D'ANGLETERRE
La républiqae anglaise était renversée. Le peuple j qui, durant neuf ans , avait soutenu , contre Charles I y une lutte obstinée et sanglante, insouciant maintenant de ses privilèges, et ne croyant plus a des droits que lui avaient ravis , tour à tour, deux espèces de tyrannie, se précipitait avec enlhou* siasme dans l'esclavage. Les restes du long parle* ment^ réunis en convention , consumaient les derr niers momensdeleur existence en servilités expiatoires. Dans des proclamations emphatiques,! en annonçant aux peuples d'Angleterre que Charles II allait revenir , ils repoussaient toute idée d'une constitution mitigée, d'une limite au pouvoir royal ^ d'un pacte entre le roi et son peuple (i).
La ville de Londres'manifestait au roi sa surprise et sa reconnaissance de ce qu'il daignait faire grâce à la nation , et protestait que cette nation coupable n'aurait osé compter sur cet excès de bonté. (2)
(i) Although it can no way he douhtecL, but that his majesty*s rlght and titlc to his cro'wn and kingdonis , is and was every tway compleated by the death qfbis mostroyal father ^ ofglo* rious memory , witliout the ceremonj or solemnity ofaprocla^ motion ^yet, etc. etc, Clarcndon , partie III , pa^e «jôS.
(2) Parlianieniary history , vol.* XXlt , pag. aSg , a gracier ihey did net présume to think themsélves entitledto , on ang other accountthan that ofhis gracious inclinations.
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L'armée, la flotte , toutes les corporations civiles et re« ligieuses se confondaient en expressions de repentir, en protestations d^obéissance. Les agens de Gromweii couraient au devant de Charles IL Les instrumens de l'usurpation allaient saluer la monarchie que tout annonçait devoir être absolue. Ingoldsbj, l'un des juges du roi , mais qui déclarait l'avoir cooliamné contre sa conscience (i) , et qui^ pour mé* riter sa grâce , s'était hâté de charger de fers ses anciens amis (2); l'avare et perfide Monk , le chevalier Ashiej Gooper (5) , le plus vil courtisan du protecteur, et qui l'avait pressé sans cesse de se faire proclamer roi (4)f se distinguaient dans cette procession d'esclaves, parla bassesse de leurs hommages. Aucune réclamation n'osait s'élever. Les défenseurs delaliberté, détenus, ou cachés, ou fugitifs, attendaient en silence l'amnistie qui devait consolider leur opprobre, et la mort qu'ils prévoyaient bien devoir succéder à cetteamnislie violée. Le peuple, étourdi du bruil des canons ^ et du son des cloches , ébloui d'une pompe inusitée^ remplissait les rues de cris tumultueux , et ne vojait dans ce changement su* bit, qu'une occasion de se livrer, sans réserve à l'abrutissement de l'ivresse , el aux excès de la licence. Geux, surtout, qui de quelque manière s'étaient fait remarquer sous la république , pen-
(i) Clarendon , parU ITl , p. 763.
(2) Hume, X , p. 36 j, édit. de Bâie.
(3) Depuis comte de Shaftsbury , et lord chancelier.
(4) Ile was one oflhe tliose who pressed him {Cronvwelt) mostto acceptqf the kingship. Burnet's history of liis owntime, vol. J, pag. i36 , édit. d'Edimbourg ^ no iy58.
sàient» comme dît Burnel (1)9 ne pouvoir mieux désarmer les défiances, qu'en se distinguant par la grossièreté de teurs plaisirs et l'ostentation de la débauche. Ils espéraient que la dissolution de leurs mœurs paraîtrait la meilleure garantie qu'il ne restait dans leur âme aucune étincelle de liberté. Ce fut au milieu de ce sentiment universel, aux acclamations d'une foule immense , a la vtfedu parlement prosterné (2) , que Charles II, le 29 mai 166a, remonta sur le trône.
Tout annonçait un règne clément ; tant de soumission » tant d'idolâtrie devait désarmer Vkme la plus sombre et la plus vindicative. Charles était jeune^ élevé dans le malheur, loin de la puissance corruptrice; ses formes étaient douces, son esprit délicat, soû éloquence persuasive, ses manières ouvertes et séduisantes. Il s'était montré jusqu'alors an)i du plaisir qui amollit le caractère, compagnon de ses courtisans plutôt que leur roi , amant généreux , fidèle ami, maître indulgent et facile (3}. Ceux qui l'entouraient s'étaient interdit publiquement toute idée de sévérité et de vengeance. Dans une déclaration solennelle, qui avait précédé et facilité la restauration , la haute noblesse I les gentilshommes y le clergé , tout le parti du dernier roi, avait annoncé l'oubli le plus complet de toutes les divisions passées^ et demandé que jusqu'au nom de toutes les factions qui avaient existé^ tùt
(i) Burnet , vol. I , p. i5o
(2) ^. la réponse de la Chambre des Communes au Roi. Clarendon , part. III , p. ^58.
