LIVRE QUATRIEME
U E nous paiïbns rapidement fur cette terre ! Le premier quart de la vie eft écoulé, avant qu'on en connoifle l'ufage ; le dernier quart s'écoule encore , après qu'on a celle d'en jouir. D'abord nous ne favons point vivre : bientôt nous ne le pouvons plus; &, dans l'intervalle qui fépare ces deux extrémités inutiles , les trois quarts du temps qui nous refte font confumés par le fommeil, par le travail, par la douleur, par la contrainte, par les peines de toute efpèce. La vie eft courte , moins par le peu de temps qu'elle dure , que parce que , de ce peu de temps , nous n'en avons prefque point pour la goûter. L'inftant de la mort a beau être éloigné de celui de la naiflance , la vie eft toujours trop courte , quand cet efpace eft mal rempli.
Nous naifTons , pour ainfi dire , en deux fois : l'une pour cxifter, & l'autre pour vivre; l'une pour l'efpèce , & l'autre pour le fexe. Ceux qui regardent la femme comme un homme imparfait ont tort, fans doute; mais l'analogie extérieure eft pour eux. Jufqu'à l'âge nubile, les enfans des deux fexes n'ont rien d'apparent qui les diftingue : même vifrge , même figure , même teint, même voix, tout eft égal; les filles font des enfans, les garçons font des enfans; le même nom fiiffit à des êtres fi femblables. Les mâles en qui l'on empêche le développement ultérieur du fexe gardent cette conformité toute leur vie ; ils font
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toujours de grands enfans : & les femmes ne perdant point cette même conformité, femblent , à bien des égards , ne jamais être autre chofe.
Mais l'homme en général n'efr pas fait pour refter toujours dans l'enfance. Il en fort au temps prefcrit par la nature, & ce moment de crife, bien qu'allez court, a de longues influences.
f Comme le mugifTement de la mer précède de loin la tempête , cette orageufe révolution s'annonce par le murmure des pallions naiflantes : une fermentation fourde avertit de l'approche du danger. Un changement dans l'humeur, des emportemens fréquens, une continuelle agitation d'efprit , rendent l'enfant prefqu'indifciplinable. Il devient fourd à la voix qui le rendoit docile : c'eft un lion dans fa fièvre ; il méconnoît fon guide, il ne veut plus être gouverné.
Aux fignes moraux d'une humeur qui s'altère, fe joignent des changemens fenfibles dans la figure. Sa phyfïonomie fe développe & s'empreint d'un caractère : le coton rare & doux qui croît au bas de fes joues, brunit & prend de la confiftance. Sa voix mue, ou plutôt il la perd :il n'eff ni enfant ni homme, & ne peut prendre le ton d'aucun des deux. Ses yeux , ces organes de l'ame , qui n'ont rien dit jufqu'ici, trouvent un langage & de l'exprelfion ; un feu naifiant les anime , leurs regards plus vifs ont encore une fainte innocence , mais ils n'ont plus leur première imbécillité : il fent déjà qu'ils peuvent trop dire, il commence à favoir les baifler Se rougir; il devient fenfible, avant de favoir ce qu'il fent ; il eft inquiet fans raifon de l'être. Tout cela peut venir lentement & vous laifier du temps encore; mais 11 fa vivacité le rend trop impatiente , fi fon emportement fe change en fureur , s'il s'irrite & s'attendrit d'un inltant à l'autre, s'il verfe des pleurs fansfujet, fi, près des objets qui commencent à. devenir dangereux pour lui, fon pouls s'élève & fon œil s'enflamme, fi la main d'une femme fe pofant fur la lienne le fait frifTonner, s'il fe trouble ou s'intimide auprès d'elle; Ulifle, ô fage Ulillè ! prends garde à toi j les outres que tu fermois avec tant de foin font ouvertes ;
de r Education. 271
les vents font déjà déchaînés ; ne quitte plus un moment le gouvernail , ou tout eft perdu.
C'est ici la féconde naiflance dont j'ai parlé ; c'eft ici que l'homme naît véritablement à la vie, & que rien d'humain n'eft étranger à lui. Jufqu'ici nos foins n'ont été que des jeux d'enfant, ils ne prennent qu'à préfent une véritable importance. Cette époque» où finirent les éducations ordinaires, eft proprement celle où la nôtre doit commencer : mais pour bien expofer ce nouveau plan , reprenons de plus haut l'état des chofes qui s'y rapportent.
Nos pallions font les principaux inftrumens de notre confèrvation ; c'eft donc une entreprife auflî vaine que ridicule de vouloir les détruire ; c'eft contrôler la nature, c'eft réformer l'ouvrage de Dieu. Si Dieu difoit à l'homme d'anéantir les pallions qu'il lui donne, Dieu voudroit & ne voudroit pas, il le contrediroit lui-même. Jamais il n'a donné cet ordre infenfé, rien de pareil n'eft écrit dans le cœur humain ; & ce que Dieu veut qu'un homme faflb , il ne le lui fait pas dire par un autre homme, il le lui dit luimême , il l'écrit au fond de fon cœur.
Or , je trouverois celui qui voudroit empêcher les palfions de naître , prefqu'aufli fou que celui qui voudroit les anéantir ; & ceux qui croiroient que tel a été mon projet jufqu'ici , m'auroient sûrement fort mal entendu.
