DE L'É
J'ÉTOIS fort content de mon exemple, & cependant je m'apperçus que l'enfant n'en étoit point frappé. J'eus befoin d'un peu de temps pour fentirque je n'avois fait qu'une fottife. Car, fans parler de l'impofTibilité qu'à douze ans un enfant pût fuivre mon explication, l'utilité de cette expérience n'entroit pas dansfon efprit, parce qu'ayant goûté des deux vins, & les trouvant bons tous deux , il ne joignoit aucune idée à ce mot de fabrication que je penfois lui avoir fî bien expliqué; ces autres mots mal-fain , poifon , n'avoient même aucun fens pour lui : il étoit la-deffus dans le cas de l'Hiftorien du Médecin Philippe ; c'eft le cas de tous les enfans.
Les rapports des effets aux caufes dont nous n'appercevons pas la liaifon, les biens & les maux dont nous n'avons aucune idée, les befoins que nous n'avons jamais fentis , font nuls pour nous ; il eft. împoflible de nous intérefler par eux à rien faire qui s'y rapporte. On voit a quinze ans le bonheur d'un homme fage , comme a trente la gloire du paradis. Si l'on ne conçoit bien l'un & l'autre, on fera peu de chofe pour les acquérir, & quand même on les concevroit, on fera peu de chofe encore fi on ne les defire, fi on ne les fent convenables à foi. Il eft aifé de convaincre un enfant que ce qu'on veut lui enfeignereft utile; mais ce n'eft rien de le convaincre fi l'on ne fait le perfuader. En vain la tranquille raifon nous fait approuver ou blâmer , il n'y a que la pafïion qui nous faflè agir , & comment (è pafTïonner pour des intérêts qu'on n'a point encore?
Ne montrez jamais rien à l'enfant qu'il ne puiffe voir. Tandis que l'humanité lui eft prefque étrangère, ne pouvant l'élever à l'état d'homme , rabaifTez pour lui l'homme à l'état d'enfant. En fongeant à ce qui lui peut être utile dans un autre âge, ne lui parlez que de ce dont il voit dès-à-préfent l'utilité. Du refte jamais de comparaifons avec d'autres enfans, point de rivaux, point de concurrens , même a la courfe, aufîî-tôt qu'il commence à raifonner : j'aime cent fois mieux qu'il n'apprenne point ce qu'il n'apprendroit que par jaloufie ou par vanité. Seulement je marquerai tous les ans les progrès qu'il aura faits, je les comparerai à ceux qu'il fera l'année fuivante; je lui dirai, vous êtes grandi de tant de lignes , voila le foffé que vous fautiez , le fardeau que vous
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portiez; voici la diftance où vous lanciez un caillou, la carrière que vous parcouriez d'une haleine, &c. Voyons maintenant ce que vous ferez. Je l'excite ainfi fans le rendre jaloux de perfonne ; il voudra fe furpaffer , il le doit ; je ne vois nul inconvénient qu'il foit émule de lui-même.
Je hais les livres ; ils n'apprennent qu'à parler de ce qu'on ne fait pas. On dit qu'Hermès grava fur des colonnes les élémens des fciences, pour mettre fes découvertes à l'abri d'un déluge. S'il les eût bien imprimées dans la tête des hommes, elles s'y feroient confervées par tradition. Des cerveaux bien préparés font les monumens où fe gravent le plus sûrement les connoiflances humaines.
N'y auroit-il point moyen de rapprocher tant de leçons éparfes dans tant de livres? De les réunir fous un objet commun qui pût être facile à voir , intérefTant à fuivre , & qui pût lèrvir de Simulant, même à cet âge ? Si l'on peut inventer une fituation où tous les befoins naturels de l'homme fe montrent d'une manière fenfible à l'efprit d'un enfant, & où les moyens de pourvoir a ces mêmes befoins, fe développent fucceflivement avec la même facilité, c'eft par la peinture vive & naïve de cet état qu'il faut donner le premier exercice à fon imagination.
Philosophe ardent, je vois déjà s'allumer la vôtre. Ne vous mettez pas en frais ; cette fituation eft trouvée , elle eft décrite , &, fans vous faire tort, beaucoup mieux que vous ne la décririez vous-même; du moins avec plus de vérité & de fimplicitc. Puifqu'il nous faut abfolument des livres, il en exifte un qui fournit, à mon gré , le plus heureux traité d'éducation naturelle. Ce livre fera le premier que lira mon Emile : feul il compofera durant long-temps toute fa bibliothèque , ,& il y tiendra toujours une place diftinguée. Il fera le texte auquel tous nos entretiens fur les fciences naturelles ne ferviront que de commentaires. Il fervira d'épreuve durant nos progrès à l'état de notre jugement, & tant que notre goût ne fera pas gâté , fa leâure nous plaira toujours. Quel eft donc ce merveilleux livre ? Eft- ce Ariftotc, eftee Pline, eft-ce Buftbn ? Non ; c'eft Ilobinfon Ciuloé.
RoBlNSON Cri'foé dans fon isle, feul , dépourvu de l'aflïftance de fes iemblables & des inftrumens de tous les arts, pourvoyant cependant à la fubfiftance, a fa confervation , & fe procurant même une forte de bien-être; voilà un objet intéreflàrit pour tout âge & qu'on a mille moyens de rendre agréable aux enfans. Voilà comment nous réalifons l'isle déferte qui me fervoit d'abord de comparaifon. Cet état n'eft pas , j'en conviens , celui de l'homme focial ; vraifemblablement il ne doit pas être celui d'Emile; mais c'eft fur ce même état qu'il doit apprécier tous les autres. Le plus sûr moyen de s'élever au-defîus des préjugés , & d'ordonner fes jugemens fur les vrais rapports des chofes, eft de fe mettre à la place d'un homme ifolé , & déjuger de tout comme cet homme en doit juger lui-même, eu égard à fa propre utilité.
Ce roman , débarralTé de tout fon fatras , commençant au naufrage de Robinfon près de fon isle, & finiflant à l'arrivé du vaiffeau qui vient l'en tirer, fera tout à la fois l'amufement & I'inftruclion d'Emile durant l'époque dont il eft ici queftion. Je veux que la tête lui en tourne, qu'il s'occupe fans cefTe de fon château, de fes chèvres, de fes plantations; qu'il apprenne en détail, non dans des livres, mais furies chofes, tout ce qu'il faut favoir en pareil cas; qu'il penfe être Robinfon lui-même; qu'il fe voye habillé de peaux , portant un grand bonnet, un grand fabre , tout le grotefque équipage de la figure, au parafol près dont il n'aura pas befoin. Je veux qu'il s'inquiette des mefures à prendre, fi ceci ou cela venoit à lui manquer ; qu'il examine la conduite de fon héros ■ qu'il cherche s'il n'a rien omis, s'il n'y avoit rien de mieux à faire; qu'il marque attentivement fes fautes, & qu'il en profite pour n'y pas tomber lui-même en pareil cas : car ne doutez point qu'il ne projette d'aller faire un établifTement femblable; c'eft le vrai château en Efpagne de cet heureux âge, où l'on ne connoît d'autre bonheur que le néceffaire & la liberté.
Quelle refiburce que cette folie pour un homme habile , qui n'a fu la faire naître qu'afin de la mettre à profit! L'enfant pre/Té de fe faire un magafin pour fon isle, fera plus ardent pour apprendre, que le maître pour enfeigner. Il voudra favoir tout ce qui
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eft utile, & ne voudra favoir que cela; vous n'aurez plus befoîn de le guider, vous n'aurez qu'à le retenir. Au refte , dépêchonsnous de l'établir dans cette isle, tandis qu'il y borne fa félicité; car le jour approche où, s'il y veut vivre encore, il n'y voudra plus vivre feul ; & où Vendredi, qui maintenant ne le touche guères, ne lui fuffira pas long- temps.
La pratique des arts naturels , auxquels peut fuffire un feul homme, mené a la recherche des arts d'induftrie , & qui ont befoin du concours de plufieurs mains. Les premiers peuvent s'exercer par des folitaircs , par des fauvages ; mais les autres ne peuvent naître que dans la fociété, & la rendent néceflaire. Tant qu'on ne connoît que le befoin phyfique, chaque homme fe fiiffit à luimême; l'introduction du fuperflu rend indifpenfable le partage & la diftribution du travail ; car bien qu'un homme travaillant feul ne gagne que la fubliftance d'un homme, cent hommes travaillant de concert, gagneront de quoi en faire fubfifter deux cens. Si-tôt donc qu'une partie des hommes fe repofe , il faut que le concours des bras de ceux qui travaillent, fupplée au travail de ceux qui ne font rien.
VOTRE plus grand foin doit être d'écarter de l'efprit de votre élevé toutes les notions des relations fociales qui ne font pas a fa portée; mais quand l'enchaînement des connoiffances vous force a lui montrer la mutuelle dépendance des hommes, au lieu de la lui montrer par le côté moral , tournez d'abord toute fon attention vers l'induftrie & les arts méchaniques, qui les rendent utiles les uns aux autres. En le promenant d'attelier en attelier, ne fouffrez jamais qu'il voye aucun travail fins mettre lui-même la main à l'œuvre ; ni qu'il en forte fans favoir parfaitement la raifon de tout ce qui s'y fait, ou du moins de tout ce qu'il a obfervé. Pour cela travaillez vous-même, donnez-lui par-tout l'exemple; pour le rendre maitrc, foycz par- tout apprentif; & comptez qu'une heure de travail lui apprendra plus de chofes , qu'il n'en rctiendroit d'un jour d'e> plications.
