‹ Collection complette des œuvres de J.J. RousseauChapitre 12 sur 24 · Traité · texte numérisé non relu

Traité

tourneroit pas le pied pour aller voir le jeu de la plus belle machine , & tous les prodiges de l'éleftriciré, Que ni 'importe? efl le mot le plus familier à l'ignorant, & le plus convenable au fage.

Mais malheureufement ce mot ne nous va plus. Tout nous importe depuis que nous fommes dépendans de tout ; & notre curiofité s'étend néceffairement avec nos befoins. Voila pourquoi j'en donne une très-grande au Philofophe, & n'en donne point au Sauvage. Celui-ci n'a befoin de perfonne ; l'autre a befoin de tout le monde, & fur-tout d'admirateurs.

On me dira que je fors de la nature ; je n'en crois rien. Elle choilit fes initrumens & les règles, non fur l'opinion, mais fur le befoin. Or, les befoins changent félon la fituation des hommes. Il y a bien de la différence entre l'homme naturel vivant dans l'état de nature , & l'homme naturel vivant dans l'état de fociété. Emile n'eft pas un fjuvage à reléguer dans les déferts ; c'eft un fiuvjge fait pour habiter les villes. Il faut qu'il fiche y trouver fon néceffaire , tirer parti de leurs habitans ; & vivre, finon comme eux, du moins avec eux.

PuiSQu'AU milieu de tant de rapports nouveaux, dont il va dépendre, il faudra malgré lui qu'il juge, apprenons-lui donc à juger.

La meilleure manière d'apprendre à bien juger elt celle qui tend le plus à fimplifier nos expériences & a pouvoir même nous en palier fans tomber dans l'erreur. D'où il fuit qu'après avoir longtemps vérifié les rapports des fens l'un par l'autre, il faut encore apprendre à vérifier les rapports de chaque fens par lui-même, fans avoir befoin de recourir à un autre fens; alors chaque fenfation deviendra pour nous une idée, & cette idée fera toujours conforme à la vérité. Telle eit la forte d'acquis dont j'ai tâché de remplir ce troilième âge de la vie humaine.

Cette manière de procéder exigeune patience & une circonfpectiondont peu de maîtres font capables ,& fans laquelle jamais le difciple n'apprendra h juger. Si, parcxemple, lorfque celui-ci s'abufe fur l'apparence du bâton brifé , pour lui montrer fon erreur, vous

vous preflez de tirer le bâton hors de l'eau, vous le détromperez peut-être; mais que lui apprendrez-vous ? Rien que ce qu'il auroic bien- tôt appris de lui-même. Oh! que ce n'eft pas- là ce qu'il faut faire! Il s'agit moins de lui apprendre une vérité, que de lui montrer comment il faut s'y prendre pour découvrir toujours la vérité, Pour mieux l'inftruire , il ne faut pas le détromper fi-tôt. Prenons Emile & moi pour exemple.

Premièrement à la féconde des deux queftions fuppofées , tout enfant élevé à l'ordinaire ne manquera pas de répondre affirmativement. C'eft sûrement, dira-t-il , un bâton brifé. Je doute fort qu'Emile me fa/Te la même réponfe. Ne voyant point la nécelîîté d'être favant ni de le paroître, il n'eft jamais prefte de juger; il ne juge que fur l'évidence, & il eft bien éloigné de la trouver dans cette occafion , lui qui fait combien nos jugemens fur les apparences font fujets a l'illufion, ne fût-ce que dans la perfpe&ive.

D'ailleurs, comme il fait par expérience que mes queftions les plus frivoles ont toujours quelque objet qu'il n'apperçoit pas d'abord, il n'a point pris l'habitude d'y répondre étourdiment. Au contraire , il s'en défie, il s'y rend attentif, il les examine avec grand foin avant d'y répondre. Jamais il ne me fait de réponfe qu'il n'en foit content lui-même; & il eft difficile a contenter. Enfin nous ne nous piquons , ni lui ni moi , de favoir la vérité des chofes , mais feulement de ne pas donner dans l'erreur. Nous ferions bien plus confus de nous payer d'une raifon qui n'eft pas bonne, que de n'en point trouver du tout. Je ne fais, eft un mot qui nous va fi bien à tous deux, & que nous répétons fi fouvcnt qu'il ne coûte plus rien à l'un ni a l'autre. Mais foit que cette étourderie lui échappe, ou qu'il l'évite par notre commode je ne fais, ma réplique eft la même; voyons , examinons.

