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& les vies des hommes , tout ce qu'ils font nous paroît naturel , parce que nous fommes hors de la nature, & que nous jugeons des autres par nous. Mais qu'on fe repréfente un jeune homme élevé félon mes maximes : qu'on fe figure mon Emile , auquel dix-huit ans de foins aflîdus n'ont eu pour objet que de conferver un jugement intègre & un cœur fain ; qu'on fe le figure, au lever de la toile, jettant, pour la première fois, les yeux fur la fcène du monde ; où , plutôt , placé derrière le théâtre, voyant les afteurs prendre & polèr leurs habits , & comptant les cordes & les poulies dont les groflîer preftige abufe les yeux des fpeftateurs. Bientôt a fa première furprife fuccéderont des mouvemens de honte & de dédain pour fon efpèce; il s'indignera de voir ainfi tout le genre humain , dupe de lui-même , s'avilir a ces jeux d'enfans ; il s'affligera de voir fes frères s'entredéchirer pour des rêves , & fe changer en bêtes féroces pour n'avoir pas fu fe contenter d'être hommes.
Certainement avec les difpofitions naturelles de l'élevé, pour peu que le maître apporte de prudence & de choix dans fes lectures , pour peu qu'il le mette fur la voie des réflexions qu'il en doit tirer, cet exercice fera pour lui un cours de philofophie pratique, meilleur sûrement, & mieux entendu que toutes les vaines fpéculations dont on brouille l'efprit des jeunes gens dans nos écoles. Qu'après avoir fuivi les romanefques projets de Pirrhus, Cynéas lui demande quel bien réel lui procurera la conquête du monde, dont il ne puifie jouir dès-à-préfent fans tant de tourment ; nous ne voyons-la qu'un bon mot qui pafle : mais Emile y verra une réflexion très-fage qu'il eût faite le premier, & qui ne s'effacera jamais de fon efprit , parce qu'elle n'y trouve aucun préjugé contraire qui puiffe en empêcher l'impreffion. Quand en fuite en lifant la vie de cet infenfé, il trouvera que tous fes grands dedans ont abouti à s'aller faire tuer par la main d'une femme; au lieu d'admirer cet héroïfme prétendu, que verra-t-il dans tous les exploits d'un fi grand capitaine , dans toutes les intrigues d'un fi grand politique , fi ce n'eft autant de pas pour aller chercher cette malheureufe tuile, qui devoit terminer fa vie & fes projets par one mort déshonorante ?
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Tous les conquérans n'ont pas été tués; tous les ufurpateurs n'ont pas échoué dans leurs entreprifes; plufîeurs paroîtront heureux aux efprits prévenus des opinions vulgaires : mais celui qui , fans s'arrêter aux apparences , ne juge du bonheur des hommes que par l'état de leurs cœurs, verra leurs misères dans leurs fuccès mêmes, il verra leurs defirs & leurs foucis rongeans s'étendre & s'accroître avec leur fortune ; il les verra perdre haleine en avançant, fans jamais parvenir a leur terme. Il les verra femblables à ces voyageurs inexpérimentés, qui, s 'engageant pour la première fois dans les Alpes, penfent les franchir à chaque montagne, & quand ils font au fommet, trouvent avec découragement de plus hautes montagnes au-devant d'eux.
Auguste , après avoir fournis fes concitoyens , & détruit fes rivaux , régit durant quarante ans le plus grand Empire qui ait exifté; mais tout cet immenfe pouvoir l'empêchoit-il de frapper les murs de fa tête , & de remplir fon vafte palais de fès cris , en redemandant à Varus fes légions exterminées? Quand il auroit vaincu tous fes ennemis , de quoi lui auroient fervi fes vains triomphes , tandis que les peines de toute efpèce naiffoient fans cefTe autour de lui, tandis que fes plus chers amis attentoient à fa vie, & qu'il étoit réduit a pleurer la honte ou la mort de tous fes proches ? L'infortuné voulut gouverner le monde , & ne fut pas gouverner fa maifon ! Qu'arriva- t-il de cette négligence î II vit périr à la fleur de l'âge fon neveu, fon fils adoptif, fon gendre; fon petit-fils fut réduit a manger la bourre de fon lit pour prolonger de quelques heures fa miférable vie ; fa fille & fa petite-fille, après l'avoir couvert de leur infamie, moururent, l'une de misère & de faim dans une isle déferte, l'autre en prifon par la main d'un archer. Lui-même enfin, dernier relie de fa malheureufe famille, fut réduit par fa propre femme a ne laifler après lui qu'un monftre pour lui fuccéder. Tel fut le fort de ce maître du monde , tant célébré pour fa gloire & pour fon bonheur : croirai-je qu'un feul de ceux qui les admirent le voulût acquérir au même prix?
J'ai pris l'ambition pour exemple ; mais le jeu de toutes les pallions humaines offre de femblables leçons à qui veut étudier
Traité
l'Hiftoire pourfe connoitre, & fe rendre ùge au dépens des mort?. Le temps approche où la vie d'Antoine aura , pour le jeune homme , une inftruftion plus prochaine que celle d'Augufte. Emile ne fe reconnoîtra guères dans les étranges objets qui frapperont fes regards durant ces nouvelles études; mais il faura d'avance écarter l'illufion des pallions avant qu'elles naiffent, & voyant que, de tous les temps, elles ont aveuglé les hommes, il fera prévenu de la manière dont elles pourront l'aveugler à fon tour, il jamais il s'y livre. Ces leçons , je le fais , lui font mal appropriées ; peut - être au befoin feront - elles tardives , infuffifantes ; mais fouvenez - vous que ce ne font point celles que j'ai voulu tirer de cette étude. En la commençant je me propofois un autre objet ; & sûrement fï cet objet eft mal rempli , ce fera la faute du maître.