Il y a une eft ime publique attachée aux différens arts, en raifon
in ver le
de v Éducation. 233
inverfe de leur utilité réelle. Cette eftime fe mefure directement fur leur inutilité même, & cela doit être. Les arts les plus utiles font ceux qui gagnent le moins, parce que le nombre des ouvriers fe proportionne au befoin des hommes, & que le travail néceffaire a tout le monde, rtfte forcément a un prix que le pauvre peut payer. Au contraire, ces importons qu'on n'appelle pas artifans, mais artiftes, travaillant uniquement pour les oififs & les riches, mettent un prix arbitraire à leurs babioles; & comme le mérite de ces vains travaux n'eft que dans l'opinion, leur prix même fait partie de ce mérite , & on les eftime a proportion de ce qu'ils coûtent. Le cas qu'en fait le riche ne vient pas de leur ufage, mais de ce que le pauvre ne les peut payer. Nolo haberc bona t nifi quibus populus inviderit. (54.)
Que deviendront vos élevés, fi vous leur laiffez adopter ce fot préjugé, fi vous le favorifez vous-même, s'ils vous voyent, par exemple , entrer avec plus d'égards dans la boutique d'un orfèvre que dans celle d'un ferrurier ? Quel jugement porteront- ils du vrai mérite des arts & de la véritable valeur des chofes , quand ils verront par-tout le prix de fantaifie en contradiction avec le prix tiré de l'utilité réelle, & que, plus la chofe coûte, moins elle vaut î Au premier moment que vous laifTerez entrer ces idées dans leur tête , abandonnez le refte de leur éducation ; malgré vous ils feront élevés comme tout le monde ; vous avez perdu quatorze ans de foins.
Emile fongeant a meubler fon isle , aura d'autres manières de voir. Robinfon eût fait beaucoup plus de cas de la boutique d'un taillandier, que de tous les colifichets de Saïde. Le premier lui eût paru un homme très-refpedable , & l'autre un petit charlatan.
» Mon fils efl fait pour vivre dans le monde: il ne vivra » pas avec des fages , mais avec des foux ; il faut donc qu'il » connoifTe leurs folies , puifque c'eft par elles qu'ils veulent » être conduits. La connoifTanca réelle des chofes peut être
(54) Pctron.
Traité de V Édite. Tome I. G g
234 Traité
•a bonne , mars celle des hommes & de leurs jugemens vaut
» encore mieux ; car dans la fociété humaine le plus grand inf-
» trument de l'homme eft l'homme , & le plus fage eft celui qui
» fe ferr le mieux de cet inftrument. A quoi bon donner aux
» enfans l'idée d'un ordre imaginaire tout contraire à celui qu'ils
» trouveront établi , & fur lequel il faudra qu'ils fe règlent t
» Donnez-leur premièrement des leçons pour être fages, & puis
* vous leur en donnerez pour juger en quoi les autres font foux ?
VOILA les fpécieufes maximes fur lefquelles la faufTe prudence des pères travaille a rendre leurs enfans efclaves des préjugés dont ils les nourriflent, & jouets eux-mêmes de la tourbe infenféedont ils penfent faire l'inftrument de leurs paffions. Pour parvenir k connoître l'homme , que de chofes il faut connoître avant lui ! l'homme eft la dernière étude du fage , & vous prétendez en faire la première d'un enfant ! Avant de l'inftruire de nos fentimens , commencez par lui apprendre à les apprécier : eft-ce connoître une folie que de la prendre pour la raifon? Pour être fage, il faut difcerner ce qui ne l'eft pas : comment votre enfant connoîtra-t-il les hommes, s'il ne fait ni juger leurs jugemens , ni démêler leurs erreurs ? C'eft un mal de favoir ce qu'ils penfent , quand on ignore fi ce qu'ils penfent eft vrai ou faux. Apprenez-lui donc premièrement ce que font les chofes en elles-mêmes; & vous lui apprendrez après ce qu'elles font à nos yeux : c'eft ainfi qu'il faura comparer l'opinion à la vérité, & s'élever au-deiTus du vulgaire : car on ne connoît point les préjugés quand on les adopte , & l'on ne mené point le peuple quand on lui reflemble. Mais fi vous commencez par l'inftruire de l'opinion publique avant de lui apprendre à l'apprécier, afîurez-vous que, quoique vous puifîiez faire, elle deviendra la fienne, & que vous ne la détruirez plus. Je conclus que, pour rendre un jeune homme judicieux, il faut bien former fes jugemens , au lieu de lui dicler les nôtres.
Vous voyez que jufqu'ici je n'ai point parlé des hommes à mon élevé, il auroit eu trop de bon fens pour m'entendrc ; fes relations avec fon cfpèce ne lui font pas encore afTez fenfibles "our qu'il puifte juger des autres par lui. Il ne connoît d'être
humain que lui feul, & même il eft bien éloigné de fè connoître ; mais s'il porte peu de jugemens fur fa perfonne, au moins il n'en porte que de juftes. Il ignore quelle eft la place des autresmais il fent la fienne & s'y tient. Au lieu des Ioix fociales qu'il ne peut connoître , nous l'avons lié des chaînes de la néceflité. Il n'eft prefque encore qu'un être phyfique ; continuons de le traiter comme tel.
C'est par leur rapport fenfible avec fon utilité , fa sûreté , fa confervation, fon bien-être, qu'il doit apprécier tous les corps de la nature & tous les travaux des hommes. Ainfî le fer doit être à fes yeux d'un beaucoup plus grand prix que l'or, & le verre que le diamant. De même il honore beaucoup plus un cordonnier, un maçon, qu'un l'Empereur, un le Blanc & tous les jouailliers de l'Europe; un panifier eft fur-tout , à fes yeux, un homme très- important, & il donneroit toute l'Académie des Sciences pour le moindre confifeur de la rue des Lombards. Les orfèvres, les graveurs, les doreurs ne font, à fon avis, que des fainéans qui s'amufent à des jeux parfaitement inutiles ; il ne fait pas même un grand cas de l'horlogerie. L'heureux enfant jouit du temps fans en être efclave ; il en profite & n'en connoît pas le prix. Le calme des pallions , qui rend pour lui fa fucceffion toujours égale , lui tient lieu d'inftrument pour le mefurer au befoin ( 5 5 ). En lui fuppofànt une montre , auffi-bien qu'en le faifant pleurer , je me donnois un Emile vulgaire , pour être utile & me faire entendre; air quant au véritable, un enfant fi différent des autres, ne ferviroit d'exemple à rien.
Il y a un ordre non moins naturel , & plus judicieux encore, par lequel on confidère les arts félon les rapports de néceflité qui les lient, mettant au premier rang les plus indépendans, & au dernier ceux qui dépendent d'un plus grand nombre d'autres. Cet ordre , qui fournit d'importantes confidérations fur celui de la fo-
[55] Le temps perd pour nous fa du fage eft l'égalité d'humeur & la pnix médire , quand nos pallions veulent de l'ame; il eft toujours à l'un heure, régler fon cours à leur gré. La montre & il la connoît toujours.
Traité
ciété générale , eft femblable au précédent , & fournis au même renverfement dans l'eftime des hommes; en forte que l'emploi des matières premières fe fait dans des métiers fans honneur , prefque fans profit , & que plus elles changent de mains , plus la maind'œuvre augmente de prix & devient honorable. Je n'examine pas s'il eft vrai que l'induftrie foit plus grande & mérite plus de récompenfe dans les arts minucieux qui donnent la dernière forme à ces matières , que dans le premier travail qui les convertit à l'ufage des hommes ; mais je dis qu'en chaque chofe l'art dont l'ufage eft le plus général & le plus indifpenfable , eft inconteftablement celui qui mérite le plus d'eftime, & que celui a qui moins d'autres arts font néceffaires la mérite encore par-defllis les plus fubordonnés , parce qu'il eft plus libre & plus près de l'indépendance. Voila les véritables règles de l'appréciation des arts & de l'induftrie ; tout le refte eft arbitraire & dépend de l'opinion.
Le premier & le plus relpeâable de tous les arts eft l'agriculture : je mettrois la forge au fécond rang , la charpente au troifième , & ainfi de fuite. L'enfant qui n'aura point été féduit par les préjugés vulgaires, en jugera précifément ainfi. Que de réflexions importantes notre Emile ne tirera-t-il point la-deiïusde fon Robinfon ? Que penfera-t-il en voyant que les arts ne fe perfectionnent qu'en fe fubdivifant , en multipliant a l'infini les inftrumens des uns & des autres ? Il fe dira : tous ces gens - lh font fottement ingénieux : on croiroit qu'ils ont peur que leurs bras & kurs doigts ne leur fervent a quelque chofe, tant ils inventent d 'inftrumens pour s'en pafTer. Pour exercer un feul art ils font a^rvis à mille autres , il faut une ville a chaque ouvrier. Pour mon camarade & moi nous mettons notre génie dans notre adrefTe ; nous nous faifons des outils que nous puiffions porter par-toût avec nous. Tous ces gens fi fiers de leurs talens dans Paris, ne fauroient rien dans notre isle, & feroient nos apprentifs a leur tour.
Lkctf^R, ne vous arrêtez pas à voir ici l'exercice du corps & l'adrefTe des mains de notre élevé ; mais confidérez quelle direction nous donnons a fes curiofités enfantines ; confidérez le fens ,
l'efprit inventif, la prévoyance ; confidérez quelle tête nous allons lui former. Dans tout ce qu'il verra, dans tout ce qu'il fera, il voudra tout connortre, il voudra favoir la raifon de tout : d'inftrument en infiniment il voudra toujours remonter au premier ; il n'admettra rien par fuppofition ; il refuferoit d'apprendre ce qui demanderoit une connoiflance antérieure qu'il n'auroit pas : s'il voit faire un refibrt, il voudra favoir comment l'acier a été tiré de la mine ; s'il voit afTembler les pièces d'un coffre , il voudra favoir comment l'arbre a été coupé. S'il travaille lui-même , à chaque outil dont il fe fert, il ne manquera pas de fe dire : fi je. n'avois pas cet outil, comment m'y prendrois-je pour en faire un femblable ou pour m'en paffer ?
