une riche conquête pour notre pays. » On ne croira jamais que le jury départemental, en 1839, ait refusé les honneurs de l'exposition générale des produits de l'industrie française, à ces vins que nous n'hésitons pas, nous qui les connaissons, à proclamer le chef-d'œuvre de l'œnologie française pour notre époque.
La Vienne et les Deux-Sèvres font d'excellentes eaux-de-vie, comparables aux bonnes secondes de la Charente; elles se vendent pour telles dans le commerce.
Maine-et-Loire et la Loire-Inférieure exportent de bons vins blancs au nord de l'Europe. Les vins champanisés d'Angers , préparés avec talent par M. Lesourd-Delillc, sont les seuls vins qui aient figuré à l'exposition de 1839. Les vins de Saumure sont colorés et généreux.
Vallée de la Manche. L' Yonne s'est vouée depuis long-temps au culte delà quantité. Il ne reste quasi rien de ces beaux vins qui faisaient la consolation et la fortune des moines et chanoines de l'Àuxerrois.La Chaînette, Migraine, Iraticy, Coubinges, Junay, sont pourtant encore des liquides d'un très haut mérite. Chablis est le meilleur vin d'huîtres et de déjeuner que produise la France. Joigny, la Cofe-St.- Jacques, Vermanton , produisent des vins dignes d'estime, quand ils sont bien faits. Le commerce de l'Yonne s'exerce sur un million d'hectolitres, qui, sauf une large part de consommation locale, se ven-
dent très bien à Paris. Les mousseux sont les meilleurs bourgognes-mousseux pour les têtes un peu viriles.
Uu4ube a ses trois Riceys, excellens vignobles. Bien que le mélange soit très nuisible aux vins qu'ils produisent, on mélange beaucoup. A Bar-sur-jâube, on fait un très bon vin blanc.
La Marne est l'une des gloires œnologiques de la France. Qui dit vin de Champagne exprime tout ce qu'il y a de plus gracieux, de plus vif, de plus gai, de plus populaire, de plus français en fait de liqueur. Le genre humain ne peut se passer de Champagne !
Supposez-le d'un bon crû, et fait avec les soins minutieux, avec le talent qui seuls peuvent obtenir un vin limpide, sucré à point, mousseux sans excès; s'il reste dix minutes dans la glace pilée, il resserre toutes ses perfections pour les développer rapidement à l'arrière-bouche ; refroidi, il devient d'une inexprimable finesse. Laissez-vous les bouteilles en vidange pendant vingt-quatre heures, il développe une sève qui lui est propre, et un bouquet qui n'appartient qu'à lui. Malheureusement, le grand et vrai vin mousseux s'en va, on en trouve difficilement ; le goût populaire pour le vin mousseux a conduit beaucoup de vignobles à champaniser leurs vins blancs, et ces pseudo-champagnes se vendent à très bas prix, les propriétaires champenois souffrent beaucoup de cette concurrence. Depuis quelques années on le sucre trop, et il n'a peut-être plus au même degré ce fin
piquant qui le caractérisait. On vend en France des millions de bouteilles de mousseux à 2 et 3 francs, trop cher de moitié; n'achetez votre Champagne mousseux qu'avec de très grandes précautions.
La Marne fait 80,000 hectolitres de vins mousseux, et fournit au reste de la France et aux étrangers 120,000 hectolitres de vins rouges en général de belle qualité, mais délicats et qui exigent pour leur conservation des soins intelligens. Le Sillery sec , \" Ay non mousseux, sont particulièrement estimés; ils s'exportent principalement en Angleterre, au prix de 5 et 6 fr. le tlacon. Viennent ensuite les blancs et rosés mousseux des mêmes crus , et ceux de Reims, Epe7'7iay , divise, Mareuil , Pierry, etc. Le commerce champenois vend à des prix fort modérés ; mais les grands vins n'arrivent sur nos tables que fort chers, et comme peu de personnes savent juger leurs perfections, on se contente de mille breuvages mousseux et sucrés , dont le seul mérite est le bas prix, ce qui fait, disons-nous, un tort énorme à la Champagne.
