T R A I TÉ
demander a votre élevé le prix des foins qu'il n'a point acceptes ?
L'INGRATITUDE feroit plus rare, fi les bienfaits à ufure ctoient moins communs. On aime ce qui nous fait du bien ; c'eft un fentiment fi naturel ! L'ingratitude n'eft pas dans le cœur de l'homme; mais l'intérêt y eft : il y a moins d'obligés ingrats, que de bienfaiteurs intérefTés. Si vous me vendez vos dons , je marchanderai fur le prix ; mais fi vous feignez de donner , pour vendre en fuite à votre mot, vous ufez de fraude. C'eft d'être gratuits qui les rend ineftimables. Le cœur ne reçoit de loix que de lui-même; en voulant l'enchaîner on le dégage, on l'enchaîne en le laifTant libre.
Quand le pêcheur amorce l'eau, le poiffon vient, & refte autour de lui fans défiance; mais quand, pris à l'hameçon caché fous l'-ippât , il fent retirer la ligne , il tâche de fuir. Le pêcheur eft-il le bienfaiteur, le poifibn eft-il l'ingrat? Voit-on jamais qu'un homme oublié par fon bienfaiteur l'oublie î Au contraire, il en parle toujours avec plaifir, il n'y fonge point fans attendriflèment : s'il trouve occafion de lui montrer par quelque fervice inattendu qu'il fe reflbuvient des fiens, avec quel contentement intérieur il fatisfait alors fa gratitude ! avec quelle douce joie il fe fait reconnoître! avec quel tranfport il lui dit : mon tour eft venu ! Voila vraiment la voix de la nature ? jamais un vrai bienfait ne fit d'ingrat.
Si donc la reconnoifTance eft un fentiment naturel , & que vous n'en détruifiez pas l'effet par votre faute, affurez-vous que votre élevé, commençant à voir le prix de vos foins, y fera fenfible , pouvu que vous ne les ayez point mis vous-même à prix , & qu'ils vous donneront dans fon cœur une autorité que rien ne pourra détruire. Mais avant de vous être bien affiné de cet avantage , gardez de vous l'ôter, en vous faifant valoir auprès de lui. Lui vanter vos fervices, c'eft les lui rendre infupportables ; les oublier, c'eft l'en faire fouven.tr. Jufqu'à ce qu'il foit temps de le traiter en homme, qu'il ne foit jamais queftion de ce qu'il vous doit, mais de ce qu'il fe doit. Pour le rendre docile , laifTez-Iui toute fa liberté, dérobezvous pour qu'il vous cherche, élevez fon ame au noble fentiment
de
DE L' Ê D V C'A T I O N. gOJ
de la reconnoiiTance , en ne lui parlant jamais que de fon intérêt. Je n'ai point voulu qu'on lui dît que ce qu'on faifoit étoit pour fon bien , avant qu'il fût en état de l'entendre; dans ce difcours il n'eût vu que votre dépendance , & il ne vous eût pris que pour fon valet. Mais maintenant qu'il commence a fentir ce que c'eft qu'aimer, il fent auffi quel doux lien peut unir un homme à ce qu'il aime; & dans le zèle qui vous fait occuper de lui fans ceiïe, il ne voit plus l'attachement d'un efclave, mais l'affeâion d'un ami. Or, rien n'a tant de poids fur le cœur humain , que la voix de l'amitié bien reconnue ; car on fait qu'elle ne nous parle jamais que pour notre intérêt. On peut croire qu'un ami fe trompe; mais non qu'il veuille nous tromper. Quelquefois on réfifte à fes confeils ; mais jamais on ne les méprilë.
Nous entrons enfin dans l'ordre moral : nous venons de faire un fécond pas d'homme. Si c'en étoit ici le lieu , j'eflayerois de montrer comment des premiers mouvemens du cœur s'élèvent les premières voix de la confcience; & comment des fentimens d'amour & de haine naifTent les premières notions du bien & du mal. Je ferois voir que Jujlict & bonté ne font point feulement des mots abftraits, de purs êtres moraux formés par l'entendement; mais de véritables affections de l'ame éclairée par la raifon , & qui ne font qu'un progrès ordonné de nos affeclions primitives ; que par la raifon feule, indépendamment de la confcience, on ne peut établir aucune loi naturelle ; & que tout le droit de la nature n'eft qu'une chimère, s'il n'eft fondé fur un befoin naturel au cœur humain (64).