Mais raifonneroit-on bien, fi , de ce qu'il eft dans la nature de l'homme d'avoir des palfions, on alloit conclure que toutes les pallions que nous fentons en nous, & que nous voyons dans les autres, font naturelles ? Leur fource eft naturelle , il eft vrai; mais mille ruifieaux étrangers l'ont groffie ; c'eft un grand fleuve qui s'accroît fans celle , & dans lequel on retrouveroit à peine quelques gouttes de fes premières eaux. Nos palfions naturelles font très-bornées; elles font les inftrumens de notre liberté, elles tendent à nous conferver. Toutes celles qui nous fubjuguent & nous détruifent, nous viennent d'ailleurs; la nature ne nous les donne pas , nous nous les approprions à fon préjudice.
LÀ fource de nos palfions, l'origine & le principe de toutes les
t.ji Traité
autres , la feule qui naît avec l'homme & ne le quitte jamais tant qu'il vit, eft l'amour de foi: padion primitive , innée, antérieure à toute autre, & dont toutes les autres ne font, en un fens , que des modifications. En ce fens toutes, fi l'on veut, font naturelles. Mais la plupart de ces modifications ont des caufes étrangères, fans lefquelles elles n'auroient jamais lieu ; & ces mêmes modifications, loin de nous être avantageufes , nous font nuifibles ; elles changent le premier objet, & vont contre leur principe : c'eft alors que l'homme fe trouve hors de la nature, & fe met en contradiction avec foi.
L'amour, de foi-même eft toujours bon & toujours conforme à l'ordre. Chacun étant chargé fpécialement de fa propre confervation, le premier & le plus important de fes foins, eft, &doit être, d'y veiller fans cefle; & comment y veilleroit-il ainfi , s'il n'y prenoit le plus grand intérêt?
Il faut donc que nous nous aimions pour nous conferver ; & pat une fuite immédiate du même fentiment, nous aimons ce qui nous conferve. Tout enfant s'attache a fa nourrice : Romulus devoit s'attacher a la louve qui l'avoit allaité. D'abord cet attachement eft purement machinal. Ce qui favorife le bien - être d'un individu l'attire; ce qui lui nuit le repoufTe; ce n'eft la qu'un inftinft aveugle. Ce qui transforme cet inftinft en fentiment, l'attachement en amour, l'averfion en haine, c'eft l'intention manifeftée de nous nuire ou de nous être utile. On ne fe paflionne pas pour les êtres infenfibles qui ne fuivent que l'impulfion qu'on leur donne; mais ceux dont on attend du bien ou du mal par leur difpofition intérieure, parleur volonté, ceux que nous voyons agir librement pour ou contre, nous infpirent des fentimens femblablcs à ceux qu'ils nous montrent. Ce qui nous fert, on le cherche; mais ce qui nous veut fervir, on l'aime: ce qui nous nuit, on le fuit; mais ce qui nous veut nuire, on le hait.
Le premier fentiment d'un enfant eft de s'aimer lui-même; & le fecond , qui dérive du premier, eft d'aimer ceux qui l'approchent ; car dans l'état de foiblelTc où il eft, il ne connoît perfonne que par l'allifiance & les foins qu'il reçoit. D'abord l'attachement
qu'il
<3u'il a pour fa nourrice & fa gouvernante n'eft qu'habitude. II les cherche parce qu'il a befoin d'elles, & qu'il fe trouve bien de les avoir; c'eft plutôt connoifiànce que bienveillance.il lui faut beaucoup de temps pour comprendre que non - feulement elles lui font utiles , mais qu'elles veulent l'être ; & c'eft alors qu'il commence à les aimer.
Un enfant eft donc naturellement enclin a la bienveillance , parce qu'il voit que tout ce qui l'approche eft porté a l'affifter, & qu'il prend de cette obfervation l'habitude d'un fentiment favorable à fon elpèce ; mais à mefure qu'il étend fes relations , fes befoins , fes dépendances aflives ou pafîîves, le fentiment de fes rapports a autrui s'éveille, & produit celui des devoirs & des préférences. Alors l'enfant devient impérieux, jaloux, trompeur, vindicatif. Si on le plie à PobéifTance, ne voyant point l'utilité de ce qu'on lui commande, il l'attribue au caprice, à l'intention de le tourmenter, & il fe mutine. Si on lui obéit à lui-même, auflî-tôt que quelque chofe luiréfifte, il y voit une rébellion, une intention de lui réfifter , il bat la chaife ou la table pour avoir défobéi. L'amour de foi , qui ne regarde qu'a nous , eft content quand nos vrais befoins font fatisfaits; mais Pamour-propre , qui fe compare , n'eft jamais content & ne fauroit l'être; parce que ce fentiment , en nous préférant aux autres, exige auffi que les autres nous préfèrent à eux ; ce qui eft impoflîble. Voila comment les partions douces & affeflueufes naiflènt de J'amour de foi , & comment les partions haineufès & irafcibles naiffent de l'amour- propre. Ainfi ce qui rend l'homme effentiellement bon, eft d'avoir peu de befoins & de peu fe comparer aux autres; ce qui le rend eflentiellement méchant, eft d'avoir beaucoup de befoins & de tenir beaucoup à l'opinion. Sur ce principe, il eft aifé de voir comment on peut diriger au bien ou au mal toutes les partions des enfans & des hommes. II eft vrai que ne pouvant vivre toujours fèuls ils vivront difficilement toujours bons : cette difficulté même augmentera néceflàirement avec leurs relations ; & c'eft en ceci , fur-tout, que les dangers de la fociété nous rendent l'art & les foins plus indifpenfables, pour prévenir, dans le cœur humain, la dépravation qui naît de fes nouveaux befoins.
Truite de V Édite. Tome I. Mm
274 Traité
.L'ETUDE convenable a l'homme eft celle de fes rapports. Tant qu'il ne fe connoît que par fon être phyfique, il doit s'étudier par fes rapports avec les chofes ; c'eft l'emploi de fon enfance : quand il commence a fentir fon être moral , il doit s'étudier par fes rapports avec les hommes; c'eft l'emploi de fa vie entière, k commencer au point où nous voila parvenus.