La Champagne proportionne les élémens de son vin au goût, aux caprices fort divers des étrangers; le Champagne pour Russes est fort différent du Champagne pour Allemands , qui lui-même serait rejeté
des amateurs anglais. Les États-Unis s'arrangent de tout.
Le Champagne mousseux et non mousseux, blanc, gris, rosé, n'atteint de perfection qu'après trois années au moins de bouteille; pendant quinze et
vingt ans, il acquiert de la délicatesse; et on en a vu encore de délicieux à quarante.
La Marne produit des vins rouges d'une très grande perfection : Verzy, Vercenay, Saint- Basle } Bouzy, Sillery , et beaucoup d'autres. Ils arrivent difficilement, le Bouzy surtout, sur la table du consommateur dans toute leur intégrité; on les mélange, ce qui est une vraie falsification, ou plutôt une profanation indigne quand il s'agit de tels vins.
Seine-et-Marne. — Il n'y a là rien à citer en fait devins, mais bien la matière d'un commerce considérable et lucratif dans le raisin de Thomery dit chasselas de Fontainebleau.
Vallée de la mer du Nord. — Le Haut-Rhin produit peu de vins rouges. Les blancs de Kitterlé, près de Guebwiller , le Turckheim , sont fermes , secs, spiritueux et d'un goût de noisette agréable. Les Allemands du Rhin, avant l'union des douanes prussiennes, achetaient beaucoup dans les deux départemens alsaciens, pour corriger, ou plutôt pour avancer leurs vins si âpres dans la jeunesse. Là, comme en d'autres lieux, le fatal système protecteur poussé à la rigueur a étranglé le commerce qui ne vit et ne prospère qu'avec de l'air et de la liberté. Dans le Bas-Rhin, on récolte à Volxheim. et à Mohheim des blancs parfaits de bouquet et de sève. Les deux départcmens font du vin de paille avec le raisin de l'espèce cullivée à Tokay.
La Meurt he a perdu des vins célèbres autrefois
par leur couleur el leur délicatesse. C'est l'histoire de la Moselle, département voisin. L'union des douanes allemandes a presque éteint le commerce d'ex^ portation de ces deux départemens.
La Meuse exporte en Belgique la majeure partie des vins excellens récoltés à Bar-le-Duc, Bussy-la- Cote, Saint-Mihiel et Com merci/.
Afrique , asie , Amérique. — Afrique. — Si nous quittons momentanément l'Europe pour jeter un coup-d'œil rapide sur le reste du globe, nous ne trouverons qu'un seul point de l'Afrique où la vigne soit cultivée en grand : le Cap de Bonne- Espérance . Ces vignobles sont de création hollandaise, mais les Anglais les ont fort étendus, et l'on prétend qu'ils en tirent maintenant une grande quantité pour la consommation européenne. Le petit vignoble de Constance produit l'un des meilleurs vins connus ; c'est un vin liquoreux sans excès, doux, fin, spiritueux, et d'un bouquet extrêmement suave ; on lui attribue de merveilleuses qualités hygiéniques ; mais il ne se recueille qu'en petite quantité ; on se le dispute au Cap même, et il est très rare de l'obtenir en Europe par voie commerciale 5 on ne peut avoir confiance que dans quelques ilacons apportés par les amis des propriétaires, et reçus comme présent.
Les îles Canaries ont de beaux vignobles ; ils produisent des vins de liqueur extrêmement agréables et dont les propriétés toniques sont depuis long-temps
célébrées, surtout dans les romans anglais du dernier siècle. Quelques-uns de ces vins offrent beaucoup d'analogie avec le Madère ; ils sont vendus comme tels dans toute l'Europe et dans l'Amérique du Sud, où il s'en fait un grand commerce.