Songez qu'aufli-tôt que l'amour-propre eft développé, le moi relatif fe met en jeu fans celle, & que jamais le jeune homme n'obferve les autres fans revenir fur lui-même & fe comparer avec eux. Il s'agit donc de favoir à quel rang il fe mettra parmi fes femblables, après les avoir examinés. Je vois , à la manière dont on fait lire l'Hiftoire aux jeunes gens, qu'on les transforme, pour ainfi dire , dans tous les perfonnages qu'ils voient ; qu'on s'efforce de les faire devenir , tantôt Cicéron , tantôt Trajan , tantôt Alexandre, de les décourager lorsqu'ils rentrent dans eux-mêmes, de donner à chacun le regret de n'être que foi. Cette méthode a certains avantages dont je ne difconviens pas ; mais quant à mon Emile , s'il arrive une feule fois , dans ces parallèles , qu'il aime mieux être un autre que lui, cet autre fût-il Socrate, fût-il Caton , tout eft manqué : celui qui commence a fe rendre étranger à lui-même , ne tarde pas à s'oublier tout-à-fait.
Ce ne font point les philofophes qui connoiffent le mieux les hommes ; ils ne les voient qu'à travers les préjugés de la philofophie, & je ne fâche aucun état où l'on en ait tant. Un fauvage nous juge plus Ciinement que ne fait un philofophe. Celui-ci fent fes vices, s'indigne des nôtres, & dit en lui-même : nous fommes tous méchans ; l'autre nous regarde fans s'émouvoir, & dit : vous êtes des foux. Il a raifon, car nul ne fait le mal pour
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le mal. Mon élevé eft ce fauvage , avec cette différence qu'Emile ayant plus réfléchi, plus comparé d'idées, vu nos erreurs de plus près , fe tient plus en garde contre lui-même & ne juge que de ce qu'il connoît.
Ce font nos parlions qui nous irritent contre celles des autres ; c'eft notre intérêt qui nous fait haïr les méchans ; s'ils ne nous faifoient aucun mal, nous aurions pour eux plus de pitié que de haine. Le mal que nous font les méchans , nous fait oublier celui qu'ils fe font eux - mêmes. Nous leur pardonnerions plus aifément leurs vices, fi nous pouvions connoître combien leur propre cœur les en punit. Nous fentons l'offenfe, & nous ne voyons pas le châtiment ; les avantages font apparens, la peine eft intérieure. Celui qui croit jouir du fruit de fes vices, n'eft pas moins tourmenté que s'il n'eût point réufîî ; l'objet eft changé, l'inquiétude eft la même : ils ont beau montrer leur fortune & cacher leur cœur , leur conduite le montre en dépit d'eux: mais pour le voir, il n'en faut pas avoir un femblable.
Les parlions que nous partageons nous féduifenï ; celles qui choquent nos intérêts nous révoltent, & par une inconféquence qui vient d'elles , nous blâmons dans les autres ce que nous voudrions imiter. L'averfion & l'illufion font inévitables, quand on eft forcé de fouffrir de la part d'autrui le mal qu'on feroit , fi l'on étoit à fa place.
Que faudroit-il donc pour bien obferver les hommes ? Un grand intérêt a les connoître, une grande impartialité à les juger : un cœur aflez fenfible pour concevoir toutes les parlions humaines, & affez calme pour ne les pas éprouver. S'il eft dans la vie un moment favorable à cette étude, c'eft celui que j'ai choifi pour Emile; plutôt ils lui euffent été étrangers , plus tard il leur eût été femblable. L'opinion, dont il voit le jeu, n'a point encore acquis fur lui d'empire. Les paffions , dont il fent l'effet, n'ont point agité fon cœur. Il eft homme, il s'intéreffe à fes frères, il eft équitable, il juge fes pairs. Or, sûrement s'il les juge bien , il ne voudra être h la place d'aucun d'eux ; car le but de tous les tourmcns
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qu'ils fe donnent, étant fondé fur des préjugés qu'il n'a pas, lui paroît un but en l'air. Pour lui, tout ce qu'il defire efl à fà portée. De qui dépendroit-il , fe fuffifant à lui-même, & libre de préjugés? Il a des bras, de la fanté ( 68 ), de la modération, peu de befoins , & de quoi les fatisfaire. Nourri dans la plus abfolue liberté, le plus grand .des maux qu'il conçoit eft la fervitude. Il plaint ces miférables Rois efclaves de tout ce qui leur obéit : il plaint ces faux fages enchaînés à leur vaine réputation; il plaint ces riches fots, martyrs de leur faite ; il plaint ces voluptueux de parade, qui livrent leur vie entière a l'ennui, pour paroître avoir du plaifir. Il plaindroit l'ennemi qui lui feroit du malà lui-même, car dans fes méchancetés il verroit la misère. Il fe diroit; en fe donnant le befoin de me nuire, cet homme a fait dépendre fon fort du mien.
Encore un pas, & nous touchons au but. L'amour-propre eft un inftrument utile, mais dangereux ; fouvent il blefie la main qui s'en fert, & fait rarement du bien fans mal- Emile en confidérant fon rang dans l'efpèce humaine , & s'y voyant fi heureufement placé , fera tenté de faire honneur a fa raifon de l'ouvrage de la vôtre, & d'attribuer h. fon mérite l'effet de fon bonheur. Il fe dira : je fuis fage & les hommes font foux. En les plaignant il les méprifera, en fe félicitant il s'eftimera davantage, & fe fentant plus heureux qu'eux, il fe croira plus digne de l'être. Voilà l'erreur la plus a craindre, parce qu'elle eft la plus difficile a détruire. S'il reftoit dans cet état , il auroit peu gagné à tous nos foins ; & s'il falloit opter, je ne fais fi je n'aimerois pas mieux encore l'illufion des préjugés que celle de l'orgueil.
Les grands hommes ne s'abufent point fur leur fupériorité ; ils la voient , la fentent, & n'en font pas moins modeftes. Plus ils ont, plus ils connoiffent tout ce qui leur manque. Ils font moins vains de leur élévation fur nous , qu'humiliés du fentiment de leur misère,
( 6$ ) Je crois pouvoir compter hardi- fon éducation ; ou plutôt au nombre des ment la fanté & la bonne conllitution dons de la nature que fon éducation au nombre des avantages acquis par lui a confervés.
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sère, & dans les biens exclufifs qu'ils pofTèdent, ils font trop fenfés pour rirer vanité d'un don qu'ils ne fe font pas fait. L'homme de bien peut être fier de fa vertu , parce qu'elle eft à lui ; mais de quoi l'homme d'efprit eft- il fier? Qu'a fait Racine, pour n'être pas Pradon? Qu'a fait Boileau, pour n'être pas Cotin?
