‹ Collection complète des inscriptions numidiques (libyques), avec des aperçus ethnographiques sur les Numides, par le général FaidherbeChapitre 3 sur 9 · ST · texte numérisé non relu

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hommes du Nord , lorsque les documents égyptiens, non -seulement nous révèlent leurs faits et gestes, mais nous transmettent même leur portrait et leur portrait colorié (ils étaient tatoués et vêtus de peaux de bêtes) ; lorsque nous avons exploré plus de 7,000 de leurs dolmens, à Roknia , à Mazela , au Bou-Merzoug, à Tébessa, à Gastal , lorsqu’il en a été signalé dans cinquantecinq endroits du seul cercle de Souk-Ahras (rancienne Tagast , patrie de Saint-Augustin).

Dans cette question d’identification des blonds delaBerbérie avec les blonds du Nord de l’Europe , la crâniologie , quand elle sera établie sur des bases plus certaines, pourra tirer parti de la collection de crânes que j’ai extraits des dolmens de Roknia et donnés à la Société de Climatologie Algérienne , de même que des centaines et des milliers d’autres qu’on pourrait encore extraire de cette nécropole mégalithique.

Mais aucun souvenir de cette formidable invasion n’est-il resté dans l’histoire ou dans les traditions indigènes?

Les origines libyques que donne Salluste, comme provenant de livres puniques attribués au roi Hiempsal et par conséquent ayant subi l’influence phénicienne, renferment tant d’absurdités et d’obscurités qu’on ne peut en tirer grand’chose. Elles constatent cependant très-nettement l’invasion par le détroit de Gibraltar et la soumission complète des indigènes , spécialement en Numidie.

Les origines et généalogies berbères données par Ibn Khaldoun se ressentent tellement de l’influence musulmane qu’il ne faut y puiser qu’avec beaucoup de circonspection. Pourtant de ces deux documents il ressort un souvenir vague mais certain d’une double origine.

Suivant Ibn Khaldoun , parmi les indigènes de l’Afrique, les uns appelés Beranès, descendaient de Bernés, les autres appelés El Boteur descendaient de Madr’is. Parmi les ancêtres des Beranès était Mazight.

Cherchant à adapter ces traditions à ce fait aujourd’hui acquis qu’une race blonde du Nord , celle des Maschouasch , est venue subjuguer dans ces contrées une race autochthone , verrons-nous dans une des branches d'Ibn Khaldoun , les autochthones et dans l’autre les conquérants?

Le mot Âmazight signifiant encore dans tout le monde berbère , libre , noble , et le Mas initial du mot Mazight étant celui des Maschouasch et des noms des rois numides , nous regardons comme évident que les fieranès , descendants de Mazight , provenaient des blonds envahisseurs. — Mais l’autre branche, descendant de Madr'is , les El Boteur , doivent-ils être regardés comme les descendants des indigènes subjugués? Ibn Khaldoun ne semble pas admettre de différence de noblesse, de supériorité de l’une à l’autre des deux branches des berbères. Mais cela pourrait tenir à ce qu’il yavait eu, depuis 3000 ans, fusion complète. L’égalité s’était établie entre les deux classes , ne laissant subsister qu’un souvenir vague d’une origine différente.

Cependant aujourd'hui encore, chez les Touaregs, ceux des Berbères qui parlent le dialecte le plus pur, qui ont conservé l’usage des lettres numidiques et qui ont su maintenir leur indépendance absolue vis-à-vis de toutes les dominations étrangères, il y a deux castes distinctes , les tribus nobles et les tribus vassales. L’origine de cette division se perd dans la nuit des temps ; le seul souvenir qui reste c’est que les vassaux sont les descendants d’une nation vaincue.

Les Touaregs, et il faut entendre par là les tribus nobles, sont de souche Zénaga et par conséquent des Beranès , des descendants de Mazight et ils sont donc (sauf 3000 ans de croisements] de la race des conquérants ; et il est bien naturel de supposer que les Imr’ad ou vassaux des Touaregs proviennent des indigènes de la Libye subjugués ; mais rien ne prouve qu’on puisse en dire autant des El Boteur, qui étaient peut-être une autre nation des conquérants septentrionaux, venus à un autre moment ou par une voie différente.

Quelle était la proportion numérique entre les envahisseurs blonds et les indigènes bruns? C’est difGcile à déterminer. Quels durent être les résultats de leur croisement? C’est là une question d’anthropologie pure que nous allons traiter à fond.

Nous allons entrer d’abord dans quelques détails sur les croisements de race ou métissage en général ; c’est une question au sujet de laquelle nous avons beaucoup observé et beaucoup réfléchi , et nous avons reconnu que bien des naturalistes, qui s’en sont occupés , se sont fait des idées erronées faute d’avoir vécu dans des contrées où l'observation des faits est Journellement possible , et aussi à cause des violents préjugés qui ont presque toujours existé à ce sujet, et ont, souvent avec intention, caché ou dénaturé la vérité.

Lors des premiers temps de mon séjour en Afrique, quand on me disait d’un noir: c’est un chérif; je m’étonnais de la crédulité des gens qui ajoutaient foi à cette assertion ; comment , disaisje, un descendant direct, authentique de Fatima, la fille de Mohamed et de son cousin Ali , blancs tous deux , serait-il noir ? Mais après mon séjour au Soudan et lorsque je m’occupai d'anthropologie, je changeai bien d’avis à cet égard. En effet, qu’un chérif aussi blanc que possible, venant de la Mecque, s’établisse au Soudan ; il y épouse une négresse , ce qui est excessivement commun; son fils, véritable chérif, quoique mulâtre , épouse au.ssi une négresse ; il en aura un fils presque noir et si celui-ci épouse à son tour une négresse , son fils sera tout-à-fait nègre et, dans le plus grand nombre de cas, ne pourra pas être distingué d’un nègre pur ; il n’en sera pas moins chérif et très-légitimement chérif.

Mais continuons notre hypothèse ; ce chérif noir éprouve le besoin de faire le saint Pèlerinage de la Mecque; il se rend en Arabie, s’y trouve bien et s’y fixe. S’il est savant (et il ne manque pas de savants musulmans parmi les noirs du Soudan] , comme thaleb et comme chérif, quoique noir , il sera très-considéré, et.

s’il veut» il trouvera facilement à épouser une femme arabe blanche ; le fils qu’il en aura sera un mulâtre, qui épousant une blanche à son tour aura un fils très-clair de teint et si celui-ci épouse encore une Manche , il en aura un fils tout-à-fait blanc et qui souvent ne montrera pas do traces sensibles de métissage; donc, dans celte famille , le premier chérif , blanc, aurait eu un descendant direct noir à la quatrième génération, un descendant direct blanc à la huitième et il pourrait en avoir de la même façon un noir à la douzième et un blanc à la seizième , et ainsi de suite.

