‹ Collection complette des œuvres de J.J. RousseauChapitre 15 sur 24 · DEUXIEME MAXIME · texte numérisé non relu

DEUXIEME MAXIME

On ne plaint jamais dans autrui que les maux dont on ne fe froit pas exempt foi-même.

Non ignara mali, miferis fuccurrere difeo.

Je ne connois rien de fi beau, défi profond, de fi touchant, de fi vrai que ce vers- là.

Pourquoi

POURQUOI les Rois font-ils fans pitié pour leurs fujets? C'efl qu'ils comptent de n'être jamais hommes. Pourquoi les riches fontils fi durs envers les pauvres? C'eft qu'ils n'ont pas peur de le devenir. Pourquoi la NoblefTe a t-elle un fi grand mépris pour le peuple? C'eft qu'un noble ne fera jamais roturier. Pourquoi les Turcs font-ils généralement plus humains , plus hofpitaliers que nous ? C'eft que , dans leur gouvernement , tout-a-fait arbitraire, 1» grandeur & la fortune des particuliers étant toujours précaires & chancelantes , ils ne regardent point l'abbaiflement & la misère comme un état étranger a eux ( 61); chacun peut être demain ce qu'eft aujourd'hui celui qu'il affilie. Cette réflexion , qui revient fans cefle dans les romans orientaux , donne a leur leclure je ne fais quoi d'attendriffant que n'a point tout l'apprêt de notre feche morale.

N'accoutumez donc pas votre élevé à regarder du haut de fa gloire les peines des infortunés, les travaux des miférables, & n'efpérez pas lui apprendre a les plaindre, s'il les confidère comme lui étant étrangers. Faites-lui bien comprendre que le fort de ces malheureux peut être le fien , que tous leurs maux font fous fes pieds, que mille événemens imprévus & inévitables peuvent l'y plonger d'un moment a l'autre. Apprenez-lui a ne compter ni fur la naifTance, ni fur la fanté , ni fur les richefles ; montrez - lui toutes les viciffitudes de la fortune , cherchez-lui les exemples toujours trop fréquens de gens qui, d'un état plus élevé que le fien, font tombés au-deffous de ces malheureux : que ce foit par leur faute ou non, ce n'eft pas maintenant de quoi il eft queftion : fait-il feulement ce que c'eft que faute ? N'empiétez jamais fur l'ordre de fes connoiffances , & ne l'éclairez que par les lumières qui font à fa portée ; il n'a pas befoin d'être fort favant pour fentir que toute la prudence humaine ne peut lui répondre fi dans une heure il fera vivant ou mourant ; fi les douleurs de la néphrétique ne lui feront point grincer les dents avant la nuit; fi dans un mois il fera riche ou pauvre ; fi dans un an , peutêtre , il ne ramera point fous le nerf-de-bœuf dans les galères

(62) Cela paroît changer un peu maintenant : les états femblent devenir plus fixes, & les hommes deviennent aulfi plus durs.

Traite de l'tduc. Tome I. ° °

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d'Alger. Sur-tout n'allez pas lui dire tout cela froidement comme fon catéchifme : qu'il voye, qu'il fente les calamités humaines : ébranlez , effrayez fon imagination des périls dont tout homme eft fans ceffe environné ; qu'il voye autour de lui tous ces abîmes , & qu'à vous les entendre décrire , il fe preffe contre vous de peur d'y tomber. Nous le rendrons timide & poltron , direz-vous. Nous verrons dans la fuite, mais quant à préfent commençons par le rendre humain ; voilà fur-tout ce qui nous importe.

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