Si-tot que l'homme a befoin d'une compagne, il n'eft plus un être ifolé , fon cœur n'eft plus feul. Toutes fes relations avec fon efpèce, toutes les affeclions de fon ame naiflent avec celle-là. Sa première paffion fait bien-tôt fermenter les autres.
Le penchant de l'inftinft eft indéterminé. Un fexe eft attiré vers l'autre , voila le mouvement de la nature. Le choix , les préférences, l'attachement perfonnel font l'ouvrage des lumières, des préjugés, de l'habitude : il faut du temps & des connoifîances pour nous rendre capables d'amour; on n'aime qu'après avoir jugé , on ne préfère qu'après avoir comparé. Ces jugemens fè font fans qu'on s'en apperçoive , mais ils n'en font pas moins réels. Le véritable amour, quoi qu'on en dife, fera toujours honoré des hommes : car, bien que fes emportemens nous égarent , bien qu'il n'exclue pas du cœur qui le fent des qualités odieufes & même qu'il en produife, il en fuppofe pourtant toujours d'eftîmables , fans lefquelles on feroit hors d'état de le fentir. Ce choix, qu'on met en oppofition avec la raifon , nous vient d'elle; on a fait l'Amour aveugle, parce qu'il a de meilleurs yeux que nous, & qu'il voit des rapports que nous ne pouvons appercevoir. Pour qui n'auroit nulle idée de mérite ni de beauté, toute femme feroit également bonne , & la première venue feroit toujours la plus aimable. Loin que l'amour vienne de la nature, il eft la règle & le frein de lès penchans : c'eft par lui, qu'excepté l'objet aimé, un fexe n'eft plus rien pour l'autre.
La. préférence qu'on accorde, on veut l'obtenir; l'amour doit être réciproque. Pour être aimé, il faut fe rendre aimable; pour être préféré, il faut fe rendre plus aimable qu'un autre , plus aimable que tout autre , au moins aux yeux de l'objet aimé. De-lk les premiers regards
fur fes femblables ; de-là les premières comparaifons avec eux ; de-lk l'émulation , les rivalités , la jaloufie. Un cœur plein d'un fentiment qui déborde, aime à s'épancher ; du befoin d'une maîtreffe naît bientôt celui d'un ami ; celui qui fent combien il eft doux d'être aimé , voudroit l'être de tout le monde , & tous ne fauroient vouloir de préférence, qu'il n'y ait beaucoup de mécontens. Avec l'amour & l'amitié naiflent les dirtèntions , l'inimitié, la haine. Du fein de tant de partions diverfes, je vois l'opinion s'élever un trône inébranlable, & les ftupides mortels aflervis à fon empire , ne fonder leur propre exiftence que fur les jugemens d'autrui.
Étendez ces idées , & vous verrez d'où vient à notre amourpropre la forme que nous lui croyons naturelle ; & comment l'amour de foi , cédant d'être un fentiment abfolu , devient orgueil dans les grandes âmes, vanité dans les petites; &, dans toutes, fe nourrit fans cefiè aux dépens du prochain. L'efpèce de ces partions, n'ayant point fon germe dans le cœur des enfans , n'y peut naître d'elle-même; c'eft nous feuls qui l'y portons, & jamais elles n'y prennent racine que par notre faute; mais il n'en eft plus ainfî du cœur du jeune homme ; quoi que nous puirtions faire , elles y naîtront malgré nous. Il eft donc temps de changer de méthode.
COMMENÇONS par quelques réflexions importantes fur l'état critique dont il s'agit ici. Le partage de l'enfance a la puberté , n'eft pas tellement déterminé par la nature, qu'il ne varie dans les individus félon les tempéramens , & dans les peuples félon les climats. Tout le monde fait les diftinftiofts obfervées fur ce point entre les pays chauds & les pays froids, & chacun voit que les tempéramens ardens font formés plutôt que les autres ; mais on peut fe tromper fur les caufes , & fouvent attribuer au phylique ce qu'il faut imputer au moral; c'eft un des abus les plus fréquens de la philofophie de notre fiècle. Les infirmions de la nature font tardives & lentes , celles des hommes font prefque toujours prématurées. Dans le premier cas , les fens éveillent l'imagination ; dans le fécond, l'imagination éveille les fens ; elle leur donne une aftivité précoce qui ne peut manquer d'énerver , d'affaiblir d'abord les individus , puis l'efpèce même a la longue. Une obfervacion plus
Mm ij
générale & plus sûre que celle de l'effet des climats, eft que ra puberté & la puiflànce du fexe eft toujours plus hâtive chez les peuples inftruirs & policés , que chez les peuples ignorans & barbares (61 ). Les enfans ont une fagacité fingulière pour démêler, k travers toutes les fingeries de la décence , les mauvaifes mœurs qu'elle couvre. Le langage épuré qu'on leur difle, les leçons d'honnêteté qu'on leur donne, le voile du myftère qu'on affecte de tendre devant leurs yeux, font autant d'aiguillons à leur curiofité. A la manière dont on s'y prend, il eft clair que ce qu'on feint de leur cacher , n'eft que pour le leur apprendre, & c'eft , de toutes les inftru&ions qu'on leur donne, celle qui leur profite le mieux.
Consultez l'expérience, vous comprendrez à quel point cette méthode infenfée accélère l'ouvrage de la nature & ruine le tempérament. C'eft ici l'une des principales caufes qui font dégénérer les races dans les villes. Les jeunes gens, épuifés de bonne heure , reftent petits, foibles, malfaits , vieillirent au lieu de grandir; comme la vigne à qui l'on fait porter du fruit au printemps, languit & meurt avant l'automne.
