CHAPITRE VIIL
De ^arbitraire.
Avant de combattre tes partisans de I arbitraii?>e > il faut que je prouve que l'arbitraire a desipoçUsansf car telle est sa nature que eeux même qu'il séduit par les facilités qu'il leur offre , sont effrayes jdç sqa nom , lorsqu'il est prononcé; et cette inconséquence est plus sQuveut uo mal entendu qu'qo artifice.
l/airbitraîre » qui a des effets f rës-posijtir$ , est poni> ffaDl une cliose négative: c'est l'absente des règles, èes limites , des définitions , en un mot , ^'absence de tout ce qui est précis.
Or , comme les règles, les limites , les définitions sodt des choses incommodes et fatigantes , on peut fort bien vouloir secouer le joug , et tomber ainsi dans Farbitraire ^ sans s'en douter.
Si je ne définissais donc pas l'arbitraire /]e prontenais vainement qu'il a les effets les plus funestes. Tout le monde en conviendrait : mais tonfle monde protesteraitcontre l'application. Chacun dirai t:L'arbi* traire est sans doute infiniment dangereutK ; mais quel rapport y a t-il entre ses dangers et nous ,-qui ne voulons pas l'arbitraire ?
Ceux-là sont partisans de l'arbitraire , qui -rejettent les principes ; car tout ce qui est déterminé , soit dans les faits^ soir dans les idées , doit conduire à des principes: et l'arbitraire étant l'absence de tout ce qui est déterminé, tout ce qui n'est pas conforme aux principes est arbitraire.
'Ceux-là sont partisans de l'arbitraire , iqui disent qu'il j a une distance qu'on ne peut franchir entre la théorie et la pratique; car tout ce qui peut être précisé étant susceptible de théorie, tout ce qui n'est pas susceptible de théorie est arbitraire.
, *<jleux-là enfin sont partisans* de l'arbitraire, qui, prétendant , avec'Burke « que desaxiomtss mëtaphyiiquement vrais, peuvent être politiquement faux, préfèrent é ce» axiomes des considérarioos v des pré- 'jugés» des «ouvenirs, des faiblesses ^. toutes choses vagues , indéfinissables , ondoyantes ^ * rentrant par conséquent dans le domaine de l'arbitraire.
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lis sont donc nombreux , les partisans de cet arbitraire, dont le nom seul est déleslé : mais c'est que^ précisén^enl par le vague de sa nature, on y enlre sans s'en apercevoir ; on y reste , en croyant en être bien ^éloigné, comme le voyageur que le brouillard entoure , croil voir ce brouillard encore devant lui. L',ai bilraire en fait de science^ serait la perle de loute science ; car h science n'étant que le résultat de faits précis et fixes, il n'y aurait plus de science, là où il n'y .aurait pjus rien de fixe ni de précis. Mais comme lés sciences n'ont aucpn point de contact avec les intérêts personnels» on n'a jamais songé à y glisser l'arbitraire^ Aucun calcul individuel, aucune vue particqtière ne réclament contre les principes en gépmétrie.
L'arbitraire en fait de morale, serait la perte de toute morale , car l;i morale étant un assemblage de règles, sur lesquelles les individus doivent pouvoir <;ompterpiutuellement dans leurs relations sociales, il n j aurait plus de morale, là où. il n'existerait plus de règles. Mais, comme la morale a un point de contact perpétuel avec les intérêts de chacun, tous se sont constamment opposés, sans le savoir, et par instinct, à l'introduction de l'arbitraire dans la morale.
Ce que l'absence des intérêts personnels produit dans les sciences, leur présence , au contraire^ Ui produit dans la morale.
L'arbitraire en institutions politiques, est de même la perte de toute institution politique; caries insti- ^ti|tions politiques étant l'assemblage dt;s règles sur lesquelles les individus doivent pouvoir compter dans Içurs relations comme citoyens , il n'y a plus d'insliluùoQs politiques , là où ces règles n'existent pas.
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Mais il n'en a pas été ie la politique comme des sciences ou de la morale.
La polilique ««vanl beanconp dépeints de contact avec les inléiêls perboniiels, mais ces points de coo* tact n'étant ni égaux, ni perpétuels, ni immédiats; elle n'a eu contre l'arbitraire ^ ni la sauve g'arde de l'absence totale des intérêts, comme dans les sciences, ni la sauvegarde de leur présence égale et constante^ comme dans ta morale.