L'île de Madère est une notabilité œnologique des plus élevées; elle produit une grande variété devins; les deux qui sont en plus haute estime sont une espèce de malvoisie vraiment délicieuse, mais qu'il est difficile de se procurer intacte ; puis le blanc Sercial, dit vin, sec de Madère, qui réunit toute sorte de perfections. Comme on l'imite mal, les amateurs le reconnaissent plus facilement à la beauté de sa couleur légèrement ambrée, au ton général indiquant un peu de vieillesse, car il ne se vend que quelques années après la récolte, à une pointe imperceptible d'amertume qui ne déplaît pas, et que dominent d'ailleurs le spiritueux toujours bien prononcé et le bouquet caractéristique. Mais, mon Dieu ! que de faux, que de ridicules, de plats, d'insipides Madères secs ! Que de négocians croient de bonne foi vendre le vrai Madère , acheté fort cher , et qui n'est pas même bon Marsalla de Sicile ! Que de mécomptes, lorsque cela se sert solennellement après le potage ! Les Anglais qui font le commerce des vins, sont en général fort habiles, et entendent très bien cette difficile matière. Ils ont trouvé que les voyages ajoutaient singulièrement aux perfections du Madère, et les docks de Londres en renferment qui a été deux
fois aux Indes-, c'est ce qu'ils appellent : London particular.
L'exportation directe se fait aux Indes, en Amérique et en Angleterre. Le produit total des récoltes est évalué à 150,000 hect., dont 35 à 40,000 sont livrés à l'exportation.
Asie. — L'Asie-Mineure, qui produisait autrefois tant et de si excellens vins, a perdu cette source inépuisable de richesses sous le régime orthodoxe turc, qui lui est presque aussi ennemi que le fisc l'est aux vins français. Les cultivateurs, à peu d'exceptions près, se bornent à sécher le raisin que le Coran ne défend pas. Il s'en fait et s'en consomme des montagnes ; c'est un des articles de commerce les plus importans de la contrée. Le vin de Chypre a joui d'une grande célébrité sur laquelle nous pensons qu'il vit encore ; car nous qui n'admettons pas volontiers sur parole les sublimités en matière de vins, il nous est arrivé à plusieurs reprises d'être peu content du Chypre le plus vanté. Dans le reste de l'Asie, la Perse est à-peu-près le seul pays qui ait un nom en œnologie. Ce nom est beau ! Le vin de Schiraz est bien toujours l'un des vins de liqueur les plus délicieux, les plus parfaits ; mais il constitue une curiosité fort rare pour les Européens, et n'est point un produit commercial.
Amérique. — Cet immense continent achète beaucoup de vin à l'Europe, et n'en produit qu'une très faible quantité. Les États-Unis ont voulu créer des
vignobles; mais, au témoignage de M. Lakanal, qui a habité le pays pendant 30 années, l'a souvent parcouru, et n'est rentré en Europe qu'en 1837, le peu de vins récoltés avaient, ou une saveur grossière de terroir, ou un goût désagréable de fruits : or, les citoyens de l'Union, d'un commun accord , paraissent avoir renoncé à une culture que semble repousser leur climat ; les uns s'en tiennent au vin de France et de Portugal ; les autres, par une singulière aberration d'esprit, couverts du saint drapeau de la morale, se sont mis à faire des sociétés dites de tempérance, où l'on ne se borne pas à proscrire l'abus du vin, mais où l'usage le plus modéré devient un crime. La bière, le cidre, liquides cependant bien innocens, sont également proscrits : c'est un fanatisme du genre le plus absurde, poussé à ce point, que, dans plusieurs de ces respectables compagnies, on a agité la question de savoir si le vin ne cesserait pas de figurer dans le saint sacrifice ! Les hommes de Veau froide , c'est ainsi qu'ils s'intitulent glorieusement, ont tellement multiplié, que dans beaucoup d'hôtels on ne trouverait pas un flacon de vin à quelque prix que ce fût. Cette incroyable manie, dans laquelle la politique pourrait bien entrer pour quelque chose, a fait invasion en Angleterre, où l'on assure que plusieurs milliers d'ivrognes ont été radicalement guéris par les sociétés de tempérance. iNous en félicitons les Etats-Unis, aussi bien que là Grande-Bretagne. Il faut donc accueillir avec défiance ce qui est dit pompeusement des vignobles des Etats-Unis dans quel-
ques livres d'oenologie. Le Mexique, qui, comme les autres possessions américaines de l'Espagne, a vu souvent la jalousie et la cupidité métropolitaines arracher de très beaux vignobles, les a replantés avec succès, et les cultive avec fruit depuis l'indépendance. Les vins du Mexique, sans être abondans et supérieurs, ont des qualités précieuses et surtout une riche liqueur ; ils se rapprochent plus ou moins des vins d'Espagne d'où les plants sont originairement tirés; ils ne forment encore qu'une branche de commerce peu importante et tout-à-fait locale. Ceci s'applique aux Etats méridionaux qui cultivent la vigne partout où la température moins ardente permet de la planter.