(6O Dans les Filles, dit M. de où pour fatisfaire la vanité, l'on met
Buflon, «S5 chez les gens aifés , lesen- fouvent dans le manger une extrême
fans accoutumés à des nourritures abon- parcimonie, & où la plupart font,
dantes ci? fucculentes , arrivent plutôt comme dit le proverbe, habit de ve.
à cet état ; à la campagne &.dans le lours & ventre de fin. On eft étonné
pauvre peuple , les enfans font plus tar- dans ces montagnes de voir de grands
à'ifs, parce qii"tls [ont mal & trop peu garçons, forts comme des hommes,
nourris ; il leur faut deux ou trois an- avoir encore la voix aigiie & le men«
nées déplus. Hift. Nat. T. IV. P. 238. ton fans barbe ; & de grandes filles,
J'.nlmets l'oblervation , niais non l'ex- d'ailleurs très-formées, n'avoir aucun
plication, puifque dans le pays où le figne périodique de leur fexe. DifFé-
villagoois fe nourrit ttùs-bien & mange rcnce qui me paroît venir uniquement
beaucoup, comme daus le Valais, & de ce que, dans la fimplicité de leurs
même en certains cantons montueux mœurs, leur imagination plus long-
de l'Italie, comme le Frioul, IMge de temps paifible & calme, fait plus tard
puberté ilans les deux fexes eft égale- fermenter leur fang, &rend leur tem-
meut plu» taidif qu'au fein des Villes , pérament moins précoce.
D É L'ÉDUCATION: ^f
Il faut avoir vécu chez des peuples groffiers & fimples , pour eonnbître jufqu'à quel âge une heureufe ignorance y peut prolonger l'innocence des enfans. C'eft un fpectacle à la fois touchant & rifible d'y voir les deux fexes livrés à la fécurité de leurs cœurs , prolonger , dans la fleur de l'âge & de la beauté , les jeux naïfs de l'enfance , & montrer par leur familiarité même la pureté de leurs plaifirs. Quand enfin cette aimable jeuneflè vient à fe marier, les deux époux , fe donnant mutuellement les prémices de leur perfonne , en font plus chers l'un à l'autre ; des multitudes d'enfans fains & robuftes deviennent le gage d'une union que rien n'altère, & le fruit de la fageflè de leurs premiers ans.
Si l'âge oh l'homme acquiert la confcience de fonfexe, diffère autant par l'effet de l'éducation que par l'action de la nature , il fuit de-la qu'on peut accélérer & retarder cet âge félon la manière dont on élèvera les enfans ; & fi le corps gagne ou perd de la confjftance a mefure qu'on retarde ou qu'on accélère ce progrès, il fuit encore que , plus on s'applique a le retarder, plus un jeune homme acquiert de vigueur & de force. Je ne parle encore que des effets purement phyfiques ; on verra bientôt qu'ils ne fe bornent pas là.
De ces réflexions je tire la folution de cette queftion fi fouvent agitée, s'il convient d'éclairer les enfans de bonne heure fur les objets de leur curiofité, ou s'il vaut mieux leur donner le change par de modeftes erreurs ? Je penfe qu'il ne faut faire ni l'un ni l'autre. Premièrement, cette curiofité ne leur vient point fans qu'on y ait donné lieu. Il faut donc faire en forte qu'ils ne l'aient pas. En fécond lieu , des queftions qu'on n'eft pas forcé de réfoudre, n'exigent point qu'on trompe celui qui les fait: il vaut mieux lui impofer filence que de lui répondre en mentant. Il fera peu furpris de cette loi, fi l'on a pris foin de l'y afTervir dans les chofes indifférentes. Enfin, fi l'on prend le p;rti de répondre, que ce foit avec la plus grande (implicite , fans myflère , fans embarras , fans fourire. Il y a beaucoup moins de danger a (âtisfaire la curiofité de l'enfant qu'à l'exciter.
Traité
Que vos réponfes foient toujours graves, courtes, décidée! J & fans jamais paroître héfiter. Je n'ai pas befoin d'ajouter qu'elles doivent être vraies. On ne peut apprendre aux enfans le danger de mentir aux hommes , fans fentir , de la part des hommes , le danger plus grand de mentir aux enfans. Un feul menfonge avéré du maître à l'élevé , ruineroit a jamais tout le fruit de l'éducation.
Une ignorance abfolue fur certaines matières, eft, peut-être ,' ce qui conviendroit le mieux aux enfans : mais qu'ils apprennent de bonne heure ce qu'il eft impoflîble de leur cacher toujours. Il faut, ou que leur curiofité ne s'éveille en aucune manière, ou qu'elle foit fatisfaite avant l'âge où elle n'eft plus fans danger. Votre conduite avec votre élevé dépend beaucoup, en ceci, de fa fituation particulière, des fociétés qui l'environnent, des circonftances où l'on prévoit qu'il pourra fe trouver, &c. Il importe ici de ne rien donner au hazard, & fi vous n'êtes pas sûr de lui faire ignorer , jufqu'à feize ans, la différence des fexes , ayez foin qu'il l'apprenne avant dix.
Je n'aime point qu'on affecte avec les enfans un langage trop épuré, ni qu'on faffe de longs détours, dont ils s'apperçoivent , pour éviter de donner aux chofes leur véritable nom. Les bonnes mœurs, en ces matières, ont toujours beaucoup de fimplicité; mais des imaginations fouillées par le vice rendent l'oreille délicate, & forcent de rafiner fans ceffe fur les expreflîons. Les termes groffiers font fans conféquence; ce font les idées lafcives qu'il faut écarter.