C 64) Le précepte môme d'agir avec qu'on la fuive de même avec moi ? Le
autrui comme nous voulons qu'on méchant tire avantage de la probité
agifle avec nous, n'a de vrai fonde- du jufte & de Ta propre injuftice ; il efl
ment que la confcience & le fendaient; bien aifeque tout le monde (bit jufte ,
car où eft la raifon précife d'agir étant excepté lui. Cet accord-la , quoiqu'on
moi comme fi j'étois un' autre , fur-tout en dife , n'eft pas fort avantageux aux
quand je fuis moralement sur de ne gens de bien. Mais quand la forc^
jamais me trouver dans le môme cas' d'une ame expanfive m'identifie avec
Et qui me répondra qu'en fuivant bien mon femblable, &quejemcfens ,pour
fidèlement cette maxime , j'obtiendrai ainfî dire, en lui , c'eft pont ne pas Traité de VÈduc, Tome I. Q q
Traité
Mais je fonge que je n'ai point a faire ici des Traités de Métaphyfique & de Morale, ni des cours d'études d'aucune efpèce.; il me fumt de marquer l'ordre & le progrès de nos fentimens & de nos connoifTances, relativement à notre conftitution. D'autres démontreront peut-être ce que je ne fais qu'indiquer ici.
Mon Emile n'ayant jufqu'à préfent regardé que lui-même, le premier regard qu'il jette fur fes femblables le porte a fe comparer avec eux ; & le premier fentiment qu'excite en lui cette comparaifon , eft de defirer la première place. Voilà le point où l'amour de foi fe change en amour-propre , & où commencent a naître toutes les pallions qui tiennent à celle-là. Mais pour décider fi celles de ces partions qui domineront dans fon caraclère, feront humaines & douces, ou cruelles & malfaifantes , fi ce feront des partions de bienfaifance & de commifération , ou d'envie & de convoitîfe, il faut favoir à quelle place il fe fentira parmi les hommes, & quels genres d'obftacles il pourra croire avoir à vaincre, pour parvenir à celle qu'il veut occuper.
Pour le guider dans cette recherche, après lui avoir montré les hommes par les accidens communs à l'efpèce , il faut maintenant les lui montrer par leurs différences. Ici vient la mefure de l'inégalité naturelle & civile , & le tableau de tout l'ordre fociah
Il faut étudier la fociété par les hommes, & les hommes par la fociété : ceux qui voudront traiter féparément la politique & la morale, n'entendront jamais rien à aucune des deux. En s'attachant d'abord aux relations primitives, on voit comment les hommes en doivent être affeftés , & quelles paffions en doivent naître. On voit que c'eft réciproquement par le progrès des pallions que ces
foufTrir que je ne veux pas qu'il fonf- préceptes de la loi naturelle foientfonr
fre; je m'iniéreffe à lui pour l'amour dés fur la raifon feule; ilsontunebafe
«k moi , & la raifon du précepte eft plus lblide & plus sûre. L'amour des
dans la nature elle mâme, qui m'inf- hommes, dérivé de l'amour de foi, eft
pire le dcfir de mon bien Être en quel- le principe de la jufticc humaine. Le
que lieu que je me fente exifter. D'où fommaire de toute morale eft donné
je conclus qu'il n'cfl ras vrai que les dans l'évangile par celui de la loi»
relations fe multiplient & fe refTerrent. C'eft moins la force des bras que la modération des cœurs , qui rend les hommes indépendans & libres. Quiconque defire peu de chofes tient à peu de gens; mais confondant toujours nos vains defirs avec nos beloins phyfiques, ceux qui ont fait de ces derniers les fondemens de la fociété humaine, ont toujours pris les effets pour les caufes, & n'ont fait que s'égarer dans tous leurs raifonnemens.
