‹ Collection complette des œuvres de J.J. RousseauChapitre 16 sur 24 · TROISIEME MAXIME · texte numérisé non relu

TROISIEME MAXIME

LA pitié qu'on a du mal d'autrui ne fe mefure pas fur la quantité de ce mal , mais fur le fentiment quon prête à ceux qui h fouffrent.

On ne plaint un malheureux qu'aut2nt qu'on croit qu'il fe trouve a plaindre. Le fentiment phyfique de nos maux eft plus borné qu'il ne femble ; mais c'eft par la mémoire qui nous en fait fentir la continuité, c'eft par l'imagination qui les étend fur l'avenir , qu'ils nous rendent vraiment à plaindre. Voila, je penfe, une des caufes qui nous endurcifTent plus aux maux des animaux qu'à ceux des hommes, quoique la fenfibilité commune dût également nous identifier avec eux. On ne plaint guères un cheval de chartier dans fon écurie, parce qu'on ne préfume pas qu'en mangeant fon foin il fonge aux coups qu'il a reçus & aux fatigues qui l'attendent. On ne plaint pas non plus un mouton qu'on voit paître , quoiqu'on fâche qu'il fera bientôt égorgé , parce qu'on juge qu'il ne prévoit pas fon fort. Par extenfion l'on s'endurcit ainfi fur le fort des hommes , & les riches fe confolent du mal qu'ils font aux pauvres, en les fuppofànt allez ftupides pour n'en rien fentir. En général , je juge du prix que chacun met au bonheur de fes femblables par le cas qu'il paroît faire d'eux. Il eft naturel qu'on fafTe bon marché du bonheur des gens qu'on méprife. Ne vous étonnez donc plus fi les politiques parlent du peuple avec tant de dédain , ni fi la plupart des Philofophes affectent de faire l'homme fi méchant.

C'tST le peuple qui compofe le genre humain ; ce qui o'eft

pas peuple eft fi peu de chofe que ce n'eft pas la peine de le compter. L'homme eft le même dans tous les états ; fi cela eft , les états les plus nombreux méritent le plus de refpecl. Devant celui qui penfe, toutes les diftin&ions civiles difparoiffènt : il voit les mêmes partions , les mêmes fentimens dans le goujat & dans l'homme illuftre ; il n'y difcerne que leur langage, qu'un coloris plus ou moins apprêté , & fi quelque différence efTentielle les diftingue, elle eft au préjudice des plus diffimulés. Le peuple fe montre tel qu'il eft, &n'eft pas aimable ; mais il faut bien que les gens du monde fe déguifent : s'ils fe montroient tels qu'ils font, ils feroient horreur.

Il y a, difent encore nos fages , même dofe de bonheur & de peine dans tous les états : maxime auffi funefte qu'infoutenabie ; car fi tous font également heureux, qu'ai- je befoin de m'incommoder pour perfonne > Que chacun refte comme il eft : que f efclave foit maltraité , que l'infirme foufFre , que le gueux: périfTe ; il n'y a rien à gagner pour eux à changer d'état. Ils font l'énumération des peines du riche , & montrent l'inanité de fes vains plaifirs : quel groffier fophifme ! les peines du riche ne lui viennent point de fon état, mais de lui feul, qui en abufe. Futil plus malheureux que le pauvre même, il n'eft point a plaindre, parce que fes maux font tous fon ouvrage , & qu'il ne tient qu'à lui d'être heureux. Mais la peine du miférable lui vient des chofes, de la rigueur du fort qui s'appéfantit fur lui. Il n'y a point d'habitude qui puifle lui ôter le fentiment phyfique delà fatigue, de l'épuifement, de la faim : le bon efprit ni la fageffe ne fervent de rien pour l'exempter des maux de fon état. Que gagne Épi&ete de prévoir que fon maître va lui cafter la jambe ? La lui cafte-t-il moins pour cela ? Il a par-defius fon mal, le mal de la prévoyance. Quand le peuple feroit auffi fenfé que nous le fuppofons ftupide, que pourroit il être autre que ce qu'il eft, que pourroit-il faire autre que ce qu'il fait ? Étudiez les gens de cet ordre , vous verrez que fous un autre langage ils ont autant d'efprit & plus de bon fens que vous. Refpeâez donc votre efpèce ; fongez qu'elle eft compofée effentiellement de la collection des

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peuples; que quand tous les Rois & tous les Philofophes en feroient ôtés, il n'y paroîrroit guères, & que les chofes n'en iroient pas plus mal. En un mot, apprenez a votre élevé a aimer tous les hommes & même ceux qui les déprifent; faites en forte qu'il ne fe place dans aucune clafTe, mais qu'il fe retrouve dans toutes: parlez devant lui du genre humain avec attendrifTement, avec pitié même, mais jamais avec mépris. Homme, ne deshonore point l'homme.

