Tome III ^ 5*. Partie. "" la
elle a obtenu, dans quelques journaux, le tribut ordinaire d'admiration qu'y reçoivent tous les ouvrages de M. Constant. Aien n'a été oublié pour donner un grand éclat à ces deux lettres; et l'on pouvait espérer que le procureur du Roi, les magistrats et les jurés n'auraient pas de nouvelles invectives à essuyer de la part de cet écrivain; mais une brochure qui vient de paraître contient un article beaucoup plus injurieux encore que ne le sont les deux lettres : J« n'inculpe tes intentions de personnes dit M. Constant; et cette phrase, dans la brochure, est précédée de celle-ci : c J'ai relevé le langage du minîïtàre public contre un pré- » venu; j'ai dit que ce langage portait l'empreinte d'une » prévention violente. > Ce n'est là, selon lui, inculper les intentions de personne. Laissons ces contradictions , et venons à la discussion principale. Il semble que M. Constant ignore jusqu'à la marche d*un procès criminel. A quoi tendent ses critiques plus qu'amères? Ces critiques, fussentelles justes, seraient à-peu~près sans objet. Le procès n'a pas été jugé d'après des pièces, mais d'après des débats qui ont nécessairement éclairci ou rectifié ce qui était douteux ou mal énoncé dans l'instruction. Les procès criminels ont cela de précieux, que les dépositions écrites sont sans influence sur les arrêts; car le jury ne se détermine que d'après leslutnières que les débuts ont produites. « J'ai pu, à la distance où je » suis, dit M. Constant , acquérir la conviction cornai plète que Regnault n'est pas coupable, i Cela est Impos^ sible; les pièees ne peuvent opérer cette conviction, car tout est remis en question devant le jury; ce soht les débats seuls qui éclairent sa conscience; et quiconque ne les a pas 8ui«> vis, ne peut aiiirmer sur quels faits particuliers il a pu former sa conviction. M. Constant cherche à élever des pré-^ veutions contre d'autres individus, uniquement pour jetei^ des doutes sur le véritable auteur du crime. Cet artifice ne peut faire illusion même aux personnes les plus étrangères à l'affaire. Je n'objecterai pas à M. Constant tout te qui a frappé tout le monde, c'est-à-dire l'espèce d'insensibilité qui règne dans ses écrits sur le sort de la malheureuse femme égorgée. On se demanderait presque s'il y a eu un assassinat , tant le sort de la victime occupe peu le défenseur de Keguault; mais je lui objecterai ce passage de la page 78 de sa lettre.
11 traite le point le plus grave peut-être de l'accusation.
V Cependant je dois tout dire : l'on a trouvé dans le do- > miciie de R«gnauU un habit bruo dont il s'était servi
% quelquefois pour aller à la chasse ^ et dans les poches du- > quel M. le juge-de-paix dit avoir remarqué des taches de » sang; mais cet habit, on Ta montré à MesDil. Il a déclaré n que ce n'était pas celui de Regnault, lors de leur ren** » contre. On lui a montré ensuite une veste dUndienne , à » fleurs rouges et vertes : il a à-peu-près déclaré la recon- » nattre. Qu'on devine ce qui est arrivé ? L'on a pris note, » dans le procès-verbal , de la reconnaissance de l'un des • habits I et des taches de sang qui se trouvaient dans les m poches dt l'autre I Laissons ces détails, i
M. Constant a l'air de ne trouver là rien d'important. Laissons ces détails , dit-il. Quoi ! voilà des taches de sang dans les poches d'un des habits du condamné 9 et une circonstance si grave paraît futile au défenseur I Selon lui, ces taches se sont trouvées dans les poches d'un habit de chasse ; mais si elles se sont trouvées dans les poches de la veste d'indienne , de cette veste que Mesnil a à-peu-près reconnue 9 la charge 5 dans ce cas» devient terrible. £h bien» si M. Constant avait assisté au\ débats» il saurait que c'est précisémeni dans la veste d'indienne que se sont trouvées ces taches ; ^e les poches furent retournées» et que les jurés» les juges, le public^ ont remarqué ces mêmes empreintes de sang» encore vives» comme les avait déjà remarquées le juge-depaix , le juge d'instruction et lé procureur du &oi.