(3) F. Hume , XII , 64 ; — Burnet ^ I , t43 ; II , 463.
(i) Thatall mention of parties and factions, and ail rancor and animosities mqy bethrown in , and buried , Uke rubbish , under thejoundation, Ciarendon , part. 111, p. 753.
(2) Hume 9 XI , 6.
(3) Hume, XI, 6.
(4) Hume X 9 134-189.
ISO
éD8€Teli sous les fondemens de l'édifice constitutioniiei(i).
Tels étaient les présages de douceur et de paix de ce nouveau règne; et néanmoins» en avançant, dous allons voir successivement ces présages disparaître, le repos, la sécurité, la vie, enlevés à ceux mémequi demandaient grâce , et la nature violente d'une cootre révolution , l'emporter à la fin sur le caractère du monarque et sur toutes les barrières qu'on s'était flatté d'opposer à la réaction de la vengeance.
Le premier acte de Charles I, fut une proclamation ordonnant aux juges de son père de se rendre eu prison dans quinze jours, sous peine d'être exceptés I de l'amnistie que l'on préparait (2); dix»ne.ufobéireoi; le reste se dispersa. Quelques-uns furent pris, d'autres échappèrent.
Le parlement alors s'occupa de l'amnistie. Nous ne rapporterons par les propositions violentes, faites de tous côtés par des hommes avides de réparer (3), Au milieu de cette épaisse nuit de dégradation , l'on voit briller un seul acte de courage. Fairfax , (4) qui avait désapprouvé le supplice de Charles I, qui avait refusé de servir l'usurpation de Gromwell, Fairfax, infirme et vieux, fit pour la dernière fois entendre, dans cette assemblée d'esclaves, le langage d'un homme libre : « Si quelqu'un , leur dit-il , mérite
n d'être excepté de celle amnistie que vous voulez « limiter, c'est moi, général de l'armée répnbli- <c caine durant toute la guerre, moi^ commandant « encore celle armée lors des procédures contre le « roi , et qui pouvais, si je l'eusse jugé convenable , •c employer la force publique , pour empêcher soa « jugement ou sa mort(i). » Cette voix d'un vieillard ne fut point écoulée, et le comté de Bristol insistait pour excepter du pardon quiconque aurait servi le parlement (a) , lorsque Charles H se donna le mérite de la clémence.
L'amnistie fut publiée, les juges du roi furent exceptés, ainsi que deux hommes qui n'étaient pas de ce nombre, le général Lambert et le chevalier' Vane. •
Il fallut alors établir un tribunal pour procéder contre ces hommes condamnés d'avance. Ce tribunal fut composé de trente-quatre commissaires, dout quinze avaient été lesennemis les plus furieux de Charles 1(5), et convertis zélés, se trouvaient heureux, sans doute, d'avoir des victimes à immoler à leur nouveau culte.
Je n'examinerai point ici les sentences qu'ils pro- ' noncërent. Il ne s'agit point de juger les juges de Charles I, c'est à les voir mourir que nous sommes appelés , et le témoignage de Hume lui-même, nous apprend que jamais un courage plus calme, une
(i) Mi^moires de Ludlow , t. III, p« n J traduct. française, ëdit. d'Amsterdam , 1707.
(i) Hume, XI, 6.
(3) Ludlow, m, 65.
« s'effrayer i la tyrannie de Cromwell; qu'il était M prêt à braver avec la même constance les rigueurs (c du gouvernement actuel , et de la loi pervertie; «€ qu'il aurait pu, comme bien d'autres , à la restauccralion du roi 9 chercher un asile hoi^ de TAnglecc terre; mais qu'il avait préféré, à l'imitation des « noms les plus illustres des siècles anciens , périr « dans la défense de la liberté , et témoigner par « son sang en faveur de la cause honorable à la- « quelle il avait voué sa vie (1). j»
Jusqu'ici nous n'avons raconté que le traitement qu'éprouvèrent les fondateurs ou les partisans les plus zélés de la république anglaise. Ces vengeances de partie qui semblent se borner aux chefs , peuvent ne pas effrayer la foule passive , dont la destinée est l'obéissance , et dont les excès même se perdent dans l'obscurité ; mais nous allons voir l'esprit de vengeance percer cette obscurité lutélaire , et la proscription descendre confusément jusque sur une multitude^ dont les noms même lui étaient inconnus.