— Après ce coup-d'ceil général promené sur les contrées du globe qui offrent de l'intérêt sous le rapport de la production et du commerce, nous ne croyons pas devoir exposer les pratiques nombreuses usitées pour la conservation et le traitement des liquides; chaque producteur, chaque commerçant soutire , colle , remplit, met en bouteilles d'après son expérience et la nature des vins qu'il a à gouverner. Rien n'est absolu dans ces diverses opérations, si ce n'est la nécessité d'y apporter beaucoup de soins et d'intelligence, ce qui n'arrive pas toujours, et ce qui entraîne des pertes dont le total connu serait effrayant. Nous dirons seulement que le bouquet étant considéré comme la qualité la plus précieuse des vins fins, très volatile et fugitive de sa nature, il importe de n'en laisser échapper que ce qui ne saurait être main-
tenu ; l'opération du soutirage exige donc en certains cas une très grande attention. L'usage commence à s'introduire de faire passer le liquide d'un fût à l'autre par le moyen d'un soufïlet qui le chasse. C'est Bordeaux qui a pratiqué d'abord ce procédé. Divers soufflets ont été proposés, les uns opérant par voie de pression, les autres en faisant le vide; nous préférons le premier, toujours dans l'intérêt de la conservation du bouquet.
Les mélanges sont-ilsune pratique permiseou coupable? Nous ne sommes pas casuiste, et la question ne nous paraît pas soluble, en ce sens, qu'il sera à jamais impossible d'empêcher les mélanges : si deux vins doivent gagner par leur union, nous ne voyons pas en quoi la morale la réprouverait. Ce qu'elle réprouve et ce que le commerce respectable ne se permet point, c'est de déguiser les imperfections délétères d'un liquide par l'addition de liquides plus énergiques; c'est d'alcooliser les vins, les sucrer, les colorer ; c'est de presser les lies pour obtenir on ne sait quelle liqueur abominable qui, à l'aide de procédés plus ou moins habiles , devient potable pour les palais obtus, et n'a de nom dans aucune langue ; c'est ce mélange de pruneaux, de poiré, de bois de teinture, de litharge, d'on ne sait quoi encore, poisons infâmes que la police saisit trop rarement, et qu'elle fait verser dans les ruisseaux, au grand désespoir de malheureux qui boiraient dans cette coupe affreuse, si la gendarmerie n'était là pour re-
fréner de telles passions, la honte de l'humanité (1). Ces faits déplorables et beaucoup d'autres sont la conséquence des taxes excessives qui pèsent de temps immémorial sur les boissons fermentées; taxes dont l'élévation nuit singulièrement au commerce, et qui sont peut-être moins odieuses au peuple par leur chiffre que par leur assiette, et surtout par le mode inquisitorial de perception. Sans doute des impôts sont nécessaires, et nous conviendrons volontiers que le vin est une matière éminemment imposable; mais il a été démontré mille et mille fois avec la plus irrésistible logique, que la surélévation des taxes com-
(i) La chimie fournit peu de moyens pour reconnaître les préparations nuisibles, parce que les précipités que donnent les réactifs varient avec l'âge, et en conséquence des proportions élémentaires si diverses dans les vins. Toutefois, il serait fort utile au commerçant et plus utile encore au consommateur, d'éprouver les vins par le sous -acétate de plomb, qui donne un précipité gris verdalrc, d'une teinte particulière dans les vins bien naturels. Le précipité est bleuâtre, quand la couleur a été forcée au moyen du bois de Campêche; bleu-indigo avec le bois de Brésil et les baies de sureau. Quelques gouttes d'éther sulfurique préparé à la Vaumotit, et instillées dans un vin suspect, occasionnent instantanément un précipité noirâtre dénotant le mélange des substances métalliques, et lapins criminelle de toutes, l'oxide blanc de plomb. Pourquoi l'admirable science, science à prodiges, que l'on appelle chimie, ne travaille-t-elle pas à perfectionner, à étendre ces faibles moyens d'expérimentation? Ce serait à l'autorité à la mettre sur cette voie bienfaisante, au moyen de concours et de prix offerts à l'habileté de nos jeunes chimistes. Ensuite, la loi est évidemment trop indulgente pour les falsificateurs. Un empoisonneur public perd son liquide, auquel il ne tient guère ; il est condamné à une faible amende, et passe quelques jours dans une prison commode, où il se console en supputant les gros bénéfices que lui a procurés son exécrable industrie.