Quoique la pudeur foit naturelle à l'efpèce humaine, naturellement les enfans n'en ont point. La pudeur ne naît qu'avec la connoiffance du mal : & comment les enfans , qui n'ont ni ne doivent avoir cette connoiffance, auroient-ils le fentiment qui en eft l'effet î Leur donner des leçons de pudeur & d'honnêteté, c'eft leur apprendre qu'il y a des chofes honteufes & deshonnêtes; c'eft leur donner un dtfir fecret de connoître ces chofes-la. Tôt ou tard ils en viennent a bout , &c la première étincelle qui touche à l'ima-
DE r ÉDUCATION. 2jy
gînation, accélère a coup sûr I'embrafement des fens. Quiconque rougit eft déjà coupable : la vraie innocence n'a honte de rien.
Les enfans n'ont pas les mêmes defirs que les hommes; mais fujets, comme eux, a la malpropreté qui bleflë les fens, ils peuvent, de ce feul aflujettiffement , recevoir les mêmes leçons de bienféance. Suivez l'efprit de la nature , qui , plaçant dans les mêmes lieux les organes des plaifirs fecrets , & ceux des befoins dégoûtans, nous ihfpire les même foins à différens âges, tantôt par une idée & tantôt par une autre ; a l'homme par la modeftie , à l'enfant par la propreté.
Je ne vois qu'un bon moyen de conferver aux enfans leur innocence ; c'eft que tous ceux qui les entourent la refpeftent & l'aiment. Sans cela , toute la retenue dont on tâche d'ufer avec eux , fe dément tôt ou tard ; un fourire , un clin d'oeil , un gefte échappé, leur difent tout ce qu'on cherche à leur taire : il leur fuffit, pour l'apprendre, de voir qu'on le leur a voulu cacher. La délicatefTe de tours & d'expreflions dont fe fervent entre eux les gens polis , fuppofant des lumières que les enfans ne doivent point avoir, eft tout-à-fait déplacée avec eux ; mais quand on honore vraiment leur (implicite, l'on prend aifément, en leur parlant, celle des termes qui leur conviennent. Il y a une certaine naïveté de langage qui fîed & qui plaît a l'innocence : voilà le vrai ton qui détourne un enfant d'une dangereufe curiofîté. En lui parlant Amplement de tout , on ne lui laifTe pas foupçonner qu'il refte rien de plus à lui dire. En joignant aux mots grofïïers, les idées déplaifantes qui leur conviennent, on étouffe le premier feu de l'imagination : on ne lui défend pas de prononcer ces mots & d'avoir ces idées ; mais on lui donne, fans qu'il y fonge , de la répugnance îi les rappeller; & combien d'embarras cette liberté naïve ne fauve-t-elle point à ceux qui, la tirant de leur propre cœur, difent toujours ce qu'il faut dire, & le difent toujours comme ils l'ont fenti 1
Co MMENT fefont les enfans ? Queftion embarrafTmte qui vient affez naturellement aux enfans , & dont la réponfe indiferetw
zto Traité
ou prudente décide quelquefois de leurs mœurs & de leur fanté pour toute leur vie. La manière la plus courte qu'une mère imagine pour s'en débarraffer fans tromper fon iîls , eft de lui impofer filence : cela feroit bon, fi od l'y eût accoutumé de longue main dans des queftions indifférentes, & qu'il ne foupçonnât pas du myftère à ce nouveau ton. Mais rarement elle s'en tient-là. C'efl le fiecret des gens mariés, lui .dira-t-elle ; de petits garçons ne doivent point être fi curieux. Voilà qui elt fort bien pour tirer d'embarras la mère; mais qu'elle fâche que , piqué de cet air de mépris , le petit garçon n'aura pas un moment de repos qu'il n'ait appris lefecret des gens mariés, & qu'il ne tardera pas de l'apprendre.
Qu'on me permette de rapporter une réponfe bien différente que j'ai entendu faire a la même queftion , & qui me frappa d'autant plus , qu'elle partoit d'une femme auflï modeite dans fes difcours que dans fes manières , mais qui favoit au befoin fouler aux pieds , pour le bien de fon fils tic pour la vertu , la fauffe crainte du blâme & les vains propos des plaifans. Il n'y avoit pas Jong-temps que l'enfant avoit jette par les urines une petite pierre /qui lui avoit déchiré l'urètre ; mais le mal paffé étoit oublié. Maman , dit le petit étourdi , comment fit font les en/ans ? Mon fils, répond la mère fans héfiter, les femmes les pijfent avec des douleurs qui leur coûtent quelquefois la vie. Que les foux rient, que les fots foient fcandalifés; mais que les fages cherchent fi jamais ils trouveront une réponfe plus judicieufe , & qui aille mieux à fes fins.
D'abord l'idée d'un befoin naturel, & connu de l'enfant, détourne celle d'une opération myftérieufe. Les idées acceffoires de la douleur & de la mort, couvrent celle-là d'un voile detrifteffe, qui amortit l'imagination & réprime la curiofité : tout porte l'efprit fur les fuites de l'accouchement, & non pas fur fes caufes. Les infirmités de la nature humaine, des objets dégoûtans , des images de fouffrance, voilà les éclairciffemens où mené cette réponfe , fi l.i répugnance qu'elle infpire permet à l'enfant de les demander. Par où. l'inquiétude des defirs aura-t-elle occafion de
naître
de L'Éducation. 281
naître dans des entretiens ainfî dirigés 1 Et cependant vous voyez que la vérité n'a point été altérée , & qu'on n'a point eu befoin d'abufer fon élevé au lieu de l'inftruire.