Comme depuis Mohamed, Âli et Fatima, il s’est écoulé à peu près douze siècles , à quatre générations par siècle , cela fait quarante-huit générations, dont le quart est douze ; il peut donc arriver que dans la famille d’un chérif les descendants directs successifs aient passé six fois du blanc pur au noir pur et réciproquement. Cela paraît étrange au premier abord , mais cela est positif et je le certifie comme témoin oculaire de faits qui le prouvent.

Ce que je dis du métissage du blanc et du noir s’applique au métissage du blond et du brun , qui a eu lieu en Afrique entre les blonds septentrionaux et les Libyens ; de sorte qu’on ne peut pas dire que tel blond qu’on trouve aujourd’hui parmi les Berbères ait eu tous ses ascendants blonds depuis le temps des Maschouasch ; il peut y avoir eu des passages alternatifs d’un type à l’autre dans son ascendance.

Entrons plus avant dans la question et, pour plus de facilité dans les dénominations , reprenons nos exemples entre blancs et noirs. Si dans une population noire un blanc seul vient s’établir et y a des enfants , ces enfants seront mulâtres ; s’ils étaient rélégués dans un canton à part et ne .s’unissaient qu’entre eux, il serait possible qu’ils créassent une population mulâtre dont le type se fixerait; mais si , au contraire, ils se perdaient dans la masse de la population noire, réitérant continuellement l’union avec elle , au bout de cinq , six ou sept générations il ne resterait

plus aucune trace de l’immixiion d'un individu blanc au milieu de ces noirs.

Si mainlenanl , au lieu d’un seul blanc, nous supposons un groupe de blancs, une dizaine par exemple, venant s’établir au milieu d’une population noire et se croisant avec elle , outre qu’ils pourront donner entre eux des rejetons toul-à-fait blancs, ils produiront dès la première génération un nombre assez considérable de mulâtres. Nous avons supposé dix individus blancs, cela peut faire, par alliance avec les noirs , dix couples , et cela donnera à la première génération une quarantaine d’individus blancs ou mulâtres demi-sang ; cela monterait beaucoup plus haut si l’ou supposait la polygamie et que chaque blanc prit plusieurs femmes du pays , ce qui est généralement le cas. On conçoit qu’entre ces quarante , cinquante ou soixante blancs et mulâtres de la première génération , un grand nombre d’unions sera déjà possible , unions qui tendront à augmenter beaucoup le nombre des mulâtres demi-sang ; de sorte que quelle que soit leur dissémination dans la masse noire de la population , les métis n’auront plus disparu au bout de six ou sept générations, comme dans le premier cas que nous avons examiné ; mais que, même sans supposer qu’il s’établisse une aristocratie de couleur, qui recherche avec un certain soin les alliances entre gens à teint clair, ce qui tendrait à perpétuer presque indéfiniment ceux-ci, même sans supposer cela, les traces de l’introduction de ce groupe blanc dans la population noire pourront subsister certainement encore après douze , quinze générations et plus.

Plus on supposera nombreux le groupe étranger introduit dans la masse indigène , plus les caractères physiques de ces étrangers dureront longtemps dans la population; si nous considérons un espace de mille ans , par exemple , ce qui fait une quarantaine de générations , nous reconnaîtrons qu’en tout état de choses, il faudrait déjà un groupe introduit assez ronsi-

dérable pour que ses traces subsistassent encore après un pareil laps de temps.

Or , si nous revenons à notre invasion des blonds septentrion naux en Libye , nous trouvons qu’il s’est écoulé 3400 ans depuis la constatation de leur existence par les annales égyptiennes , c’est-à-dire cent trente à cent quarante générations; c’est beaucoup sans doute , mais songeons que c’était par myriades que ces conquérants s’établirent dans le pays. Vainqueurs des indigènes, ils durent former, au moins pendant les premiers siècles , une noblesse ayant des préjugés de race , et dès-lors leurs caractères physiques durent mieux se conserver; tout cela explique qu’on en trouve encore aujourd’hui un dixième dans l’ensemble de la population , et même qu’il y en ait encore des groupes assez compactes , par exemple , chez les Ouled-Yacoub des Âmamra^ près Khenchela, dans certains villages de la montagne, près Zeribet-el-Oued , et probablement sur certains points du Maroc ; enfin , on s’explique le fait si curieux signalé par M. le lieutenant Sergent , du groupe des Denhadja , famille blonde des environs de Jemmapes qui se prétend descendante des constructeurs de dolmens.

Mais , dira-t-on , dans les tribus actuelles les individus blonds appartiennent-ils généralement à l’aristocratie? J’ai naturellement eu ridée de faire cette recherche et j’ai trouvé , du moins sur les points oü j’ai pu observer , que les blonds se trouvaient indistinctement dans les grandes familles ou dans les classes inférieures , et cela s’explique ; lors de l'invasion des Arabes musulmans , en supposant que l’aristocratie de race blonde se fût conservée jusque là , ce que je ne crois pas ,' il s’en forma une nouvelle, celle des Arabes , vainqueurs et conquérants, noblesse d’épée ou noblesse religieuse , douaouda ou marabouts, mais l’une et l’autre brunes qui s’allièrent évidemment avec une partie de la noblesse indigène et y portèrent le type brun, tandis qu’une partie de cette même noblesse indigène , tombant dans

l’abaissement, porta le type blond dans les classes inférieures.

Mais bien antérieurement à l'invasion des Arabes, 800 ans plus tét, l'histoire nous montre que les rois et les chefs indigènes des Numides, les descendants directs, à cette époque encore très-probablement, des blonds envahisseurs, s’alliaient avec les Carthaginois, c'est-à-dire avec des semites bruns; ainsi Nararase , roi des Massyliens , épouse une sœur d’Annibal ; Hassinissa épouse une fille d’Asdrubal.

Si enfin on ajoute qu’après l’invasion arabe, au moyen-âge, du temps des dynasties berbères, des Almoravides, des Almohades , etc. , il y eut , comme nous l’avons dit , infusion par suite de la traite et de l'esclavage, du sang de nombrtux mitlions de noirs de l’intérieur de l’Afrique , on comprendra que toute grande classification par caractères physiques se soit effacée , et c’est par pur hasard , dans la plupart des cas , souvent même probablement par phénomène d’atavisme que paraissent çà et là des individus présentant plus ou moins purement le type blond.