Au relte une erreur difficile à éviter dans les occupations pour lefquelles le maître fe paffionne , eft de fuppofer toujours le même goût à l'enfant. Gardez , quand l'amufement du travail vous emporte , que lui , cependant , ne s'ennuye fans vous l'ofer témoigner. L'enfant doit être tout à la chofe , mais- vous devez être tout à l'enfant, l'oblèrver , l'épier fans relâche & fans qu'il y paroiffe , prefTentir tous fes fentimens d'avance, & prévenir ceux qu'il ne doit pas avoir ; l'occuper enfin de manière que non-feulement il fe fente utile à la chofe , mais qu'il s'y plaife à force de bien comprendre a quoi fèrt ce qu'il fait.
La fociété des arts confifle en échange d'indufirie , celle du commerce en échange des chofes , celle des banques en échange de lignes & d'argent ; toutes ces idées fe tiennent , & les notions élémentaires font déjà prifcs; nous avons jette les fondemens de tout cela dès le premier âge , à l'aide du jardinier Robert. Il ne nous refte maintenant qu'a généralifèr ces mêmes idées, & les étendre a plus d'exemples pour lui faire comprendre le jeu du trafic pris en lui - même , & rendu fcnfible par les détails d'hiftoire naturelle qui regardent les productions particulières à chaque pays , par les détails d'arts & de feiences qui regardent la navigation , enfin par le plus grand ou moindre embarras du tranfport fe!on l'éloignement des lieux, fclon la fituation des terres, des mers, des rivières, &c.
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Nulle fociété ne peut exifter fans échange , nul échange fans mefure commune , & nulle mefure commune fans égalité. Ainfi. toute fociété a pour première loi quelque égalité conventionnelle, foit dans les hommes , foit dans les chofes.
L'Égalité conventionnelle entre les hommes, bien différente de l'égalité naturelle, rend néceffaire le droit pofirif , c'eft-à-dire, le gouvernement & les loix. Les connoiffances politiques d'un enfant doivent être nettes & bornées : il ne doit connoître du gouvernement en général que ce qui fe rapporte au droit de propriété dont il a déjà quelque idée.
L'ÉGALITÉ conventionnelle entre les chofes, a fait inventer la monnoie ; car la monnoie n'eft qu'un terme de comparaifon ponr la valeur des chofes de différentes efpèces , & en ce fens la monnoie eft le vrai lien de la fociété : mais tout peut être monnoie; autrefois le bétail l'étoit, des coquillages le font encore chez plufieurs peuples, le fer fut monnoie à Sparte, le cuir l'a été en Suède, l'or & l'argent le font parmi nous.
Les métaux, comme plus faciles à tranfporter, ont été généralement choifis pour termes moyens de tous les échanges, & l'on a convertis ces métaux en monnoie , pour épargner la mefure ou le poids à chaque échange : car la marque dt la monnoie n'eft qu'une atteftation que la pièce ainfi marquée eft d'un tel poids, & le Prince feul a droit de battre monnoie , attendu que lui feul a droit d'exiger que fon témoignage faffe autorité parmi tout un peuple.
L'USAGE de cette invention ainfi expliqué , fe faitfentir au plus fiupide. Il eft difficile de comparer immédiatement des chofes de différentes natures, du drap, par exemple, avec du bled; mais quand on a trouvé une mefure commune , favoir la monnoie"; il eft aifé au fabricant & au laboureur de rapporter la vateur des chofes qu'ils veulent échanger à cette mefure commune. Si telle quantité de drap vaut une telle fomme d'argent, & que telle quantité de bled vaille aufîi la même fomme d'argent, il s'enfuit que le marchand recevant ce bled pour fon drap , fait un échange équi-
table. Ainfi c'eft par la monnoie que les biens d'efpèces diverfes viennent commenïu râbles , & peuvent fe comparer.
N'ALLEZ pas plus loin que cela, & n'entrez point dans l'explication des effets moraux de cette inftitution. En toute chofè il importe de bien expofer les ufages avant de montrer les abus. Si vous prétendiez expliquer aux enfans comment lesfignes font négliger les choies , comment de la monnoie font nées toutes les chimères de l'opinion , comment les pays riches d'argent doivent être pauvres de tout, vous traiteriez ces enfans , non-feulement en philofophes , mais en hommes fages , vous prétendriez leur faire entendre ce que peu de philofophes même ont bien conçu.
Sur quelle abondance d'objets intéreffans ne peut-on point tourner ainfî la curiofité d'un élevé , fans jamais quitter les rapports réels & matériels qui font a fa portée , ni fouffrir qu'il s'élève dans fon efprit une feule idée qu'il ne puiffe pas concevoir ? L'art du maître eft de ne laiffer jamais appéfantir fes obfervations fur des minuties qui ne tiennent à rien , mais de le rapprocher fans ceffe des grandes relations qu'il doit connoître un jour pour bien juger du bon & du mauvais ordre de la fociété civile. Il faut favoir affortir les entretiens dont on l'amufe au tour d 'efprit qu'on lui a donné. Telle queftion , qui ne pourroit pas même effleurer l'attention d'un autre , va tourmenter Emile durant fix mois.
Nous allons dîner dans une maifon opulente ; nous trouvons les apprêts d'un feftin, beaucoup de monde, beaucoup de laquais, beaucoup de plats , un fervice élégant & fin. Tout cet appareil de plaifir & de fête a quelque chofe d'enivrant, qui porte à la tête quand on n'y eft pas accoutumé. Je preffens l'effet de tout cela fur mon jeune élevé. Tandis que le repas fe prolonge , tandis que les fervices fe fuccèdent, tandis qu'autour de la table régnent mille propos bruyans , je m'approche de fon oreille , & je lui dis : par combien de mains eftimeriez-vous bien qu'ait paffé tout ce que vous voyez fur cette table, avant que d'y arriver ? Quelles foules d'idées j'éveille dans fon cerveau par ce peu de mots! A l'inflant voilà toutes les vapeurs du délire abattues. Il rêve, il réfléchit,
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il calcule, il s'inquiette. Tandis que les philofophes égayés par le vin, peut-être par leurs voifines, radotent & font les en fans , le voila lui philofophant tout feul dans fon coin ; il m'interroge, je refufe de répondre , je le renvoie à un autre temps ; il s'impatiente, il oublie de manger & de boire , il brûle d'être hors de table pour m'cntretenir à fon aife. Quel objet pour fa cu'riofité ! quel texte pour fon inftru&ion ! Avec un jugement fain que rien n'a pu corrompre, que penfera-t-il du luxe, quand il trouvera que toutes les régions du monde ont été miles à contribution; que vingt millions de mains, peut-être, ont long-temps travaillé ; qu'il en a coûté la vie , peut-être, à des milliers d'hommes : & tout cela pour lui préfenter en pompe a midi ce qu'il va dépofer le foir dans fa garderobe }
Épier, avec foin les conclufions fccrettes qu'il tire en fon cœur de toutes fes obfervations. Si vous l'avez moins bien gardé que je ne le fuppofe , il peut être tenté de tourner fès réflexions dans un autre fens , & de fe regarder comme un perfonnage important au monde, en voyant tant de foin concourir pour apprêter fon dîner. Si vous présentez ce raifonnement, vous pouvez aifément le prévenir avant qu'il le fafle, ou du moins en effacer auffi-tôt l'impreffion. Ne fâchant encore s'approprier les chofes que par une jouifTance matérielle, il ne peut juger de leur convenance ou difconvenance avec lui que par des rapports fenfibles. La comparaifon d'un dîner fimple & ruftique préparé par l'exercice , affaifonné par la faim, par la liberté , par la joie , avec fon feftjn fi magnifique , & fi compaffé , futrira pour lui faire fentir que tout l'appareil du feftin, ne lui ayant donné aucun profit réel , & fon tftomac fortant tout auffi content de la table du payfan que de celle du financier, il n'y avoit rien à l'un de plus qu'à l'autre qu'il pût 'appeller véritablement lien.
Imaginons ce qu'en pareil cas un gouverneur pourra lui dire. Rippeilez-vous bien ces deux repas, & décidez en vous même lequel vous avez fait avec le plus de plaifir. Auquel avez-vous remarqué le plus de joie ? Auquel a-ton mangé de plus grand jppétit, b"i plus gaiement, ri de meilleur cœur ? Lequel a duré
le
le plus long-temps fans ennui, & làns avoir befoin d'être renouvelle par d'autres fervices ? Cependant voyez la différence : ce pain bis que vous trouvez fi bon , vient du bled recueilli par ce payfan; fon vin noir & groflïer, mais défaltérant & fain, eft du crû de fa vigne ; le linge vient de fon chanvre , filé l'hiver par fa femme, par fes filles, par fa fervante : nulles autres mains que celles de fa famille n'ont fait les apprêts de fa table ; le moulin le plus proche & le marché voifin font les bornes de l'univers pour lui. En quoi donc avez -vous réellement joui de tout ce qu'ont fourni de plus la terre éloignée & la main des hommes fur l'autre table ? Si tout cela ne vous a pas fait faire un meilleur repas , qu'avez-vous gagné à cette abondance ? Qu'y avoit-il-là qui fût fait pour vous ? Si vous euffiez été le maître de la maifon , pourra-t-il ajouter, tout cela vous fût refté plus étranger encore; car le foin d'étaler aux yeux des autres votre jouiflance , eus achevé de vous l'ôter : vous auriez eu la peine & eux le plaifir.