Vos enfans lifent ; ils prennent dans leurs Ieclures des connoifTances qu'ils n'auroient pas s'ils n'avoient point lu. S'ils étudient , l'imagination s'allume & s'aiguife dans le filence du cabinet. S'ils vivent dans le monde, ils entendent un jargon bizarre, ils voient des exemples dont ils font frappés ; on leur a fi bien perfuadé qu'ils étoient hommes, que dans tout ce que font les hommes en leur préfence , ils cherchent auflï-tôt comment cela peut leur convenir; il faut bien que les actions d'autrui leur fervent de modèle, quand les jugemens d'autrui leur fervent de loi. Des domeftiques qu'on fait dépendre d'eux , par conféquent intérefTés a leur plaire , leur font leur cour aux dépens des bonnes mœurs ; des gouvernantes rieufes leur tiennent à quatre ans des propos, que la plus effrontée n'oferoit leur tenir à quinze. Bientôt elles oublient ce qu'elles ont dit; mais ils n'oublient pas ce qu'ils ont entendu. Les entretiens poliflbns préparent les mœurs libertines; le laquais fripon rend l'enfant débauché, & le fecret de l'un fert de garant à celui de l'autre.
L'enfant élevé félon fon âge eft feul. Il ne connoît d'attachemens que ceux de l'habitude; il aime fa fœur comme fa montre, & fon ami comme fon chien. Il ne fe fent d'aucun fèxe , d'aucune efpèce ; l'homme & la femme lui font également étrangers ; il ne rapporte à lui rien de ce qu'ils font, ni de ce qu'ils difent, il ne le voit ni ne l'entend, ou n'y fait nulle attention; leurs difcours ne l'intéreflent pas plus que leurs exemples : tout cela n'eft point fait pour lui. Ce n'eft pas une erreur artificieufe qu'on lui donne par cette méthode, c'eft l'ignorance de la nature. Le temps vient où la même nature prend foin d'éclaircir fon élevé ; & c'eft alors feulement qu'elle l'a mis en état de profiter fans rifque des leçons qu'elle lui donne. Voila le principe : le détail des règles n'eft pas de mon fujet ; & les moyens que je propofe en vue d'autres objets, fervent encore d'exemple pour celui-ci.
Voulez-vous mettre l'ordre & la règle dans les partions naif- Traité de VEduc. Tome I. Nn
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famés? Étendez l'efpace durant lequel elles fe développent, afin qu'elles aient le temps de s'arranger a mefure qu'elles naiffent. Alors ce n'eft pas l'homme qui les ordonne, c'eft la nature ellemême ; votre foin n'eft que de la lailTer arranger fon travail. Si votre élevé étoit feul , vous n'auriez rien a faire; mais tout ce qui l'environne, enflamme fon imagination. Le torrent des préjugés l'entraîne; pour le retenir il faut le pouffer en fens contraire. Il faut que le fentiment entraîne l'imagination , & que la raifon fafle taire l'opinion des hommes. La fource de toutes les paffions eft la fenfibilité; l'imagination détermine leur pente. Tout être qui fent fes rapports , doit être affecté quand ces rapports s'altèrent, & qu'il en imagine, ou qu'il en croit imaginer de plus convenables à fa nature. Ce font les erreurs de l'imagination qui transforment en vices les paffions de tous les êtres bornés, même des Anges , s'ils en ont : car il faudroit qu'ils connuffent la nature de tous les êtres , pour favoir quels rapports conviennent le mieux à la leur.
Voici donc le fommaire de toute la fagefTe humaine dans l'ufage des paffions. 1 °. Sentir les vrais rapports de l'homme, tant dans l'efpece que dans l'individu. iQ. Ordonner toutes les affections de l'ame félon ces rapports.
Mais l'homme eft- if maître d'ordonner fes affections félon tels ou tels rapports ? Sans doute , s'il eft maître de diriger fon imagination fur tel ou tel objet, ou de lui donner telle ou telle habitude. D'ailleurs il s'agit moins ici de ce qu'un homme peut faire fur lui-même, que de ce que nous pouvons faire fur notre élevé par le choix des circonftances où nous le plaçons. Expofer les moyens propres à le maintenir dans l'ordre de la nature, c'eft dire affez comment il en peut fortir.
Tant que fa fenftbilitc refte bornée à fon individu, il n'y a rien de moral dans fes actions ; ce n'eft que quand elle commence à s'étendre hors de lui , qu'il prend d'abord les (en ti mens , & en fuite les notions du bien & du mal qui le conftituent véritablement homme & partie intégrante de fon efpèce. C'eft donc à ce premier point qu'il faut d'abord fixer nos obfervations.
ElLES font difficiles, en ce que, pour les faire , ii faut rejetter les exemples qui font fous nos yeux, & chercher ceux où les développemens fucceffifs fe font félon l'ordre de la nature.
Un enfant façonné , poli , civilifé , qui n'attend que la puiffance de mettre en œuvre les inftruclions prématurées qu'il a reçues, ne fe trompe jamais fur le moment où cette puiffance lui furvient. Loin de l'attendre, il l'accélère; il donne à fon fan g une fermentation précoce ; il fait quel doit être l'objet de fes defirs long-temps même avant qu'il les éprouve. Ce n'eft pas la nature qui l'excite, c'eft lui qui la force: elle n'a plus rien à lui apprendre en le faifant homme. Il l'étoit par la penfée long-temps avant de l'être en effet.