M. Coustant est là comme sur des charbons : « Lais- » sons ces détails. » C'est ainsi qu'il se débarrasse d'un« objection gênante. Si l'innocence de son client eût été si manifeste» <{ue n'explique-t-il pourquoi les nouveaux magistrats Il à qui le procès en faux témoignage fournissait l'occasion de la faire briller » ou du moins de remettre tout le {procès eu question» n'ont pas saisi cette circonstance pour e sauver? Mais M. Constant» qui n'a pas été présent aux débats» qui ne connaît les lieux que d'après un plan» qui n'a rien vu » en sait plus que les magistrats » les jurés » les témoins » et il ne craint pas de l'imprimer. Je veux croire qu'il est de bonne foi ; mais pourquoi ne s'attache-t-il done pas aux véritables objections? Il parle de Calas. Mais qu'j a-t-il de conunun entre les deux affaires? Calas fils avait pu se pendre lui-même; mais la malheureuse fille Jouvin a-t-elle pu se mutiler d'une manière si horrible» puis s*étran.> jgler par le moyen d'un toivniquet ? Deux nouveaux témoins ont été entendus» dit-on , dans le procès en faux témoignage» et ont ajouté aux charges de l'accusation; M. Consteat n'en dit pas un mot. Un autre avocat d;^ ^^'^^Sctv^
va*.
Regnaiilt a prétendu que le jury était eomposé de tou« noblei (ce qui est faux pour quatre au moîng ) ; et par une contradiction dont on ne paraît pas s'inquiéter, on a allégué que les témoini à charge étaient des mendians. Ainsi les jurés sont suspects parce quUls sont trop nobles 9 et les témoins parce qu'ils ne le sont pas assez.
M. Constant semble menacer quiconque se permettra des objections. Cette nécessité de répondre à tout, dit-il» je souhaite qu^on me Tëpargne. Ces menaces sont répétées en plusieurs endroits de la seconde lettre. S'il y a quelques dangers à avoir présenté des objections à M. Constant, j*ac- (;epte tous ces dangers. Les droits de Tinnocence sont grands, sans doute; je les mets au-dessus de tout. Mais quand cette innocence est plus que problématique , faut-il lui sacrifier le ministère public, les magistrats, les jurés 9 les témoins , et jusqu'à la plus précieuse de nos institutions 9 le jury?
Wilfrid Regnault est, à ce que nous assure aujôur*d'hui M. Constant , un malheureux contre rinnocence duquel on n'a plus rien à alléguer. Ce langage est bien étrange. Regnault a obtenu ce qu'on n'a presque jamais accordé à des condanmés , la faveur d'une révision ; car ce procès en faux témoignage, qu'est-il autre chose qu'une révision? Eh bien ! ce procès a justifié l'équité du premier arrêt; et cependant Regnault est un innocent contre lequel on n'ose plus rien alléguer 1 M. Constant parle d'esprit dt parti , des intérêts de castes qui ont toutes les fureurs du désespoir ; où donc cela se ren contre- t-il , si ce n'est dans ses propres écrits ? N'est-ce pas cet esprit de parti si blâmable qui le porte à attaquer le procureur du Roi , le juge d'instruction , les magistrats qui ont prononcé dans les deux procès, Ips jurés, les témoins? Il n'y a d'innocent que Wilfrid Regnault. Tel est l'esprit des écrits de M. Constant, qui n'inculpe personne. Que les défenseurs de Regnault , au lieu d'attaquer nos institutions , de calomnier magistrats , jurés et témoins, implorent la clémence du souverain, personne ne s'opposera au succès de leurs démarches; mais qu'ils bornent là leurs efforts ; en ne s'y bornant pas , ils forcent à parler d'un homme qui ne doit plus sxciter que la pitié.
i8i Lettre au Journal du Commerce.