Il y a dans l'état de nature une égalité de fait réelle & indeftruclible, parce qu'il eft impoffible dans cet état que la feule différence d'homme à homme foit affez grande, pour rendre l'un dépendant de l'autre. Il y a dans l'état civil une égalité de droit chimérique & vaine, parce que les moyens deftinés à la maintenir fervent eux-mêmes a la détruire; & que la force publique ajoutée au plus fort pour opprimer le foible , rompt l'efpèce d'équilibre que la nature avoit mis entr'eux. (65). De cette première contradiction découlent toutes celles qu'on remarque dans l'ordre civil , entre l'apparence & la réalité. Toujours la multitude fera facrifiée au petit nombre, & l'intérêt public s l'intérêt particulier. Toujours ces noms fpécieux de juftice & de fubordination fèrviront d'inf trument a la violence, & d'armes à l'iniquité : d'où il fuit que les ordres distingués qui fe prétendent utiles aux autres, ne font, en effet, utiles qua eux-mêmes aux dépens des autres; par où l'on doit juger de la confidération qui leur eft due félon la juftice & félon la raifon. Refte à voir fi le rang qu'ils le font donné eft plus favorable au bonheur de ceux qui l'occupent, pour favoir quel jugement chacun de nous doit porter de fon propre fort. Voilà maintenant l'étude qui nous importe; mais pour la bien faire, il faut commencer par connoître le cœur humain.
S'il ne s'agiffoit que de montrer aux jeunes gens l'homme par fon mafque, on n'auroit pas befoin de le leur montrer , ils le verroient toujours de refte ; mais puifque le mafque n'eft pas l'hom-
[65] L'efprit univerfel des loix de contre celui qui n'a rien; cet incontous les pays eft de favorifer toujours vénient eft inévitable, & il eft fans exle fort contre le foible , & celui qui a , ception.
Qq >'i
Traité
me, & qu'il ne faut pas que fon vernis les féduife, en leur peignant les hommes, peignez - les leur tels qu'ils font; non pas afin qu'ils les haïflènt, mais afin qu'ils les plaignent , & ne leur veuillent pas reflembler. C'eft, a mon gré , le fentiment le mieux entendu que l'homme puifie avoir fur fon efpèce.
Dans cette vue, il importe ici de prendre une route oppofée à celle que nous avons fuivie jufqu'a préfent , & d'inftruire plutôt le jeune homme par l'expérience d'autrui, que par la fienne. Si les hommes le trompent, il les prendra en haine; mais fi, refpeété d'eux , il les voit fe tromper mutuellement, il en aura pitié. Le fpettacle du monde, difoit Pitagore , reflemble a celui des jeux Olympiques. Les uns y tiennent boutique, & ne fongent qu'à leur profit; les autres y payent de leur perfonne, & cherchent la gloire ; d'autres fe contentent de voir les jeux , & ceux-ci ne font pas les pires.
Je voudrois qu'on choisît tellement les fociétés d'un jeune homme, qu'il pensât bien de ceux qui vivent avec lui ; & qu'on lui apprît à fi bien connoître le monde, qu'il pensât mal de tout ce qui s'y fait. Qu'il fâche que l'homme eft naturellement bon, qu'il le fente, qu'il juge de fon prochain par lui-même; mais qu'il voye comment la fociété déprave & pervertit les hommes : qu'il trouve dans leurs préjugés la fource de tous leurs vices : qu'il foit porté à eflimer chaque individu , mais qu'il méprife la multitude : qu'il voye que tous les hommes portent a- peu-près le même mafque ; mais qu'il fâche auffi qu'il y a des vifages plus beaux que le maf' que qui les couvre.
Cette méthode, il faut l'avouer, a fes inconvéniens, & n'eft pas facile dans la pratique ; car s'il devient obfervateur de trop bonne heure , fi vous l'exercez à épier de trop près les aclions d'autrui , vous le rendrez médifant & fatyrique, décifif 6V prompt à juger; il fe fera un odieux plaifir de chercher à tout de fiiiifires interprétations, & à ne voir en bien, rien même de ce qui efr bien. Il s'accoutumera du moins au fpcclacle du vice, &à voir les médians fans horreur, comme on s'accoutume a voir les malheureux fans
de r Éducation. 309
pitié. Bientôt la perverfiré générale lui fervira moins de leçon que d'exemple; il fe dira , que fi l'homme eft ainfi, il ne doit pas vouloir être autrement.
