CHAPITRE II
DES HORLOGES PURÊMENT MÉCANIQUES DEPUIS LE X* SIÈCLE JUSQU’AU XV* INCLUSIVEMENT
L'horloge la plus commune, à l'aide de sa cloche suspendue au faite d'un édifice, ne cesse d’adresser la parole au peuple.
Elle veille la uuit comme le jour, elle réitère dans des espaces de temps égaux, les avertissements dont proGtcnt les hommes. On la consulte pour ouvrir ou fermer les portes des villes, pour convoquer les assemblées; elle annonce successivement le moment de la prière, celui du travail ou du repos; elle est, en un mot, la règle invariable qui gouverne la société. Ces secours que nous recevons de l’art de mesurer le temps ne sont ignorés de personne; mais ce qu’on ne sait pas généralement, c’est que cet art est l’auxiliaire obligé de presque toutes les sciences positives qui sans lui seraient demeurées stationnaires.
Depuis le siècle dernier on a multiplié les horloges de telle sorte, qu’il est peu de villages en Europe qui n'en possèdent au moins une; chaque jour on en crée de nouvelles qui peuvent être remarquables au point de vue de l'art; mais le peuple ne s'en préoccupe nullement : il les considère comme tous ces monumeuts vulgaires que le génie industriel érige dans nos murs, et dont l'utilité n’est pas toujours réelle.
Au moyen âge, l'érection d’une horloge dans une ville était un événement mémorable, et d'autant plus grand que les mécaniciens qui exécutaient ces horloges les ornaient d'automates propres à frapper l’imagination du peuple. Parfois c'étaient les Mages qui, à chaque heure, venaient se prosterner devant la Vierge et l’Enfant divin ; ou bien c’étaient Jacquemart et sa femme,
qui, grotesquement accoutrés, et armés l'un et l'autre d'un marteau, frappaient les heures sur la cloche. Toutes ces merveilles impressionnaient les esprits; et lorsque dans le silence de la nuit, l'horloge du haut du clocher de l’église ou de la tour du monastère, faisait entendre sa voix métallique, les femmes et les enfants tressaillaient d’effroi : il leur semblait qu’une puissance surnaturelle présidait aux mouvements qui s'accomplissaient dans la machine aux rouages d'airain. ( foy. mon travail sur l'horlogerie, dans le Moyen Age et la Renaissance.)
Le vin* siècle avait vu progresser les arts, le commerce et l'industrie : Charlemagne, dans sa magnifique cour d'Aix-la-Chapelle, entouré de ses valeureux chevaliers, se reposait le front ceint de la couronne impériale qu'il avait méritée par sa sagesse et ses succès dans les combats. Les artistes et les savants des nations circonvoisincs se rassemblaient autour de lui, et augmentaient par leurs travaux sa puissance morale cl sa gloire. Ou voyait s’élever, sur divers points de son vaste empire, de splendides monuments dans lesquels l'art antique se mêlait mm sans grâce avec l’art byzantin.
Cette première renaissance des arts en Europe se prolongea jusqu’au x* siècle. Là, le règne des Carlnviugiens finit et celui des Ca|>étiens commence. Le chef de cette nouvelle dynastie veut aussi comme Charlemagne dissiper les ténèbres de la barbarie qui enveloppaient encore le Nord et l’Occident; mais s’il réussit en partie ce fut grâce au foyer intellectuel que les Arabes de la péninsule ibérique entretenaient à Cordoue, à Grenade, à Barcelone, et qui, de ces capitales alors si fiorissautes, répandait au loin ses clartés éblouissantes et régénératrices.
Ces vives lueurs de la science et des beaux-arts pénétraient surtout dans les couvents, qui, à leur tour, devenaient autant de foyers d'où s’échappait la lumière.
La géométrie, l’astronomie, l’algèbre, la physique, la mécanique, la poésie, la musique, etc., étaient enseignées dans ces couvents. Les religieux qui se faisaient le plus remarquer à cette époque par leurs profoudes connaissances étaient l’archevêque de Reims, Adalbérou, le moine Gerbert, Nolger, Eecard, Kchert, Adson, Constantin, évêques, abbés ou simples moines. Ce fureut ces hommes qui mirent en honneur les sciences exactes, qui cherchèrent à étendre les applications de la mécanique, et ce fut enfin l'un d’eux, le moine Gerbert, qui trouva cette solution vainement cherchée jusqu’alors, des machines horaires marchant sans le secours d’une force hydraulique. Dès ce moment, la mesure du temps fut soumise à des lois rationnelles : l 'échap-
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pement régla le rouage, et la pesanteur lui donna le mouvement. (V. note 1".)
Cependant la science progressait toujours dans les monastères : deux siècles ne s'étaient pas encore écoulés que déjà les horloges fonctionnaient dans les tours massives des cathédrales, des abbayes et des châteaux, notamment en Allemagne et dans les Flandres.