Monsieur ^
Si Tarticle qui a paru avant-hier dans la Quotidienne ne regardait que moi , je m^abstiendrais d^y répondre ; maii comme il peut influer sur le sort d'un malheureux condamné, il m'est interdit de rien mépriser. Veuillez donc insérer les observationi suivantes; elles n'ont de rapport qu'à un seul fait que la Quotidienne affirme 5 et qui se trouve faux. Ce qui m'est personnel m'est indifférent
J'avais rapporté, dans ma seconde lettre, que le juge-depaix a\ait dit « remarquer dans les poches d'un habit brun » de Regnault des taches de sang ; mais que le témoin Mes-
> nil avait déclaré que cet habit n'était pas celui de Re- » gnault lors de leur rencontre; qu'on lui avait ensuite f montré une veste d'indienne; qu'il avait à-peu-près dé-
• claré la reconnaître ( son assertion , en effet, n*est point i positive ) , et qu'on avait pris note , dans le procès-verbal ^ il de la reconnaissance de l'un des habits, et des taches de
• sang qui se trouvaient dans les poches de l'autre. »
« Quoi , » j'écrie un correspondant anonyme de la Q%io~ tidienne , un anonyme, quand il est question d'affermir un fait , qui peut influer sur la vie d'un homme ! i Voilà des
> taches de sang dans un des habits du condamné , et une » circonstance si grave parait futile au défenseur ! » Mais je réponds : si ces taches de sang se trouvent dans un habit que Regnault ne portait pas le jour où le meurtre a été commis, certes, ces taches de sang ne prouvent pas qu'il ait commis ce meurtre. Il n'a pas été faire ces taches de sang en rentrant chez lui. Ce ne sont pas les taches de sang que Mesnil dit avoir vues. Ces taches de sang, remarquées dans la poche d'un habit resté au domicile de Regnault , tandis qu'on prétend qu'il assassinait une femme à un quart de lieue, n'ont rien de commun avec . cet assassinat : eues n'ajoutent rien aux indices; elles sont - complètement étrang;ères à ce fait. La circonstance n'est pas grave ; elle n'est pas même futile : elle est nulle.
L'anonyme le sent bien. Après cette insinuation , qui serait atroce si elle n'était absurde, et qu'ail abandonne après ravoir jetée en avant pour valoir ce qu'elle pourra> il continue :
t Selon M. Constant, dit-il, ees taches de saog se sent
bué qu^aux calomniateurs. La publîcitc delà partie de ce triste procès, qui était la plus fâcheuse à faire connaître, a donc été la siii*e de ce jugement en calomnie : celle qui ne se rapporte qu'à rînnocence d'un infortuné n'aurait compromis personne si ses ennemis Tavaicnt voulu.
Au reste , que l'on cesse d'attaquer Regnault , nous attendrons avec respect, avec espoir et avec confîance la décision «upr^nie. Mais aussi lon^-tem])S que des anonymes viendront de nouveau calonmier Rtgnault, nous répondrons, et nous serons , je l'espère , infatigables dans la protection de l'innocence.
Agréez , etc.
BENJAMIN-CONSTANT
Seconde lettre à la Quotidienne.
MOKSIEUl^
Je n'avais eu pour objet, dans ma lettre sur le procès de "Wllfrid Begnault, que de justifier les magistrats, les jurés et les témoins, en butte aux attaques de M. Constant Mon intention n'était pas d'<'crire deux fois sur cette affaire ^ et j'aurais abandonné le cbamp de bataille à M. Constant , s'il ne s'élaît plu à dénaturer un fait du procès, pour inculper R.a bonne foi. Il s'agit de la veste d'indienne que Ménil a à-peu-près reconnue pour être celle dont était revêtu . "^Wrid Regnault, lorsdeleurrencontrelejour de l'assassinat. J'ai dit que les poches de cette veste avaient été retournées à l'audience delà Cour d'assises, pendant les débats, et qu'on y avait remarqué des taches de sang encore vives, c'est-à-dire des taches qu'on pouvait distinguer sans se tromper sur leur nature. Ce fait est à la connaissance des juges , du procureur du Roi, des jurés, et ne peut être contesté par aucun de ceux qui ont assisié aux débats; mais il l'est par M. Constant, qui pourtant ne prétend pas les avoir suivis, qui n'a rien entendu , rien vu , excepté les pièces d'un procès qui n'a pas été jugé sur des pièces. J'ai trouvé , je l'avoue, que ces taches de sang dans les poches d'un habit à-peu-près reconnu pour être celui que portait le condamné au moment de l'assassinat^ ét«iieni un fart bien grave. « Le juge-de-paix, dit M. de Cous- » tant) n'a fait aucune mention des taches <lans son procès- » verbal: » Je n'ai pas dit non plus que cette mention eût été faite dans le procès-verbal du juge-de-paix, j'ai dit seulement qu'il les avait remarquées , comme le procureur du Roi et \%
)uge d'instruction 9 sans parler d'aucuns procès-yerbaux. Mais M. Constant avait besoin d'un prétexte , à ce qu'il parait , pour servir de transition à une accusation plus sérieuse. Selon lui , il faut conclure de ce que ces taches ne sont pas constatées 9 qu'elles n'existaient pas lorsque ce magistrat s'est saisi de la veste.