Ce difcours peut être fort beau, mais il ne vaut rien pour Emile dont il paiTe la portée , & à qui l'on ne di<5te point fes réflexions. Parlez-lui donc plus fimplement. Après ces deux épreuves , dites-lui quelque matin : où dînerons - nous aujourd'hui ? Autour de cette montagne d'argent qui couvre les trois quarts de la table , & de ces parterres de fleurs de papier qu'on fert au deflert fur des miroirs ? Parmi ces femmes en grand panier qui vous traitent en marionnette , & veulent que vous ayez dit ce que vous ne favez pas ? Ou bien dans ce village a deux lieues d'ici , chez ces bonnes gens qui nous reçoivent fi joyeufement, & nous donnent de fi bonne crème ? Le choix d'Emile n'eft pas douteux ; car il n'eft ni babillard ni vain ; il ne peut foufFrir la gène , & tous nos ragoûts fins ne lui plaifent point : mais il eft toujours prêt à courir en campagne , & il aime fort les bons fruits , les bons légumes, la bonne crème, & les bonnes gens. (<y6) Chemin faifant, la réflexion vient d'elle-même. Je vois que
( 56 ) Le goût que je fuppofe a mon n'ayant rien de cet air fat & requinque*
élevé pour la campagne, ell un fruit qui plaît tant aux femmes, il en elt
naturel de fon éducation. D'ailleurs » moins fûté que d'autre enfuis; par Traité de Vtduc. Tome / H U
242 Traité
ces foules d'hommes qui travaillent à ces grands repas, perdent bien leurs peines, ou qu'ils ne fongent guères à nos plailîrs.
Mes exemples, bons peut-être pour un fujet, feront mauvais pour mille autres. Si l'on en prend l'efprit, on faura bien les varier au befoin , le choix tient a l'étude du génie propre a chacun, & cette étude tient aux occafions qu'on leur offre de fe montrer. On n'imaginera pas que dans l'efpace de trois ou quatre ans que nous avons a remplir ici, nous puifTions donner a l'enfant le plus heureufement né, une idée de tous les arts & de toutes les fciences naturelles, fuffifante pour les apprendre un jour de lui-même; mais en faifant ainfi paffer devant lui tous les objets qu'il lui importe de connoître, nous le mettons dans le cas de développer fon goût, fon talent, de faire les premiers pas vers l'objet où le porte fon génie, & de nous indiquer la route qu'il lui faut ouvrir pour féconder la nature.
Un autre avantage de cet enchaînement de connoiffances bornées, mais juftes , eft de les lui montrer par leurs liaifons, par leurs rapports , de les mettre toutes a leur place dans fon eftime , & de prévenir en lui les préjugés qu'ont la plupart des hommes pour les talens qu'ils cultivent , contre ceux qu'ils ont négligés. Celui qui voit bien l'ordre du tout, voit la place où doit être chaque partie; celui qui voit bien une partie, & qui la connoît à fond, peut être un favant homme : l'autre eft un homme judicieux ; & vous vous fouvenez que ce que nous nous propofons d'acquérir, eft moins la fcience que le jugement.
Quoi qu'il en foir , ma méthode eft indépendante de mes exemples; elle eft fondée fur la mefure des facultés de l'homme a (es
conféquent il fe plaît moins avec elles, égards qui leur font dus : je me fuis
& fe g;\te inoins dans leur foeiétédont fait une inviolable loi de n'exiger rien
il n'ilt pas encore en état de fentir le de lui dontlaraifonnc fût à fa portée,
charme. Je me fuis gardé de lui ap- & il n'y a point de bonne raifon pour
prendre à leur baifer la main, à leur un enfant de traiter un lexe autrement
dire des fadeurs, pas même à leur mar- que l'autre, r.uer, prélérablemcnt aux hommes , les
différens âges, & fur le choix des occupations qui conviennent à ces facultés. Je crois qu'on trouveroit aifément une autre méthode avec laquelle on paroitroit faire mieux ; mais fi elle étoit moins appropriée à l'efpèce, a l'âge , au fexe , je doute qu'elle eût le même fuccès.
Ek commençant cette féconde période, nous avons profité de la furabondance de nos forces fur nos befoins , pour nous porter hors de nous : nous nous fommes élancés dans les eieux : nous avons mefuré la terre; nous avons recueilli les loix de la nature \ en un mot , nous avons parcouru l'isle entière; maintenant nous revenons à nous ; nous nous rapprochons infenfiblement de notre habitation. Trop heureux, en y rentrant, de n'en pas trouver encore en poffeffion l'ennemi qui nous menace, & qui s'apprête a s'en emparer !
Que nous refte-il a faire après avoir obfervé tout ce qui nous environne? D'en convertir à notre ufage tout ce que nous pouvons nous approprier, & de tirer partie de notre curiofité pour l'avantage de notre bien-être. Jufqu'ici nous avons fait provifion d'inftrumens de toute efpece , fans favoir defquels nous aurions befoin. Peut-être, inutiles à nous-mêmes, les nôtres pourront-ils fervir à d'autres ; & peut-être, à notre tour , aurons-nous befoin des leurs. Ainfi nous trouverions tous notre compte à ces échanges; mais pour les faire, il faut connoître nos befoins mutuels, il faut que chacun fâche ce que d'autres ont à fon ufage , & ce qu'il peut leur offrir en retour. Suppofons dix hommes , dont chacun a dix fortes de befoins. Il faut que chacun, pour fon néceffaire , s'applique à dix fortes de travaux ; mais vu la différence de génie & de talent, l'un réulfira moins à quelqu'un de ces travaux, l'autre à un autre. Tous, propres à diverfes chofes , feront les mêmes, & feront mal fervis. Formons une fociété de ces dix hommes, & que chacun s'applique pour lui feul & pour les neuf autres , au genre d'occupation qui lui convient le mieux; chacun profitera des talens des autres, comme fi lui feul les avoit tous; chacun perfectionnera le fien par un continuel exercice, & il arrivera que tous les dix , parfaitement bien pourvus , auront encore du furabondant pour
II h ij
244 Traité
d'autres. Voila le principe apparent de toutes nos inftitutions. H n'eft pas de mon fujet d'en examiner ici les conféquences ; c'eft ce que j'ai fait dans un autre écrit.
Sur ce principe, un homme qui voudroit fe regarder comme un être ifolé , ne tenant du tout a rien , & fe fuffifant a lui-même, ne pourroit être que miférable. Il lui feroit même impoflible de fubfifter; car trouvant la terre entière couverte du tien & du mien, & n'ayant rien a lui que fon corps, d'où tireroit-il fon néceflaireî En fortant de l'état de nature, nous forçons nos femblables d'en fortir auflï ; nul n'y peut demeurer malgré les autres , & ce feroit réellement en fortir , que d'y vouloir refter dans l'impoflîbilité d*y vivre : car la première loi de la nature eft le foin de fe conferver.
Ainsi fe forment peu-a-peu, dans l'efprit d'un enfant , les idées des relations fociales , même avant qu'il puifle être réellement membre aftif de la fociété. Emile voit que pour avoir des inftrumens à fon ufage, il lui en faut encore a l'ufage des autres , par lefquels il puifle obtenir en échange les chofes qui lui font néceflaires , & qui font en leur pouvoir. Je l'amené aifément à fentir le befoin de ces échanges , & a fe mettre en état d'en profiter.
Monseigneur, il faut que je vive, difoit un malheureux auteur fatyrique au Miniftre qui lui reprochoit l'infamie de ce métier. Je n'en vois pas la nécejjité , lui repartit froidement l'homme en place. Cette réponfe, excellente pour un Miniftre , eût été barbare & fauflb en toute autre bouche. Il faut que tout homme vive. Cet argument auquel chacun donne plus ou moins de force , à proportion qu'il a plus ou moins d'humanité, me paroît fans réplique pour celui qui le fait, relativement à lui-même. Puifque de toutes les averfions que nous donne la nature, la plus forte eft celle de mourir , il s'enfuit que tout eft permis par elle à quiconque n'a nul autre moyen pofhble pour vivre. Les principes fur lefquels l'homme vertueux apprend à méprifer fa vie, & à l'immoler a fon devoir, font bien loin de cette {implicite primitive. Heureux les peuples chez lefquels on peut être bon fans effort &
jufte fans vertu! s'il eft quelque miférable état au monde, où chacun ne puiflè pas vivrs fans mal faire , & où les citoyens foient fripons par néceflîté, fi ce n'eft pas le malfaiteur qu'il faut pendre , c'eft celui qui le force à le devenir.
Si-TOT qu'Emile faura ce que c'eft que la vie , mon premier foin fera de lui apprendre à la conferver. Jufqu'ici je n'ai point diftingué les états, les rangs, les fortunes, & je ne les diftinguerai guères plus dans la fuite , parce que l'homme eft le même dans tous les états ; que le riche n'a pas l'eftomac plus grand que le pauvre , & ne digère pas mieux que lui; que le maître n'a pas les bras plus longs ni plus forts que ceux de fon efclave ; qu'un Grand n'eft pas plus grand qu'un homme du peuple; & qu'enfin les befoins naturels étant par-tout les mêmes , les moyens d'y pourvoir doivent être par - tout égaux. Appropriez l'éducation de l'homme à l'homme, & non pas à ce qui n'eft point lui. Ne voyezvous pas qu'en travaillant a le former exclufivement pour un état, vous le rendez inutile à tout autre; & que s'il plaît à la fortune , vous n'aurez travaillé qu'à le rendre malheureux ? Qu'y a-t-il de plus ridicule qu'un grand Seigneur devenu gueux , qui porte , dans fa misère, les préjugés de fâ nailTance ? Qu'y a-t-il de plus vil qu'un riche appauvri, qui, fe fouvenant du mépris qu'on doit à la pauvreté , fe fent devenu le dernier des hommes ? L'un a pour toute reflburce le métier de fripon public, l'autre celui de valet rampant, avec ce beau mot : il faut que je vive.