promettait l'impôt, plus productif en raison de sa modération. Nous n'entrerons point ici dans le détail et dans la critique des droits multipliés qui se perçoivent sur les boissons, n'ayant pas mission de dire ce qui se trouve partout; nous nous contenterons d'affirmer d'après les autorités les plus respectables, soit qu'on les cherche parmi les économistes théoriciens, soit qu'on invoque les plus habiles gens de pratique commerciale; nous affirmons, disonsnous, que les droits d'entrée et d'octroi en particulier sont trop élevés, et donnent ainsi naissance à l'ivrognerie grossière des gens qui vont se gorger de mauvais vins aux barrières, aussi bien qu'aux sophistications les plus dangereuses. Dans toutes les villes où ces taxes ont plus de modération, le vin est livré plus naturel au consommateur, la débauche est moins fréquente, la consommation par individu est plus forte, la somme des recettes est proportionnellement plus considérable : assertions prouvées invinciblement par les travaux statistiques si précieux de notre savant ami M. L. Millot (1).
Sur la récolte totale en France, c'est-à-dire sur 40 et quelques millions d'hectolitres, le fisc atteint seulement 14,000,000 d'hectolitres ; et sur les 68,000,000 de fr. que produit l'impôt, Paris paie le tiers ! Paris
(i) A la Croix-Rousse, où les droits sont faibles, la consommation est plus forte, et la recette plus considérable en proportion ; dans la commune de Lyon, au contraire, les droits sont plus forts, la consommation est plus faible. Ces faits authentiques sont d'autant plus concluans <iue les consommateurs les plus riches, ceux qui régar-
paie des droits quadruples de ceux qui frappent le reste de la France, taux moyen ; Paris taxé à 1 1 fr. 55 c. de droit d'octroi par hectolitre, plus 8 fr. 80 c. de droit d'entrée, total 20 fr. 35 c, ou en d'autres termes 50 à 75 p. 0/0 de la valeur de certains vins, et 150 p. 0/0 delà valeur de certains autres! Le travailleur qui consommerait régulièrement un litre de vin par jour, et il est prouvé que cette quantité est nécessaire pour lui donner la force de travailler avec fruit, paierait ainsi un impôt annuel de 74 fr. 27 c, ce qui, joint à la somme d'achat, forme une dépense hors de proportion avec le taux moyen des salaires. Indépendamment donc des autres intérêts gravement compromis par ces faits, l'intérêt commercial est visiblement affecté, le commerce est jeté dans des voies anormales et s'agite sans cesse dans des crises rui-
dent moins au prix dû vin, habitent la cité lyonnaise. Voici la démonstration.
Quot. du droit. Consoni. p, liab.
La Croix-Rousse. . »l'r. 85 c. . 281 litres.
La Guillotière. . . 1 25 . . 259
Vaise 1 50 . . 235
Lyon 5 50 . . 152
D'autres chiffres viennent corroborer ceux-là, qu'on pourrait être tenté de croire fortuits, et résultats accidentels de mœurs ou de besoins locaux.