« Comment 9 dit-il, se sont-elles miraculeusement trans- » portées de l'habit brun ( car il convient qu'il 'y avait des » taches de sans;; dans l'habit brun) à la veste d'indienne ? » Je l'ig^nore , mais leur existence au moment des débats est un fait qui serait établi par trop de témoignages pour pouvoir être dénié. Si elles ont été transportées d'un habit sur un autre , ce n'est du moins ni par les membres de la Cour d'assises, ni par les jurés , ni par les témoins , qui n'ont pas eu cette veste à leur disposition. Il faut que M. Constant cherche d'autres coupables. £t qu'importe d'ailleurs la couleur de l'habit taché de sang, puisque le témoin Aiénîl n'a pu préciser ( M. Constant l'avoue ) quel était celui dont Regnault était revêtu le jour de l'assassinat ? Est-«e sur cette circonstance qu'a été fondée la condamnation , et tout cela n'a-t-ii pas été éclairci dans les débats ? Il s'appuye de l'autorité d'un avocat de Paris, qui a écrit dans l'affaire; moi je m'appuie du témoignage d'un des jurés , homme également plein d'honneur et digne de foi, qui a vu les taches de sang.
Impiaidcnts apologistes ! s'écrie M. Constant; que veutil dire ? Que signifie celte menace? Où se trouve donc ici l'imprudence, sinon dans celui quisuppose une ligue de douze jurés, de je ne sais combien de magistrats et de témoins, pour faire périr un innocent que la plupart d'entre eux ne connaissaient mênie pas avantl'affaire ; dans celui qui attaque des jurés parce qu'ils sont nobles , des témoins parce qu'ils sont pauvres, des magistrats parce qu'ils sont impassibles? Imprudente apologie , dites-vous ; et sur quoi donc a porté cette apologie imprudente ? Est-ce sur un criminel convaincu et condamné à l'unanimité ? Non ; c'est sur des magistrats, des jurés et des témoins , sur nos plus précieuses institutions : ainsi l'imprudence n'est pas d'attaquer les objets les plus respectables , mais de les défendre ! ! !
Le malheur a des droits sacrés ! qui tous le dispute ? Mais a-t-on jamais considéré un homme condamné pour un horrible assassinat suivi de vol , et ayant eu le vol pour objet, conune un malheureux digne de cet intérêt qui a fait dire: Res sacra miser! Ce qui est digne du plus noble intérêt.