Vous vous fiez à l'ordre actuel de la fociété, fans fonger que cet ordre eft fujet à des révolutions inévitables, & qu'il vous eft impoffible de prévoir ni de prévenir celle qui peut regarder vos enfans. Le Grand devient petit, le riche devient pauvre, le Monarque devient Sujet : les coups du fort font ils fi rares que vous puiflîez compter d'en être exempt? Nous approchons de l'état de crife & du fiècle des révolutions. ( $7 ) Qui peut vous répon-
(57) Je tiens pour impoflible, que fur fon déclin. J'ai de mon opinion des
les grandes monarchies de l'Europe raifons plus particulières que cette
aient encore longtemps à durer; toutes maxime; mais il n'efl pas à propos de
ont brille-, & tout Etat qui brille eft les dire ,& chacun ne les voit que trop.
Traité
drede ce que vous deviendrez alors ? Tout ce qu'ont fait les hommes, les hommes peuvent le détruire. Il n'y a de caractères ineffaçables que ceux qu'imprime la nature, & la nature ne fait ni Princes, ni riches, ni grands feigneurs. Que fera donc, dans la baffeffe , ce Satrape que vous n'avez élevé que pour la grandeur 1 Que fera , dans la pauvreté , ce publicain qui ne fait vivre que d'or ? Que fera , dépourvu de tout , ce faftueux imbécille qui ne fait point ufer de lui - même , & ne met fon être que dans ce qui eft étrange à lui ? Heureux celui qui fait quitter alors l'état qui le quitte, & refter homme en dépit du fort! Qu'on loue tant qu'on voudra ce Roi vaincu, qui veut s'enterrer en furieux fous les débris de fon trône; moi je le méprifè, je vois qu'il n'exifte que par fa couronne, & qu'il n'eft rien du tout s'il n'eft Roi : mais celui qui la perd & s'en paffe, eft alors au- defîus d'elle. Du rang de Roi, qu'un lâche, un méchant, un fou peut remplir comme un autre, il monte à l'état d'homme que fi peu d'hommes favent remplir, ^lors il triomphe de la fortune , il la brave , il ne doit rien qu'à lui feul , & quand il ne lui refte a montrer que lui , il n'eft point nul; il eft quelque chofe. Oui , j'aime mieux cent fois le Roi de Syracufe, maître d'école a Corinthe , & le Roi de Macédoine, greffier à Rome, qu'un malheureux Tarquin , ne fâchant que devenir s'il ne règne pas; que l'héritier & le fils d'un Roi des Rois, ( 58 ) jouet de quiconque ofe infulter à fa misère, errant de cour en cour, cherchant par-tout des fecours , & trouvant par-tout des affronts, faute de fàvoir faire autre chofe qu'un métier qui n'eft plus en fon pouvoir.
L'HOMME & le citoyen , quel qu'il foit, n'a d'autre bien à mettre dans la fociété que lui-même, tous fes autres biens y font malgré lui; & quand un homme eft riche, ou il ne jouit pas de fa richeffe, ou le public en jouit auffi. Dans le premier cas, il vole aux autres ce dont il fe prive; & dans le fécond , il ne leur donne rien Ainfi la dette fociale lui refte toute entière, tant qu'il ne paye que de fon bien. Mais mon père, en le gagnant , a
(58) Vonone, fils de Phraate, Roi des Parthes,
de r Education. 247
fervi la fociété. . . Soit, il a payé fa dette, mais non pas la vôtre. Vous devez plus aux autres que fi vous fuflîez né fans bien ; puifque vous êtes né favorifé. Il n'eft point jufte que ce qu'un homme a fait pour la fociété, en décharge un autre de ce qu'il lui doit : car chacun fe devant tout entier , ne peut payer que pour lui , & nul père ne peut tranfmettre à fon fils le droit d'être inutile à fes femblables ; or, c'eft pourtant ce qu'il fait, félon vous, en lui tranfmettant fes richefles , qui font la preuve & le prix du travail. Celui qui mange dans l'oihveté ce qu'il n'a pas gagné lui-même, le vole; & un rentier que l'état paie pour ne rien faire, ne diffère guères, à mes yeux, d'un brigand qui vit aux dépens des pafîàns. Hors de la fociété, l'homme ifolé ne devant rien à perfonne, a droit de vivre comme il lui plaît ; mais dans la fociété, où il vit nécefTairement aux dépens des autres, il leur doit en travail le prix de fon entretien ; cela eft fans exception. Travailler eft donc un devoir indifpenfable à l'homme focial. Riche ou pauvre , puiflant ou foible, tout citoyen oifif eft un fripon.
Oîl , de toutes les occupations qui peuvent fournir la fubftancc à l'homme, celle qui le rapproche le plus de l'état de nature eft le travail des mains : de toutes les conditions , la plus indépendante de la fortune & des hommes , eft celle de l'artifan. L'artifan ne dépend que de fon travail, il eft auffi libre que le laboureur eft efclave : car celui-ci tient a fon champ , dont la récolte eft à la difcrétion d 'autrui. L'ennemi , le Prince , un voifin puifTant, un procès lui peut enlever ce champ ; par ce champ on peut le vexer en mille manières : mais par-tout où l'on veut vexer l'artifan , fon bagage eft bientôt fait ; il emporte fes bras & s'en va. Toutefois l'agriculture eft le premier métier de l'homme ; c'eft le plus honnête , le plus utile, & par conféquent le plus noble qu'il puifTe exercer. Je ne dis pas à Emile : apprends l'agriculture; il la fait. Tous les travaux ruftiques lui font familiers; c'eft par eux qu'il a commencé; c'eft à eux qu'il revient fans cefle. Je lui dis donc : cultive l'héritage de tes pères; mais fi tu perds cet héritage , ou fi tu n'en as point, que faire? Apprends un métier.
Un métier à mon fils ! mon fils artifan ! Monfieur , y penfez-vous ï
248 Traité
J'y penfê mieux que vous, Madame, qui voulez le réduire à ne pouvoir jamais être qu'un Lord, un Marquis, un Prince , & peutêtre un jour moins que rien ; moi , je lui veux donner un rang qu'il ne puiffe perdre, un rang qui l'honore dans tous les temps, & quoi que vous en puifiîez dire, il aura moins d'égaux ace titre qu'à tous ceux qu'il tiendra de vous.
La lettre tue & l'efprit vivifie. Il s'agit moins d'apprendre un métier pour favoir un métier, que pour vaincre les préjugés qui le méprifent. Vous ne ferez jamais réduit h travailler pour vivre. Eh! tant pis, tant pis pour vous. Mais n'importe, ne travaillez point par nécefïïté , travaillez par gloire. AbbaifTez-vous à l'état d'artifan pour être au-deflus du vôtre. Pour vous foumettre la fortune & les chofes , commencez par vous en rendre indépendant. Pour régner par l'opinion , commencez par régner fur elle.
Souvenez- VOUS que ce n'eft point un talent que je vous demande ; c'eft un métier, un vrai métier , un art purement méchanique , où les mains travaillent plus que la tête , & qui ne mené point à la fortune , mais avec lequel on peut s'en paiïer. Dans des maifons fort au-dclTus du danger de manquer de pain, j'ai vu des pères pouflèr la prévoyance jufqu'à joindre au foin d'inftruire leurs enfans celui de les pourvoir de connoiffances , dont, à tout événement, ils pufîent tirer parti pour vivre. Ces pères prévoyans croient beaucoup faire : ils ne font rien , parce que les reffources qu'ils penfent ménager a leurs enfans, dépendent de cette même fortune au-defTus de laquelle ils les veulent mettre. En forte qu'avec tous ces beaux talens, fi celui qui les a , ne fe trouve dans des circonftances favorables pour en faire ufage , il périra de misère comme s'il n'en avoit aucun.
DÈS qu'il efi quefiion de manège & d'intrigues, autant vaut les employer h fe maintenir dans l'abondance, qu'a regagner, du fein de la misère, de quoi remonter a fon premier état. Si vous cultive/, des arts dont le fuccès tient à la réputation de l'artifte ; Ci vous vous rendez propre h des emplois qu'on n'obtient que par 1a faveur , que vous fervira tout cela , quand juficment dégoûté
du
de l'Éducation. 249
du monde , vous dédaignerez les moyens , fans Iefquels on n'y peut réuflir r Vous avez étudié la politique & les intérêts des Princes : voilà qui va fort bien ; mais que ferez -vous de ces connoiiïances, fi vous ne favez parvenir aux miniftres, aux femmes de la Cour, aux chefs des bureaux, fi vous n'avez le fecret de leur plaire; fi tous ne trouvent en vous le fripon qui leur convient? Vous êtes architecte ou peintre : foit ; mais il faut faire connoitre votre talent. Penfez-vous aller de but en blanc expofer un ouvrage au fal Ion ? Oh! qu'il n'en va pasainfi! Il faut être de l'Académie ; il y faut même être protégé pour obtenir au coin d'un mur quelque place obfcure. Quittez-moi la règle & le pinceau; prenez un fiacre, & courez de porte en porte; c'eft ainfi qu'on acquiert la célébrité. Or , vous devez favoir que toutes ces illuftres portes ont des SuifTes ou des portiers qui n'entendent que par geftes, & dont les oreilles font dans leurs mains. Voulez- vous enfeigner ce que vous avez appris, & devenir maître de géographie, ou de mathématique, ou de langues, ou de mufique , ou de deffein ? Pour cela même il faut trouver des écoliers , par conféquent des prôneurs. Comptez qu'il importe plus d'être charlatan qu'habile, & que fi vous ne favez de métier que le vôtre, jamais vous ne ferez qu'un ignorant.