Que fi vous voulez l'inftruire par principes , & lui faire connoître, avec la nature du cœur humain, l'application des eau fes externes qui tournent nos penchans en vices , en le tranfportant ainfi tout d'un coup des objets fenfibles aux objets intellectuels, vous employez une métaphyfique qu'il n'eft point en état de comprendre; vous retombez dans l'inconvénient, évité fi foigneufement jufqu'ici , de lui donner des leçons qui refTemblent à des leçons, de fubftituer dans fon efprit l'expérience & l'autorité du maître à fa propre expérience, & au progrès de là raifon.
Pour lever à la fois ces deux obftacles , & pour mettre le cœur humain à fa portée fans rifquer de gâter le fien, je voudrois lui montrer les hommes au loin , les lui montrer dans d'autres temps ou dans d'autres lieux, & de forte qu'il pût voir la fcène fans jamais y pouvoir agir. Voilà le moment de l'Hiftoire; c'eft par elle qu'il lira dans les cœurs fans les leçons delà philofophie ; c'eft par elle qu'il les verra, fimple fpeclateur, fans intérêt & fans parfion, comme leur juge, non comme leur complice ni comme leur aceufateur.
Pour connoître les hommes il faut les voir agir. Dans le monde on les entend parler , ils montrent leurs difeours & cachent leurs actions ; mais dans l'Hiftoire elles font dévoilées, & on les juge fur les faits. Leurs propos même aident a les apprécier. Car comparant ce qu'ils font à ce qu'ils dlfent, on voit a la fois ce qu'ils font & ce qu'ils veulent paroître ; plus ils fe déguifent, mieux on les connoîr.
Malheureusement cette étude a fes dangers, fes inconvéniens de plus d'une cfpèce. Il eft difficile de fe mettre dans un point de vue , d'où l'on puifTe juger fes femblables avec équité. Un des grands vices de l'Hiftoire eft , qu'elle peint beaucoup plus les hommes par leurs mauvais côtés que par les bons : comme elle n'eft intérefTante que par les révolutions, les cataftrophes , tant qu'un peuple croit & profpère dans le calme d'un paifible gouvernement,
310 Traité
elle n'en dit rien , elle ne commence k en parler que quand , ne pouvant plus fe fuffire k lui-même , il prend part aux affaires de fes voifins , ou les laifle prendre part aux fiennes; elle ne l'illuftre que quand il eft déjà fur fon déclin : toutes nos Hiftoires commencent où elles devroient finir. Nous avons fort exactement celle des peuples qui fe détruifent, ce qui nous manque eft celle des peuples qui fe multiplient; ils font allez heureux & allez fages pour qu'elle n'ait rien k dire d'eux : & en effet , nous voyons, même de nos jours , que les gouvernemens qui fe conduifent le mieux , font ceux dont on parle le moins. Nous ne favons donc que le mal , k peine Je bien fait-il époque. Il n'y a que les méchans de célèbres , les bons font oubliés ou tournés en ridicule; & voila comment l'Hiftoire , ainfi que la philofophie, calomnie fans ceffe le genre humain.'
De plus, il s'en faut bien que les faits décrits dans l'Hiftoire, ne foient la peinture exacle des mêmes faits tels qu'ils font arrivés. Ils changent de forme dans la tête de l'Hiftorien , ils fe moulent fur fes intérêts, ils prennent la teinte de fes préjugés. Qui eft-ce qui fait mettre exactement Je lecleur au lieu de la fcène, pour voir un événement tel qu'il s 'eft paffé? L'ignorance ou la partialité déguifent tout. Sans altérer même un trait hiftorique, en étendant ou re/Terrant des circonftances qui s'y rapportent , que de faces différentes on peut lui donner ! Mettez un même objet k divers points de vue, k peine paroîtra-t-il le même, & pourtant rien n'aura changé, que l'œil du fpeflateur. Suffit- il, pour l'honneur de la vérité, de me dire un fait véritable, en me le faifant voir tout autrement qu'il n'eft arrivé ? Combien de fois un arbre de plus ou de moins, un rocher k droite ou k gauche, un tourbillon de pouffière élevé par le vent , ont décidé de l'événement d'un combat, fans que perfonne s'en foit appcrçu? Cela empêche-t-il que l'Hiftorien ne vous dife la caufe de la défaite ou de la victoire avec aut.int d'aflurance que s'il eût été par-tout? Or, que m'importent les faits en eux-mêmes, quand la raifon m'en relie inconnue; & quelles leçons puis- je tirer d'un événement dont j'ignore la vraie caufe? L'Hiftorien m'en donne une, mais il la controuve ; & la critique elle-même, dont on fait tant de bruit, n'eft qu'un art de
conjefturer; l'art de choifir, entre plusieurs menfonges , celui qui reffemble le mieux à la vérité.