C'est doue spécialement dans la politique que l'arbitraire s'est réfugié ; car je ne parle pas de la religion qui, n'étant ni une science, ni une relation sociale, ni une institution , sort absolument de fa sphère de nos considéralionsk actuelles.
L'arbitraire est incompatible avec l'existehce d'un gouvernement, considéré sous le rapport de son institution : il est dangereux pour Texistence d^un gouvernement, sous le rapport de son action : il ne donne aucune garantie à Texislence d'un gouvernement, sous le rapport de la sûreté des individus qui le composent.
Je vais prouver ces trois assertions successivement.
Les institnlions politiques ne sont que des contrats. La nature des contrats est de poser des bornes fixes : or l'arbitraire, étant précisément l'opposé de ce qui constitue un contrat, sape par la base toute institution politique.
Je sais bien que ceux même qui,' repoussant les principes comme incompatibles avec les institutions humaines, ouvrent un champ libre à l'arbitraire, voudraient le mî tiger et le limiter; mais'eelle espérance
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est absurde : car pour mîliger ou limiter Varbitralret il Faudrait lui prescrire des bornes précises, cl il ces? serait d'être arbitraire.
Il doit, de sa nature, être partout, ou n'être nulle part. Il doit être partout , non de fait, mais de droit; et nous verrons tout à l'heure ce quetrant celte diflç* rence. Il est destructeur de tout ce qu'il atteint, car il anéantit la garantie de tout ce qu'il atteint : or, sans la.garantie; rien n'existe que de fait, et le fait n'est qu'un accident. Il n'y a d'exislaul en institution que ce qui existe de droit.
Il s'ensuit que toute institution qui veut s'établir sans garantie, c'est-à-dire , par i'arbilraire,esl une institution suicide, et que si une seule partie de l'ordre social est livrée à l'arbitraire ^ la garantie de tout le reste s'anéantit.
L'arbitraire est donc incompatible avec l'existence d'un gouvernement, considéré sous le rapport de son institution. Il est dangereux pour un gouvernenaent^ considéré sous le rapport de son action : car, biea qu'en précipitant sa marche , il lui donne quelquefois l'air de la force, il ôte néanmoins toujours à son action la régularité et la durée.
En recourant à l'arbitraire,, les gouverneraens donnent les mêmes droits qu'ils prennent. Ils perdent pai^ conséquent plus qu'ils ne gagnent ; ils perdent tout.
* En disant à un peuple^ vos lois sont insuffisantes pour vous gouverner , ils autorisent ce peuple à répondre : Si nos lois sont insuffisantes, nous voulons d'autres lois, et à ces mots, toute l'autorité légitime d'un gouvernement tombe : il né lai reste plus que la force ;
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il o'«t plas gonwmÈemtnL Car oe fennt aii9si jcroîre trop à la duperie des bommes que leur dire : yous avez conseiili à vous imposer telleou leUe.géiie, pour tous assurer telle protection. Nous .vous ôtoas, cette protection, mais nous vous laissoos cetie g^oe. Youi supporterez d'un côtétoutes les entraves.de i'élat socîaif et de l'autre vous serez^euposén à^ioW'iesilMMfdi de l'état sauvage.
Tel est le langage implicite d'un.gouvecueqoeot qui a recours à Tarbitraire.
Un peuple et un gouvernement Mnl •tou)ours en réciprocité de devoirs. Si la relation du ^uyeroement au peuple -esrt dansila loi , <bins la loi ausysi.sera la relation du peuple an gou%ernement;. niais 51 'la relation du gouvernement an peuple est .dans Tarbitraire, la relation du peuple au gouveroement >sera de niante dans l'arbitraire.
E/ifin l'arbitraire n'est d'ancnn secours à un gouvernement, sous le rapport delà sûreté f\es iudividus qui le composent ; car l'arbitraire n'offre aux individus aucun asile.
Ce que vous faites par la loi contre vos ennemis, vos enheniis ne peuvent le faire contre vous par la loi , car la loi est là , précise et formelle :.elle ne peut vous atteindre, vous, innocent. Mais ce que vous faites contre vos enneruis par larbitrâire?: vos ennemis pourront aussi le faire contre vous par l'arbitraire ; car l'arbitraire est vague et sans bornes : îunoceut ou eoupc'ble, il vous atteindra.