Voyez donc combien toutes ces brillantes reffources font peu folides, & combien d'autres reffources vous font néceffaires pour tirer parti de celles-là. Et puis , que deviendrez-vous dans ce lâche abaiffement ? Les revers, fans vous inftruire , vous aviliflent; jouet plus que jamais de l'opinion publique, comment vous éieverez-vous au-defTus des préjugés, arbitres de votre fort ? Comment mépriferez-vous la baffeffe & les vices dont vous avez befoin pour fubfifter? Vous ne dépendiez que des richefTes , & maintenant vous dépendez des riches; vous n'avez fait qu'empirer votre efclavage , & le furcharger de votre misère. Vous voilà pauvre fans être libre ; c'eft le pire état où l'homme puiffe tomber.
Mais au lieu de recourir pour vivre à ces hautes connoiffances qui font faites pour nourrir l'ame & non le corps , fi vous recourez , au befoin , à vos mains & à l'ufage que vous en favez faire,
Truite de lÉduc. Tome I. Ii
250 Traité
toutes les difficultés difparoifTent , tous les manèges deviennent inutiles; la reflburce eft toujours prête au moment d'en ufer ; la probité, l'honneur ne font plus un obftacle à la vie; vous n'avez plus befoin d'être lâche & menteur devant les grands, fouple & rampant devant les fripons, vil complaifant de tout le monde , emprunteur ou voleur, ce qui eft à-peu-près la même choie quand on n'a rien : l'opinion des autres ne vous touche point; vous n'avez a faire votre cour a perfonne, point de fots à flatter, point de Suiffes à fléchir, point de courtifanne à payer, &, qui pis eft, à encenfer. Que des coquins mènent les grandes affaires, peu vous importe : cela ne vous empêchera pas, vous, dans votre vie obfcure, d'être honnête homme & d'avoir du pain. Vous entrez dans la première boutique du métier que vous avez appris. Maître , j'ai befoin d'ouvrage . . . compagnon , mettez- vous-là , travaillez. Avant que l'heure du dîner (bit venue, vous avez gagnez votre dîner : fi vous êtes diligent & fobre , avant que huit jours fe pafTent, vous aurez de quoi vivre huit autres jours : vous aurez vécu libre , fain, vrai, laborieux , jufte : ce n'eft pas perdre fon temps que d'en gagner ainfi.
Je veux abfolument qu'Emile apprenne un métier. Un métier honnête, au moins, direz-vous. Que fignifie ce mot? Tout métier utile au public n'eft-il pas honnête? Je neveux point qu'il foit brodeur, ni doreur, ni vernifTeur comme le Gentilhomme de LocKe; je ne veux qu'il foit ni muficien, ni comédien, ni faifeur de livres. A ces profeffions près, & celles qui leur reffemblent, qu'il prenne celle qu'il, voudra ; je ne prétends le gêner en rien. J'aime mieux qu'il foit cordonnier que poëte : j'aime mieux qu'il pave les grands chemins que de faire des fleurs de porcelaine. Mais, direz-vous , les archers , les efpions , les bourreaux font des gens utiles. Il ne tient qu'au gouvernement qu'ils ne le foient point ; mais pafTons, j'avois tort; il ne fuftit pas de choifir un métier utile, il faut encore qu'il n'exige pas des gens qui l'exercent, des qualités d'ame odieufes , & incompatibles avec l'humanité. Ainfi revenant au premier mot, prenons un métier honnête; mais fouvenons-nous toujours qu'il n'y a point d'honnêteté fans utilité.
Un célèbre auteur de ce fiècle, dont les livres font pleins de grands projets & de petites vues , avoit fait vœu , comme tous les prêtres de fa communion , de n'avoir point de femme en propre ; mais fe trouvant plus fcrupuleux que les autres fur l'adultère, on dit qu'il prit le parti d'avoir de jolies fervantes, avec lefquelles il rép2roit, de fon mieux , l'outrage qu'il avoit fait à fon efpèce, par ce téméraire engagement. Il regardoit comme un devoir du citoyen d'en donner d'autres à la patrie, & du tribut qu'il lui payoit , en ce genre, il peuploit la claffe des artifans. Si-tôt que ces enfans étoient en âge , il leur faifoit apprendre k tous un métier de leur goût , n'excluant que les profeflions oifeufes , futiles ou fujettes à la mode , telles , par exemple , que celle de perruquier, qui n'eft jamais néceffaire, & qui peut devenir inutile d'un jour à l'autre , tant que la nature ne fe rebutera pas de nous donner des cheveux.
Voila l'efprit qui doit nous guider dans le choix du métier d'Emile; ou plutôt ce n'eft pas à nous de faire ce choix, c'eft a lui ; car les maximes dont il eft imbu , confervant en lui le mépris naturel des chofes inutiles , jamais il ne voudra confumer fon tempe en travaux de nulle valeur , & il ne connoît de valeur , aux chofes , que celle de leur utilité réelle ; il lui faut un métier qui pût fervir à Robinfon dans fon isle.
En faifant paffer en revue devant un enfant les productions de la nature & de l'art ; en irritant fa curiofité , en le fuivant où elle le porte , on a l'avantage d'étudier fes goûts, fes inclinations, fes penchans , & de voir briller la première étincelle de fon génie, s'il en a quelqu'un qui foit bien décidé. Mais une erreur commune & dont il faut vous préferver, c'eft d'attribuer à l'ardeur du talent l'effet de l'occafion, & de prendre pour une inclination marquée, vers tel ou tel art, l'efprit imitatif commun à l'homme & au finge, & qui porte machinalement l'un & l'autre à vouloir faire tout ce qu'il voit faire, fans trop favoir a quoi cela eft bon. Le monde eft plein d'artifuns, & fur-tout d'artiftes, qui n'ont point le talent naturel de l'art qu'ils exercent, & dans lequel on
les a pouffes dès leur bas .îge, foit déterminé par d'autres conve-
252 Traité
nances foit trompé par un zèle apparent qui les eût portés de même vers tout autre art , s'ils l'avoient vu pratiquer auffitôt. Tel entend un tambour & fe croit Général ; tel voit bâtir & veut être architecte. Chacun eft tenté du métier qu'il voit faire , quand il le croit eftimé.
J'Ai connu un laquais , qui , voyant peindre & deffiner fon maître, fe mit dans la tête d'être peintre & deffinateur. Dès l'inftant qu'il eut formé cette réfolution , il prit le crayon , qu'il n'a plus quitté que pour prendre le pinceau, qu'il ne quittera de fa vie. Sans leçons & fans règles il fe mit à defîiner tout ce qui lui tomboit fous la main. Il pafla trois ans entiers collé fur fes barbouillages , fans que jamais rien pût l'en arracher que fon fervice , & fans jamais fe rebuter du peu de progrès que de médiocres difpofîtions lui laifibient faire. Je l'ai vu durant fix mois d'un été trèsardent, dans une petite anti-chambre au midi, où l'on fuffoquoit au pafTage, affis, ou plutôt cloué tout le jour fur fa chaife, devant un globe , deffiner ce globe , le redeffiner , commencer & recommencer fans cefTe avec une invincible obftination , jufqu'a ce qu'il en eût rendu la ronde - boue afïèz bien pour être content de fon travail. Enfin, favorifé de fon maître & guidé par un artifte , il eft parvenu au point de quitter la livrée, & de vivre de fon pinceau. Jufqu'a certain terme la perfévérance fupplée au talent ; il a atteint ce terme , & ne le pafTera jamais. La confiance & l'émulation de cet honnête garçon font louables. Il fe fera toujours eftimer par fon afïiduité, par fa fidélité, par fes mœurs ; mais il ne peindra jamais que des defTus de porte. Qui eft-ce qui n'eût pas été trompé par fon zèle, & ne l'eût pas pris pour un vrai talent? Il y a bien de la différence entre fe plaire a un travail, & y être propre. Il faut des obfervations plus fines qu'on ne penfe , pour s'afTurer du vrai génie & du vrai goût d'un enfant, qui montre bien plus fes defirs que fes difpofitions , & qu'on juge toujours par les premiers , faute de favoir étudier les autres. Je voudrois qu'un homme judicieux nous donnât un traité de l'art d'obferver les enfans. Cet art feroit très-important à connoître : les pères & les maîtres n'en ont pas encore les élémens.
MAIS peut-être donnons-nous ici trop d'importance au choix d'un métier. Puifqu'il ne s'agit que d'un travail des mains , ce choix n'eft rien pour Emile ; & fon apprentiffage eft déjà plus d'a-moitié fait , par les exercices dont nous l'avons occupé jufqu'à préfent. Que voulez-vous qu'il faffe ? Il eft prêt a tout : il fait déjà manier la bêche & la houe; il fait fe fervir du tour, du marteau, du rabot, de la lime; les outils de tous les métiers lui font déjà familiers. Il ne s'agit plus que d'acquérir , de quelqu'un de ces outils, un ufage affez prompt, affez facile pour égaler en diligence les bons ouvriers qui s'en fervent, & il a fur ce point un grand avantage par- deffus tous, c'eft d'avoir le corps agile, les membres flexibles, pour prendre, fans peine, toutes fortes d'attitudes, & prolonger, fans effort, toutes fortes de mouvemens. De plus, il a les organes juftes & bien exercés; toute la méchanique des arts lui eft déjà connue. Pour favoir travailler en maître , il ne lui manque que de l'habitude ; & l'habitude ne fe gagne qu'avec le temps. Auquel des métiers, dont le choix nous refte à faire, donnera-t-il donc affez de temps pour s'y rendre diligent î Ce n'eft plus que de cela qu'il s'agit.