Ici c'eft toute autre chofe encore. Reftons toujours dans l'ordre commun. Je n'ai fuppofé dans mon élevé ni un génie tranfcendant , ni un entendement bouché. Je l'ai choifi parmi les efprits vulgaires, pour montrer ce que peut l'éducation fur l'homme. Tous les cas rares font hors de règle. Quand donc , en conféquence de mes foins, Emile préfère fa manière d'être, de voir, de fentir a celle des autres hommes, Emile a raifon. Mais quand il fe croit pour cela d'une nature plus excellente, & plus heureufement né qu'eux , Emile a tort. Il fe trompe , il faut le détromper, ou plutôt prévenir l'erreur, de peur qu'il ne foit trop tard en fuite pour la détruire.
Il n'y a point de folie dont on ne puiiTe défabufer un homme qui n'eft pas fou, hors la vanité; pour celle-ci, rien n'en guérit que l'expérience, fi toutefois quelque chofe en peut guérir; à fa naiflance au moins, on peut l'empêcher de croître. N'allez donc pas vous perdre en beaux raifonnemens , pour prouver à l'adolefcent qu'il eft homme comme les autres, & fujet aux mêmes foiblelTes. Faites-le lui fentir ou jamais il ne le faura. C'eft encore ici un cas d'exception à mes propres règles; c'eft le cas d'expofer volontairement mon élevé à tous les accidens qui peuvent lui prouver qu'il n'cft pas plus fage que nous. L'aventure du Bateleur feroit répétée en mille manières ; je laifferois aux flatteurs prendre tout leur avantage avec lui; fi des étourdis l'entraînoient dans quelque extravagance, je lui en laiiïerois courir le danger; fi des filoux l'attaquoient au jeu , je le leur Iivrerois pour en faire leur dupe ( 69 ) ; je le laifierois encenfer, plumer, dévalifer par eux ; &
(69") An refte notre dleve donnera nuya de fa vie, & qui fait à peine à
peu dans ce piège, lui que tant d'amu- quoi fert l'argent. Les deux mobiles
i'etnens environnent, lui qui ne s'en* avec lelquels on conduit les enfans Traité de VÉduc. Tome I. ' S(
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quand , l'ayant mis à fec, ils finiroient par fe moquer de lui , je les remercierois encore, en fa préfence , des leçons qu'ils ont bien voulu lui donner. Les feuls pièges dont je le garantirois avec foin,, feroient ceux des courtifanes. Les feuls ménagemens que j'aurois pour lui , feroient de partager tous les dangers que je lui laifferois courir, & tous les affronts que je lui laifferois recevoir. J'endurerois tout en filence, fans plainte, fans reproche, fans jamais lui en dire un feul mot; & foyez sûr qu'avec cène difcrétion bien foutenue, tout ce qu'il m'aura vu fouffrir pour lui, fera plus d'imprefïïon fur fon cœur, que ce qu'il aura fouffert lui-même.
Je ne puis m'empécher de relever ici la faufîè dignité des gouverneurs qui , pour jouer fottement les fages , rabaiffent leurs élevés , affeclent de les traiter roujours en enfans , & de fe diftinguer toujours d'eux dans tout ce qu'ils leur font faire. Loin de ravaler ainfi leurs jeunes courages , n'épargnez rien pour leur élever l'ame ; faites en vos égaux afin qu'ils le deviennent, & s'ils ne peuvent encore s'élever a vous , defcendez à eux fans honte, fans fcrupule. Songez que votre honneur n'efï plus dans vous , mais dans votre élevé j partagez fes fautes pour l'en corriger; chargez-vous de fa honte pour l'effacer : imitez ce brave Romain, qui, voyant fuir fon armée & ne pouvant la rallier, fe mit à fuir h la tête de fes foldats, en criant : ils ne fuient pas, ils Juivent leur capitaine. Fût- il deshonoré pour cela? Tant s'en faut : en facrifiant ainfi fa gloire, il l'augmenta. La force du devoir, la beauté de la vertu entraînent malgré nous nos fuffrages , & renverfent nos infenfés
d'ant l'intérêt & la vanité, ces deux que le plus favant de fa clalTe devien-
mêmes mobiles fervent aux courtila- dra le plus joueur & le plus débauché,
nés & aux efcrocs pour s'emparer d'eux Or, les moyens dont on n'ufa point
dans la fuite. Quand vous voyez ex- dans l'enfance , n'ont point dans la
citer leur avidité par des prix, par des jeunelfe le mûtne abus. Mais on doit
récompenfes , quand vous le voyez fe fouvenir, qu'ici ma confiante maxi-
applaudir à dix ans dans un acte pu- me eft de mettre par-tout la choie au
blic au Collège , vous voyez comment pis. Je cherche d'abord a prévenir le
on leur fera laiffer à vingt leur bourfe vice, & puis je le fuppofe, afin d'y
dans un brelan, & leur faute dans un remédier, mauvais lieu. Il y a toujours à parier
DE L' h D U C ~A T I O N. 323
préjugés. Si je recevois un foufHet en rempliflant mes fondions auprès d'Emile, loin de me venger de ce foufflet, j'irois par- tout m'en vanter, & je doute qu'il y eût dans le monde un homme aflez vil pour ne pas m'en refpecter davantage.