N'AVEZ-vous jamais lu Cléopâtre ou CafTandre, ou d'autres livres de cette efpèce ? L'auteur choifit un événement connu ; puis l'accommodant a fes vues , l'ornant de détails de fon invention, de perfonnages qui n'ont jamais exifté, & de portraits imaginaires, entafle fictions fur ridions pour rendre fa leflure agréable. Je vois peu de différence entre ces romans & vos hiftoires, fi ce n'eft que le romancier fe livre davantage a fa propre imagination , & que l'hiftorien s'afTervit plus à celle d'autrui ; à quoi j'ajouterai, fi l'on veut, que le premier fe propofe un objet moral, bon ou mauvais, dont l'autre ne fe foucie guères.
On me dira que la fidélité de l'hiftoire intérefTe moins que la vérité des mœurs & des caractères; pourvu que le cœur humain foit bien peint, il importe peu que les événemens foient fidèlement rapportés; car après tout, ajoute-t-on , que nous font des faits ar-4 rivés il y a deux mille ans? On a raifon, fi les portraits font bien rendus d'après nature : mais fi la plupart n'ont leur modèle que dans l'imagination de l'hifrorien, n'eft-ce pas retomber dans l'inconvénient qu'on vouloitfuir, & rendre à l'autorité des écrivains, ce qu'on veut ôter a celle du maître r Si mon élevé ne doit voir que des tableaux de fantaifie, j'aime mieux qu'ils foient tracés de ma main que d'une autre; ils lui feront, du moins, mieux appropriés.
Les pires hifloriens pour un jeune homme, font ceux qui jugent les faits. Eh! qu'il juge lui-mérne; c'eft ainfi qu'il apprend àconnoître les hommes. Si le jugement de l'auteur le guide fans ceffe, il ne fait que voir par l'œil d'un autre; & quand cet œil lui manque , il ne voit plus rien.
Je laifTe à part l'Hiftoire moderne; non-feulement parce qu'elle n'a plus de phyfionomie, & que nos hommes fe reflèmblent tous ; mais parce que nos hifloriens , uniquement attentifs à briller, ne fongent qu'à faire des portraits fortement coloriés , & qui fouvent
3i2 Traité
ne repréfentent rien (66). Généralement les anciens font moins de portraits, mettent moins d'efprit & plus de fens dans leurs jugemens, encore y a-t-il entre eux un grand choix à faire : & il ne faut pas d'abord prendre les plus judicieux , mais les plus limples. Je ne voudrois mettre dans la main d'un jeune homme, ni Po'.ybe, ni Sallufte ; Tacite eft le livre des vieillards , les jeunes gens ne font pas faits pour l'entendre : il faut apprendre h voir, dans les aclions humaines', les premiers traits du cœur de l'homme, avant d'en vouloir fonder les profondeurs ; il faut favoir bien lire dans les faits avant de lire dans les maximes, ta philofophie en maximes ne convient qu'à l'expérience. La jeunefle ne doit rien généralifer ; toute fon inftruâion doit être en règles particulières.