Donnez a l'homme un métier qui convienne à fon fexe, & au jeune homme un métier qui convienne à fon âge. Toute profeffion fédentaire & cafanière , qui efféminé & ramollit le corps, ne lui plaît ni ne lui convient. Jamais jeune garçon n'afpira de lui-même a être tailleur; il faut de l'art pour porter a ce métier de femmes, le fexe pour lequel il n'eft pas fait ( 59 ). L'aiguille & l'épée ne fauroient être maniées par les mêmes mains. Si j'étois Souverain, je ne permettais la couture, & les métiers a l'aiguille , qu'aux femmes , & aux boiteux réduits a s'occuper comme elles. En fuppofant les eunuques néceffaires , je trouve les Orientaux bien fous d'en faire exprès. Que ne fe contententils de ceux qu'a fait la nature, de ces foules d'hommes lâches dont elle a mutilé le cœur î Ils en auroient de refte pour le befoin. Tout homme foible , délicat, craintif, eft condamné par
(59} Il n'y avoit point de tailleurs parmi les anciens : les habits des hommes fc faifoient dans la uiaifon par les femmes.
aj4 Traité
elle à la vie fédentaire ; il eft fait pour vivre avec les femmes,' ou à leur manière. Qu'il exerce quelqu'un des métiers qui leur font propres, a la bonne heure ; & s'il faut abfolument de vrais eunuques , qu'on réduife a cet état les hommes qui déshonorent leur fexe en prenant des emplois qui ne lui conviennent pas. Leur choix annonce l'erreur de la nature : corrigez cette erreur de manière ou d'autre , vous n'aurez fait que du bien.
J'interdis a mon élevé les métiers mal-fains, mais non pas les métiers pénibles , ni même les métiers périlleux. Ils exercent à la fois la force & le courage ; ils font propres aux hommes feuls , les femmes n'y prétendent point ; comment n'ont-ils pas honte d'empiéter fur ceux qu'elles font?
Luclantur paucœ , comedunt colliphia paucce. Vos lanam trahitis, calathi/^ue peracla. refertis. Velkra ( 60 )
En Italie, on ne voit point de femmes dans les boutiques ; & l'on ne peut rien imaginer de plus trifte que le coup-d'œil des rues de ce pays-la , pour ceux qui font accoutumés a celles de France & d'Angleterre. En voyant des marchands de modes vendre aux Dames des rubans , des pompons , du rezeau , de la chenille ; je trouvois ces parures délicates bien ridicules dans de grofles mains, faites pour fouffler la forge & frapper fur l'enclume. Je me difois : dans ce pays les femmes devroient, par rupréfailles , lever des boutiques de fourbiffeurs & d'armuriers. Eh! que chacun fane & vende les armes de fon fexe. Pour les connoitre , il les faut employer.
Jeune homme, imprime à tes travaux la main de l'homme. Apprends à manier d'un bras vigoureux la hache & la fcie, à équarrir une poutre, à monter fur un comble , a pofer le faîte, h l'affermir de jambes de force & d'cntraits ; puis crie a ta fœur de
[60] Juvciv Sat. II.
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venir t'aider a ton ouvrage, comme elle te difoit de travailler à fon point croifé.
J'en dis trop pour mes agréables contemporains , je le fens j mais je me laifie quelquefois entraîner à la force des conféquences. Si quelque homme que ce foit a honte de travailler en public, armé d'une doloire & ceint d'un tablier de peau , je ne vois plus en lui qu'un efclave de l'opinion, prêt à rougir de bien faire, fi-tôt qu'on fe rira des honnêtes gens. Toutefois cédons au préjugé des pères tout ce qui ne peut nuire au jugement des enfans. Il n'eft pas néceflaire d'exercer toutes les profeflîons utiles pour les honorer toutes ; il fuffit de n'en eftimer aucune au-deffbus de foi. Quand on a le choix , & que rien d'ailleurs ne nous détermine, pourquoi ne confulteroit-on pas l'agrément , l'inclination , la convenance entre les profeflîons de même, rang ? Les travaux des métaux font utiles , & même les plus utiles de tous. Cependant, à moins qu'une raifon particulière ne m'y porte, je ne ferai point de votre fils un maréchal, un ferrurier , un forgeron; je n'aimerois pas à lui voir, dans fa forge, la figure d'un cyclopc De même , je n'en ferai pas un maçon , encore moins un cordonnier. Il faut que tous les métiers fe fafTent; mais qui peut choifir, doit avoir égard à la propreté; car il n'y a point là d'opinion : fur ce point les fens nous décident. Enfin, je n'aimerois pas ces ftupides profeflîons , dont les ouvriers , fans induftrie & prefque automates , n'exercent jamais leurs mains qu'au même travail. Les tiiïerands , les faifeurs de bas , les fcieurs de pierre ; a quoi fert d'employer à ces métiers des hommes de fens ? C'eft une machine qui en mené une autre.
TOUT bien confidéré, le métier que j'aimerois le mieux qui fût du goût de mon élevé, eft celui de menuifier. Il eft propre, il eft utile, il peut s'exercer dans la maifon ; il tient fuffifammcnt le corps en haleine; il exige , dans l'ouvrier , de l'adrefle & de l'induftrie, & dans la forme des ouvrage* que l'utilité détermine, l'élégance & le goût ne font pas exclus.
Que fi par hazard le génie de votre élevé étoit décidément
Traité
tourné vers les fciences fpéculatives , alors je ne blâmeroîs pas qu'on lui donnât un métier conforme à fes inclinations; qu'il apprît, par exemple, à faire des inftrumens de mathématiques, des lunettes , des télefcopes , &c.
Quand Emile apprendra fon métier , je veux l'apprendre avec lui ; car je fuis convaincu qu'il n'2pprendra jamais bien que ce que nous apprendrons enfèmble. Nous nous mettrons donc tous deux en apprentiflage , & nous ne prétendrons point être traités en Meffîeurs , mais en vrais apprentifs , qui ne le font pas pour rire : pourquoi ne le ferions- nous pas tout de bon ? Le Czar Pierre étoit charpentier au chantier , & tambour dans fes propres troupes : penfez-vous que ce Prince ne vous valût pas par la naiflance ou par le mérite ? Vous comprenez que ce n'efl- point a Emile que je dis cela ; c'efl: à vous qui que vous puifliez être.
Malheureusement nous ne pouvons paflertout notre temps à l'établi. Nous ne fommes pas feulement apprentifs ouvriers, nous fommes apprentifs hommes ; & l'apprenti flage de ce dernier métier elt plus pénible & plus long que l'autre. Comment feronsnous donc? Prendrons - nous un maître de rabot une heure par jour comme on prend un maître a danferî Non, nous ne ferions pas des apprentifs , mais des difciples; & notre ambition n'eft pas tant d'apprendre la menuiferie, que de nous élever à l'état de menuifier. Je fuis donc d'avis que nous allions toutes les femaines une ou deux fois, au moins, pafTer la journée entière chez le maître , que nous nous levions à fon heure , que nous foyons à l'ouvrage avant lui , que nous mangions a fa table , que nous travaillions fous fes ordres ; & qu'après avoir eu l'honneur de fouper avec fa famille , nous retournions, fi nous voulons, coucher dans nos lits durs. Voila comment on apprend plufieurs métiers à la fois, & comment on s'exerce au travail des mains, fans négliger l'autre apprentiflage.
Soyons Amples en faifant bien. N'allons pas reproduire la vanité par nos foins pour la combattre. S'enorgueillir d'avoir vaincu fes préjugés, c'efl: s'y foumettre. On dit que, par un ancien
ufage
ancien ufage delà Maifon Ottomane, le Grand Seigneur eft obligé de travailler de fes mains, & chacun fait que les ouvrages d'une main royale ne peuvent être que des chef- d'oeuvres. Il diftribue donc magnifiquement ces chef- d'oeuvres aux Grands de la Porte; & l'ouvrage eft payé félon la qualité de l'ouvrier. Ce que je vois de mal à cela n'eft pas cette prétendue vexation ; car, au contraire , elle eft un bien. En forçant les Grands de partager avec lui les dépouilles du peuple, le Prince eft d'autant moins obligé de piller le peuple directement. C'eft un foulagement néceffàire au defpotifme, & fans lequel cet horrible gouvernement ne fauroit fubfifter.
Le vrai mal d'un pareil ufage, eft l'idée qu'il donne a ce pauvre homme de fon mérite. Comme le Roi Midas , il voit changer en or tout ce qu'il touche ; mais il n'apperçoit pas quelles oreilles cela fait pouffer. Pour en conferver de courtes à notre Emile, préfervons fes mains de ce riche talent; que ce qu'il fait ne tire pas fon prix de l'ouvrier, mais de l'ouvrage. Ne fouffrons jamais qu'on juge du fien qu'en le comparant à celui des bons maîtres. Que fon travail foit prifé par le travail même , & non parce qu'il eft de lui. Dites de ce qui eft bien fait , voilà qui eft bien fait; mais n'ajoutez point, qui eft-ce qui a fait cela) S'il dit luimême d'un air fier & content de lui ; c'eft moi qui l'ai fait; ajoutez froidement; vous ou un autre, il n'importe; c'eft toujours un travail bienfait.