Dans tout ce queje viens de dire je n’ai pas parié de l'influence du milieu ; c’est que , sans la nier tout-à-fait , je la crois beaucoup moins considérable que beaucoup d’anihropologistes ne la supposent. J'avoue que je ne me fais pas une idée de ce que seraient devenus les blonds septentrionaux établis en Lybie depuis 3400 ans , en supposant qu’ils ne se fussent jamais alliés qu’entre eux ; mais quand je rencontre , aujourd’hui , dans le pays , après un aussi long espace de temps , des individus qu’on prendrait pour des Flamands , s’ils en avaient les vêtements et les façons, je suis tenté dépenser que l’influence des milieux sur une race fixée est bien faible pour la modifier; je crois bien plus à leur influence pour la détruire s’il y a incomptabilité complète entre la race et le climat.

Quoi qu'il en soit, le témoignage de Scylax nous prouve que quelques siècles avant J.-C. , les dominateurs des Libyens

autochthones s’étaient encore conservés à peu près purs jusquelà, et comme le temps de Scylax n’est pas éloigné de celui des guerres puniques, il est probable , et nous avons la conviction, que les familles royales des Numides étaient blondes.

La race blonde du nord de l’Europe que nous croyons la dernière 6xée dans la série du perfectionnement progressifdes êtres vivants que nous enseigne le transformisme, race tout-à-fait distincte par ses caractères physiques, race qui n'occupait pas, à l’origine de l’histoire, un cinquantième de la surface de la terre habitable , et qui domine presque entièrement le monde aujourd’hui, ou semble devoir le dominer bientôt, race qui était encore sauvage quand déjà avaient brillé de tout leur éclat les vieilles civilisations de la Chine dans l'Extrême- Orient , des Aryas dans l’Âsie-Centrale , des Semites et des Couschites dans l'Asie-Occidentale et en Egypte; cette race qu’on ne pensait avoir commencé à jouer un rôle important que lorsqu’elle se heurta contre Rome et la Grèce , avait commencé bien plus tôt à porter dans la balance des destinées du monde le poids de son audace guerrière , de ses farouches vertus et de ses instincts élevés en ce qui concerne la famille; c’est elle qui, encore sauvage, détruisit l’autonomie de l’Égypte, dont la civilisation était devenue caduque et impuissante , et donna à ce pays une dynastie qui fit et tenta de très-grandes choses, entre autres , d’étahlir la communication de la Méditerrannée et de la Mer-Rouge, œuvre grandiose qui devait, 2500 ans plus tard, faire honneur à la France et immortaliser l'empereur Napoléon III et M. de Lesseps ; et c'est cette même race qui , pendant les guerres puniques , quoique encore bien arriérée sous le rapport des progrès matériels et de l’organisation , lutta si vigoureusement et tour -à-tour contre les deux plus puissants états du monde: Carthage et Rome, et nous pouvons dire que Massinissaet Jugurtha étaient de la race des blonds du Nord de la Gaule et de la Germanie.

Certaines particularités du caractère de quelques tribus libyennes, citées par Hérodote, telles que la liberté laissée aux jeunes filles de choisir leurs époux, de même que la place importante qu’occupe la femme dans certains groupes berbères actuels et surtout chez les Touaregs , traits contrastant complètement avec le génie des vieilles civilisations africaines ou asiatiques, sont un indice de cette provenance septentrionale.

C’est aussi par nos nouvelles opinions sur ces blonds dominateurs de la Libye que nous nous expliquons maintenant la beauté de la plupart des crânes et des profils, et les hautes tailles des gens enterrés dans les dolmens de Roknia , contrastant avec l’infériorité des profils et des tailles des Berbères actuels , résultat de la dégénérescence par alliance avec d’autres races.

1400 ans avant J. C., les annales égyptiennes nous citent les Haschouach comme la principale nation de Tamehou ou blonds de Libye. 500 ans avant J.-C., Hérodote nous signale la nation des MaÇutc comme habitant auprès du lac Triton, Tunisie- Méridionale. Il n’y a aucun doute que ce ne soit la même nation et le même nom modifié à la grecque Un chef des Maschouacb est appelé Ma.scbalcbal.

Deux ou trois cents ans plus tard , après les guerres d’Agathoclès , nous retrouvons ces mêmes populations formant des états sous les noms de Massyliens et de MassesylienslMaschalchal), et un grand nombre de leurs chefs ont des noms qui commencent par Mas : Hassinissa , Masgala, Mastanabal (nom libyco-punique), Masippa, Massugrada, Massira, Mascizel, Masgaba, Masintba, etc. Le général des Libyens , à l'armée de Xercès , est Massage, fils d’Oarise.

Ce Mas était-il le propre d’une tribu seulement des Tamehou de Libye ou de toutes les tribus? ou encore d’une caste ou classe en particulier? L’histoire ancienne nous en montre surtout des exemples vers l’orient , mais c’est qu’elle ne nona

a pas rapporté grand’chose des Tamehou de la partie occidentale de la Mauritanie , et nous ne savons pas jusqu’à quel point les blonds du Maroc, qui y ont fait tant de dolmens, étaient congénères ou parents avec ceux de la partie orientale de la Berbérie.

Cependant remarquons, en ce qui concerne ce Ma» initial que nous pensons provenir de la langue des blonds du Nord et non pas de celle des Libyens indigènes , (comme du reste la plupart des noms eux-mêmes), ' remarquons que, au moyenâge, la tribu la plus nombreuse du Maghreb et spécialement du üeren ou Atlas marocain, celle qui fonda la puissante dynastie des Almobades, s’appelait Matmouda; elle descendait d'après Ibn Khaldoun , de Matmoud, qui était lui-même de la tribu des Masmata, lesquels avaient pour ancêtres Matkab, surnommé Masmat. Dans la généalogie de cette tribu on voit encore cités cinq frères qui étaient nommés les Béni Mastcouda, du nom de leur mère. Voici donc un nom de femme commençant par ce Mas; et remarquons qu’après le Mas vient le t caractéristique du féminin berbère ; du reste le Ma» ou Me» initial se retrouve dans plusieurs noms de tribus berbères d’Ibn Khaldoun : les Mesrata, les Messousa, lesMesfaoua , etc.

On sait que la domination arabe a amené un bouleversement complet au sein des populations indigènes de l’Algérie; aussi ne retrouve-t-on guère plus aujourd’hui les noms antérieurs à cette période. Il ne serait cependant pas impossible qu’un indice de cet antique nom des Mascbouach, Mu$uk, restât dans le pays. Parmi les tribus qui habitent aujourd’hui aux abords de ce qu’on appelait , dans l’antiquité , le fleuve Triton et qu'on nomme aujourd'hui Chot ou Sebkha , se trouve celle que nous appelons Nemencha.