Paris 20 35 . . 115 litres.
fSoissons .... 1 55 . . 204
Dép. de l'Aisne. <Laon 2 35 . . 139
(Saint-Quentin . . 6 » . . 34
Cela est-il assez clair? Pourquoi donc alors résister avec tant d'opiniâtreté au vœu public et aux démonstrations arithmétiques, si bien d'accord avec les vrais intérêts du trésor, du commerce, des communes, des consommateurs?
neuses. Que de tracasseries, de querelles, de procès ! que de fatigantes formalités ! quelles montagnes de paperasses ! que de temps perdu aux barrières, en courses, en réclamations!
Les difficultés du jaugeage viennent s'ajouter à toutes les tribulations du commerce. La capacité des vases vinaires varie dans nos vignobles jusqu'à l'absurde. Non-seulement chaque localité fabrique ses fûts suivant ses vieilles habitudes, mais encore chaque tonnelier a sa mesure à lui, et il la reproduit, sa vie durant, avec la plus imperturbable uniformité, en sorte que le consommateur ne sait jamais ce qu'il achète, et que le commerçant ne le sait qu'à-peuprès. Le lise, plus prudent et meilleur mathématicien, mesure ; et Dieu sait l'armée de commis, les pertes de temps, les erreurs ! On a proposé le moyen très simple de remplacer ce mode par la pesanteur calculée sur le déplacement de l'eau. La pesanteur spécifique du vin étant donnée, rien ne serait plus facile et plus rapide. Mais on ne peut espérer de longtemps encore une substitution aussi favorable au commerce sans être nuisible au trésor, et il faut se borner à demander que la loi sur les mesures métriques soit appliquée rigoureusement à la tonnellerie.
Un autre fléau commercial qui pèse sur ce grand centre de consommation appelé Paris, c'est l'assimilation étrange faite par le fisc, de la bouteille, vieux vase de contenance capricieuse, dont le nom et l'usage, entrés profondément dans les mœurs populaires, sont peut-être impérissables; cette assimilation
de la bouteille au litre, de la demi-bouteille au demilitre, est au moins déraisonnable, car la différence est de 12 à 15 p. 0/0. Déjà, l'hectolitre en bouteilles paie 8 fr. 30 c. de plus que l'hectolitre en cercles, moyen, dit-on, d'atteindre les vins de prix, et qui n'atteint rien du tout comme on va le voir. C'est ainsi que les vins de Bordeaux expédiés à Paris dans le verre, paient le double du vin en cercle, ce qui nuit beaucoup au commerce de Bordeaux déjà fort maltraité sur d'autres points. Une seule pièce de Bordeaux expédiée en bouteilles paie autant de fret que quatre pièces en cercle! Les verriers sont privés de vendre, les ouvriers et emballeurs perdent un travail lucratif, les marchands manquent l'écoulement de leurs bois et planches. Ajoutons qu'en chemin les bouteilles demeureraient intactes, tandis que les fûts paient un droit fréquent aux friponneries des voituriers. Yeut-on savoir le beau profit que cette mesure tracassière donne au Trésor? Le Trésor perçoit une centaine de mille francs au plus sur les vins en bouteilles, tandis qu'il compte par millions quand il s'agit des vins en cercle. Cette pauvre recette ne compense pas à beaucoup près les pertes énormes et de toute nature qu'elle fait peser sur le commerce.
Progression des droits sur les vins à Paris depuis Pan vu.
27 vendémiaire an vu. Création de l'octroi. . . . Novembre * 79g
22 août 1802, augment. pour le canal de l'Ourcq.
21 sept. i8o3, remplacement de l'impôt mobilier.
4 mars 1S0G, pour le pavé de Paris
24 avril iSo6, nouveau droit du Trésor. , . . .
25 nov. 1808 ..„,.. .fc
10 fév. iSri, embellissement de Paris
5 janv. 18 i 3 „ -
16 août 18 15 .".'-'..
29 déc. 18 15, diminution des droits du Trésor . .