BONNE mère , préferve-toi fur- tout des menfonges qu'on te prépare. Si ton fils fait beaucoup de chofes , défie-toi de tout ce qu'il fait : s'il a le malheur d'être élevé dans Paris & d'être riche, il eft perdu. Tant qu'il s'y trouvera d'habiles artiftes , il aura tous leurs talens ; mais loin d'eux , il n'en aura plus. A Paris le riche fait tout ; il n'y a d'ignorant que le pauvre. Cette capitale eft pleine d'amateurs & fur-tout d'amatrices, qui font leurs ouvrages comme M. Guillaume inventoit fes couleurs. Je connois à ceci trois exceptions honorables parmi les hommes, il y en peut avoir davantage ; mais je n'en connois aucune parmi les femmes , & je doute qu'il y en ait. En général on acquiert un nom dans les Traité de VÈduc. Tome I. K- K
Traité
arts comme dans la robe ; on devient artifte & juge des artiftes comme on devient Dofteur en Droit & Magiftrat.
Si donc il étoit une fois établi qu'il eft beau de favoir un métier, vos enfans le fauroient bientôt fans l'apprendre : ils paflèroient maîtres comme les Confeillers de Zurich. Point de tout ce cérémonial pour Emile ; point d'apparence & toujours de la réalité. Qu'on ne dife pas qu'il fait ; mais qu'il apprenne en fi- Ience. Qu'il farte toujours fon chef-d'œuvre, & que jamais il ne parte maître ; qu'il ne fe montre pas ouvrier par fon titre ; mais par fon travail.
Si jufqu'ici je me fuis fait entendre, on doit concevoir comment avec l'habitude de l'exercice du corps & du travail des mains,, je donne infenfiblement à mon élevé le goût de la réflexion & de la méditation , pour balancer en lui la parertê qui réfulteroit de fon indifférence pour les jugemens des hommes , & du calme de fes partions. Il faut qu'il travaille en payfan, & qu'il penfe en philofophe , pour n'être pas aurti fainéant qu'un fauvage. Le grand feau de l'éducation eft de faire que les exercices du corps & ceux de l'efprit fervent toujours de délaflèment les uns aux autres.
Mais gardons-nous d'anticiper fur les inftructions qui demandent un efprit plus mûr. Emile ne fera pas long-temps ouvrier , fans rertentir par lui-même l'inégalité des conditions, qu'il n'avoit d'abord qu'apperçue. Sur les maximes que je lui donne & qui font à fa portée, il voudra m'examiner à mon tour. En recevant tout de moi feul , en fe voyant fi près de l'état des pauvres , il voudra favoir pourquoi j'en fuis fi loin. Il me fera peut-être, au dépourvu , des quertions feabreufes. Vous êtes riche , vous me Vaveç dit , & je le vois. Un riche doit aujfi fon travail à la fociètè , puifquil tft homme. Mais vous , que faites-vous donc pour elle ? Que diroit a cela un beau gouverneur ? Je l'ignore. Il feroit peut-être artez fot pour parler à l'enfant des foins qu'il lui rend. Quant à moi , r.inclicr me tire d'affaire. Voilà , cher Emile, une excellente que f ion. Je vous promets d'y repondre pour moi, quand vous y fere^
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pour vous-même une réponfe dont vous fbyeç content. En attendant j'aurai Join de rendre à vous & aux pauvres ce que j'ai de trop , & de faire une table ou un banc par femaine } afin de n'être pas toutà-fait inutile à tout.
Nous voici revenus à nous-mêmes. Voilà notre enfant prêt à cefler de l'être , rentré dans fon individu. Le voilà fentant plus que jamais la nécefiïté qui l'attache aux chofes. Après avoir commencé par exercer fon corps & fes (eus , nous avons exercé fon efprit & fon jugement. Enfin nous avons réuni l'ufage de fes membres à celui de fes facultés. Nous avons fait un être agiiïant & penfant ; il ne nous refte plus , pour achever l'homme , que de faire un être aimant & fenfible; -c'eft-à-dire , de perfectionner la raifon par le fentiment. Mais avant d'entrer dans ce nouvel ordre de choies , jettons les yeux fur celui d'où nous fortons , & voyons, le plus exactement qu'il eft poflible, jufqu'où nous fommes parvenus.
NOTRE élevé n'avoit d'abord que des fenfations, maintenant il a des idées; il ne faifoit que fentir , maintenant il juge. Car de la comparaifon de plufieurs fenfations fucceflïves ou fimultanées , & du jugement qu'on en porte, naît une forte de fenfation mixte ou complexe , que j'appelle idée.
La .manière de former les idées , eft ce qui donne un caractère a l'efprit humain. L'efprit qui ne forme fes idées que fur des rapports réels, eft un efprit folide; celui qui fe contente des rapports apparens , eft un efprit fuperficiel; celui qui voit les rapports tels qu'ils font, eft un efprit jufte; celui qui les apprécie mal, eft un efprit faux; celui qui controuve àes rapports imaginaires qui n'ont ni réalité, ni apparence, eft un fou ; celui qui ne compare point, eft un imbécille. L'aptitude plus ou moins grande à comparer des idées & à trouver des rapports, eft ce qui fait dans les hommes le plus ou le moins d'efprit, &c.
Les idées fimples ne font que des fenfations comparées. Il y a des jugemens dans les fimples fenfations aufii-bien que dans les fenfations complexes , que j'appelle idées fimples. Dans la faifa-
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tion , le jugement eft purement paflif , il affirme qu'on fent ce qu'on fent. Dans la perception ou idée, le jugement eft actif; il rapproche, il compare, il détermine des rapports que le fens ne détermine pas. Voilà toute la différence, mais elle eft grande. Jamais la nature ne nous trompe ; c'eft toujours nous qui nous trompons.
Je vois fervir à un enfant de huit ans d'un fromage glacé. Il porte la cuillier à fa bouche, fans favoir ce que c'eft, & faifî du froid , s'écrie : Ah! cela me brûle! Il éprouve une fenfation trèsvive ; il n'en connoît point de plus vive que la chaleur du feu , & il croit fentir celle-là. Cependant il s'abufe ; le faififfement du froid le bleffe , mais il ne brûle pas , &c ces deux fenfations ne font pas femblables, puifque ceux qui ont éprouvé l'une & l'autre, ne les confondent point. Ce n'eft donc pas la fenfation qui le trompe, mais le jugement qu'il en porte.
Il en eft de même de celui qui voit, pour la première fois; un miroir ou une machine d'optique, ou qui entre dans une cave profonde, au cœur de l'hiver ou de l'été, ou qui trempe dans l'eau tiède une main très -chaude ou très-froide , ou qui fait rouler entre deux doigts croifés une petite boule, &c. s'il fe contente de dire ce qu'il apperçoit , ce qu'il fent, fon jugement étant purement paflif, il eft impoflîble qu'il le trompe; mais quand il juge de la chofe par l'apparence, il eft actif, il compare, il établit par induction des rapports qu'il n'apperçoit pas, alors il fe trompe o'u peut fe tromper. Pour corriger ou prévenir l'erreur , il a befoin de l'expérience.
Montrez de nuit à votre élevé des nuages paflant entre la lune & lui, il croira que c'eft la lune qui pafle en fens contraire, & que les nuages font arrêtés. Il le croira par une induction précipitée, parce qu'il voit ordinairement les petits objets fe mouvoir préférablemént aux grands, & que les nuages lui femblent plus grands que la lune dont il ne peut eftimer l'éloignement. Lorfque dans un bateau qui vogue, il regarde d'un peu loin le rivage , il tombe dans l'erreur contraire, & croit voir courir la terre, parce que ne fe fentant point en mouvement, il regarde le bateau, la mer ou
la rivière, & tout fon horizon,- comme un tout immobile dont le rivage , qu'il voit courir , ne lui femble qu'une partie.
La première fois qu'un enfant voit un bâton a moitié plongé dans l'eau , il voit un bâton brifé , la fenfation eft vraie , & elle ne laifTeroit pas de l'être, quand même nous ne faurions point la raifon de cette apparence. Si donc vous lui demandez ce qu'il voit, il dit : un bâton brifé , & il dit vrai ; car il eft très-sûr qu'il a la fenfation d'un bâton brifé. Mais quand , trompé par fon jugement, il va plus loin, & qu'après avoir affirmé qu'il voit un bâton brifé, il affirme encore que ce qu'il voit eft en effet un bâton brifé, alors il dit faux : pourquoi cela? Parce qu'alors il devient actif , & qu'il ne juge plus par infpecfion , mais par induction , en affirmant ce qu'il ne fent pas , favoir que le jugement qu'il reçoit par un fens , feroit confirmé par un autre.
Puisque toutes nos erreurs viennent de nos jugemens, il efl clair que fi nous n'avions jamais befoin de juger, nous n'aurions nul befoin d'apprendre ; nous ne ferions jamais dans le cas de nous tromper ; nous ferions plus heureux de notre ignorance que nous ne pouvons l'être de notre favoir. Qui eft- ce qui nie que les favans ne fâchent mille chofes vraies que les ignorans ne fauront jamais? Les favans font- ils pour cela plus près de la vérité ï Tout au contraire; ils s'en éloignent en avançant, parce que la vanité de juger faifant encore plus de progrès que les lumières, chaque vérité qu'ils apprennent ne vient qu'avec cent jugemens faux. Il eft de la dernière évidence que les compagnies favantea de l'Europe ne font que des écoles publiques de menfonges ; & très-sûrement il y a plus d'erreurs dans l'Académie des Sciences, que dans tout un peuple de Hurons.
Puisque plus les hommes favent , plus ils fe trompent; lefeul moyen d'éviter l'erreur eft l'ignorance. Ne jugez point, vous ne vous abuferez jamais. C'eft la leçon de la nature auffi-bien que delà raifon. Hors les rapports immédiats en très-petit nombre & trèsfenfibles que les chofes ont avec nous, nous n'avons naturellement qu'une profonde indifférence pour tout le refte. Un Sauvage ne