La véritable marche de la nature eft plus graduelle & plus lente. Peu-à-peu le fang s'enflamme , les efprits s'élaborent , le tempérament fe forme. Le fage ouvrier qui dirige la fabrique, a foin de perfectionner tous fes inftrumens avant de les mettre en œuvre ; une longue inquiétude précède les premiers defirs , une longue ignorance leur donne le change ; on defire fans favoir quoi : le ûng fermente & s'agite ; une furabondance de vie cherche à s'étendre au-dehors. L'œil s'anime & parcourt les autres êtres ; on commence à prendre intérêt à ceux qui nous environnent ; on commence à fentir qu'on n'eft pas fait pour vivre feul ; c'eft ainfi que le cœur s'ouvre aux affcftions humaines , & devient capable d'attachement.
Le premier fentiment dont un jeune homme élevé foigneufementeft fufceptible, n'eft pas l'amour, c'eft l'amitié Le premier acte de fon imagination naifTante eft de lui apprendre qu'il a des femblables , & l'efpèce l'affecle avant le fexe. Voila donc un autre avantage de l'innocence prolongée, c'eft de profiter delà fenfibilité naifTante , pour jetter dans le cœur du jeune adolefecnt , les premières femences de l'humanité. Avantage d'autant plus précieux, que c'eft le feul temps de la vie où les mêmes foins puifiènt avoir un vrai fuccès.
J'ai toujours vu que les jeunes gens corrompus de bonne heure , & livrés aux femmes & à la débauche , éroient inhumains & cruels ; la fougue du tempérament les rendoit impatiens, vindicatifs, fu-
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rieux : leur imagination, pleine d'un feul objet , fe refufoit h tout le refte ; ils ne connoiffoient ni pitié ni miféricorde ; ils auroient facrifié père & mère & l'univers entier , au moindre de leurs plaifîrs. Au contraire, un jeune homme élevé dans une heureufe (Implicite , eft porté par les premiers mouvemens de la nature vers les partions tendres & affectueufes : fon cœur compatiffant s'émeut fur les peines de fes femblables , il treffaillit d'aife quand il revoit fon camarade, fes bras favent trouver des étreintes careffantes, lès yeux favent verfer des larmes d'attendriffement ; il eft fenfible à la honte de déplaire , au regret d'avoir offenfé. Si l'ardeur d'un fang qui s'enflamme, le rend vif, emporté, colère, on voit le moment d'après toute la bonté de fon cœur dans l'efFufion de fon repentir; il pleure, il gémit fur la bleffure qu'il a faite, il voudroit, au prix de fon fang, racheter celui qu'il averfé; tout fon emportement s'éteint , toute fa fierté s'humilie devant le fentiment de fa faute. Eft- il offenfé lui-même : au fort de fa fureur une excufe , un mot Iedéfarme ; il pardonne les torts d'autrui d'aufli bon cœur qu'il répare les fiens. L'adolefcence n'eft l'âge ni de la vengeance ni de la haine, elle eft celui de la commifération , de la clémence, de la générofité , Oui , je le foutiens , & je ne crains point d'être démenti par l'expérience, un enfant qui n'eft pas mal né, & qui a confervé jufqu'k. vingt ans fon innocence, eft, à cet âge, le plus généreux , le meilleur, le plus aimant &le plus aimable des hommes. On ne vous a jamais rien dit de femblable; je le crois bien : vos Philofophes élevés dans toute la corruption des Collèges , n'ont garde de lavoir cela.
C'EST la foibleffe de l'homme qui le rend fociable ; ce font nos misères communes qui portent nos cœurs h l'humanité: nous ne lui devrions rien fi nous n'étions pas hommes. Tout attachement eft un figne d'infuffifance : fi chacun de nous n'avoit nul befoin des autres, il ne fongeroit guères à s'unir a eux. Ainfi de notre infirmité même naît notre frêle bonheur. Un être vraiment heureux eft un être folitaire : Dieu feul jouit d'un bonheur abfolu ; mais qui de nous en a l'idée ? Si quelque être imparfait pouvoit fe fuffire a lui-même, de quoi jouiroit-il félon nous? Il feroitfeul, il feroit miférable. Je ne conçois pas que celui qui n'a befoin de rien, puifle
aimer quelque chofe : je ne conçois pas que celui qui n'aime rien , puifle être heureux.
Il fuit de-la que nous nous attachons a nos femblables , moins par le fentiment de leurs plaifirs, que par celui de leurs peines; car nous y voyons bien mieux l'identité de notre nature, & les garans de leur attachement pour nous. Si nos befoins communs nous unifient par intérêt, nos misères communes nous unifient par afteftion. L'afpeft d'un homme heureux infpire aux autres moins d'amour que d'envie : on l'accuferoit volontiers d'ufurper un droit qu'il n'a pas , en fe faifant un bonheur exclufif : & l'amour- propre fouffre encore , en nous faifant fentir que cet homme n'a nul befoin de nous. Mais qui eft-ce qui ne plaint pas le malheureux qu'il voit fouffrir ? Qui eft-ce qui ne voudroit pas le délivrer de fes maux, s'il n'en coûtoit qu'un fouhait pour cela ? L'imagination nous met a la place du miférable, plutôt qu'a celle de l'homme heureux; on fent que l'un de ces états nous touche de plus près que l'autre. La pitié eft douce , parce qu'en fe mettant à la place de celui qui fouffre , on fent pourtant le plaifir de ne pas fouffrir comme lui. L'envie eft amère en ce que l'afpeft d'un homme heureux , loin de mettre l'envieux à fa place, lui donne le regret de n'y pas être. Il femble que l'un nous exempte des maux qu'il fouffre, & que l'autre nous ôte les biens dont il jouit.