Thucydide eft, à mon gré, le vrai modèle des Hiftoriens. Il rapporte les faits fans les juger : mais il n'omet aucune des circonftences propres à nous en faire juger nous-mêmes. Il met tout ce qu'il raconte fous les yeux du lecteur ; loin de s'interpofer entre les événemens & les lecteurs , il fe dérobe ; on ne croit plus lire, on croit voir. Malheureufement il parle toujours de guerre, & l'on ne voit prefque dans fes récits que la chofe du monde la moins inftructive , favoir des combats. La retraite des dix mille , & les commentaires de Céfar , ont a-peu-près la même fagefle Se le même défaut. Le bon Hérodote, fans portraits, fans maximes, mais coulant, naïf, plein de détails les plus capables d'intérefler & de plaire, feroit, peut-être, le meilleur des Hiftoriens, fi ces mêmes détails ne dégénéroient fouvent en /implicites puériles , plus propres à gâter le goût de la jeunefle qu'a le former : il faut déjà du difeernement pour le lire. Je ne dis rien de Tite-Live, fon tour viendra; mais il eft politique, il eft rhéteur, il eft tout ce qui ne convient pas à cet âge.
L'Histoire en général eft défeclueufe , en ce qu'elle ne tient
regiftre
[66] Voyez Dnviln , Oniccinrdin, prefque le feul qui favoit peindre fans Strada,Sii!is , Machiavel, & quelque* faire de portraits, fois de Tiiuu lui mOme. Yertot cil
regiftre que de faits fenfibles & marqués , qu'on peut fixer par des noms , des lieux , des dates ; mais les caufes lentes & progreffives de ces faits, lefquelles ne peuvent s'affigner de même, reftent toujours inconnues. On trouve fouvent dans une bataille, gagnée ou perdue , la raifon d'une révolution qui , même avant cette bataille, étoit déjà devenue inévitable. La guerre ne fait guères que manifefter des événemens déjà déterminés par des caufes morales que les Hiftoriens favent rarement voir.
L'esprit philofophique a tourné de ce côté les réflexions de plufieurs écrivains de ce fiècle ; mais je doute que la vérité gagne à leur travail. La fureur des fyftêmes s'étant emparée d'eux tous, nul ne cherche à voir les chofes comme elles font, mais comme elles s'accordent avec fon fyftême.
Ajoutez à toutes ces réflexions , que l'Hiftoire montre bien plus les actions que les hommes, parce qu'elle ne faifit ceux -ci que dans certains momens choifis, dans leurs vétemens de parade; elle n'expofe que l'homme public qui s'eft arrangé pour être vu. Elle ne le fuit point dans fa maifon , dans fon cabinet, dans fa famille au milieu de fes amis , elle ne le peint que quand il repréfente; c'eft bien plus fon habit que fa perfonne qu'elle peint.
J'aimerois mieux la lecture des vies particulières pour commencer l'étude du cœur humain ; car alors l'homme a beau fe dérober, l'Hiftorien le pourfuit par- tout; il ne lui Iaifle aucun moment de relâche, aucun recoin pour éviter l'œil perçant du fpeclateur, & c'eft quand l'un croit mieux fe cacher, que l'autre le fait le mieux connoître. Ceux, dit Montagne, qui écrivent les vies, d'autant qu'ils s'amufent plus aux confeils qu'aux événemens , plus à ce qui fe pajfe au- dedans , qu'à ce qui arrive audehors; ceux-là me Jont plus propres; voilà pourquoi c'ejl mon homme que Plutarque.
Il eft vrai que le génie des hommes aflemblés ou des peuples , eft fort différent du caractère de l'homme en particulier, & que ce feroit connoître très- imparfaitement le cœur humain que de ne pas l'examiner auffi dans la multitude; mais il n'eft pas moins vrai
traité de VBduc. Tome I. Rr
314 Traité
qu'il faut commencer par étudier l'homme pour juger les hommes, & que qui connoîtroit parfaitement les penchans de chaque individu , pourroit prévoir tous leurs effets combinés dans le corps du peuple.
Il faut encore ici recourir aux anciens, par les raifons que j'ai déjà dites, & de plus, parce que tous les détails familiers & bas, mais vrais & caracïériftiques, étant bannis du ftyle moderne, les hommes font auflî parés par nos auteurs dans leurs vies privées que fur la fcène du monde. La décence , non moins févère dans les écrits que dans les aâions, ne permet plus de dire en public que ce qu'elle permet d'y faire ; & comme on ne peut montrer les hommes que repréfentans toujours, on ne les connoît pas plus dans nos livres que fur nos théâtres. On aura beau faire & refaire cent fois la vie des Rois, nous n'aurons plus de Suétones ( 6 y ).