■Lors de mainte conspiration, des^hompies. s'irritaient de l'observance et de la lenteur des formes. Si les conspirateurs avaient triomphé, s^écrialeat-ib,
)ÉttràTefit--îis observé contre nous tontes ces formes ? Et c'est précisément parce (Qu'ils ne les auraient pas observées, qne vous devez les observer. C'est là ce 'qui vous distingue : c'est là , uniqnennenl là , ce qilî ^ous donne le droit de les punir : c'est là ce qui fait d'eux des anarchistes , de vous des amis de Tordre.
Après la conspiration du premier prairial de l'an ITI^ on créa , pour juger les conspinileurs , des commissions militaires, et les réclamations de quelques hom« mes scrupuleux et prévojans ne Furent pas écoutées. Ces commissions militaires enfantèrent les conseils
militaires du i3 vendémiaire an lY. Ces conseils militaires produisirent les commissions militaires de Fructidor delà mémeannée: et ces derniers ont produit les tribunaux militaires dumois de ventôse an V.
Je ne discute point ici la légalité ni la<compétefice ^e ces différensiribuoaiix. Je vouiLseulemenlpi^Quver •qu'il&s'jiutorisenl:et«e.perpétuent parlexemple; et je -vQudraisqu'on ^«efttit enfin, qu'il n'y ift, dans l'incaU tettlablesueeession des circonstances, aucun individu .assez; privilégié, /aucun parti revêtu d'une puissance i^ssez durable pour se croire à l'abri de sa propre doc* -trine, et ne pas redouter que l'application de sa tbéo* rrie ne retombe tôt pu tard sur lui.
6i l'on pouvait aoaljserFroidelnentlestempsépott- «vantables auxquels le 9 thermidor a mis si tard un •ferme, on verraitt|iiela terreur^n'éta.ilque l'arbitraire -poussé à l'extrême. Or, par la nature de l'arbitraire, on ne peut jamais être certain qu'il ne sera point poussé à Textrômc^Ilest même indubitable qu'il s y
portera, toutes^lesfoisqii'ilseraaUaqué. Car nne chose sans borqesy défendue par des moyens sans bornes, jo'est pas susceptible de limilalion L'arbitraire combattant pour l'arbitraire, doit franchir tonte barrière, écraser tout obstacle, produire, en un mot, ce qu'était la terreur.
L'époque désastreuse, connue sous ce nom , nous offre une preuve bien remarquable des assertions que l'on vient de lire.
Nous voyons combien l'arbitraire rend un gonvernemenl nul, sous le rapport de son institution : car, il n'j avait, malgré les e£Purts et le charlatanisme sophistique de ses féroces autt^urs, aucune apparence d'institution dans ce monstrueux gouvernement révolutionnaire , qui se prétait à tous les excès et à tous les crimes, qui n'offrait aucune forme protectrice, aucune loi fixe , rien qui fût précis, déterminé, rica par conséquent qui pùl garantir.
Nous voyonsencorecoumient l'arbitraire se tourne contre un gouvernement , sous le rappoi t de son action. Le gouvernement révolutionnaire péril par l'arbitraire, parce qu'il avait régné par l'arbitraire. N'étant fondé sur aucune loi , il n'eut la sauvegarde d'aucune. La puissance irrégulière et illimitée d'une assemblée unique et tumultueuse , étant son seul principe d'action , lorsque ce principe réagit , rien ne put lui être opposé; et comme le gouvernement révolutionnaire .n'avait été qu'ime suite de fureurs illégales el atroces, r-sadestructionfutl'ouvraged'une juste etsainte fureur.
]Nous voyons enfin comment l'arbitraire , dans un gouvernement, donne à la sûreté individuelle de ceux quigou?ernentunegarantieiusulfi9aDte.Lesmoostre&
qtiî avaient massacré sans jugement on par des jugemens arbitraires^ tombèrent sans jugement , ou par tin jugement arbitraire. I!s avaient mis hors la loi, et ils furent mis hors la loi.
L'arbitraire n'est pas seulement funeste lorsqu'oa s*en sert pour le crime. Employé conlrc le crime, il est encore dangereux. Cet instrument de désordre est un mauvais moyen de réparation.