C'EST par ces routes & d'autres femblables, bien contraires à celles qui font frayées , qu'il convient de pénétrer dans le cœur d'un jeune adolefcent, pour y exciter les premiers mouvemens de la nature, le développer & l'étendre furfes femblables; à quoi j'ajoute qu'il importe de mêler à ces mouvemens le moins d'intérêt perfonnel qu'il eft poffible : fur -tout point de vanité, point d'émulation, point de gloire, point de ces fentimens qui nous forcent de nous comparer aux autres , car ces comparaifons ne fe font jamais fans quelque imprefTion de haine contre ceux qui nous difputent la préférence, ne fût-ce que dans notre propre eftime. Alors il faut s'aveugler ou s'irriter, être un méchant ou un fot; tâchons d'éviter cette alternative. Ces parlions fi dangereufes naîtront tôt ou tard , me dit- on, malgré nous. Je ne le nie pas; chaque chofe a fon temps & fon lieu ; je dis feulement qu'on ne doit pas leur aider a naître.

Voila l'efprit de la méthode qu'il faut fe prefcrire. Ici les exemples & les détails font inutiles, parce qu'ici commence la divifîon prefque infinie des caractères , & que chaque exemple que je donnerois ne conviendroit pas peut-être à un fur cent mille. C'cft k cet âge aurïi que commence, dans l'habile maître, la véritable fonction de l'obfervateur & du Philofophe qui fait l'art de fonder les cœurs en travaillant a les former. Tandis que le jeune homme ne fonge point encore à fe contrefaire , & ne l'a point encore appris, a chaque objet qu'on lui préfente, on voit dans fon air, dans fes yeux, dans fon gefro, l'impreffion qu'il en reçoit ; on lit fur fon viiage tous les mouvemens de fon ame; à force de les épier on parvient à les prévoir, & enfin à les diriger.

On remarque en général que le fang , les bleffures , les cris , les gémiffemens , l'appareil des opérations douloureufes, & tout ce qui porte aux fens des objets de fouffrance, faifit plutôt & plus généralement tous les hommes. L'idée de deftru&ion étant plus compofée , ne frappe pas de même ; l'image de la mort touche plus tard & plus foiblement, parce que nul n'a par devers foi l'expérience de mourir; il faut avoir vu des cadavres pour fentir les angoiffes des agonifans. Mais quand une fois cette image s 'eft bien formée dans notre efprit, il n'y a point de fpecîacle plus horrible à nos yeux ; foit à caufe de l'idée de deftrudion totale qu'elle donne alors par les fens, foit parce que fâchant que ce moment eft inévitable pour tous les hommes , on fe fent plus vivement affecté d'une fituation à laquelle on eft sûr de ne pouvoir échapper.

Ces impreflions diverfes ont leurs modifications, leurs degrés qui dépendent du caractère particulier de chaque individu & de fe» habitudes antérieures ; mais elles font univerfelles, & nul n'en eft tout -à- fait exempt. Il en eft de plus tardives & de moins générales , qui font plus propres aux âmes fenfibles. Ce font celles qu'on reçoit des peines morales , des douleurs internes , des afflictions , des langueurs, & de la triftefle. Il y a des gens qui ne favent être émus que par des cris & des pleurs ; les longs & fourds gémiffemens d'un cœur ferré de détreffe, ne leur ont jamais arraché des foupirs ; jamais l'afpect d'une contenance abattue , d'un vifage hâve & plombé d'un œil éteint & qui ne peut plus pleurer , na les fit pleurer eux - mêmes ; les maux de l'ame ne font rien pour eux; ils font jugés, la leur ne fent rien : n'attendez d'eux que rigueur inflexible, endurciffement, cruauté. Ils pourront être intègres & juftes , jamais démens, généreux , pitoyables. Je dis qu'ils pourrontetrejuftes.fi toutefois un homme peut l'être quand il n'eft pas miféricordicux.

Mais ne vous preffez pas de juger les jeunes gens par cette règle, fur- tout ceux qui, ayant été élevés comme ils doivent l'être, n'ont aucune idée des peines morales qu'on ne leur a jamais fait éprouver : car encore une fois, ils ne peuvent plaindre que les maux qu'ils connoiffent; & cette apparente infenfibilité qui ne vient

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que d'ignorance, fe change bientôt en attendriffement , quand ils commencent à fentir qu'il y a dans la vie humaine mille douleurs qu'ils ne connoiiïbient pas. Pour mon Emile, s'il a eu de la {implicite & du bon fens dans fon enfance , je fuis bien sûr qu'il aura de l'ame & de la fenfibilité dans fa jeuneffe; car la vérité des fentimen» tient beaucoup àla jufteffe des idées.

