‹ Collection complette des œuvres de J.J. RousseauChapitre 14 sur 24 · PREMIERE MAXIME · texte numérisé non relu

PREMIERE MAXIME

Il rfefl pas dans le cœur humain de fe mettre à la place des gens qui j ont plus heureux que nous , mais feulement de ceux qui/ont plus à plaindre.

Si l'on trouve des exceptions a cette maxime , elles font plus apparentes que réelles. Ainfi l'on ne le met pas à la place du riche ou du Grand auquel on s'attache ; même en s'attachant fincérement on ne fait que s'approprier une partie de fon bien-être. Quelquefois on l'aime dans fes malheurs : mais tant qu'il profpère , il n'a de véritable ami que celui qui n'eft pas la dupe des apparences, & qui le plaint plus qu'il ne l'envie, malgré fa profpérité.

On eft touché du bonheur de certains états, par exemple, de la vie champêtre & paftorale. Le charme de voir ces bonnes gens heureux, n'eft point empoifonné par l'envie : on s'intérefle a eux véritablement : pourquoi cela? Parce qu'on fe fent maître de defcendre a cet état de paix & d'innocence, & de jouir de la même félicité; c'eft un pis-aller qui ne donne que des idées agréables, attendu qu'il fuffit d'en vouloir jouir pour le pouvoir. Il y a toujours du plaifir a voir fes reflburces, a contempler fon propre bien, même quand on n'en veut pas ufer.

Il fuit de-la que pour porter un jeune homme à l'humanité , loin de lui faire admirer le fort brillant des autres, il faut le lui mon trer , par les côtés triftes , il faut le lui faire craindre. Alors, par une conféquence évidente, il doit (è frayer une route au bonheur, qui ne foit fur les traces de perfonne.

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