28 avril 18 16, augmentation ici. ici
2 5 mars 1817 ^ . . .
iS août 1817 m
2 3 déc. 1S1S . .
3i déc. 1822
x janv. 18'ii
17 août 18 32
En cercles.
En bout.
Heclol.
Hectol.
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Quelle législation fiscale fut jamais plus capricieuse et plus tourmentée? Quelle absence de principes économiques elle révèle ! Les motifs d'augmentation sont véritablement curieux.
On trouvera dans les divers manuels qui ont été publiés sur le commerce des vins, les tables de calculs pour le jaugeage, aussi bien que les mille dispositions légales , toutes plus ou moins minutieuses et tracassières qui régissent les variétés de commerçans en vins. Cette législation confuse s'est formée d'ordonnances ministérielles successives et d'arrêtés de préfectures qui se croisent à l'infini et souvent se contredisent.
Résumons en peu de mots la pensée qui nous a guidés dans la rédaction de cet article.
La France est un pays essentiellement vinicole ; ses
sables , ses déserts, ses crêtes de montagnes, ses rochers môme ont été convertis en vignobles qui donnent les produits les plus délicats et les plus parfumés du monde; d'une légèreté, surtout, qui les rend inoffensifs, et les fait rechercher surtout le globe. Leur prix variant de 10 à 100 fr. l'hectolitre, peut être compté en moyenne à 17 fr., eu égard aux proportions qu'occupe chaque qualité relativement aux autres. La valeur totale s'élèverait donc sur ce prix à 000,000,000 de fr., valeur que la fécondité spéciale du sol serait capable de doubler , si de plus larges débouchés s'ouvraient à une production aussi splendide.
Cependant cette production est en souffrance , et le commerce auquel elle donne lieu est gêné et rétréci.
Les causes de cet état fâcheux sont multiples, et réagissent les unes sur les autres.
Au-dessus de l'opinion publique toujours fortement prononcée à cet égard, l'opinion des économistes, des hommes d'État les plus habiles s'élève contre l'exagération des taxes qui pèsent sur la production et le commerce des vins. Le mode de perception est vexatoire à un tel point, que tout autre produit de constitution moins robuste eût été étouffé depuis long-temps, si on l'eût assujettit au môme régime financier.
Le système dit protecteur, en repoussant les produits industriels des nations alliées, ne leur a pas permis d'acheter nos vins et spiritueux qu'elles ne
pouvaient payer qu'avec leurs produits, ou avec le numéraire qu'elles achètent et ne peuvent acheter qu'avec ces mêmes produits de leur industrie locale. Elles ont fini par contracter d'autres habitudes; elles se sont fait de misérables boissons, ou bien, elles ont créé des vignobles où jamais on n'eût songé à cultiver la vigne.
La France ne développant point sa richesse naturelle s'est jetée dans des voies d'industrie peu sûres et fécondes en crises ruineuses.
L'industrie des fabrications vineuses a fait de déplorables progrès aux dépens de la santé publique. Le vin vrai et pur , le vin nécessaire à l'homme qui travaille, est à la portée seulement des familles aisées; les femmes, les enfans du peuple n'en boivent point ; les ouvriers se dérangent de leurs travaux pour en boire irrégulièrement, et privent le trésor de recettes certaines en se livrant hors barrière à cette consommation transformée en débauche.
Quelle conclusion tirer de ces faits dont la certitude est si clairement établie, que leur seule énonciation ressemble à des lieux communs ?
1° Simplifier l'impôt, l'abaisser, le réduire graduellement et avec prudence , pour faire rentrer la consommation dans son état normal.
2° Adopter les principes d'une politique commerciale plus large et plus libérale; ouvrir graduellement le marché national à nos alliés, pour qu'ils nous ouvrent le leur, corrélation de causes et d'effets que l'ignorance ou les préventions de bonne foi peuvent
nier, mais qui est d'une certitude logique aussi démontrée que vérité peut l'être.
Alors, et seulement alors, l'industrie et le commerce des vins reprendront une marche prospère et progressive, au grand profit de la richesse natienale, de la santé et de la morale publiques.