Voulez- vous donc exciter & nourrir dans le cœur d'un jeune homme les premiers mouvemens de la fenfibilité naifiante, & tourner fon caraclère vers la bienfaifance & vers la bonté î N'allez point faire germer en lui l'orgueil , la vanité , l'envie par la trompeufe image du bonheur des hommes; n'expofez point d'abord à fes yeux la pompe des Cours, le fafte des palais, l'attrait des fpeclacles : ne le promenez point dans les cercles, dans les brillantes afiemblées. Ne lui montrez l'extérieur de la grande fociété qu'après l'avoir mis en état de l'apprécier en elle-même. Lui montrer le monde avant qu'il connoifib les hommes , ce n'eft pas le former ; c'eft le corrompre : ce n'eft pas l'inftruire; c'eft le tromper.
Les hommes ne font naturellement ni Rois, ni Grands, ni
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Courtifans, ni riches. Tous font nés nuds & pauvres, tous fujets aux misères de la vie , aux chagrins, aux maux, aux btfoins, aux douleurs de toute efpèce ; enfin tous font condamnés à la mort. Voilà ce qui eft vraiment de l'homme; voilà de quoi nul mortel n'eft exempt. Commencez donc par étudier, de la nature humaine, ce qui en eft le plus inféparable , ce qui conftitue le mieux l'humanité.
A feize ans l'adolefcent fait ce que c'eft que fouffrir , car il a fouffert lui-même : mais à peine fait-il que d'autres êtres fouffrent aufîî : le voir fans le fentir , n'eft pas le favoir , & comme je l'ai dit cent fois, l'enfant n'imaginant point ce que fentent les autres, ne connoît de maux que les fiens ; mais quand le premier développement des fens allume en lui le feu de l'imagination , il commence à fe fentir dans fes femblables, k s'émouvoir de leurs plaintes, & à fouffrir de leurs douleurs. C'eft alors que le trifte tableau de l'humanité fouffrante doit porter k fon cœur le premier atrendriffemenC qu'il ait jamais éprouvé.
Si ce moment n'eft pas facile k remarquer dans vos enfans , à qui vous en prenez-vous ? Vous les inftruifez de fi bonne heure k jouer le fentiment, vous leur en apprenez fi - tôt le langage, que parlant toujours fur le même ton , ils tournent vos leçons contre vous-mêmes, & ne vous laiffent nul moyen de diftinguer quand, ceffant de mentir, ils commencent à fentir ce qu'ils difent. Mais voyez mon Emile; k l'âge où je l'ai conduit, il n'a ni fenti , ni menti. Avant de favoir ce que c'eft qu'aimer , il n'a dit k perfonne : je vous aime bien, on ne lui a point prefcrit la contenance qu'il devoit prendre en entrant dans la chambre de fon père, de fa mère ou de fon gouverneur malade ; on ne lui a point montré l'art d'affeftcr la trifteffe qu'il n'avoitpas. II n'a feint de pleurer fur la mort de perfonne ; car il ne fait ce que c'eft que mourir. La même infenfibilité qu'il a dans le cœur, eft auffî dans fes manières. Indifférent k tout , hors a lui - même , comme tous les autres enfans , il ne prend intérêt k perfonne ; tout ce qui le diftingue, eft qu'il ne veut point paroitre en prendre, & qu'il n'eft pas faux comme eux.
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EMILE ayant peu réfléchi fur les êtres fenfibles, faura tard ce que c'eft que fouffrir & mourir. Les plaintes & les cris commenceront d'agiter fes entrailles, l'afpeft du fang qui coule lui fera détourner les yeux , les convulfions d'un animal expirant lui donneront je ne fais quelle angoiffe, avant qu'il fâche d'où lui viennent ces nouveaux mouvemens. S'il étoit refté ftupide & barbare, il ne les auroit pas ; s'il étoit plus inftruit, il en connoîtroit la fource : il a déjà trop comparé d'idées pour ne rien fentir , & pas afTez pour concevoir ce qu'il fent.
Ainsi naît la pitié , premier fentiment relatif qui touche le cœur humain , félon l'ordre de la nature. Pour devenir fenfible & pitoyable, il faut que l'enfant fâche qu'il y a des êtres femblables à lui , qui fouffrent ce qu'il a fouffert, qui fentent les douleurs qu'il a fenties, & d'autres dont il doit avoir l'idée, comme pouvant les fentir auffi. En effet, comment nous laiffons-nous émouvoir a la pitié , fi ce n'eft en nous tranfportant hors de nous , & nous identifiant avec l'animal foufFrant ; en quittant, pour ainfi dire, notre être pour prendre le fien ? Nous ne fouffrons qu'autant que nous jugeons qu'il fouffre ; ce n'eft pas dans nous , c'eft dans lui que nous fouffrons. Ainfi nul ne devient fenfible que quand fon imagination s'anime & commence à le tranfporter hors de lui.
Pour exciter & nourrir cette fenfibilité naiffante, pour la guider ou la fuivre dans fa pente naturelle , qu'avons - nous donc à faire, fi ce n'eft d'offrir au jeune homme des objets fur lelquels puiffe agir la force expanfive de fon cœur, qui le dilatent, qui retendent fur les autres êtres, qui le f.:ffent par- tout retrouver hors de lui ; d'écarter avec foin ceux qui le refftrrcnt , le concentrent, & tendent le reffort du moi humain? C'eft-a-dire , en d'autres termes, d'exciter en lui la bonté, l'humanité, la commifération, la bienfaifance , toutes les paffions attirantes & douces qui plaifcnt naturellement aux hommes , & d'empêcher de naître l'envie, la convoitife, la haine, toutes les paflîons repouffantes & cruelles, qui rendent, pour ainfi dire, la f.nfihilité non-feulement nulle, mais négative , & font le tourment de celui qui les éprouve.
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Je crois pouvoir réfumer toutes les réflexions précédentes en deux ou trois maximes précifes , claires & faciles a faifir,