1 La tangua des tnvahisaanrs , mtme dans notre hypothèse qu'elle s’est perdue , a dû laisser beaucoup de noms d’hommes, des noms de lieux et des termes de guerre, de hiérarchie. . . . etc.

Mais les indigènes ne disent pas Nemencha , ils disent Lemencba , au singulier Lemoachi. On peut voir dans un document arabe traduit par H. Féraud dans l’annuaire de la Société archéologique de Constantine , que l’origiue de ce nom est attribué à un jeu de mots. Le Pacha turc d’Alger, contre lequel les geiis de cette tribu étaient révoltés, demandait souvent , dans l’intention où il était de marcher contre eux : Telemouchi? «e sont-^lt réunis? On ne peut accorder aucune valeur à cette étymologie puérile comme les Arabes aiment tant à en inventer; ce sont tout simplement des calembourgs. Je serais tenté de voir, dans ce nom de Lemouchi , dont l'L initial serait l'article arabe incorporé par l’usage, la continuation corrompue par les âges, du Maschouach (Hascbach) des annales égyptiennes , du Mafuic d’Hérodote.

Ces Nemencba sont des nomades par excellence. Hs ont des blonds parmi eux. Un de leurs ca’ids , tué l’année dernière par les Tunisiens , s’appelait Gaba ; ce nom , encore en usage aujourd’hui , était celui d’un des fils de Massinissa qui s’appelait Mas-Gaba. Nous livrons ce rapprochement à l’appréciation des lecteurs.

On dira peut-être maintenant ; Pourquoi supposez-vous que ces blonds , dont l’existence est prouvée : 1° par les annales égyptiennes; 2° par le témoignage de Scylax et autres écrivains de l’antiquité ; 3° par leurs descendants actuels, trouvèrent une population indigène en Libye et n'en furent pas les premiers habitants ?

Nous ne pouvons admettre que cette belle contrée , qui est une presqu’île de l’Europe , qui ne s’en est trouvée séparée que par l’ouverture du détroit de Gibraltar, qui ne fait qu’un sous tous les rapports avec les autres pays du pourtour de la Méditerranée, soit restée inhabitée jusqu’au moment de ces invasions de gens du Nord , lorsqu’il est prouvé par l’inspection des grottes , et tout récemment de celles de Gibraltar en parti-

culief , que le midi de l’Europe était habité il y a des myriades d'années. — D’après H. Duveyrier, il y aurait eu primitivement en Berbérie une population noire. — Cette opinion est réfutée par les diverses considérations que nous avons développées dans nos mémoires sur les éléphants de l’armée d’Annihal et sur le voyage des cinq Nasamons, en montrant que la Flore et la Faune de la région atlantique , sont celles du bassin de la Héditerrannée et non celles du Soudan , et que quant à la région saharienne, pays des dattes, région spéciale, exceptionnelle, inhabitable à priori , son peuplement n’a été qu’une conséquence nécessaire des relations entre les populations blanches habitant au Nord et les populations noires habitant au Sud de cette contrée.

Nous regarderons donc comme admis que ce sont les descendants actuels de ces populations , résultant de la fusion des blonds du Nord dans la masse des Libyens indigènes que nous retrouvons dans les Kabyles de la Tunisie et de l’Algérie, les Chaouïa de l’Aurès , les Zenata des Oasis , les Touaregs du Sahara-Oriental, lesChlouah, Amazirg et Brabeur du Maroc, et les Zenaga du Sahara-Occidental , tous parlant les dialectes d’une même langue , de la langue que nous a|jpelons berbère. Peu nous importe l’origine du nom berbère ; Ibn Khaldoun prétend que c'est un sobriquet donné par les Arabes à cause de la dureté du langage. D’autres disent que c’est tout simplement le barbarus des Latins, ^f,€ap<x des Grecs, mot venant d’un même mot égyptien, qui désignait les étrangers.

Ce qui est certain , c'est qu’il y a dans l’Aurès et dans le reste de la province de Constantine , des tribus qui se nomment elles-mêmes Beni-Barbar, et au Maroc de nombreuses populations appelées Brabeur , pluriel de Berber.

Mais il est temps d’entamer la question linguistique.

Nous disions dans nos recherches sur les dolmens de Roknia :

Si Ton parcourt l’Afrique septentrionale , depuis le petit soulè- Yement de la rive gauche du Nil jusqu’aux rivages de l’Océan Atlantique, et depuis la Méditerranée jusqu’au Soudan, ce qui fait une étendue de 320,000 lieues 'carrées , plus de cinq fois celle de la France , on n’entend parler que deux langues ; nous faisons obstraction, bien entendu, des Européens de l’Algérie, de Tunis et des esclaves du Soudan , qui , nouvellement introduits , pourraient parler encore leur langue maternelle. Partout ces deux langues et rien que ces deux langues : l'une est l’arabe apportée par les invasions qui se succédèrent à partir du VH* siècle , et qui fut adoptée par une partie des indigènes ; l’autre est appelée le zenatia ou chaouïa, le kabyle, le touareg ou tamachekh , le cblouah ou zenaga, l’amazigh, le berbère, suivant les lieux et les différents dialectes. Sa principale altération parait consister dans l’introduction d’un plus ou moins grand nombre de mots et de règles arabes.

M. le colonel du génie Hanoteau a publié des grammaires de deux de ces dialectes : le kabyle et le touareg. J’ai rapporté du Soudan des documents encore inédits sur le dialecte zenaga du Sahara, qui est presque identique avec le cblouah ou dialecte du Sous. Eh bien 1 cette langue, qui s’est maintenue en présence du phénicien des Carthaginois, du grec des Cyréuéens et du Bas- Empire, du latin des Romains, de l’arabe des envahisseurs musulmans , du turc et du français des derniers dominateurs du pays , cette langue est-elle celle des Lybiens indigènes ou celle des blonds du Nord , des Tamehou?

Nous ne pouvons admettre cette dernière hypothèse.

Si les dominateurs avaient conservé et par suite imposé leur langue, la langue ou les langues antérieures auraient évidemment survécu sur quelques points dans une contrée aussi vaste et présentant des refuges aussi inaccessibles par leur altitude dans les chaînes de montagnes ou par leur latitude dans le Sahara.

Uunité et runiversalité de la langue berbère est la plus grande preuve qu’elle est bien une langue indigène.