La raison en est simple. Dans le temps même que quelque chose s'opère par l'arbitraire, on sent que l'arbitraire peut détruire son ouvrage, et que tout avantage qu'on doit à celte cause, est un avantage illusoire; car il attaque ce qui est la base de tout avantage, la durée. L'idée d'illégalité, d'instabilité» accompagne nécessairement tout ce qui se fait ainsi. On a la conscience d'une sorte de protestation tacite contre le bien comme conime le mal , parce que l'un et l'autre paraissent frappés de nullité dans leur base.
Ce qui attache les hommes au bien qu'ils font, c'est l'espérance de le voir durer. Or , jamais ceux qui font le bien par l'arbitraire ne peuvent concevoir cette espérance ; car l'arbitraire d'aujourd'hui prépare la voie pour celui de demain , et ce dernier peut être en sens opposé de l'autre.
Il en résulte un nouvel inconvénient , c'est qu'on cherche à remédier à l'incertitude par la violence. On s'efforce d'aller si loin qu'il ne soit plus possible de rétrograder. On veut se convaincre soi-même de l'effet que l'on produit; on outre son action pour la rendre stable. On ne croit jamais en avoir assez fait pour ôler à son ouvrage la tache ineffaçable de son origine. On cherche dans l'exagération présente tiue
garantie de dupée à venir : et faote de ppnycHr plafees les fondeaiens de son édifice à une juste profoedeur, on bouleverse le terrain » et Ton creuse des ab^nies.
Ainsi naissent et se succèdent, dans les révola* lions , les crimes , dans les réaclioas « les excès ; et ils ne s'arréteni que lorsque l'arbitraire finit*
Mais cette époque est difficile à atteindre. Riea n'est plus commua que de changer dTarbîtraîre : rien n'est plus rare que de passer de racbitraîre à la loi.
Les hommes de bien s*en flattent » et cette erreur n'est pas sans danger. Ils pensent qu'il est tott)oim temps de rendre légaux les effets de l'arbitraire. Ils se proposent de ne faire usage de cette ressource que pour aplanir tous les obstacles^ et après avoir dél;ruit par son secours » c'est à Taide de la loi qu'ib veulent réédifier.
Mais pendant qu'ils emploient ainsi ^arbitraire, ils en prennent l'habitude , ils la donnent à leurs agens; ceux qui en profitent la contractent, et comme rien n'est plus commode » plus aplanissant» cette habitude se perpétue, bien au-delà de l'époque où l'on s'était prescrit de la déposer , et la loi se trouve indéfiniment ajournée.
J'ai déjà exposé ce système dans un ouvrage , où l'on a démêlé , dil-on , beaucoup de machiavélisme. J'aurais cru , iiécmmoios , que rien n'était plus contraire au machiavélisme que le besoin de principes positifs f de lois claires et précises : en un mot , d'institutions tellement fixes , qu'elles ne laissent à la tyrannie aucune entrée, à l'envahissement aucun prétexte.
Le caractère du machiavélisme» c est de préférer
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à (out Farbitraire. L'arbitraire sert mieux toiis les abus de pouToir qu'aucune instilutior^ fixe » quelque défectueuse qu'elle puisse être. Aussi les amis de la liberté doivent préférer les lois défectueuses aux fois qui prêtent à l'arbitraire , parce, qu'il est possible de conserver de h liberté sous des lois défectueuses » et que l'arbitraire rend toute liberté impossible.
L'arbitraire est donc le grand ennemi de toute liberté, ié vice corrupteur de toule institution, le germe de mort qu'on ne peut ni modifier, ni mitiger^ mais qu'il fau^ détruire.
Si l'on hë pouvait imaginer une institution sans arbitraire f ou qu'après l'avoir imaginée, on ne put la faire marcber sans arbitraire , il faudrait renoncer à toute institution , repousser toute pensée , s'abandonner au hasard , et selon ses forces, aspirer à la tjrannie , ou s y résigner (j).
Ge qui , sanâ l'arbitraire, sérail une réforme , p^r lui devient une révolution, c'est-à-dire, un bouleversement. Ge qui| sans l'arbitraire, serait une réparation , par lui devient une réaction , c'est-à-dire , une vengeance et une fureur.