ee sont des magistrats , des {ares, des témoins, à qni les convenances interdisent de descendre dans Tavène , et que M. Constant, sans égard pour leur délicate position, flétrit autant qu'il est en lui , dans des écrits qui se renouvellent à tout moment. Mais quelle confiance peut se flatter demé^ riter un homme qui ne craint pas d'imprimer : » J'aî pu ^ à j» la distance où je suis, acquérir la conviction complète que » Regnault n'est pas coupable. » £t il s'agit d'une procédure pviT jurés I Quel privilège vous avez , M. Constant ! Aînsi^ ¥ou» n'avez entendu ni les interpellations du président, ni le» déclarations des témoins , ni les réponses du prévenu ; Touft n'avez pu i:emarquer ni ses hésitations , ni ses contradictions, ni ses aveux, ni l'expression de sa figure , car aucune de ces choses n'a été écrite , et cependant vous avez pu acquérir la conviction complète de l'innocence de Regnault ! A qui parlez-vous ? Qui de nous n'a pas été juré et ne sait qu'il âut au moins avoir assisté aux débats d'un procès par Juré» pour se permettre , non pas d*aflirmer que le condamné est innocent, mais seulement de parler sur le fond de l'affaire? Pourquoi cet homme si convaincu de l'innocence de soti client , n'a-t-il répondu qu'à un des articles de ma lettre ? Tous étaient graves, mais tous étaient vrais , prouvés, inattaquables. Je l'ai déjà dit , et il me force à le répéter : Regnault a obtenu ce qu'on n'accorde presque jamais aux criminels, même les moins indignes d'intérêt, une révision. En cft'ct,le procès en faux témoignage n'était autre chose qu'une révision véritable. £h bien! Qu'est-il résulté de ce procès? Il n'a ser^'i qu'à mettre dans le plus grand jour l'équité dii premier arrôt. Aujourd'hui l'on poursuit avec un ton d'amertume et avec l'expression de la menace une seconde révision , c'est-à-dire ce qui n'a jamais été , je ne dirai pas obtenu , mais même demaridé ! Et quelle pièce nouvelle et décisive deTinnocence dè'Regnault apportez-vous? car c'est une pièce de ce genre qu'il faut produire pour obtenir une révision. Aucune. Vous n'en alléguez même pas. Ainsi, vous viendrez répéter contre les juges , le procureur du Roi , le procureurgénéral, les jurés . les témoins, contre les dépositions, les procès - verbavix et les actes de la procédure , ce que vous avez déjà dit au Tribunal de première instance , à la Cour royale de Rouen, à la Cour de cassation, et dans une foule d'écrits; ce qui , en un mot, a été apprécia et jugé souvtralnement par Ce qu'il y a de plus élevé <lans notre m is;ist'rature ! n'est-on pas tenté de se demander quelle est H^autorité de M. Constant , quelle sorte de çonliauce
il trouve dans ses lumières, pour oser proposer le boulcvcrsrment de notre ordre judiciaire, fruit de la sagesse et de Texpérienee des siècles ? Fouillez , Mousieur , dans nos archives judiciaires, et chcrchez-y un seul exemple pour justifief votre étrange préteution.
Cependant lU. Constant ne craint pas d^imprimer à la £ace de la terre « que Regnault est un malheureujt contre Tin- 9 nocence duquel on u*ose plus rien alléguer! » Sans doute il avait pensé qu'il parlerait toujours' seul , et c'était dans cette vue 9 on ne peut en douter 9 qu'il muUipliait les menac.es: « cette nécessité de répondre à tout , disait-il , je souhaite » qu'on me l'épargne !» Eh ! Monsieur , si vous vouliez éloigner les contradicteurs, il fallait vous borner à parler de l'innocence de Regnault; je n'aime pas les assassins 9 mais ma main serait séchée plutôt que d'écrire lin mot qui eût retardé d'un seul moment la eommutation de sa peine ; mais je n'ai pu rester indifférent à vos attaques contre des hommes à qui la société même faisait une obligation des pénibles devoirs qu'ils ont remplis 9 parce qu'en les attaquant vous portez atteinte à des institutions dont tout bon français doit désirer le maintien. Encore une fois, adressez-vous à la clémence du Roi, et personne ne viendra s'interposer entre un criminel qui supplie, et le souverain dont il implore sa grâce.
J'ai gardé l'anonyme ; qu'importe à M. Constant d'avoir mou nom tout entier ou d'en avoir trois lettres seulement? lui-même ne signe-t-il pas quelquefois B. C. ? Je ne suis pas anonyme apparemment au bureau de la Quotidienne ; M. Constant peut m'y adresser ses réclamations. Je n'ai jamais laissé une lettre polie sans réponse; mais je déclare que voilà la dernière lettre publique que j'écrirai sur cette affaire.