Nous commencerons par l'Ecosse, parce que cette partie de la Grande-Bretagne fut la première à la merci du roi. Charles, dans ses lettres de Hollande au parlement d'Angleterre , avait annoncé une amnistie ; l'Ecosse , au contraire , n'avait rien obtenu de pareil (2) : le parlement de Slirling, il est vrai, avait passé un acte d'oubh auquel le roi avait donné
(i) Cette défense du chevalier Vane est traduite lillcralement de Hume , XI , ^i-J\5.
(a) Buraet ,1, i48 ; — Hume, XT , a 4.
son approbation ; mais les registres de ce parlement s'étaient perdus (i). Les cavaliers ^ à la tête desquels était le comte de Middellon , sollicitaient avec instance, tant pour assouvir leur ressentiment, que pour se partager l'héritage des condamnés , le supplice detousceuxquiavaientpris part aux guerresciviles,(2). Ce comte de Middellon , auquel Charles II confia le gouvernement de l'Ecosse , se livrait habituellement aux excès du vin , et l'ivresse rendait en lui la cruauté plus insensée (3). La première victime fut le marquis d'Argjle, l'un des chels des montagnards de TEcosse y un homme d'un caractère sévère , d'une fierté indomptable, superstitieux, comme on l'était à cette époque , mais irréprochable dans ses mœurs, et l'objet de la vénération profonde des Ecossais (4)* H paraissait à l'abri de toute accusation ^ par deux actes de pardon , l'un sanctionné par Charles I en i64i , l'autre en i65ji par Charles II (5). Son fils, lord Lorn j avait été de tout temps le plus zélé défenseur de la royauté (6) ; il avait bravé plusieurs dan« gers, et subi une détention de dix ans pour cette cause (7). Le marquis d'Argyle écrivit au roi, pour lui demander la permission de se rendre auprès de
(1) Burnet , I , i5o.
(2) Hume , XII , 9.
(3) Burnet, 1 , 149.
(4) /4ll the cavaliers , as they 'werefull of revenge , hoped to hâve the estâtes ofthose who had been concerned in the late wars y divided amongthem, Burnet , I , i48.
(5) Hume , XI ;= Burnet , I , ao5.
(6) Burnet, 1,35.
(7) Hame , XI , 24-
lui. Charles répondit en termes obligeans^ mais ëqui- '^oques. Le marquis d'Arg'yle , arrivé à Londres , fut envoyé à la tour , et renvoyé de là en Ecosse (i). (Son procès fut instruit avec une grande solennité:. on ne put Taccuser que de s'être soumis à l'usurpation; un crime, dit Hume, qu'il partageait avec le peuple entier des trois royaumes (2); mais, pour faire paraître cette soumission plus volontaire, Monk , alors devenu duc d'Aibemarle, publia sa propre correspondance avec le marquis d'Argyle, pendant la durée de la république: cette inexcusable lâcheté répandit une indignation mêlée de terreur; mais le parlement n'hésita pas à fonder sa sentence sur ces lettres divulguées (5). Argyle mourut avec constance et courage. Son fils , quelque temps après, fut condamné lui-même à mort sur une lettre interceptée : il disait dans cette lettre , qu'il avait appris que ses ennemis le caiojpniaient près du roi ; mais qu'il était parvenu à désabuser sa majesté. Une loi de la Grande-Bretagne , tombée dès long-temps en désuétude , déclare coupable de haute trahison quiconque sème la discorde entre le roi et ses sujets. On prétendit qu'en dévoilant au roi les artifices de ses ennemis , lord Lorn avait semé la discorde entre
lui et eux , et la loi lui fut appliquée (4). La sentence
(i) Burnet , 1 , i5o.
(2) Nothing remained but to try himfor lus compliance 'with the usurpation , a crime common to him witli the <whole nation.
(3) Burnet , I ; 1 78 ; — Hume , XI , 25.