Ce n'eft pas que l'élevé doive fuppofer dans le maître des lumières aufli bornées que les Tiennes , & la même facilité a fe laifîer féduire. Cette opinion eft bonne pour un enfant qui, ne fâchant rien voir , rien comparer , met tout le monde à fa portée , & ne donne fa confiance qu'à ceux qui favent s'y mettre en effet. Mais un jeune homme de l'âge d'Emile, & aufli fenfé que lui, n'eft plus affez fot pour prendre ainfi le change, & il ne feroit pas bon qu'il le prît. La confiance qu'il doit avoir en fon gouverneur, eft d'une autre efpèce; elle doit porter fur l'autorité de la raifon , fur la fupériorité des lumières, fur les avantages que le jeune homme eft en état de connoître, & dont il fent l'utilité pour lui. Une longue expérience l'a convaincu qu'il eft aimé de fon conducteur; que ce conducteur eft un homme fage , éclairé, qui, voulant fon bonheur, fait ce qui peut le lui procurer. Il doit favoir que, pour fon propre intérêt, il lui convient d'écouter fes avis. Or, fi le maître fe laiffoit tromper comme le difciple, il perdroit le droit d'en exiger de la déférence & de lui donner des leçons. Encore moins l'élevé doit- il fuppofer que le maître le laiffe, à deflêin , tomber dans des pièges, & tend des embûches à fa fimplicité. Que faut-il donc faire pour éviter a la fois ces deux inconvéniens? Ce qu'il y a de meilleur & de plus naturel ; être fimple & vrai comme lui, l'avertir des périls auxquels il s'expofe, les lui montrer clairement, fenfiblement , mais fans exagération , fans humeur , fans pédantefque étalage, fur-tout fans lui donner vos avis pour des ordres, jufqu'à ce qu'ils le foient devenus, & que ce ton impérieux foit abfoiument nécefTaire. S'obftine-t-il, après cela, comme il fera trèsfouvent : alors ne lui dites plus rien ; laiflez-le en liberté , fuivezle, imitez-le, & cela gaiment, franchement; livrez-vous, amufez-vous autant que lui, s'il eft poflîble. Si les conféquences deviennent trop fortes, vous êtes toujours la pour les arrêter; & cependant combien le jeune homme , témoin de votre prévoyan-
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ce & de votre complaifance, ne doit-il pas être à la fois frappé de l'une, & touché de l'autre! Toutes fes fautes font autant de liens qu'il vous fournit pour le retenir au befoin. Or , ce qui fait ici le plus grand art du maître, c'eft d'amener les occafions & de diriger les exhortations, de manière qu'il fâche d'avance quand le jeune homme cédera & quand il s'obftinera, afin de l'environner par-tout des leçons de l'expérience , fans jamais l'expofer a de trop grands dangers.
Avertissez-le de fes fautes avant qu'il y tombe; quand il y eft tombé , ne les lui reprochez point : vous ne feriez qu'enflammer Se mutiner fon amour- propre. Une leçon qui révolte ne profite pas. Je ne connois rien de plus inepte que ce mot : je vous Tavois bien dit. Le meilleur moyen de faire qu'il fe fouvienne de ce qu'on lui a dit, eft de paroître l'avoir oublié. Tout au contraire , quand vous le verrez honteux de ne vous avoir pas cru , effacez doucement cette humiliation par de bonnes paroles. Il s'affeélionnera sûrement à vous , en voyant que vous vous oubliez pour lui, & qu'au lieu d'achever de l'écrafer, vous le confolez. Mais fi à fon chagrin vous ajoutez des reproches , il vous prendra en haine , & fe fera une loi de ne vous plus écouter , comme pour vous prouver qu'il ne penfe pas comme vous fur l'importance de vos avis.
Le tour de vos confolations peut encore être pour lui une inftruflion d'autant plus utile , qu'il ne s'en défiera pas. En lui difant, ( je fuppofe, ) que mille autres font les mêmes fautes, vous le mettez loin de fon compte, vous le corrigez en ne paroiffant que le plaindre : car pour celui qui croit valoir mieux que les autres hommes , c'eft une exeufe bien mortifiante que de fe confoler par leur exemple; c'eft concevoir que le plus qu'il peut prétendre, eft qu'ils ne valent pas mieux que lui.
Le temps des fautes eft celui des fables. En cenfurant le coupable fous un mafque étranger, on l'inftruit fans l'orFenfer ; & il comprend alors que l'apologue n'eft pas un menfonge , parla vérité dont il fe fait l'application. L'enfant qu'on n'a jamais trompé
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par des louanges , n'entend rien a la fable que j'ai ci-devant examinée ; mais l'étourdi qui vient d'être la dupe d'un flatteur , conçoit a merveille que le corbeau n'étoit qu'un fot. Ainfi d'un fait il tire une maxime; & l'expérience, qu'il eût bientôt oubliée ; fe grave, au moyen de la fable, dans fon jugement. Il n'y a point de connoiffance morale qu'on ne puifle acquérir par l'expérience d'autrui ou par la fienne. Dans le cas où cette expérience eft dangereufe , au lieu de la faire foi-même, on tire fa leçon de l'Hiftoire. Quand l'épreuve eft fans conféquence, il eft bon que le jeune homme y refte expofé ; puis au moyen de l'apologue, on rédige en maximes les cas particuliers qui lui font connus.
Je n'entends pas pourtant que ces maximes doivent être développées ni même énoncées. Rien n'eft fi vain , fi mal entendu , que la morale par laquelle on termine la plupart des fables ; comme fi cette morale n'étoit pas ou ne devoit pas être étendue dans la fable même, de manière à la rendre fenfible au lecteur. Pourquoi donc, en ajoutant cette morale à la fin , lui ôter le plaifir de la trouver de fon chef. Le talent d'inftruire eft de faire que le difciple fë plaife àl'inftruclion. Or, pour qu'il s'y plaifè, il ne faut pas que fon efprit refte tellement paffif à tout ce que vous lui dites, qu'il n'ait abfolument rien à faire pour vous entendre. Il faut que l'amour-propre du maître laiffe toujours quelque prife au fien ; il faut qu'il fe puiffe dire : je conçois, je pénètre, j'agis, je m'inftruis. Une des chofes qui rendent ennuyeux le Pantalon de la Comédie Italienne, eft le foin qu'il prend toujours d'interpréter au Parterre des platifes qu'on n'entend déjà que trop. Je ne veux point qu'un gouverneur foit Pantalon , encore moins un auteur. Il faut toujours fe faire entendre ; mais il ne faut pas toujours tout dire : celui qui dit tout, dit peu de chofes; car a la fin on ne l'écoute plus. Que fignifient ces quatre vers que La Fontaine ajoute à la fable de la grenouille qui s'enfle? A-t-il peur qu'on ne l'ait pas compris? A-t-il befoin , ce grand peintre, d'écrire les noms audcflbus des objets qu'il peint? Loin de généralifer par-là fi morale, il la particularife, il la reftreint, en quelque forte, aux exemples cités, & empêche qu'on ne l'applique à d'autres. Je voudrois
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Traité
qu'avant de mettre les fables de cet auteur inimitable entre les mains d'un jeune homme, on en retranchât toutes ces concluions, par lefquelles il prend la peine d'expliquer ce qu'il vient de dire aufli clairement qu'agréablement. Si votre élevé n'entend la fable qu'à l'aide de l'explication, foyez sûr qu'il ne l'entendra pas même ainfi.