Celle des envahisseurs a pu se perdre assez complètement pour n’être plus parlée sur aucun point , quelque restreint qu’il soit, ne laissant probablement que des noms propres et quelques mots qui, encore, n’ont pas dû devenir d*un usage universel.

Maintenant quelle est la nature de cette langue? Quelles sont ses parentés, ses affinités? Elle n’en a aucune, disent les uns. Pour M. Renan , ce n’est pas une langue sémitique. Mais quant au fait qu’il signale que les noms numides n’ont aucune analogie sémitique, cela ne serait pas une preuve de sa thèse, caries noms numides ne sont sans doute pas berbères. Nous sommes persuadé qu’ils sont , pour la plupart , les noms apportés par les Tamehou envahisseurs.

Nous n’admettons pas non plus, jusqu’à preuve du contraire, le sémitisme originel du berbère ; le berbère a seulement été fortement sémitisé par le contact des Phéniciens et surtout des Arabes , qui parvinrent à imposer partout leur religion et dans beaucoup de tribus leur propre langue.

M. Judas professe une opinion opposée, mais n’a pas encore donné ses preuves.

M. Renan dit que le berbère semble appartenir à une grande famille de langues qu’on peut appeler cbaniitiques et dont le copte serait l’idiôme principal.

Mais Klaproth , lui , dit avoir cherché inutilement quelques rapports entre le copte et le berbère. M. de Slane trouve que le berbère diffère des langues sémitiques par son vocabulaire et qu’il diffère du copte par son vocabulaire et par la conjugaison. Du reste , comment se faire une opinion fondée sur cette question? On connaît si peu cette langue comme vocabulaire! Et c’est vraimeut humiliant pour nous, qu’une connaissance si utile et si intéressante ne soit pas encore acquise quarante ans après la conquête de l’Algérie. Nous en sommes encore au vocabulaire

' berbère fait en 1844> sous la direction de M. Brosselard, ouvrage très-estimable et très-méritant pour le temps où il a été fait, mais qui ne renferme pas la dixième partie de la langue berbère en 56s divers dialectes.

L'administration devrait se décider à faire officiellement ce travail , car il est douteux qu’un particulier s’en charge par simple amour de la science. C’est non-seulement une affaire de savoir et de patience , mais c'est encore une affaire d’argent. Il faut pour en venir à bout un certain nombre d’années et de voyages coûteux.

Voici comment le gouvernement pourrait arriver à faire composer un vocabulaire suffisamment complet de la langue berbère, dans le moins de temps possible. Il faudrait choisir cinq interprètes intelligents , sachant suffisamment l’arabe et autant que possible s’étant déjà occupés du berbère ; l’un, à Alger, s’aboucherait avec des thalebs kabyles. Le second, à Constantine, avec des thalebs chaouïa et béni mzab. Le troisième, à Tripoli, avec un thaleb touareg. Le quatrième , à Tanger, avec un thaleb du R if, et le cinquième, à Mogador, avec un thaleb du Sous. Chacun d’eux avec un dictionnaire arabe-français de Kasimirski sc ferait indiquer par son thaleb les mots du dialecte berbère local correspondants aux mots de la langue arabe que tous ces thalebs possèdent parfaitement en même temps que leur langue nationale.

Il suffirait, il nous semble, de deux ans pour recueillir ces divers éléments partiels , puis on passerait deux autres années à les collationner, à les comparer et à les classer en un vocabulaire unique , et il serait à désirer que M. le colonel Hanoteau , qui est certainement le plus apte à mener à bonne fin cette œuvre importante , voulût bien se charger de cette partie du travail.

Supposons que le concours des thalebs coûte 5)000 francs pour les deux ans par localité; qu’on donne 5,000 francs à

chaque interprète pour supplénient de solde pendant les deux ans; que la centralisation à Alger entraîne 10,000 francs de frais et que rimprimeric impériale se charge de publier le vocabulaire arabe - berbère - français , ce serait une somme de 60,000 francs , en quatre ans , à consacrer à une œuvre dont la nécessité est évidente pour tout le monde.

Passons maintenant à l’examen des inscriptions. On se demandera peut-être d’abord si la langue dans laquelle elles sont écrites est bien du berbère, et ne serait pas la langue aujourd’hui perdue des blonds du Nord.

Examinons cette question : Nous nous trouvons en présence de cinq catégories d’inscriptions. La punico-libyque , les 161 numidiques, les 34 rupestres, les 6 touaregs; un coup-d’œil suffit pour se convaincre que c’est une même écriture avec de simples modifications d’une catégorie à l’autre ; la plupart des caractères sont les mêmes et ceux qui ne sont pas les mêmes ont la même physionomie.

D’un autre côté , toutes ces inscriptions proviennent , à des époques différentes , de la même région , la partie centrale de l’Afrique du Nord. Or, la langue d’une de ces catégories nous est connue , c’est une langue vivante que nous savons être le plus pur des dialectes actuels de la langue berbère , donc en raison de la similitude de l’alphabet , de la concordance des lieux et des considérations historiques développées plus haut, il nous paraît certain que la langue de toutes nos inscriptions , langue dont se servaient les numides , doit être le berbère ; seulement la plupart des noms propres ne sont pas des noms libyens indigènes.

Mais dans ce cas , dira-t-on, les touaregs doivent pouvoir les lire ces inscriptions. Nous n’udmcttons pas cette conséquence comme forcée. A 2,000 ans de distance, la langue s’étant modifiée, plusieurs lettres ayant changé de forme ou de valeur, la religion et les usages n’étant plus les mêmes, ni par suite les

formules funéraires, l'islamisme ayant substitué une fouie de noms arabes aux anciens noms , il est tout naturel que ces textes soient devenus incompréhensibles pour les Touaregs. [Nous n’avons pas de moyens pour savoir s’ils le sont réellement et complètement).

11 paraîtrait que les Touaregs ne comprennent même pas les inscriptions rupestres, car, sans cela , M. Duveyrier eût certainement donné leur traduction.

Quoi qu’il en soit, une simple inspection suffit pour reconnaître que les 161 numidiques ou lalino-numidiques et les 2 rupestres, 27 et 28, sont écrites en lignes verticales, tandis que l’inscription de Tugga et toutes les autres rupestres sont écrites horizontalement; quant au touareg il s’écrit aussi généralement en lignes horizontales , de droite à gauche ; mais il se plie à toute autre disposition suivant la forme de Tobjet sur lequel on écrit.