Plutarque excelle par ces mêmes détails dans lefquels nous n'ofons plus entrer. Il a une grâce inimitable à peindre les grands hommes dans les petites chofes, & il eft fi heureux dans le choix de fes traits , que fouvent un mot , un fourire , un gefte lui fuffit pour caraclérifer fon héros. Avec un mot plaifant , Annibal raffure fon armée effrayée, & il la fait marcher en riant a la bataille qui lui livra l'Italie : Agéfilas à cheval fur un bâton, me fait aimer le vainqueur du grand Roi : Célàr traverfant un pauvre village & caufantavec fes amis , décèle, fans y penfer, le fourbe qui difoit ne vouloir qu'être l'égal de Pompée : Alexandre avale une médecine, & ne dit pas un feul mot ; c'eft le plus beau moment de fa vie : Ariftide écrit fon propre nom fur une coquille, & juftifie ainfi fon furnom : Philopemen, le manteau bas, coupe du bois dans la cuifme de fon hôte. Voilà le véritable art de peindre. La phyfionomie ne fe montre pas dans les grands traits , ni le caractère dans les grandes actions : c'eft dans les bagatelles que le naturel fe découvre. Les chofes publiques font ou trop communes, ou trop apprê-
(67) Un feul de nos hiftoriens qui tranfcrire Comines dans les petits, & , a imité Tacite dans les grands traits, cela munie qui ajoute au prix de fon a ofé imiter Sudtone Je quelquefois Livre, l'a fait critiquer parmi nous.
de z Éducation. 315
tées, & c'eft prefque uniquement à celles-ci que la dignité moderne permet à nos auteurs de s'arrêter.
Un des plus grands hommes du fiècle dernier fut inconteftablementM. de Turenne. On a eu le courage de rendre fa vie intéreffante par de petits détails qui le font connoître & aimer ; mais combien s'eft-on vu forcé d'en fupprimer, qui l'auroient fait connoître & aimer davantage! Je n'en citerai qu'un, que je tiens de bon lieu, & que Plutarque n'eût eu garde d'omettre, mais que Ramfai n'eût eu garde d'écrire , quand il l'auroit fu.
Un jour d'été qu'il faifoit fort chaud, le Vicomte de Turenne, en petite vefte blanche & en bonnet, étoit a la fenêtre dans fon antichambre. Un de fes gens furvient, & trompé par l'habillement le prend pour un aide de cuifîne, avec lequel ce domeftique étoit familier. Il s'approche doucement par derrière, 6c d'une main qui n'étoit pas légère lui applique un grand coup fur les feflès. L'homme frappé fe retourne à l'inftant. Le valet voit en frémiflànt le vifage de fon maître. Il fe jette a genoux tout éperdu. Monfeigneur,
fai cru que c étoit Georges Et quand c'eut été Georges , s'écrie
Turenne en fe frottant le derrière, il ne falloit pas frapper fi fort. Voilà donc ce que vous n'ofez dire ? Miférables ! foyez donc à jamais fans naturel , (ans entrailles : trempez , durciiïez vos cœurs de fer dans votre vile décence ; rendez-vous méprifables à force de dignité. Mais toi, bon jeune homme , qui lis ce trait, & qui fens avec attendrifTement toute la douceur d'ame qu'il montre, même dans le premier mouvement, lis auflî les petitefTes de ce grand homme , dès qu'il étoit queftion de fa naiflance & de fon nom. Songe que c'eft le même Turenne qui affeftoit de céder par- tout le pas \ fon neveu , afin qu'on vît bien que cet enfant étoit le chef d'une maifon fouveraine. Rapproche ces contraftes , aime la nature , méprife l'opinion , & connois l'homme. Il y a bien peu de gens en état de concevoir les effets que des lectures, ainfi dirigées , peuvent opérer fur l'sfprit tout neuf d'un jeune homme. Appefantis fur des livres dès notre enfance , accoutumés a lire fans penfer, ce que nous lifons nous frappe d'autant moins que, portant déjà dans nous-mêmes les pafïîons & les préjugés qui remplirent l'hiftoire
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