(4) This letter (pf lord Lorn) v^>as carried into the parlia* mè^t and complained ofas Itasing-making , since lord Lorn preiendedhç has discoveredthe lies ofhis enemies to the kinSy
«7 resta sans exéculion ; mais , dans la suite ^ lord Lorn, eoprêlaotson serment de fidélité au roi, ajant ajouté qu'il regardait comme une partie de ce serment IV bligation de faire tout ce qui serait en sa puissance pour servir la religion et Tétat^ ces paroles furent considérées comme un crime de haute-trahison (i);
'which was^ a sowing dissention beiween the king and his suif
fectSj and the creating in the king an ill opinion ofthern he
was upon this condemned to die y as guilty of leasing^making. Burnet , 1 , 21 4-2 1 5. Lorn was tried upon an old , tyrannical , absurd la^v against leasing- making, hy which il 'was rendered ' crimincU to belie the subjects tho the king , or create in him an ill opinion ofthern : he ^vas condemned to die. Hume, XI, 114, (1) Cet exemple d'injustice est tellement incroyable y que je crois devoir traduire ici les propres expressions de Hume. Lorsque lord Lorn^ dit-il, alors comte d'Argyle, prêta son sermeot comme membre du conseil privé, il ajouta , en présence du duc de York, une explication qu'il avait auparavant communiquée à ce prince ^ et qu'il croyait avoir reçu son approbation. Elle était conçue en ces mots : J'ai attentivement examiné le serment que l'on exige , et mon plus vif désir est de donner , dans cette occasion , une preuve d'obéissance. Je suis convaincu que le parlement n'a pu vouloir imposer des sermens contradictoires a en conséquence , chacun doit interpréter celui-ci de la manière qui lui parait la plus raisonnable. Je le prèle donc, en tant qu'il n'est p&s contradictoire en lui-même , et subversif du protestantisme. Mais je déclare que je ne me regarde nullement comme obligé de m' abstenir de ce que je croirai avantageux à la religion et à l'état , et compatible avec mes devoirs envers le roi. Le duc de York écouta ces paroles sans donner le moindre signe de mécontentement. Argyle fut admis à siéger dans Je conseil d'état; et il était impossible d'imaginer qu'un discours qui n'avait pas excité la moindre désapprobation, serait travesti le lendemain en crime de lèse-majesté. Argyle fut néanmoins arrêté quelques jours aprè^ , comme accusé de haute^trahison
il fut de nouveau condamné à mort : pendant quelque temps encore il déroba sa tête au supplice ; ma» il périt enfin sur un échafaud(i).
Après avoir frappé le peuple Ecossais» dans l'ao de ses hoiiimes les plus distingués^ le gouvernement descendit à des vengeances plus obscures. Uo mi* nistre, nommé Gulhrie, fut pendu pour avoir prêché , dix années auparavant, d'une manière oËeosante pour le roi, bien qu'en faveur de sa cause (a). L'on ne peut s'étonner de son supplice, ajoute Hume, car il avait blessé Charles personnellement (3). Le comte de Tweedale ayant réclamé contre cet arrêt, fut mis en prison au mépris des privilèges du parlement (4). Un artisan, nommé Gowan, fut exécuté, pour avoir ^ en i65o, déserté l'armée royale où il éisÀi simple soldat, et servi depuis dans Tarmée ré-
deleasing-making (acte de semer la dissension entre le roi et ses sujets) , et de parjure. Les expressions les plus innocenles servirent ainsi de base à une accusation qui devait lui ravir rhonnour , la fortune et la vie. Les formes de la loi ne furent conservées qu'aiin de légitimer, ou pour mieux dire d'aggraver l'oppression. De cinq juges, trois trouvèrent Argy le coupable. Un juré, composé de quinze nobles, le déclara convaincu. La sentence fut prononcée. Son exécution ayaut été suspendue , Argyle s'échappa de prison. Il fut dégradé de noblesse, et lous ses biens furent confisques. Tous les détails de cette procédure, ajoute Hume , furent inlâmes et incompatibles , non-seulement avec un gouvernement libre , mais avec un gouvernement civilisé. Hume , XII , 1 1- 1 3.
(i) Burnet, II, 3-38.
(i) Burnet, I , i6o.
(3) Hume, XI, '2S.
(4) Hume, XI, a5.
pablicainè (i). Warrisloun, un vieillard, dont le seul crime était d'avoir fait un instant partie de la ciiambre haute, formée par Gromwell, après une l'ésislance de sept années aux propositions de Tusurpateur, fut saisi en France, où il avait cherché un asile. Traîné en Ecosse, dans un état de maladie qui lui avait ravi Tusage de la raison , il fut traduit devant ses juges qui purent à peine lui faire comprendre qu'il était accusé. Dans quelques intervalles lucides, il essaya de se défendre; mais sa raison l'ayant abandonné , les juges prononcèrent et firent exécuter la sentence de mort (2).
. Ces châtimens partiels, ces exécutions détaillées ne suffirent pas long-temps à l'esprit contre révolutionnaire. Les proscriptions ne sont jamais si terribles que lorsqu'elles sont rédigées en lois générales; et ce n'est que sous cette forme , que la fureur des partis peut enlacer ses victimes, et régulariser avec complaisance tout le mal qu'elle est avide de faire. Le parlement d'Ecosse déclara nulles toutesles lois promulguées depuis l'année i633 (3). Il renversa de la sorte, dit Huihe, toutes les barrières élevées en faveur de la constitution {&). Il soumit, par ce seul acle^ trente années à des lois rétroactives. Il accorda au roi et à son conseil le droit d'imposer des amendes arbitrairement; ajoutant que le refus de les acquitter, serait une cause d'exclusion de l'am-
(i) Burnet , I, 181.
{'i) Burnet , I, 297.
(3) Burnet, I , 167.
(4) Hume, Xr, 22.