Cela posé , nous allons enfin nous livrer à la recherche de la valeur des lettres et du sens des inscriptions; nous désignerons ces lettres , comme nous l’avons dit , par les numéros qu'elles ont dans le tableau général où nous les avons réunies (planche V).

Sur ces 36 lettres , les 23 premières composent le contingent complet des 161 numidiques. Dans le tableau nous les avons écrites dans le sens vertical et dirigées vers le haut. Les 24^ , 25® , 26® et 27* sont 4 lettres spéciales à l’inscription de Tugga et les neuf dernières ne figurent ni dans l’inscription de Tugga , ni dans les numidiques , mais se trouvent dans les inscriptions rupestres.

La partie libyque de l’inscription de Tugga renferme 20 caractères différents outre le point qui n’y est qu’un simple disjonctif comme on le verra. Sur ces 20 il y en a 10 qui ont leurs semblables dans l’alphabet touareg (nous ne parlons pas pour le moment des valeurs). Ce sont ceux qui dans le tableau général portent

les N*^! , 5, 6, 8, 10, 12, 15, 16, 18, 21 , mais ne l’oublions pas, dirigés verticalement, contrairement à l'inscription de Tugga.

Sur les 23 premières lettres , qui se trouvent dans les numidiques , il y en a 5 , les N” 2 , 4 , 17,19, 20 , qui ne se rencontrent pas dans l’inscription de Tugga ; mais évidemment cette inscription, assez courte, ne renferme pas toutes les lettres de son alphabet.

Sur les 23 lettres numidiques proprement dites, 13 ont leurs .semblables dans l'alpbabet touareg ; ce sont les N*” 1 , 5,6, 8 , 10, 12, 15, 16, 17, 18, 19,21,23.

Quant aux rupestres, elles renfermeut 27 lettres dont 19 communes avec les numidiques et 21 communes avec les touaregs.

C’est le moment de faire remarquer que les inscriptions rupestres sont bien plus semblables à l’écriture touareg que les numidiques; 7 lettres rupestres seulement, les N*” 3 , 9, 14 , 28 , 29 , 30 , 36 , ne se trouvent pas dans l’alphabet touareg , et les 2 premières de ces 9 se trouvent dans les numidiques. On doit conclure de là que les rupestres tiennent un peu des Numidiques et beaucoup des Touaregs, c’est-à-dire quelles doivent avoir une certaine ancienneté, mais que cette ancienneté est bien moins grande que celle des Numidiques; il est probable qu’ elles datent de quelques siècles seulement.

Répétons ici que pour ne pas tomber dans la confusion , il faut bien faire attention au sens de l’écriture. Ainsi , l’m touareg est une figure formée des trois côtés d’un rectangle , l’ouverture étant tournée dans la direction des lignes de l'écriture et dans le sens de la lecture, par conséquent vers la gauebe pour les inscriptions touaregs.

Le même signe ouvert perpendiculairement à la direction des lignes de l’écriture est un d. On comprend donc que le sens des

lignes d*écriture fait seul distinguer Vm du d. Il en est de même de plusieurs autres lettres.

11 est clair qu’avec de bonnes inscriptions bilingues, nombreuses, longues où les deux textes seraient la traduction fidèle l’un de l’autre, si l’on sait bien traduire un des textes , on est dans de bonnes conditions pour étudier l’autre.

Malheureusement tel n’est pas le cas actuel.

Les 10 latino-numidiques sont courtes , les unes en partie efTacées , les autres insignifiantes et il est certain , à première vue , pour plusieurs d’entre elles, que l’un des textes n’est pas la traduction, du moins fidèle, de l’autre.

L’inscription de Tugga est plus importante et tout prouve que les deux textes (dont malheureusement quelques parties sont illisibles] sont la traduction complète l’un de l’autre.

En effet, si nous les examinons, nous voyons d’abord qu'il y a le même nombre de lignes ; les extrémités de droite de ces lignes se trouvent , dans le punique comme dans le libyque parfaitement alignées , tandis que les extrémités de gauche ne le sont pas, cela prouve que les commencements des lignes d’écriture sontpour les deux textes de ce côté et par conséquent qu’on doit lire de droite à gauche. C’est du reste bien connu pour le punique.

De part et d’autre la première ligne est séparée du groupe des six dernières.

Des deux côtés la troisième ligne est plus courte de moitié que les autres. Des points sont visiblement placés d’une manière correspondante dans les deux textes. '•

Enfin , il y a répétition dans le libyque comme dans le punique, du même groupe de mots à la fin (à gauche) de la première et de la troisième lignes. 11 faut tenir compte pour cette observation des lettres effacées à la fin de la première ligne du libyque Cette certitude que le libyque reproduit exactement le

punique sera , comme on le comprend , d’une grande utilité , si nous possédons la connaissance du punique.

On se demandera donc d’abord , si l’on connaît le phénicien , le punique : si l’on traduit avec certitude la partie de l’inscription de Tugga qui est en cette l.nngue.

Voici ce qui en est: l’affinité la plus étroite de la langue phénico-punique avec l’hébreu est constatée et , dit M. Renan , si un grand nombre de passages des textes phéniciens ne trouvent pas leur explication dans l’hébreu , tel que nous le connaissons , c’est que cette dernière langue nous est parvenue d’une manière fort incomplète.

Quant à la différence entre le phénicien oriental et le punique, elle devait être devenue sensible à la suite d’une longue séparation; mais, aucun ouvrage phénicien ne nous étant parvenu, nos documents se bornant à un certain nombre d’épigraphes qu’on trouve partout où les Phéniciens fondèrent des comptoirs, c’est-à-dire dans les Iles et sur les côtes de la Méditerrannée, et l'interprétation de ces épigraphes n'étant pas même complète , on ne peut guère apprécier les nuances qui distinguent le punique du phénicien de Tyr...

Les savants qui se sont le plus spécialement occupés de traduire les épigraphes phéniciennes sont Movers , Gesenius, et MM. de Saulcy et Judas. L’alphabet de cette langue est bien connu, mais il est multiforme; comme nous l’avons déjà dit, nousavons donné (planche V] la ferme employée dans l’inscription de Tugga. i

Nous allons d’abord donner la transcription en lettres françaises de la partie punique de l’inscription de Tugga telle que nous la trouvons dans le dernier travail de M. le Docteur Judas,

1 On sait que c'est aux Phéniciens qu'on s’accorde à attribuer l’invention de l'écriture alphabétique. Ce qui est certain c'est que c’est eux qui l’ont transmise à tous les peuples civilisés de l’Occident.

sur cette matière (Paris 1869 , Friedrich Kliocsiek) , seulement nous admettons, avec M. de Saulcy , que la dernière lettre de la première ligne et de la troisième, ainsi que la septième de la quatrième et la cinquième avant-dernière de la cinquième ligne sont des vav (valeur ou) et non des caf comme l'admet M. Judas.