Il importeroit encore de donner k ces fables un ordre plus didactique & plus conforme au progrès des fentimens & des lumières du jeune adolefcent. Conçoit-on rien de moins raifonnable que d'aller fuivre exactement l'ordre numérique du livre, fans égard au befoin ni a l'occafion ? D'abord le corbeau , puis la cigale , puis la grenouille, puis les deux mulets, &c. J'ai fur le cœur ces deux mulets, parce que je me fouviens d'avoir vu un enfant élevé pour la finance, & qu'on étourdifibit de l'emploi qu'il alloit remplir, lire cette fable, l'apprendre, la dire, la redire cent & cent fois fans en tirer jamais la moindre objection contre le métier auquel il étoit deftiné. Non-feulement je n'ai jamais vu d'enfans faire aucune application folide des fables qu'ils apprenoient; mais je n'ai jamais vu que perfonne fe fouciât de leur faire faire cette application. Le prétexte de cette étude eft l'inftruction morale; mais le véritable objet de la mère & de l'enfant, n'eft que d'occuper de lui toute une compagnie, tandis qu'il récite fes fables : aulfi les oublie-t-il toutes en grandiflànt , lorfqu'il n'eft plus queftion de les réciter, mais d'en profiter. Encore une fois, il n'appartient qu'aux hommes de s'inftruire dans les fables, & voici pour Emile le temps de commencer.
Je montre de loin, (car je ne veux pas non plus tout dire, ) les routes qui détournent de la bonne , afin qu'on apprenne a les éviter. Je crois qu'en fuivant celle que j'ai marquée, votre élevé achètera la connoifianec des hommes & de foi-même au meilleur marché qu'il eft poftible, que vous le mettrez au point de contempler les jeux de la fortune fans envier le fort de fes favoris, & d'être content de lui fins fc croire plus fage que les autres. Vous 2vcz aufiï commencé à le rendre acteur pour le rendre fpectateur,
faut achever; car du parterre on voit les objets tels qu'ils pà-
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roifTent; mais delà fcène on les voit tels qu'ils font. Pour embraffer le tout, il faut fe mettre dans le point de vue; il faut approcher pour voir les détails. Mais à quel titre un jeune homme entrerat il dans les affaires du monde ? Quel droit a-t-il d'être initié dans ces myftères ténébreux ? Des intrigues de plaifirs bornent les intérêts de fon âge; il ne difpofe encore que de lui-même, c'eft comme s'il ne difpofoit de rien. L'homme eft la plus vile des marchandifes; & parmi nos importans droits de propriété, celui de la perfonne eft toujours le moindre de tous.
Quand je vois que dans l'âge de la plus grande activité, l'on borne les jeunes gens à des études purement fpéculatives , & qu'après , fans la moindre expérience, ils font tout d'un coup jettes dans le monde & dans les affaires, je trouve qu'on ne choque pas moins la raifon que la nature , & je ne fuis plus furpris que lî peu de gens fâchent fe conduire. Par quel bizarre tour d'elprit nous apprend-on tant de chofes inutiles , tandis que l'art d'agir eft compté pour rien? On prétend nous former pour la fociété , &: l'on nous inftruit comme fi chacun de nous devoit paffer fa vie a penfer feul dans fa cellule, ou à traiter des fujets en l'air avec des indifférens. Vous croyez apprendre a vivre à vos enfans, en leur enfeignant certaines contorhons du corps & certaines formules de paroles qui ne lignifient rien. Moi au/fi , j'ai appris h vivre à mon Emile; car je lui ai appris à vivre avec lui-même, & de plus à favoir gagner fon pain : mais ce n'eft pas affez. Pour vivre dans le monde il faut favoir traiter avec les hommes ; il faut connoitre les inftrumens qui donnent prife fur eux ; il faut calculer l'action & réaâion de l'intérêt particulier dans la fociété civile, & prévoir fi jufle les événemens, qu'on foit rarement trompé dans fes entreprifes, ou qu'on ait du moins toujours pris les meilleurs moyens pour réulfir. Les Loix ne permettent pas aux jeunes gens de faire leurs propres affaires & de difpofer de leur propre bien; mais que leur ferviroient ces précautions, fi, jufqu'à l'âge prefcrit, ils ne pouvoient acquérir aucune expérience ? Ils n'auroicnt rien gagné d'attendre , & feroient tout auffi neufs à vingt- cinq ans qu'a quinze. Sans doute, il faut empêcher qu'un jeune homme, aveuglé par fon
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ignorance, ou trompé par fes paflions, ne fe fafîe du mal à lui-même ; mais à tout âge il eft permis d'être bienfaifant, a tout âge on peut protéger, fous la direction d'un homme fage , les malheureux qui n'ont befoin que d'appui.
Les nourrices, les mères s'attachent aux enfans par les foins qu'elles leur rendent; l'exercice des vertus fociales porte au fond des cœurs l'amour de l'humanité ; c'eft en faifant le bien qu'on devient bon, je ne connois point de pratique plus sûre. Occupez votre élevé à toutes les bonnes actions qui font à fa portée ; que l'intérêt des indigens foit toujours le fien ; qu'il ne les affifte pas feulement de fa bourfe , mais de fes foins ; qu'il les ferve , qu'il les protège, qu'il leur confacre fa perfonne & fon temps ; qu'il fe faffe leur homme d'affaires , il ne remplira de fa vie un fi noble emploi. Combien d'opprimés , qu'on n'eût jamais écoutés , obtiendront juftice , quand il la demandera pour eux avec cette intrépide fermeté, que donne l'exercice de la vertu; quand il forcera les portes des Grands & des riches ; quand il ira , s'il le faut , jufqu'aux pieds du Trône, faire entendre la voix des infortunés, a qui tous les abords font fermés par leur misère, & que la crainte d'être punis des maux qu'on leur fait, empêche même d'ofer s'en plaindre!