Ce bâton qui trempe à moitié dans l'eau , eft fixé dans une fituation perpendiculaire. Pour fa voir s'il eft brifé , comme il le paroît , que de chofes n'avons-nous pas à faire avant de le tirer de l'eau ou avant d'y porter la main ?

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i°. D'ABORD nous tournons tout autour du bâton, & nous voyons que la brifure tourne comme nous. C'eft donc notre œil feul qui la change, & les regards ne remuent pas le corps.

z°. Nous regardons bien à plomb fur le bout du bâton qui eft hors de l'eau, alors le bâton n'eft plus courbe, le bout voifin de notre œil nous cache exactement l'autre bout. Notre œil a-t-il redreffé le bâton ?

3ff. Nous agitons la furface de l'eau, nous voyons le bâton fe plier en plufieurs pièces, fe mouvoir en zigzag, & fuivre les ondulations de l'eau. Le mouvement que nous donnons à cette eau fuffit-il pour brifer , amollir & fondre ainfi le bâton?

40. Nous faifons écouler l'eau , & nous voyons le bâton fe redreffer peu-à-peu à mefure que l'eau baifTe. N'en voilà-t-il pas plus qu'il ne faut pour éclaircir le fait & trouver la réfraftion î Il n'eft donc pas vrai que la vue nous trompe , puifque nous n'avons befoin que d'elle feule pour rectifier les erreurs que nous lui attribuons.

Supposons l'enfant aflez ftupide pour ne pas fentir le réfultat de ces expériences ; c'eft alors qu'il faut appeller le toucher au fecours de la vue. Au lieu de tirer le bâton hors de l'eau , laiflez-le dans fa iîtuation; & que l'enfant y pafTe la main d'un bout à l'autre, il ne fentira point d'angle : le bâton n'eft donc pas brifé.

Vous me direz qu'il n'y a pas feulement ici des jugemens; mais des raifonnemens en forme. Il eft vrai ; mais ne voyez-vous pas que fi tôt que l'efprit eft parvenu jufqu'aux idées , tout jugement eft un raifonnement. La confcience de toute fenfation eft une propofition, un jugement. Donc fi- tôt que l'on compare une fenfation à une autre, on raifonne. L'art de juger & l'art de raifonner, font exactement le même.

Emile ne faura jamais fa dioptrique , ou je veux qu'il l'apprenne autour de ce bâton. Il n'aura point difîéqué d'infefles ; il n'aura point compté les taches du folcil ; il ne faura ce que c'eft

qu'un

qu'un microfcope & un télefcope. Vos doâes élevés fè moqueront de fon ignorance. Us n'auront pas tort ; car avant de fè fervir de ces inftrumens , j'entends qu'il les invente , & vous vous doutez bien que cela ne viendra pas fi-tôt.

Voua l'efprit de toute ma méthode dans cette partie. Si l'enfant fait rouler une petite boule entre deux doigts croifés, & qu'il croie fentir deux boules , je ne lui permettrai point d'y regarder qu'auparavant il ne fbit convaincu qu'il n'y en a qu'une.

Ces éclairciflemens furKront, je penfe, pour marquer nettement le progrès qu'a fait jufqu'ici l'efprit de mon élevé, & la route par laquelle il a fuivi ce progrès. Mais vous êtes effrayés, peut-être, de la quantité de chofes que j'ai fait pafler devant lui. Vous craignez que je n'accable fon efprit fous ces multitudes de connoiflànces. C'eft tout le contraire ; je lui apprends bien plus à les ignorer qu'à les favoir. Je lui montre la route de la fcience aifée , à la \rérité ; mais longue, immenfe, lente à parcourir. Je lui fais faire les premiers pas pour qu'il reconnoiffe l'entrée; mais je ne lui permets jamais d'aller loin.

Forcé' d'apprendre de lui-mtme, il ufe de fa raifon & non de celle d'autrui; car pour ne rien donner a l'opinion, il ne faut rien donner à l'autorité, & la plupart de nos erreurs nous viennent bien moins de nous que des autres. De cet exercice continuel il doit réfulter une vigueur d'efprit, femblable a celle qu'on donne au corps par le travail & par la fatigue. Un autre avantage , eft qu'on n'avance qu'à proportion de fes forces. L'efprit, non plus que le corps, ne porte que ce qu'il peut porter. Quand l'entendement s'approprie les chofes avant de les dépofer dans la mémoire, ce qu'il en tire en fuite cft à lui. Au lieu qu'en furchargeant la mémoire à fon infu, on s'expofe à n'en jamais rien tirer qui lui foit propre.