VLF . NB .ThTMFI . NB . NBTAS . ThB//////////

ThRThSDBA.NB . SR AB/////. MNBAS . MNBH VLF. NB. ThTMFI. NB. NBTA. NB.RMZ ////ÇRV. NB . IGNM -NKÇRV. NMTV. IZZ///////ALS . ThRI ABK.

ISA . NB . NKNAV . NÇBNN . NB . LDÇM . RIS . MSRHKH IBB . NB . IFFY . LLB . NB . TFS . LZRBS . MES . NH .

Les personnes qui ne connaissent pas les langues sémitiques s’étonneront de ne voir pour ainsi dire que des consonnes dans cette transcription.

C’est que , en phénicien , comme en hébreu et comme en arabe, les consonnes seules s’écrivent sur la ligne; les voyelles, quand on les écrit , sont des signes accessoires qu’on ajoute en dehors des lignes comme des accents. Mais souvent on ne les écrit pas et la lecture est possible malgré cela , comme dans la sténographie. Dans l’inscription punique de Tugga il n’y a donc que des consonnes.

Seulement il faut bien remarquer qu’il y a dans les langues dont nous parlons quatre consonnes qui sonnent à peu près comme nos voyelles a, i, o, u, ce sont Valef, leaytn, l’yod et levao hébraïques et phéniciens, l’a/t/, le ain, le ta et le ouaou arabes. Gomme consonnes, ces lettres sont toujours écrites et le sont sur la ligne.

On remarque dans les sept lignes de notre transcription onze fois le groupe BN précédé et fuivi d’un point ; c'est le mol ben, qui, dans toutes les langues sémitiques, hébreu, phénicien,

arabe.... vent dire 61s. Donc les mots qui précèdent ou suivent immédiatement ce BN sont des noms propres.

Cela nous donne de suite les noms suivants , en introduisant les voyelles probables d’après la physionomie des noms phéniciens connus :

Ataban. flla de . Itmalath . flis de . Felou

Abaros . fils de . Abdasthartbé '

Zamar . flls de . Ataban . Dis de . Kmatath . fils de . Felou Mingi . fils de . Ouraç

. . . Hécédul . flls de . Nénéba(a n . et . Anokan . flls de . Asi Safat . flls de . Balai . et Fafi . flls de Dabi

Dans ces deux dernières lignes on voit deux fois la conjonction et; elle est représentée dans le texte punique par levât, conjonction sémitique, précédé d’un point. Or, comme ce même vao également précédé d’un point se trouve deux fois à la cinquième ligne et qu’il y est suivi, la seconde fois, du nom ourapkan, déjà acquis par la quatrième ligne, on doit conclure que, dans cette cinquième ligne , ces conjonctions et réunissent des noms propres , sans doute les noms des personnes qui ont fait l’action exprimée par les premiers mots de la ligne, ligne qu’on transcrit dès lors par: KBAIRTn-SLA zazi, ettaman et ourapkan.

Par comparaison et analogie avec d’autres épitaphes phéniciennes, on a reconnu que le commencement delà première ligne voulait dire tombeau. De plus , au commencement de la seconde ligne , on a remarqué les groupes de lettres HBNM et S.ABNH, très-analogues comme on le voit. Dans les deux M

1 Abdastharthi vaut diro serviteur d’Asthartbé , mot analogie au mot trabd Abdallah , serviteur d'Allah , serviteur de Dieu. Astbarthé était une divinité des Phéniciens que les Grecs ïnt identifiée avec Vénus*Uranie ; c’est l’Astharoth de la bible.

finales on a reconnu le signe du pluriel hébraïque. L'H et i’A initiales sont dans cette langue deux lettres formatives ; d'un autre côté l’S indique le cas oblique. Il reste de part et d’autre le radical BN qui est la racine bena , banah , qui en arabe et en hébreu veut dire , il a bâti , i! a construit. On a donc rendu les premiers mots de la seconde ligne par ces mots : Les constructeurs de ces constructions (sont). Aussi MM. de Saulcy et Judas donnent-ils pour traduction complète des trois premières lignes:

Tombeau d’Àtaban , fils d’Ifmatatb , fils do Féloo.

Les constructeurs de Tédiflce sont Abaros , fils d’Abstharthé , Zamar, fils d’Ataban , fils dTfmatatb , fils de Félon , Hlngi , fils de Ouraçkan.

Nous nous contenterons de ce que nous venons de donner sur l’interprétation de eette inscription de Tugga ; les traductions des commencements des trois dernières lignes n’ont plus la même certitude que ce que nous venons d’exposer. Les personnes qui voudront les connaître pourront consulter l’ouvrage de M. Judas que nous avons cité plus haut.

Remarquons maintenant qu’aux onze B N , , du punique ,

correspond onze fois dans le libyque à une lettre formée de deux barres horizontales , précédées (et non suivies) d’un point. Le point, pas plus que les deux points qui enserrent le veto punique, ne fait partie de la lettre, et cette lettre, quelle oue soit sa valeur phonétique , veut donc dire fils.

La copule vat> , suivie d’un point, répétée quatre fois dans les trois dernières lignes du punique est représentée aux places correspondantes du libyque par de simples points.

Nous connaissons donc, par l’interposition des signes de filiation et de la conjonction et , les groupes de lettres de la partie libyque qui correspondent aux noms propres de la partie

punique , noms qui sont :

ATaBaN , IFMaTATH , FeLou , ABaRoS , ABDSThaRThé ,

ZaMaR, MiNGi, OURaÇKAN, MeÇeDuL, NeNeFaSaN,

ANoKaN , ASi , SaFaT, BaLaL , FaFi , BaBi.

Comme les noms propres se transcrivent mais ne se traduisent pas d’une langue dans une autre , nous aurons de suite la valeur des lettres libyques qui entrent dans ces groupes.

Pour commencer nous avons dit que nous adoptions les versions Felou et Onraçkan (1'®, 3®, 4®, 5® lignes) de M. de Saulcy au lieu de Felek et Karaçkan de M. Judas. Or la lettre finale de Felou, 1” et 3® lignes et initiales de Ouraçkan, 4® et 5® lignes sont en libyque cette même lettre (deux barres parallèles, placées dans le sens des lignes) qui, isolée, veut dire fils. Nous reconnaîtrons donc à ce mot la valeur phonétique ou, et en effet ou veut dire fils en Kabyle et aou a la même signification concurremment avec ag en Touareg. En Zenaga du Sénégal , c’est ougz.