Mais ferons-nous d'Emile un chevalier errant, un redreffeur des torts , un Paladin ? Ira-t-il s'ingérer dans les affaires publiques, faire le fage & le défenfeur des Loix chez les Grands, chez les M?giftrats , chez le Prince, faire le folliciteur chez les Juges & l'Avocat dans les tribunaux ? Je ne fais rien de tout cela. Les noms badins & ridicules ne changent rien à la nature des chofes. Il fera tout ce qu'il fait être utile & bon. II ne fera rien de plus , & il fait que rien n'eft utile & bon pour lui, de ce qui ne convient pas à fon âge. Il fait que fon premier devoir efr envers lui-même, que les jeunes gens doivent fe défier d'eux, être circonfpefts dans leur conduite, refpeâueux devant les gens plus âgés, retenus & diferets a parler fans fujet , modefles dans les chofes indifférentes , mais hardis à bien faire & courageux a dire la vérité. Tels étoient ces ilJufUcs Romains, qui, avant d'être admis dans les charges ,
pafToienf
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pafibient leur jeune/Te à pourfuivre le crime & à défendre l'innocence, fans autre intérêt que celui de s'inflruire, en fervant la juftice & protégeant les bonnes mœurs.
Emile n'aime ni le bruit, ni les querelles, non-feulement entre les hommes (70), pas même entre les animaux. Il n'excita jamais deux chiens a fe battre ; jamais il ne fit pourfuivre un chat par un chien. Cet efprit de paix eft un effet de fon éducation, qui, n'ayant point fomenté l'amour-propre & la haute opinion de luimême , l'a détourné de chercher fes plaifirs dans la domination , & dans le malheur d'autrui. Il fouffre quand il voit foufFrir; c'efl un fentiment naturel. Ce qui fait qu'un jeune homme s'endurcit & fe complaît à voir tourmenter un être fenfible , c'efl quand un retour de vanité le fait Ce regarder comme exempt des mêmes peines par fa fagefTe ou par fa fupériorité. Celui qu'on a garanti de
(70) Mais fi on lui cherche querelle à lui-même, comment feconduira-t-il ? Je réponds qu'il n'aura jamais de querelle, qu'il ne s'y prêtera jamais affez pour en avoir. Mais enfin, pourfuivra-ton , qui eft-ce qui elt à l'abri d'un foufllet, ou d'un démenti de la part d'un brutal , d'un ivrogne ou d'un brave coquin , qui, pour avoir leplnifirde tuer fon homme , commence par le déshonorer ? C'eft autre choie ; il ne faut point que l'honneur des citoyens ni leur vie foit à la merci d'un brutal , d'un ivrogne ou d'un brave coquin , & l'on ne peut pas plus fe préferver d'un pareil accident que de la chute d'une tuile. Un foufllet & un démenti reçus ecendurés ontdesell'ets civils, que nulle fagefle ne peut prévenir, & dont nul Tribunal ne peut venger l'oflenfé. L'inCulhTanccdesLoix lui rend donc en cela fon indépendance; il e(t alors feul Magiftrat, feul Ju» Traité de l'Èduc. Tome I.
ge entre l'ofFenfeur & lui : il eft feu! interprête & Miniftre de la Loi naturelle, il fe doit juftice & peut feul fe la rendre, & il n'y a fur la terre nul gouvernement aflez inlenfé pour le punir de fe l'être faite en pareil cas. Je ne dis pas qu'il doit s'aller battre, c'efl une extravagance; je dis qu'il fe doit juftice, & qu'il eft le feuldifpenfateur. Sans tant de vains Edits contre les duels , fi j'étois Souverain , je réponds qu'il n'y auroit jamais ni foufllet, ni démenti donné d;ins mes Etats , &cela par un moyen fort fimple, dont les Tribunaux ne fe mêleroient point. Quoi qu'il en foit. Emile fait en pareil cas la juftice qu'il fe doit à lui-même, & l'exemple qu'il doii à la sûreté desgens d'honneur. 11 ne dépend pas de l'homme le plus ferme d'empêcher qu'on ne l'infulte : mais il dépend de lui d'env pêcher qu'on ne fe vante long- temps de l'avoir inlulté.
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ce tour d'efprit, ne fauroit tomber dans le vice qui en eft l'ouvrage. Emile aime donc la paix. L'image du bonheur le flatte ; & quand il peut contribuer à le produire, c'eft un moyen de plus de le partager. Je n'ai pas fuppofé, qu'en voyant des malheureux, il n'auroit pour eux que cette pitié ftérile & cruelle, qui fe contente de plaindre les maux qu'elle peut guérir. Sa bienfaifance active lui donne bien-tôt des lumières, qu'avec un cœur plus dur il n'eût point acquifes , ou qu'il eût acquifes beaucoup plus tard. S'il voit régner la difcorde entre fes camarades, il cherche a les réconcilier : s'il voit des affligés, il s'informe du fujet de leurs peines : s'il voit deux hommes fe haïr, il veut connoître la caufè de leur inimitié : s'il voit un opprimé gémir des vexations du puiffant & du riche , il cherche de quelles manœuvres fe couvrent ces vexations ; & dans l'intérêt qu'il prend à tous les miférables, les moyens de finir leurs maux ne font jamais indifférens pour lui. Qu'avons-nous donc a faire pour tirer parti de ces difpofitions d'une manière convenable a fon âge ? De régler fes foins & fes connoiffances , & d'employer fon zèle a les augmenter.
Je ne me lafTe point de le redire : mettez toutes les leçons des jeunes gens en aflions plutôt qu'en difcours. Qu'ils n'apprennent rien dans les livres de ce que l'expérience peut leur enfeigner. Quel extravagant projet de les exercer à parler fans fujet de rien dire ; de croire leur faire fentir, fur les bancs d'un collège, l'énergie du langage des paffions , & de toute la force de l'art de perfuader , fans intérêt de rien perfuader à perfonne ! Tous les préceptes de la rhétorique ne femblent qu'un pur verbiage à quiconque n'en fent pas l'ufage pour fon profit. Qu'importe à un écolier de favoir comment s'y prit Annibal pour déterminer fes foldats à pafler les Alpes î Si, au lieu de ces magnifiques harangues, vous lui difiez comment il doit s'y prendre pour porter fon Préfet à lui donner congé, foyez sûr qu'il feroit plus attentif a vos règles.