Officier de cavalerie en non activité.
Dernière réponse adressée au Journal du Commerce.
L'anonyme de IdiQuotidienné ayant publié contre Regnault une seconde lettre , je suis forcé de vous supplier d'insérer une réponse, qui heureusement sera courte cette fois. L'anonyme veut toujours prouver qu'il y a des taches de sang dans la veste d'indienne dont Afénil prétend avoir vu Regnault i'evêtu. Vos lecteurs peuvent se rappeler que i'^y^is dil que
ces taches avaient été remarquées dans un Iiabft de chaste que Re^naiiit ne portait pas. Que fait l'anonyme pour prouver «on assertion ? 11 cite un anonyme 9 et il appelle cela s'appuyer d'un témoignage; avec cette manière, il aura des témoignages tant qu'il voudra; moi , )e nie le fait, et j'ai signé. Je me suis appuyé d'un témoignage ^ et j'ai nmnmé celmi dont \e m'appuyai». Que le public juge «ntre deux hommes qui écrivent pour un malheureux, et qui signent» rt deux hommes , s'il y eu a deux^ qui écrivent contre ce malheureux et ne signent pas.
L'anonyme convient qu'aucune mention des taches de san|^ dans cette veste d'indienne n'a été faite dans le procès- verbal ; mais il dit que le juge~de-paix les avait remarquées. Comment n'a- 1 -il pas constaté sa remarque ? c'était son devoir impérieux, son obligation stricte. L'anonyme deniande ce ^e je conclus de cette circonstance. Il m'y force , et je vais le dire. Avec cette manière de procéder, que l'anonyme suppose , un juge-de-paix ( remarquez que je ne dis pas que cela soit arrivé ; au contraire , puisque dans le fait il n'y a pas eu ûe taches de sang dans l'habit en question ), pourrait se saisir d*an habit non taché de sang , et, six mois plus tard, Phabit pourrait se produire taché de sang aux débats; Certes , quand à s'agit d'un meurtre ,,des taches de sang sur l'habit qu'on dit avoir été celui du prévenu, sont une chose assez importante pour qu'elle soit constatée à l'instant même où cet habit passe en des mains étrangères, sans quoi le prévenu serait à la merci des altérations qu'on pourrait faire aux vètemens qu'on aurait Saisis , pour donner au crime de la vraisemblance. C'est pourquoi j'ai appelé l'anonyme imprudent apologiste^ parce qu'eu alléguant un fait qui n'est pas, ce n'était pas RcgnauU qu'il inculpait, mais des niagistrats, que par l'événement je uie trouve ici défendre en prouvant que l'allégaf ion est fausse.
« Qu'importe ? s'écrie maintenant l'anonj^me; est-ce sur cette circonstance qu'a été fondée la condamnation ? « Et pourquoi donc faisiez-vous de cette circonstance un moyen contre Regnaulî ? vous disiez tout-à-lheure que si elle existait , c'était une charge terrible : Vous parliez de l'impression qu'elle avait produite sur les jurés, les juges et le public. Je vous prouve que le fait est faux , et voilà que vous me répondez, qu'il n'est d'aucune importance. Logique de la haine , heureusement vous vous démasquez.
L'anonyme me reproche de n'avoir pas réfuté les autres
sirticleg de sa lettre , tous graves, dît-îl, tous vrais, prouvés inattaquables. Je viens de la relire. Hors le fait que j'ai relevé, cette lettre n'en contient pas un. Quant- aux déclamations vagues et aux insinuations perfides , je respecte assez le public pour n'y pas répondre. Mais pourquoi , de son côté, Tanonyme n'a-t-il rien dît de tant d'autres circonstances relevées dans mes lettres , des contradictions de Ménil , de rimpossibilité physique que Rcgnault eût commis le crime, vu le temps, l'heure, le genre des armes, la résistance ; enfin, sur le procès en calomnie , dont cependant la Quo^ tidienne ne peut avoir perdu le souvenir ? Je voudrais bien voir un petit article sur ce procès en calomnie dans la Quû-
tidiennô.