Mais pourquoi le rappeller ici ? Plus d'un lecteur me reprochera , fans doute, l'oubli de mes premières réfolurions , & du bonheur confiant que j'avois promis à mon élevé. Des malheureux, des mourans, des fpeâacles de douleur & de misère! Quel bonheur ! quelle jouiflance pour un jeune cœur qui naît a la vie ! fon trille inftituteur qui lui deftinoit une éducation fi douce, ne le fait naître que pour fouffrir. Voila ce qu'on dira. Que m'importe? J'ai promis de le rendre heureux, non de faire qu'il parût l'être. Eft-ce ma faute fi toujours dupes de l'apparence, vous la prenez pour la réalité?

PRENONS deux jeunes gens fortant de la première éducation , & entrant dans le monde par deux portes directement oppjfées. L'un monte tout-à-coup fur l'Olympe, & fe répand dans la plus brillante fociété. On le mène à la Cour, chez les Grands, chez les riches , chez les jolies femmes. Je le fuppofe fêté par tout , & je n'examine pas l'effet de cet accueil fur fa raifon ; je fuppofe qu'elle y réfifte. Les plaifirs volent au-devant de lui , tous les jours de nouveaux objets l'amufent, il fe livre à tout avec un intérêt qui vous féduit. Vous le voyez attentif, empreffé , curieux; fa première admiration vous frappe; vous l'eftimez content, mais voyez l'état de fon ame : vous croyez qu'il jouit; moi je crois qu'il fouffre.

Qu'aPPERÇOIT-il d'abord en ouvrant les yeux ? Des multitudes de prétendus biens qu'il ne connoiffoit pas , & dont la plupart n'étant qu'un moment à fa portée , ne femblent fe montrer à lui que pour lui donner le regret d'en être privé. Se promene-t-il dans un Palais : vous voyez, à fon inquiette curiofité qu'il fe demande pourquoi fa maifon paternelle n'tft pas ainfî. Toutes lès queflions vous difent qu'il fe compare fans cefTe au maître de cette maifon ;

de r Éducation.

& tout ce qu'il trouve de mortificant pour lui dans ce parallèle, aiguife fa vanité en la révoltant , s'il rencontre un jeune homms mieux mis que lui , je le vois murmurer en fecret contre l'avarie© de fes parens. Eft-il plus paré qu'un autre : il a la douleur de voir cet autre l'effacer, ou par fa nailfance ou par fon efprit,& toute fa dorure humiliée devant un fimple habit de drap. Brille- t-il feul dans. une affemblée : s'élève- t-il fur la pointe du pied pour être mieux vu : qui eft-ce qui n'a pas une difpofition fecrette a rabai/Ter l'air fuperbe & vain d'un jeune fat? Tout s'unit bien-tôt comme de concert; les regards inquiétans d'un homme grave, les mots railleurs d'un cauftique ne tardent pas d'arriver jufqu'à lui ; & ne fût- il dédaigné que d'un feul homme, le mépris de cet homme empoifonne à l'inftant les applaudiffemens des autres.

Donnons-lui tout; prodiguons-lui les agrémens, le mérite; qu'il foit bien fait, plein d'efprit, aimable; il fera recherché des femmes : mais en le recherchant avant qu'il les aime , elles le rendront plutôt fou qu'amoureux ; il aura de bonnes fortunes , mais il n'aura ni tranfports ni partions pour les goûter. Ses defirs , toujours prévenus, n'ayant jamais le temps de naître, au fein des plaifirs il ne fent que l'ennui de la gêne; le fexe fait pour le bonheur du fien , le dégoûte & le rafïàfie même avant qu'il le connoiffe, s'il continue a le voir, ce n'eft plus que par vanité ; & quand il s'y attacheroit par un goût véritable , il ne fera pas feul jeune , feul brillant, feul aimable, & ne trouvera pas toujours dans lès maîtreiïès des prodiges de fidélité.

Je ne dis rien des tracafTeries , des trahifons , des noirceurs , des repentirs de toute efpèce inféparables d'une pareille vie. L'expérience du monde en dégoûte, on le fait; je ne parle que des ennuis attachés a là première illufion.

Quel contrarie pour celui qui, renfermé jufqu'ici dans le fein de fa famille & de fes amis, s'eft vu l'unique objet de toutes leurs attentions, d'entrer tout- à coup dans un ordre de chofes où il efr compté pour fi peu, de fe trouver comme noyé dans une fphère étrangère, lui qui fit fi long temps le centre de la fienne ! Que

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