Si je voulois enfeigner la rhétorique à un jeune homme, dont toutes les paffions fiillént déjà développées , je lui préfenterois fans ceffe des objets propres a flatter ces paffions , & j'examinerois avec lui quel langage il doit tvnir aux autres hommes, pour les engager
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a favorifer fes defirs. Mais mon Emile n'eft pas dans une fitU2tion fi avantageufe à l'art oratoire. Borné prefque au nécefiaire phyfique, il a moins befoin des autres que les autres n'ont befoin de lui ; & n'ayant rien à leur demander pour lui-même, ce qu'il veut leur perfuader ne le touche pas d'afTez près pour l'émouvoir exceffivement. Il fuit de-là qu'en général il doit avoir un langage fimple & peu figuré. Il parle ordinairement au propre, & feulement pour être entendu. Il eft peu fentencieux , parce qu'il n'a pas appris à généralifer fes idées; il a peu d'images, parce qu'il eft rarement paflîonné.
Ce n'eft pas pourtant qu'il foit tout-a-fait flegmatique & froid. Ni fcn âge, ni fes mœurs , ni fes goûts ne le permettent. Dans le feu de l'adolefcence , les efprits vivifiants retenus & cohobés dans fon fang, portent à fon jeune cœur une chaleur qui brille dans fes regards, qu'on fent dans fes difcours, qu'on voit dans fes actions. Son langage a pris de l'accent & quelquefois de la véhémence. Le noble fentiment qui l'infpire, lui donne de la force & de l'élévation; pénétré du tendre amour de l'humanité, il tranfmet , en parlant, les mouvemens de fon ame; fa généreufe franchife a je ne fais quoi de plus enchanteur que l'artificieufe éloquence des autres, ou plutôt lui feul eft véritablement éloquent, puifqu'il n'a qu'à montrer ce qu'il fent pour le communiquer a ceux qui l'écoutent.
Plus j'y penfe, plus je trouve qu'en mettant ainfl la bienfaifance en action, & tirant de nos bons ou mauvais fuccès des réflexions fur leurs caufes , il y a peu de connoifTances utiles qu'on ne puifle cultiver dans l'efprit d'un jeune homme, fie qu'avec tout le vrai favoir qu'on peut acquérir dans les collèges , il acquerra de plus une fcience plus importante encore , qui eft l'application de cet acquis 2ux ufages de la vie. Il n'eft pas poflible que, prenant tant d'intérêt à fes femblables, il n'apprenne de bonne heure >. pefer fie apprécier leurs aflions , leurs goûts, leurs plaifirs , 6c à donner en général une plus jufte valeur à ce qui peut contribuer ou nuire au bonheur des hommes , que ceux qui , ne s'intéreflant à perfenre , ne font jamais rien pour autrui. Ceux qui ne traitent jamais que
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leurs propres affaires , fe paffîonnent trop pour juger fainement des chofes. Rapportant tout a eux feuls & réglant fur leur feul intérêt les idées du bien & du mal , ils fe rempliffent l'efprit de mille préjugés ridicules, & dans tout ce qui porte atteinte à leur moindre avantage, ils voient aufïï-tôt le bouleverfement de tout l'univers.
Étendons l'amour -propre fur les autres êtres, nous le transformerons en vertu , & il n'y a point de cœur d'homme dans lequel cette vertu n'ait fa racine. Moins l'objet de nos foins tient immédiatement h nous-mêmes, moins l'illuffon de l'intérêt particulier eft à craindre, plus on généralife cet intérêt, plus il devient équitable, & l'amour du genre humain n'eft autre chofe en nous que l'amour de la juftice. Voulons-nous donc qu'Emile aime la vérité, voulons-nous qu'il la connoiffe ? Dans les affaires tenons-le toujours loin de lui. Plus fes foins feront confacrés au bonheur d'autrui , plus ils feront éclairés & fages , & moins il fe trompera fur ce qui eft bien ou mal : mais ne fouffirons jamais en lui de préférence aveugle, fondée uniquement fur des acceptions de perfonnes , ou fur d'injuftes préventions. Et pourquoi nuiroit-il à l'un pour fervir l'autre? Peu lui importe à qui tombe un plus grand bonheur en partage, pourvu qu'il concoure au plus grand bonheur de tous : c'eft-là le premier intérêt du fage, après l'intérêt privé; car chacun eft partie de fon efpèce, non d'un autre individu.
Pour empêcher la pitié de dégénérer en foiblefle , il faut donc la généralifer, & l'étendre fur tout le genre humain. Alors on ne s'y livre qu'autant qu'elle eft d'accord avec la juffice, parce que de toutes les vertus, la juftice eft celle qui concourt le plus au bien commun des hommes. Il faut par raifon , par amour pour nous, avoir pitié de notre efpèce encore plus que de notre prochain , & c'eft une très-grande cruauté envers les hommes que la pitié pour les méchans.
Au refte, il faut fe fouvenir que tous ces moyens, par lefquels je jette ainfi mon élevé hors de lui-même , ont cependant toujours un rapport direâ. ï lui ; puifque non-feulement il en réfultc une
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jouiffance intérieure , mais qu'en le rendant bienfaifant au profit des autres, je travaille a fa propre inftruction.
J'ai d'abord donné les moyens , & maintenant j'en montre l'effet. Quelles grandes vues je vois s'arranger peu-à-peu dans fa têteï Quels fèntimens fublimes étouffent dans fon cœur le germe des petites panions ! Quelle netteté de judiciaire ! Quelle jufteffe de raifon je vois iè former en lui de fes penchans cultivés , de l'expérience qui concentre les vœux d'une ame grande dans l'étroite borne des pofïîbles, & fait qu'un homme fupérieur aux autres, ne pouvant les élever à fa mefure , fait s'abaiffer à la leur ! Les vrais principes du jufte, les vrais modèles du beau, tous les rapports moraux des êtres , toutes les idées de l'ordre fe gravent dans fon entendement; il voit la place de chaque chofe & la caufe qui l'en écarte ; il voit ce qui peut faire le bien & ce qui l'empêche. Sans avoir éprouvé les paffions humaines , il connoît leurs illufions & leur jeu.