L'anonyme se justifie enfin de ne pas se nommer. Il ma demande si son nom m'importç. Non , certes, bien qu'il soil très-libre de me l'apprendre. Ce qui m'importe , c^est que Regnault soit sauvé, ensuite j'oublierai sans peine l'existence de l'anonyme « comme j'oublierais son nom , si je le savais. Je signe quelquefois B« C. , dit-il ; mais cette signature me désigne assez. Je n'ai d'ailleurs rien écrit , jamais, qui fût de uature à compromettre la vie d'un homme , qui n'a plus d'espoir que dans le recours en grâce; et j?i j'étais assez malheureux pour être réduit à cette nécessité effroyable, je signerais mon nom tout entier.
Pardon , Monsieur^ de cette importunité nouvelle. Ce n'est pas moi qui cherche ces occasions de revenir si souvent sur une affaire déplorable; mais j'ai toujours à craindre que mon silence ne nuise à un infortuné , et cette idée me poursuit . sans cesse.
Agréez , etc.
BENJAMIN CONSTANT
Article du Moniteur ^ du 5 avril.
Le Roi vient de prononcer sur le recours en grâce de Wilfrid Regnault, et la peine de mort à laquelle il avait été condamné , est commuée en celle de vingt années d'emprisonnement. Nous avons cherché à nous rendre compte des motifs et de retendue de la clémence royale dans une affaire qui a si vivement occupé l'attention publique , heureux d'avoir encore , en cette occasion , à chérir sa bonté souveraine, eu même temps que nous a<uniroiis sa sagesse.
"Wilfrid Reg^nault a été condamné par des jurés. De nombreuses réclamations se sont élevées depuis en sa faveur ; des circonstances extraordinaires ont marqué Fépoque de sa condamnation. Elle a été suivie d'une procédure en faux lémoignage contre le seul témoin qui ait été entendu contre lui. Bien que cette procédure ait été sans résultat , des doutes se sont élevés dans beaucoup d'esprits. On n'a que trop d'exemples 9 hélas I des erreurs dans lesquelles peuvent tomber , en matière criminelle , les cœurs les plus droits , lés esprits les plus sages et les plus éclairés ; on n'a vu que trop souvent l'innocence succomber sous leségaremens d'une indignation vertueuse , alors que les esprits ont été trop vivement préoccupés par le# premiers indices d'une criminalité qui dès-lors leur a paru certaine. Maisenfîn , les jurés avaient prononcé sur le sort de WlltVid; et quelque conséquence qu'on ait pu et voulu tirer de la procéduie écrite, on doit ^vant tout reconnaître qu'il n'appartient à personne de réviser 9 ni encore moins de condamner un jugc^ment rendu sur des débat qu'il est impossible de reproduire « et dans lesquels la conviction a pu arriver aux jurés par une foule d'indices souvent aussi fugitifs que l'instant qui les a vu produire. La foi qui est due aux arrêts rendus dans celte forme si précieuse ne peut être renversée que par une évidence contraire, et cette évidence ne peut guère résulter que d'une découverte postérieure qui saisirait le véritable coupable ,. et le mettrait enfin sous la main de la justice. Ce cas est prévu par l'article 44^ du Code d'instruction criminelle.
Aujourd'hui nous croyons pouvoir assurer que quiconque aura suivi attentivement la marche de l'affaire de Wilfrid Regnault, et se sera bien pénétré de ses circonstances, demeurera , comme nous , convaincu que la décision Royale concilie tout-à-la-fois le respect et la confiance qui sont dus à Tinstitution du Jury, avec ce que commande l'humanité , du moment où des doutes qui ne sont pas sans quclqu'apparence defond«mentj viennent réclamer en sa faveur. Cette décision a cela de remarquable, qu'elle pourvoit à la sûreté de la société, qui serait compromise si un grand coupable était rendu à la liberté , et qu'elle ne laiss# rien d'irréparable dans l'avenir , si des circonstances nouvelles et imprévues venaient à démontrer l'innocence d'un infortuné. ( Moniteur du 5 avril. )