D’un autre côté, dans l’alphabet touareg, la lettre valant ou se compose de deux points placés perpendiculairement à la ligne d'écriture. Ces deux points remplacent évidemment les deux lignes du libyque. Nous regardons donc cette valeur ou comme parfaitement démontrée.

Les noms Abdstharthé (corrompu dans le libyque en Oudastar) 2® ligne , Mécédul , 6® ligne , nous montrent que le d est le même que dans le Touareg.

Les noms Ataban (3® ligne). Balai et Babi(7®ligne), que le b est un rond pointé ; mais en Touareg le h est un rond barré et le rond pointé vaut un S. C'est une différence à constater.

Les noms Abaros et Abdstbartbé (Oudastar) à la 2® ligne , le nom Safat à la 7®, nous montrent que le signe 23 du tableau général vaut S. Ce même signe tourné en sens contraire vaut.» dans Talpbabet touareg.

Les noms Ifmatath , 1" et 3' lignes , Félon , 3* ligne , Nenefaçan, 6* ligne , Safat et Safi , 7* ligne, nous montrent que la lettre N° 10 du tableau général , un sablier ouvert par un bout , vaut f. Le même signe en Touareg , mais étendu dans le sens des lignes vaut g doux. Les noms Ifmatath (1'* et 3‘ lignes), Miogi ( commencement de la 4* ligne ), Zazi [5* ligne ), Fafî et Babi (7* ligne) , nous montrent que l't est le signe 14 du tableau général et que ce signe diffère peu de l’y touareg.

Le nom Ondastar correspondant à Âbdstharthé , nous montre une croix valant t. C’est encore sa valeur dans l’alphabet touareg.

Les noms Abaros et Oudastar (pour Abdstharthé), lignes, Onraçkan, 5* ligne, nous montreut que le rond sans point est un r comme en Touareg. Mais il faut admettre que dans le Ouraçkan de la fin de la 4* ligne, c'est par erreur, soit du graveur, soit du copiste de l’inscription , qu’il se trouve un point, ce qui ferait un h et non un r.

Nous voyons encore par les mêmes noms, que dans l’inscription de Tugga , la lettre 25 du tableau général vant t, que la lettre 24 vaut t, que la lettre 27 vaut « ou p , que la lettre 9 vaut 4 , et enfin qne la figure en forme de 8 , le N° 13 du tableau général , vaut s , le Samek punique , d’après le nom Nénéfaçan de la 6* ligne.

Le nom de Hingi (4* ligne) montre que Ity est semblableau Guimel punique.

D'après le nom Zazi , premier nom propre de la 5* ligue , la figure 18 du tableau général vaudrait z , mais les Za'io du punique sont-ils bien certains et faut-il bien certainement lire Zazi ?

Passons à l’examen de la valeur du caractère N* 7 du tableau général , une barre dans le sens des lignes. Il se trouve vers le commencement de la 7* ligne.

Movers a reconnu dans le punique le mot BRZL , barxel , qui veut dire fer en Hébreu , et par suite en Phénicien. En

Kabyle , fer se dit Ooreal , probablement corruption dn punique, puisque les Lybiens reçurent les métaux des Phéniciens. Dans le groupe de lettres libyques correspondant au Barzel punique , et après le signe dont nous nous occupons , se trouve 17 déjà connue (les deux barres parallèles placées perpendiculairement aux lignes). M. Judas en conclut que la lettre précédente, qui est le signe dont nous nous occupons, vaut z. Cette donnée est très-plausible.

Quant aux trois barres parallèles (sens des lignes) qui se trouvent aux lignes 6 et 7, qui, à la 7', s’ajoute comme afGxe au mot zel, H. Judas y voit un pronom démonstratif et comme Tenture donne ag'i par un raün pour affixe démonstratif et que le raïn (gh) se rend en Touareg par trois points superposés perpendiculairement aux lignes, M. Judas en conclut que le signe dont il est question est un raïn et le représente par g\ Toutcela est, comme on le voit , assez spécieux.

n y aurait donc de déterminées , d’après l'inscription de Tngga , les 19 lettres suivantes de notre tableau général :

4 valant n comme touareg.

% — le roi'n arabe ; les trois barres remplacées par trois points en touareg.

6—1 comme en touareg.

— r comme en thonareg.

7 — s n’existe pas en touareg

8 — m comme en touareg.

9 — Jt. n'existe pas en touareg

40 — f. vaut g doux en toua-

reg.

44 — ou. veut dire fils; les

deux barres remplacées par deux pointsen touareg.

4 2 valant h. En touareg le rond est barré au lieu d’éu-e pointé.

43 — f. n’existe pasen touareg

44 — I i peu près comme en

touareg.

48 — t comme en touareg,

46 — d comme en touareg.

48 — s ou plutôt dh comme en touareg.

23 — f. pareil à \'y touareg.

26 t n'existent pas en

27 , ) touareg.

Enfin le gulmel phénicien valant g dur.

Sauf deux ou trois , les valeurs trouvées ont un degré de cer> titude satisfaisant. Comme on le voit, sur ces 19 lettres il y en a six qui ont encore aujourd'hui exactement la même valeur dans Talpbabet touareg. Ce sont m,n,l,d,r,t, et avec de légères modifications de forme, les deux lettres 6 et t; deux points au lieu de deu;t ,bai;res font ou; trois points au lieu de trois barres feraient le rain arabe.

Voyons maintenant les numidiques proprement dites, de 2 à 162 et cherchons par les huit bilingues latino-numidiques , oh les noms latins n'ont pas disparu , à déterminer à priori la valeur des lettres numidiques.

Est-il bien certain d’abord que le numidique y soit la traduction du latin ? Nous le croyons ; les noms Naddhsen ,

Saktuti, Tmir, sont des noms numides plus ou moins

exactement transcrits en latin , et nous verrons qu’on les retrouve dans le numidique , au moins à peu près.

Remarquons en passant que d’après les épitaphes bilingues, les gens pour qui elles ont été faites ne savaient pas exactement leur âge, contrairement aux Romains. Cet âge n’est indiqué qu’approximativement , par dizaine d’années; ainsi sur huit bilingues donnant l’âge du défunt , nous en avons six qui sont dans ce cas :

Naddhsen (N** 74), vécut 20 ans ;

Saktuti (N° 84), 70 ans ;

Le vétéran C. Julius (N** 29), 80 ans,

Avœ (N® 44) , 40 ans ;

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