J'avance, attiré par la force des chofes , mais fans m'en impofer fur les jugemens des lefleurs. Depuis long- temps ils me voient dans le pays des chimères ; moi je les vois toujours dans le pays des préjugés. En m'écartant lî fort des opinions vulgaires , je ne ceffe de les avoir préfentes à mon efprit ; je les examine, je les médite, non pour les fuivre ni pour les fuir , mais pour les pefer à la balance du raifonnement. Toutes les fois qu'il me force à m'écarter d'elles, inftruit par l'expérience , je me tiens déjà pour dit qu'ils ne m'imiteront pas; je fais que, s'obltinant à n'imaginer que ce qu'ils voient, ils prendront le jeune homme que je figure pour un être imaginaire & fantafîique, parce qu'il diffère de ceux auxquels ils le comparent; fans fonger qu'il faut bien qu'il en diffère, puifqu'élevé tout différemment, affeclé de fèntimens tout contraires, inflruit tout autrement qu'eux, il feroit beaucoup plus furprcnant qu'il leur rcffemblât, que d'être tel que je le fuppofe. Ce n'eft pas l'homme de l'homme, c'eft l'homme de la nature. Affurément il doit être fort étranger à leurs yeux.
En commençant cet ouvrage , je ne fuppofois rien que tout fc
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monde ne pût obferver ainfî que moi , parce qu'il eft un point ,' lavoir la naifTance de l'homme , duquel nous partons tous également ; mais plus nous avançons, moi pour cultiver la nature, & vous pour la dépraver, plus nous nous éloignons les uns des autres. Mon élevé a fîx ans différoit peu des vôtres que vous n'aviez pas eu le temps de défigurer ; maintenant ils n'ont plus rien de femblable , & l'âge de l'homme fait dont il approche , doit le montrer fous une forme abfolument différente , fi je n'ai pas perdu tous mes foins. La quantité d'acquis eft peut-être affez égale de part & d'autre ; mais les chofes acquifes ne fe reffemblent point. Vous êtes étonnés de trouver a l'un des fentimens fublimes dont les autres n'ont pas le moindre germe ; mais confidérez auffi que ceux-ci font déjà tous philofophes & théologiens, avant qu'Emile fâche ce que c'eft que philofophie, & qu'il ait même entendu parler de Dieu.
Si donc on venoit me dire : rien de ce que vous fuppofez n'exifte; les jeunes gens ne font point faits ainfi ; ils ont telle ou telle paflion; ils font ceci ou cela : c'eft comme fi l'on nioit que jamais poirier fût un grand arbre, parce qu'on n'en voit que de nains dans nos jardins.
Je prie ces juges fi prompts à la cenfure de confidérer que ce qu'ils difent la, je le fais tout auffi-bien qu'eux; que j'y ai probablement réfléchi plus long-temps , & que n'ayant nul intérêt à leur en impofer , j'ai droit d'exiger qu'ils fc donnent au moins le temps de chercher en quoi je me trompe : qu'ils examinent bien la conftitution de l'homme, qu'ils fuivent les premiers développemens du cœur dans telle ou telle circonftance , afin de voir combien un individu peut différer d'un autre par la force de l'éducation ; qu'en fuite ils comparent la mienne aux effets que je lui donne, & qu'ils difent en quoi j'ai mal raifonné : je n'aurai rien à répondre.
Ce qui me rend plus affirmatif, & je crois plus excufable de l'être, c'eft qu'au lieu de me livrer à l'efprit de fyftême, je donne, le moins qu'il cft poffible , au raifonnemenr, ik ne me fie qu'a l'obfèrvation. Je ne me fonde point fur ce que j'ai imaginé, mais fur
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Ce que j'ai vu. Il eft vrai que je n'ai pas renfermé mes expériences dans l'enceinte des murs d'une ville , ni dans un feul ordre de gens : mais après avoir comparé tout autant de rangs & de peuples , que j'en ai pu voir dans une vie paflee à les obferver , j'ai retranché, comme artificiel , ce qui étoit d'un peuple & non pas d'un autre , d'un état & non pas d'un autre \ & je n'ai regardé comme appartenant inconteftablement à l'homme, que ce qui étoit commun à tous , a quelque âge, dans quelque rang, & dans quelque nation que ce fût.
Or , fi fuivant cette méthode vous fuivez dès l'enfance un jeune homme, qui n'aura point reçu de forme particulière , & qui tiendra le moins qu'il eft poflible à l'autorité & a l'opinion d 'autrui, a qui, de mon élevé ou des vôtres, penfez-vous qu'il refTemblera le plus ? Voilà, ce me femble , la queflion qu'il faut réfoudre, pour favoir fi je me fuis égaré.
L'homme ne commence pas aifément à penfer; mais fi - tôt qu'il commence, il ne cefie plus. Quiconque a penfé penfera toujours; & l'entendement, une fois exercé à la réflexion, ne peut plus refter en repos. On pourroit donc croire que j'en fais trop ou trop peu, que l'efprit humain n'eft point naturellement fi prompt a s'ouvrir, &c qu'après lui avoir donné des facilités qu'il n'a pas, je le tiens trop long-temps infcrit dans un cercle d'idées qu'il doic avoir franchi.
Mais confidérez premièrement que, voulant former l'homme de la nature, il ne s'agit pas pour cela d'en faire un fauvnge , & de le réléguer au fond des bois; mais qu'enfermé dans le tourbillon focial, il fuffit qu'il ne s'y Iaifie entraîner ni par les partions, ni par les opinions des hommes, qu'il voye par fes yeux, qu'il fente par fon cœur, qu'aucune autorité ne le gouverne hors celle de fa propre raifon. Dans cette pofition, il eft clair que la multitude d'objets qui le frappe , les fréquens fentimens dont il eft affecté , les divers moyens de pourvoir a fes befoins réels, doivent lui donner beaucoup d'idées qu'il n'auroit jamais eues, ou qu'il eût acquifes plus lentement. Le progrès naturel à l'efprit eft accéléré, mais non renverfé. Le même homme qui doit refter ftupide dans les forêts,