Emile a peu de connoifTances , mais celles qu'il a font véritablement fiennes ; il ne fait rien à demi. Dans le petit nombre des chofes qu'il fait, & qu'il fait bien, la plus importante eft, qu'il y en a beaucoup qu'il ignore & qu'il peut favoir un jour, beaucoup plus que d'autres hommes favent & qu'il ne faura de fa vie, & une

Traité de VÊduc. Tome I Ll

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infinité d'autres qu'aucun homme ne faura jamais. TI a un efprit univerfel , non par les lumières , mais par la faculté d'en acquérir ; un efprit ouvert, intelligent, prêt à tout, & comme dit Montagne, finon inftruit, du moins inftruifable. Il me fuffit qu'il fâche trouver l'a quoi bon, fur tout ce qu'il fait, & le pourquoi, fur tout ce qu'il croit. Encore une fois, mon objet n'eft point de lui donner la fcience ; mais de lui apprendre à l'acquérir au befoin, de la lui faire eftimer exactement ce qu'elle vaut, & de lui faire aimer la vérité par-deflus tout. Avec cette méthode on avance peu , mais on ne fait jamais un pas inutile, & l'on n'eft point forcé de rétrograder.

Emile n'a que ces connoiffances naturelles & purement physiques. Il ne fait pas même le nom de l'hiftoire, ni ce que c'eft que métaphyfique & morale. II connoit les rapports eflentiels de l'homme aux chofes , mais nul des rapports moraux de l'homme à l'homme. Il fait peu généralifer d'idées, peu faire d'abftraâions. Il voit des qualités communes à certains corps fans raifonner fur ces qualités en elles-mêmes. Il connoit l'étendue abftraite a l'aide des figures de la géométrie, il connoit la quantité abftraite à l'aide des lignes de l'algèbre. Ces figures & ces lignes font les fupports de ces abftraftions, fur lefquels fes fens fe repofent. Il ne cherche point à connoître les chofes par leur nature, mais feulement par les relations qui l'intérefient. Il n'eftime ce qui lui eft étranger que par rapport a lui ; mais cette eftimation eft exacle & sûre. La fantaifie, la convention n'y entrent pour rien. Il fait plus de cas de ce qui lui eft plus utile, & ne fe départant jamais de cette manière d'apprécier, il ne donne rien a l'opinion.

Emile eft laborieux, tempérant, patient, ferme, plein de courage. Son imagination nullement allumée ne lui grofiit jamais les dangers: il eft fenfible à peu de maux , & il fait fouffrir avec confiance, parce qu'il n'a point appris a difputer contre la deftinée. A l'égard de la mort, il ne fait pas encore bien ce que c'eft ; mais accoutumé à fubir fans réfiftance la loi de la néceflité, quand il faudra mourir, il mourra fans gémir & fans fe débattre; c'eft tout ce que la nature permet dans ce moment abhorré de tous. Vivre

libre & peu tenir aux chofos humaines, eft le meilleur moyen d'apprendre k mourir.

En un mot , Emile a de la vertu tout ce qui fe rapporte à luimême. Pour avoir auflî les vertus fociales , il lui manque uniquement de connoître les relations qui les exigent ; il lui manque uniquement les lumières que fon efprit eft tout prêt à recevoir.

Il fe confidère fans égard aux autres , & trouve bon que les autres ne penfent point à lui. Il n'exige rien de perfonne, & ne croit rien devoir a perfonne. Il eft feul dans la fociété humaine, il ne compte que fur lui feul. Il a droit auflî plus qu'un autre de compter fur lui-même ; car il eft tout ce qu'on peut être a fon âge. Il n'a point d'erreurs ou n'a que celles qui nous font inévitables ; il n'a point de vices ou n'a que ceux dont nul homme ne peut fe garantir. II a le corps làin, les membres agiles, l 'efprit jufte & fans préjugés, le cœur libre & fans pallions. L'amour- propre, la première & la plus naturelle de toutes, y eft encore a peine exalté. Sans troubler le repos de perfonne , il a vécu content , heureux & libre autant que la nature l'a permis. Trouvez- vous qu'un enfant ainfi parvenu a fa quinzième année, ait perdu les précédentes?

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