Jusque-là les horloges n’étaient pas munies du rouage auxiliaire de la sonnerie. Le besoin de co rouage se faisait particulièrement sentir dans les couvents ou les religieux étaient obligés de veiller à tour de rôle pour avertir les moines des devoirs religieux qu’ils avaient à remplir pendant la nuit.
L’histoire ne nous dit pas quel fut l'inventeur de ce mécanisme, mais il est certain qu'il fut adapté aux horloges sous le règne de Philippe Auguste, car il en est fait mention dans les Usaijes de l'ordre de Clteaux, compilés vers 1 1 20, livre où il est prescrit au sacristain de régler l’horloge de manière qu’elle sonne et l’éveille avant les matines. Dans un autre chapitre du même livre, il est ordonné aux moines de prolonger la lecture jusqu’à ce que l’horloge sonne. (Voy. dom Calmet, Commentaire littéral sur la règle de saint Renoll, t. 1", p. 279-280.)
Huet, dans son origine de Caen, dit qu’en 131 i on voyait sur le pont de la ville une horloge sur le timbre de laquelle était gravée cette inscription :
Puisque la ville me loge
Sur ce pont pour servir d'orloge ,
Je ferai les heures cuir Pour le commun peuple rejouir.
Cette horloge sonnante fut faite par Beaumont, horloger de Caen.
Nous voici au xut* siècle. Saluons l’architecture byzantine qui s’eu va, mais saluons aussi l'architecture gothique qui lui succède.
Née sous le ciel de l'Orient, elle vint eu France à la suite des Croisades. Là elle se fait chrétienne, et drapée dans sa robe de pierre, elle élève ses clochetons aigus, ses élégantes et longues ogives, ses hardis arceaux, ses tourelles miguonnes bien au-dessus des édifices romans ou byzantins. Bientôt, passant en Allemagne, en Suède, en Hongrie, en Suisse, eu Flandre, etc., elle séjourne à Cologne, à Coblcntz, à Strasbourg, à Upsal, à Bude, et dans plusieurs villes de l’Europe, où elle fait comme en France l'admiration des hommes de goût.
Ce fut sous Philippe-Auguste que les peintres verriers, remplaçant les mosaïstes, couvraient les vitraux des cathédrales, des abbayes, des châteaux,
des palais princiers, de magnifiques tableaux transparents représentant les scènes les plus émouvantes de l'épopée biblique, la vie du Christ, de la Vierge et des saints; les portraits des rois, des reines, des grands guerriers, etc. Ce fut aussi à cette époque que la sculpture, la statuaire, la ciselure, l’art céramique, la peinture murale et sur panneau, la toreutique, l’orfèvrerie, etc., se dégageaient des langes du berceau, pour revêtir la robe virile.
Le règne de Philippe-Auguste marque donc une nouvelle renaissance. Sous ce règne et les suivants l’horlogerie ne reste pas stationnaire. Les horloges recevaient de notables perfectionnements sur divers points de l’Europe occidentale.
Ces machines avaient alors leur petite maison particulière où elles étaient assises confortablement et à l’abri de l'humidité et de la poussière. Wilart de Uénécot donne, dans son curieux album, le dessin d’une tour d'horloge. Il l’intitule ainsi : Ki velt faire la maizort d’une ierloge, vesent-ci une que je vis une fois. (Voy. le Glossaire et Répertoire de M. Alexandre do La Borde, p. 414.)
En 1324, Wallingfort, bénédictin anglais, construisit, pour le couvent de Saint-Albau dont il était abbé, une horloge mécanique du plus haut prix. Elle était à sonnerie; elle marquait, outre les heures, le quantième du mois, les jours de la semaine, le cours des planètes, les heures des marées, etc. Quelques années plus tard, en 1344, Jacques de Doudis, citoyen de Padoue, composa une horloge qui, exécutée par un excellent ouvrier nommé Antoine, et placée au sommet de la tour du Palais de la ville fut longtemps l’objet de l'admiration des savants. Pour donner une idée de cette merveilleuse machine, il suffira de reproduire ici ce que Philippe de Maisières, qui vivait à l’époque de Jacques de Dondis, en a dit dans un des premiers écrits ou il soit question de l’horlogerie ancienne; cet ouvrage intitulé le Songe du vieil Pèlerin, est encore inédit, et par conséquent peu connu; nous lui empruntons textuellement cet écrit, quoi qu’il ait déjà trouvé sa place dans le Moyen Age et la Renaissance, et même dans notre histoire de l'horlogerie ancienne et moderne.
« Il est à savoir que, en Italie, il y a aujourd’hui ung homme en théologie, en philosophie, eu médecine et en astronomie, en sou degré singulier et solempnel, par commune renommée, excellent ès dessus trois sciences de la cité de Padc. Son surnom est perdu : et est appelé maistre Jehan des Orloges, lequel demeure à présent avec le comte de Vertus, duquel pour science trebbe { triple ) il a chacun an , des gaiges et de bienfaits deux mille